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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 14:25

Référence : Laurent Binet, Civilizations, éditions Grasset, 384 pages, août 2019
Grand prix du roman de l'Académie française

 

 

J’avais lu avec curiosité d’abord puis avec intérêt son précédent ouvrage La 7ème fonction du langage, une espèce de faux polar  où le grand philosophe Roland Barthes meurt, renversé par une camionnette mais peut-être assassiné pour d’obscurs raisons.
Cette fois-ci, il veut  s’employer à refaire l’Histoire… et le monde par la même occasion.

 

Civilization (avec un "z") fait référence à un jeu vidéo de Sid Meier, jeu de stratégie qui permet de créer une structure, « une civilisation historique » destinée à dominer ses concurrentes.  Rien n’empêche alors Laurent Binet d’imaginer par exemple les Incas vainqueurs des pays européens.

 

Quelle part de hasard a présidé à l’état actuel du monde, pourrait bien se demander Laurent Binet ? Parfois, un dé se retrouve en équilibre sur un versant du monde et retombe d’un côté ou de l’autre sans que l’action des hommes puisse être considérée comme déterminante.


Ce n’est pas refaire l’histoire, vaine entreprise, mais réfléchir à quoi ont bien pu tenir les grandes évolutions, les fractures qui ont présidé au fonctionnement du monde tel qu’on le connaît aujourd’hui.

 

         

 

Laurent Binet s’attelle à cette tâche en inversant les rôles, en faisant des vainqueurs, des vaincus et en se demandant à quelles conditions ce renversement eût pu être rendu possible. Par exemple, il a manqué selon lui trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors : le cheval, le fer et les anticorps pour que l’histoire du monde en fût bouleversée à jamais.

L’histoire fiction pourrait partir des hypothèses suivantes : Vers l’an mille, la fille d’Érik le Rouge met cap au sud, en 1492, Christophe Colomb ne se mélange par les pinceaux dans ses sextants, vogue tranquillement vers les Indes et ne découvre pas l’Amérique ou encore en 1531, les Incas débarquent en Europe. Une façon de faire un état des lieux à un moment donné d’une Europe qui se considère comme le centre du monde.

 

         

Imaginez-vous  Atahualpa débarquant dans l’Europe de Charles Quint. Aurait-il le même regard que Pizarre, dominateur et sûr de la prééminence de sa civilisation. En tout cas, il y découvrirait un monde grouillant, l’Inquisition espagnole faisant le pendant à la Réforme luthérienne, une multi culture et un pré capitalisme qui réduisent le travailleur au servage, l’essor prodigieux de  l’imprimerie, des monarchies querelleuses et guerrières, minées par leurs  divisions  et sous la menace constante des Turcs et des pirates.

 

Une Europe constamment déchirée par des querelles religieuses et dynastiques, soumises à des fléaux et à de terribles famines qui déciment les populations, des minorités asservies, exilées comme les juifs de Tolède, les maures de Grenade, les paysans allemands. Nous voilà transportés de Cuzco au Pérou à Aix-la-Chapelle, la capitale carolingienne, jusqu’à la bataille de Lépante et le bras perdu de Cervantès, à la recherche d’une contre mondialisation, d’une contre culture qui aurait bien pu devenir réalité.
Car en Histoire, rien n’est écrit d’avance.

 

     
                                                         La 7ème fonction du langage

 

Imaginons que vers l'an mille, la fille d'Erik le Rouge quitte le Groenland pour mettre cap au sud, avec  sur ses vaisseaux,  des chevaux, des forgerons compétents et des hommes porteurs de maladies qui pourraient bien aider à fabriquer plus tard des anticorps.

 

Reprenant les travaux de l'historien Patrick Boucheron, [1] Laurent Binet en type sérieux, érudit… et souvent drôle, ce qui ne gâche rien, avance toujours des références historiques à ses hypothèses, à l’aise avec des hommes historiques comme Charles Quint, François Ier, Erasme, Luther ou Montaigne.

 

   
"Himmlers, hersenen, heten, Heydrich"          « Un autre monde »
 

Son écriture est marquée par une grande diversité, sa polygraphie, passant du pastiche au journal de Christophe Colomb, des Chroniques fictives d’Atahualpa à des poèmes ou des correspondances (entre Érasme et Thomas More notamment), de l’histoire de Cervantès aux "95 thèses" de Luther, nous offre un florilège, un véritable feu d’artifice de genres littéraires.
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Notes et références
[1] Dans son "Histoire du monde au XVIe siècle" parue chez Fayard en 2009, l'historien Patrick Boucheron racontait comment d'autres mondialisations auraient pu être possibles.

Voir aussi
* Laurent Binet, La 7ème fonction du langage
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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 14:10

Référence : Ôe Kenzaburo, Notes d’Okinawa, traduction Corinne Quentin, éditions Picquier, 256 pages, 2019

 

          

« Pour une morale de l’essentiel »

 

En France, on a Paris et la province, au Japon, ils ont l’île principale Hondo (ou Honshu) et le reste, en particulier l’île de Shikoku où est né et a vécu l’auteur et l’archipel des Ryu-Kyu terminée à son extrême sud par l’île d’Okinawa.
Autant dire que l’auteur penche très favorablement en faveur de ces contrées excentrées pas toujours bien traitées par le pouvoir central.

 

         

 

« Ces notes d'Okinawa, je veux les garder en moi... les y enfoncer comme des clous qui m'aiguillonneront, pour me pousser à continuer à réfléchir à la démocratie d'après-guerre, à exercer une "imagination éthique". » (page 205)

 

En contrepoint à ce récit Notes d’Okinawa, il a aussi publié en 1963 Notes de Hiroshima, ensemble de réflexions sur les conséquences de l'arme atomique à partir de témoignages qu’il a recueillis de la part des "oubliés du 6 août 1945", écartelés entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", des  vieillards solitaires, des femmes défigurées, des médecins pris par "le syndrome des atomisés"…

           

 

Durant les années 1960, Ôe Kenzaburô fait plusieurs séjours sur l’île d’Okinawa et noue beaucoup de liens avec ses habitants. On sent dans ses textes un grand désarroi devant les traumatismes qu’a subi l’île et la condescendance de la métropole.


Annexée à la fin du XIXe siècle, l’île d’Okinawa a vu se dérouler sur son sol une des plus terrible bataille de la seconde guerre mondiale, qui décimera au moins un quart de la population, avant d’être placée sous la tutelle américaine, qui y établit des bases abritant des armes atomiques et biologiques.

 

Ôe Kenzaburô est né en 1935 dans un village « au milieu des forêts de l’île de Shikoku ». L’année 1963 fut un choc pour lui : d’abord avec la naissance d’un fils handicapé et la rencontre des victimes de Hiroshima vont fortement influencer sa vie et son œuvre.

 

      
                                                     Ôé à Taïwan en 2009

Ôe Kenzaburô, nous raconte cette histoire à travers le parcours de Furugen Sôken, un homme qui a lutté toute sa vie pour que cette île parvienne à se libérer de son tragique destin, à prendre de la distance avec un passé lourd à porter. Dans ce contexte, il s’interroge sur les notions de paix et de démocratie, sur les sentiments des hommes dans ce contexte, ce que veulent vraiment dire la colère, l’empathie et le pardon, questions essentielles quelles que soient les situations vécues.
Cette rencontre avec Okinawa le confronte à la définition de l'identité du Japon comme nation, de ses habitants… et de lui-même.

 

Il se demande constamment dans cet essai "qu'est-ce qu'être okinawaïen, qu'est-ce qu'être japonais ?" Reprenant l'analyse de Agarue Toshiyuki, [1], il pense que le mode de comportement des okinawaïens comme celui des japonais est régi par "le principe de soumission au plus grand et le sentiment d'infériorité", ce qu'il appelle une " personnalité de type blanc-seing". [2]

 

      

 

Il voit aussi dans la volonté des okinawaïens occupés par les Américains, de défendre leur culture, leurs arts traditionnels, un rejet de l'occupant et sans doute aussi un rejet du pouvoir central japonais.

 

Depuis plusieurs années, Ôe Kenzaburô, qui se veut d’un pacifisme rigoureux, milite en faveur de la sortie du nucléaire. Il anime le mouvement "Au revoir au nucléaire" et pense écrire un roman sur le désastre de Fukushima.


À bientôt 85 ans, il s’interroge dans une interview récente, sur l’avenir du Japon après le désastre du 11 mars 2011 et sur celui d'un vieil écrivain têtu qui persiste à lutter pour une "morale de l'essentiel".

 

     
                                                     Ôé ou la tragédie du réel

 

Notes et références
[1]
Agarue Toshiyuki (1927-2015) est un psycholinguiste , directeur de l'université de Nago à Okinawa ayant participé tout jeune à la bataille d'Okinawa en 1945.
[2] Voir pages 184 à 187

 

   En famille

 

Voir aussi
*
L'écrivain Ôe Kenzaburô -- Notes d'Okinawa --
* Ôe Kenzaburô , Adieu, mon livre !  L'Ecrivain par lui-même, entretiens avec Osaki Mariko,  éditions Picquier

 

<< Christian Broussas – Ôe Okinawa- 26/10/2019 <> © • cjb • © >>

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14 novembre 2019 4 14 /11 /novembre /2019 14:32

Référence : Christelle Balouzat-Loubet, Louis X, Philippe V, Charles IV, les derniers Capétiens, 1314-1328, éditions Passés composés, septembre 2019

 

          

                                                     Louis X recevant une délégation de juifs [1]

 

Voici revenu le temps des Rois maudits, du nom de la saga écrite par Maurice Druon et devenue célèbre grâce à la télévision.

Derrière les libertés inhérentes à l’écrivain, les frasques des femmes des trois fils de Philippe le Bel dans la tour de Nesle ou la fameuse malédiction lancée depuis son bûcher par Jacques de Molay, on peut se demander ce qu’il en était de la politique suivie par les derniers capétiens et de l’impact de leur disparition prématurée.
L’historienne Christelle Balouzat-Loubet [2] nous raconte leur véritable histoire à la lumière de nombreuses sources d’archives.

 

           

 

Si les trois fils de Philippe le Bel, qui régnèrent de 1314 à 1328, sont connus grâce aux livres de Maurice Druon et à la série qui en a été tirée – Les Rois maudits–, que savons-nous réellement de la vie et de l’action des derniers Capétiens ? La fiction a certes retenu les frasques de leurs épouses dans la tour de Nesle ou la supposée malédiction lancée depuis son bûcher par Jacques de Molay, mais la place de leurs règnes mérite en réalité d’être réévaluée.[3]

 

Pour comprendre la politique de Louis X (1314-1316), Philippe V (1316-1322) et Charles IV (1322-1328), et la dynamique qui entraîne la fin d’une dynastie qui régna sur la France pendant plus de trois siècles, l’auteure s’empare des pièces à la disposition de l’historien. Elle montre alors qu’en parachevant l’œuvre de leur père, les trois frères ont, chacun avec leur personnalité, posé les fondements de la France des Valois et comptent eux aussi parmi les artisans de la construction de la monarchie française.

 

 
Le sacre de Philippe V                              Scène tirée des rois maudits

 

Pauvres derniers capétiens coincés entre leurs grands devanciers, Saint-Louis ou Philippe-le-Bel, et l’avènement des Valois, les débuts de la guerre de Cent ans. Et puis, ces trois beaux gaillards n’ont régné que 14 ans et n’ont pas été fichus d’avoir de descendants ! Ils portent ainsi la responsabilité de l’extinction de leur lignée et cette fin prématurée est synonyme de déclin, accentué par le problème de crise dynastique.

 

Leur règne s’inscrit dans la continuité de la politique de leurs prédécesseurs. Sur le plan institutionnel, Philippe V en particulier, a largement règlementé le Parlement, le Conseil, la Chambre des comptes ou l’Hôtel royal. Ils ont aussi assis la souveraineté royale dans toutes les régions.

 

   
Charles IV le Bel


Les deux crises successorales de 1316 (mort de Louis X)  puis 1328 (mort de Charles IV) ont contraint le pouvoir royal à fixer pour la première fois des règles d’accession au trône en cas d’absence de succession mâle direct. En 1316, on refuse aux femmes le droit de régner et en 1328, on leur refuse le droit de transmettre la couronne à un fils. Décisions entérinées par l’exhumation de ce qu’on a appelé la loi salique en 1358.

 

Bien qu’il soit difficile de cerner la personnalité de ces trois rois, par manque de documents ciblés, on peut pourtant dire qu’ils ont été très tôt préparés au gouvernement, guidés par la référence théorique qu’était à l’époque "le Miroir aux princes", rédigé par Gilles de Rome pour leur père, dans le respect des valeurs chrétiennes et chevaleresques.

 

           
Philippe IV et les derniers capétiens   Les capétiens, de Philippe III à Charles IV

 

Par contre, leurs caractères étaient fort différents. Louis, était « Hutin », autrement dit querelleur, Philippe (le Long) sans doute plus posé que son fougueux jeune frère Charles (le Bel).
Louis et Charles subirent l’influence de leur oncle Charles de Valois contrairement à Philippe qui mit en œuvre plusieurs réformes touchant l’État.

 

Cette étiquette de Rois maudits, ils le doivent à la mentalité judéo-chrétienne de l’époque, qui assimilait leurs malheurs à une punition divine, due à la politique retorse de Philippe le Bel s’était adonné à des manipulations monétaires et s’en était pris à l’ordre des Templiers. Ceci est à moduler par le fait que la mortalité infantile touche tout le monde, y compris les princes et rois, et que l’épisode de l’affaire de la Tour de Nesles les a privés de reines pendant des mois et même des années pour Charles.

 

       
                                                        Les trois derniers capétiens

 

Cette situation, à la mort de Charles IV le Bel en 1328, laisse une France avec certes des institutions solides mais avec un problème dynastique de taille puisque le roi d’Angleterre Édouard III, plus proche cousin du dernier capétien par sa mère, sera finalement écarté de la succession au profit de la branche des Valois. Il en conçut une profonde rancune qui servira de ferment au déclenchement de la guerre de Cent Ans.

 

                    
Le gouvernement de la comtesse Mahaut  La "formule" au moyen-âge

 

Notes et références
[1] Son court règne a été marqué par la réforme du servage et le rappel des juifs
[2] Christelle Balouzat-Loubet est agrégée d’histoire et a soutenu une thèse sur Le gouvernement de la comtesse Mahaut en Artois.
[3] Quelques repères sur Les derniers capétiens --

 

Voir aussi
* Christelle Balouzat-Loubet, Mahaut d'Artois, une femme de pouvoir, éditions Perrin, 224 pages --
* Sylvie Le Clech, Philippe IV et les derniers capétiens, 1268-1328, éditions Tallandier, 159 pages --

 

<< Christian Broussas – Derniers Capétiens - 13/11/2019 © • cjb • © >>

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14 novembre 2019 4 14 /11 /novembre /2019 14:22

Didier van Cauwelaert, La bienveillance est une arme absolue, éditions de l’Observatoire, 286 pages, novembre 2019

 

       A Nice

 

Prix Goncourt 1994, Didier van Cauwelaert est l'auteur de nombreux romans et essais. Il aime particulièrement traiter des rapports des hommes à la science et à l'extraordinaire. Nombre de ses ouvrages abordent aussi la difficile construction des personnes en souffrance.

 

Qu’est-ce qui a suscité ce livre sur la bienveillance ? « C’est, dit-il dans une interview, un thème qui revenait régulièrement dans mes livres et que mon éditrice m’a suggéré de développer. Le point de départ du livre, c’est la manière bienveillante dont mon père avait réagi à la suite d’une trahison. La bienveillance, c’est se nettoyer du mal que l’on vous a fait en faisant du bien. Comme un détergent moral qui empêche une emprise de s’installer à l’intérieur de vous, même si le ressentiment ou la rancune sont légitimes. La bienveillance peut modifier votre rapport au monde. »

 

          

Bigre, ferait-il partie de la panoplie de ces solutions miracles que les psys de tout acabit nous servent à tout bout de champ pour résoudre les problèmes relationnels ? Pour un écrivain, ce serait trop simple et l’auteur pour nous en convaincre va passer par maints exemples.

 

Le sien d’abord. À l’occasion d’un conflit, au harcèlement moral que lui faisait subir un professeur de gym, il a préféré désamorcer la violence d’une bande d’élèves qui s’acharnait sur lui. Cette bienveillance dont il a fait preuve, lui a permis de trouver une solution pour sortir de ce dilemme. Et en matière d’exemples de bienveillance, tout va y passer : de ses expériences personnelles à l’histoire d’autres personnes, il fera aussi appel à des animaux, des plantes… et même des bactéries.

 

 

 

Dans sa conception de la bienveillance, il y a non seulement une approche relationnelle empathique du rapport compassionnel à l’autre, une analyse situationnelle et comportementale, même si elle est nécessairement sommaire, et une technique qui rappelle certains principes de la non violence.

 

Pour lui, la bienveillance s'oppose à la mièvrerie, « une arme de choc, une arme de joie, une arme absolue.» Il pense qu'on vit une époque où les sentiments sont hypertrophiés, que ce soit par exemple la ruse, la haine, l'ego, le politiquement correct, jusqu'aux discours humanitaires et ne voit pas d'autre solution à adopter pour répondre aux enjeux de la crise morale que traverse nos sociétés.

 

            

Bien sûr reconnaît-il, pas question de changer rapidement le monde, car il s'agit d'abord d'améliorer les choses (« lui redonner des couleurs »), remonter le moral des personnes face à cette dérive (« compenser les déceptions ») en systématisant la relation d'aide et de compréhension avec autrui.

 

Pour l'auteur, cette façon d'agir est devenue sa manière normale de fonctionner au quotidien dans ses rapports avec les autres, pratiquée sans état d'âme, devenant comme une seconde nature, même s'il n'est pas toujours payé de retour par ses interlocuteurs.
De plus, il y voit un instrument qui est un véritable pouvoir qui ne dit pas son nom.

 

     
                                                                  Avec Marie-France Cazeaux

Mes fiches sur Didier van Cauwelaert
* Je suis votre sujet -- La bienveillance... --
* La Catégorie Didier van Cauwelaert --

 

Voir aussi
* Lytta Basset, Oser la bienveillance, éditions Albin Michel, 432 pages, édition de poche 2018 --
* Juliette Tournand, La stratégie de la bienveillance ou l'intelligeance de la coopération, InterEditions, 3ème édition, 2014 --
* Alexandre Sattle, Ode à la bienveillance, éditions Hozhoni, 262 pages, octobre 2019

 

<< Christian Broussas – Bienveillance - 13/11/2019 © • cjb • © >>

 
 
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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 13:04

Cette fois tu n’as plus un radis,
La moindre branche de céleri,
Plus de beurre dans les épinards,
Et plus une goutte de pinard,
Tout juste quelques vieux brocolis,
Plus rien pour pimenter ta vie,

Tu te dis que les carottes sont cuites,
Que t’es pas prêt de retrouver la frite,
Que c’est vraiment la fin des haricots,
Même pas un petit plat de cocos,
Alors tu te sens très souvent tout mou
Et pour un rien, tu te prends le chou.

Las, tu as comme du sang de navet,
Gringalet, maigrelet comme un panais,

La tête aussi farcie qu’une citrouille
Et pas un poivron pour la ratatouille,
Tu t’occupes à peine de tes ognons,
Passant souvent pour un gros potiron,
Ou une espèce de grand cornichon
Fauché qui n’a plus du tout de pognon.

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Tu en as vraiment gros sur la patate,
Avec la peur diffuse que ça rate,
Bouffant les pissenlits par la racine,
Ou à engloutir des tas d’aubergines,
Je ne vous raconte pas des salades,
T’es pas vraiment frais, bien dans la panade
Même avec un petit pois dans la tête,
Et les idées plutôt floues, un peu blettes,
Juste un pois chiche dans le ciboulot,
Avec, pour tout dire, un cœur d’artichaut.

Alors, plutôt que faire le poireau,
Croquer la tige amère du taro,
Être berné par de fausses morilles,
Ou te vendre pour un plat de lentilles,
Pour bien déguster le jus de la treille,
Va falloir aller gagner de l’oseille.

<< Christian Broussas – Légumes - 08/11/2019 - © cjb © >>

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7 novembre 2019 4 07 /11 /novembre /2019 03:52

      
 

Le pigeon pigeonnant

Ah, pour pigeonner, ça pigeonnait ! Court vêtue, elle ne passait pas vraiment inaperçue à la fête foraine. Mon copain Max qui la connaissait lui fit la bise et l’apostropha :
- Ben dis-donc, ça pigeonne grandiose aujourd’hui ! Tu es bonne pour figurer dans le "tableau d’une exposition". À mon humble avis, tu en montres trop ou pas assez.
 

Elle paraissait assez flattée de cette remarque, nous gratifiant d’un charmant sourire.
- Ah, je vois que j’ai affaire à un connaisseur, lui répondit-elle du tac au tac, tandis que sa copine riait franchement.
 

- Enfin, en ce qui me concerne, ce serait plutôt « pas assez » mais bien sûr les goûts et les couleurs, ça ne se commande pas, n’est-ce pas ! Ah, le tissu est cher, on a beau tirer sur les bords de la mini jupe, pas moyen de la rallonger… à moins d’acheter de ces jupes à taille unique… C’est pratique, tu sais, en tirant dessus on passe illico du 38 au 46… magique hein.

Magnanime, elle répondit toujours en souriant : « Et bien messieurs, vous êtes en présence d’une taille 40 et d’un superbe 95 B bleu et rose à dentelles. » 
 

Mon ami continua sur le même registre, toujours tout sourire, me poussant du bras pour le soutenir et abonder dans son sens. La détaillant du regard, j’ajoutais alors d’un air faussement sérieux :

- Et… c’est tout du naturel, aucune volonté de tricher avec la nature ? À notre époque on ne sait jamais… on vit une drôle d’époque quand même. Il vaut mieux se méfier des apparences… et procéder aux vérifications nécessaires.

Si vous aviez vu la tête qu’elle nous fit ! Offusquée et même offensée la demoiselle qui nous jura tous ses dieux que tout était dans un état que nul bistouri n’avait jamais effleuré ! Écologique en quelque sorte, sans adjuvant, sans bouts de plastique ou de polystyrène pour tricher avec la nature.
 

- Attention, dans ce cas-là, il y aurait matière à poursuivre pour faux et usage de faux, publicité mensongère, tromperie sur la marchandise… poursuivit mon ami, qui exploitait le filon.

Et bien sûr, nouvelles dénégations de la demoiselle qui nous tira élégamment une petite langue toute rose.

- Ah, aaah… rétorqua Max, moi je veux bien te croire sur parole mais quand même, il me faudrait une preuve dûment attestée par une rigoureuse palpation.
- Ah, non, non, non, on ne touche pas messieurs, pas question, vous devez me croire sur parole, dit-elle en jouant toujours le jeu.
 

Bien sûr, sans conviction, on en rajouta encore un peu sur les "fraudes à la personne" mais elle se tapa sur les fesses en nous défiant.
C’était un sacré tempérament !
Max en profita.
- Pas la peine d’essayer de te regarder les fesses, tu n’y arriveras pas. Tu peux tout juste attraper un torticolis. Demande-moi plutôt. Moi au moins, je suis bien placé… très bien placé… et l’œil du spécialiste en plus…
Ah, le galbe est parfait, surenchérissais-je.


Avec un petit rire mutin, elle nous fit une moue hautaine :
- Rangez donc vos blagues salaces, petits sacripants. Alors attention jeunes gens intrépides, pas touche, on regarde mais on ne touche pas. En matière de drague, vous avez beaucoup de progrès à faire et en tout cas, aujourd’hui vous êtes recalés, pas même admis à l’oral de rattrapage !

Et elle partie, impériale sur ses talons, nous laissant tous les deux piteux et sans voix. Décidément, ce n’était pas notre jour.

 

Le dernier Kiwa

Dimanche après-midi, belle exposition de voitures anciennes au camping de Saint-Amour dans le Jura. Pas forcément très anciennes d’ailleurs mais quand même, quelques beautés qui s’étaient justement fait une beauté pour l’occasion : des américaines arrogantes aux amples formes, des françaises rutilantes, coquettes, les incontournables Citroën Traction avant et DS 19 ; seule une "Trèfle" de 1938 trônait au milieu du site.

En fait de vieilles voitures, la plupart n’étaient pas plus vieilles que moi, certaines étaient même plus jeunes ! Je leur en ficherais moi, des vieilles voitures à cs malappris
!

Côté matériel agricole, beaucoup de tracteurs dont les plus anciens crachaient une fumée noire, hoquetant, trémulant de toute leur vieille mécanique devant l’air satisfait de leur propriétaire. Et puis à la fin de la file, une espèce de tracteur à trois roues que je reconnus sans peine : un Kiwa, le fameux Kiwa qui avait accompagné ma jeunesse. Ici, dans ce département montagneux, on était trop pauvres pour avoir de "vrais" tracteurs, et puis avec des pâturages si pentus…

 

Ah le Kiwa, qui se souvient de cet engin à trois pattes qui pétaradait sur les chemins de la commune dans les années d’après-guerre. Teuf, teuf, teuf, le crapeau cahotait en cadence au gré de son moteur diesel qui le propulsait à la vitesse d’une tortue,

 Teuf, teuf, teuf, on riait quand le grand Berre passait sur son Kiwa par la place du village, grand échalas maigre comme un clou qui tressautait au rythme de son engin, hop, hop, hop, sa casquette tressautant au même rythme.
 

Le suivait de près son frère Julien, même gabarit, toujours juché sur un Kiwa, qui tressautait au même rythme, teuf, teuf, teuf , dont le béret se soulevait avec la même fréquence, hop, hop, hop… et nous qui riions à gorge déployée du spectacle assez croquignole qui s’offrait à nous… avec quelques commentaires adéquats.
- Oh Julien, ça crépite ben aujourd’hui sous ta casquette.

Il nous jetait un regard du côté, mine de rien. On continuait de plus belle.
- Oh la la, t’as bien raison Julien, "qui va sano va lentano"…

Et là, il nous montrait une face marquée par un fort tarin en bec d’aigle et nous lançait des « petits saloupiots, j’va vous apprendre à vivre moi » parce qu’il croyait que c’était une insulte !

Au retour des champs, pour peu qu’on fût encore en faction sur la place, même spectacle. Et même rires, mêmes quolibets et mêmes réactions.
La cerise sur le gâteau, c’est quand au retour des champs, les deux frères revenaient ensemble.

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Horoscope personnel

Béliers : Mauvais présage, on pourrait bien vous tondre comme un mouton. Et pas question de « mais, mais… » !
Taureaux : Vous risquez de voir rouge... et dans ce cas vous allez être "olé", olé" toute la journée.
Gémeaux : Si vous apercevez votre image dans une glace, rassurez-vous, ce n'est pas un clone.
Cancers : Méfiez-vous de vous-mêmes : vos "instincts métastasiques" vous poussent à "foutre la merde" partout.
Lions : Vous êtes le roi, bien sûr, mais le roi de quoi ? Réfléchissez bien ! Aujourd'hui, sans aucun doute, celui que chantait Brassens !
Vierges : Le mot lui-même est une provocation. Pour tous les menteurs (et menteuses) de ce signe, pour les vierges sages, devenez folles, pour les vierges folles, est bien "fol qui s'y fie".
Balances : Faire pencher un plateau de la balance risque d'être pour vous un fléau.
Scorpions : Le scorpion de feu de la légende pourrait bien sévir envers tous ceux qui n'ont pas la conscience tranquille (et ils sont nombreux !)
Sagittaires :  Tous les sagittaires (avant de s'en servir) risquent d'être bouchés aujourd'hui... et ils ne sont pas dans la merde !
Capricornes : Eh oui, c'est foutu... Capri c'est fini. Et quant aux cornes, consolez-vous, vous n'êtes pas les plus mal placés; y'a pire!
Verseaux : Verseau... "litaire" ou pas... mais aussi de la belle eau du diamant.
Poissons : Attention, les dames poissons pourraient bien tomber sur un maquereau qui les prenne pour des morues.

 

Les noisettes grillées

X1 « J’étais au marché l’autre jour, furetant dans les allées à la recherche de bonnes affaires, quand mon nez fut attiré par une tenace odeur de noisette grillée qui s’échappait d’un étal un peu plus loin. ».
X2 : « Je reconnais bien là ton sens du concret ».
X1 : « Une agréable fragrance de parfum m’aurait aussi fort intéressé. »
X2 : «  Te connaissant, je n’en doute pas. » 
X1 : « Je suivis donc la trace odorante qui menait à une grande poêle où rôtissaient de petites noisettes toutes rondes qu’on enduisait ensuite de chocolat. »
X2 : « Je me doute bien que tu n’as pas été attiré par une odeur de courge ou de choux-fleurs. »
X1 : « Mon regard fut tout de suite attiré par de petites coupelles pleines d’une pâte chocolatée particulièrement appétissante.
X2 : « "Goûtez monsieur, goûtez notre spécialité aux noisettes pilées et grillées", me proposa une charmante jeune femme avec son plus joli sourire.
X1 : « "Quoi, fis-je en feignant moult grimaces, vous maltraitez ces pauvres noisettes qui n’ont même pas une société protectrice pour lui venir en aide !" Elle me regarda comme si j’avais eu une soudaine éruption de boutons. »
X2 : « Dis plutôt que tu n’avais rien trouvé de mieux pour la draguer. Ah, les hommes, ils voient un jupon et hop… c’est parti ! »
X1 : « Pas du tout, pas du tout, quel malignité instilles-tu dans ma petite plaisanterie. Tout juste une petite galéjade pour faire connaissance. »
X2 : « Tu vas encore me dire que j’interprète ta pensée… Je te connais. »
X1 : « "Oui, poursuivis-je, vous les grillez sans pitié, vous les vouez au feu de l’enfer sans vergogne et vous finissez par les écraser dans des étaux de pierre". Si vous aviez vu sa tête ! L’air ahuri, un rien pincé comme si je l’avais insultée, quand un grand rire sonore a retenti derrière elle. Son mari sans doute. Toute rouge, elle a déguerpi en haussant les épaules. »
X2 : « La pauvre, tu l’as humilié, oui, sans vergogne. »
X1 : « Je lui ai quand même acheté un grand pot à la fameuse poudre de noisettes grillées. »

----------------------------------------

 

Dérèglement climatique.
Noé et l’administration


> > En 2015 après Jésus-Christ, Dieu visite Noé junior et lui dit : « Une fois encore, la terre est devenue invivable et surpeuplée. Construis une  arche et rassemble un couple de chaque être vivant ainsi que quelques bons humains.  Dans six mois, j'envoie la pluie durant quarante jours et quarante nuits, et je détruis tout !"


> >
> > Six mois plus tard, Dieu retourne visiter Noé et ne voit qu'une ébauche de construction navale.
> >
> > - Mais, Noé, tu n'as pratiquement rien fait ! Demain il commence à pleuvoir !
> >

> > - Pardonne-moi, Tout Puissant, j'ai fait tout mon possible mais les temps ont changé : J'ai essayé de bâtir l'arche mais il faut un permis de construire et l'inspecteur me fait des ennuis au sujet du système d'alarme anti-incendie.
> >
> > - Mes voisins ont créé une association parce que la construction de l'échafaudage dans ma cour viole le règlement de copropriété et obstrue leur vue. J'ai dû recourir à un conciliateur pour arriver à un accord.
> >
> >   - L’urbanisme m'a obligé à réaliser une étude de faisabilité et à déposer un mémoire sur les coûts des travaux nécessaires pour transporter l'arche jusqu'à la mer. Pas moyen de leur faire comprendre que la mer allait venir jusqu'à nous. Ils ont refusé de me croire.


> >  
> >  - La coupe du bois de la construction navale s'est heurtée aux multiples Associations pour La Protection de l'Environnement sous le triple motif que je contribuais à la déforestation, que mon autorisation donnée par les Eaux et Forêts n'avait pas de valeur aux yeux du Ministère de l'environnement, et que cela détruisait l'habitat de plusieurs espèces animales. J'ai pourtant expliqué qu'il s'agissait, au contraire de préserver ces espèces, rien n'y a fait.
> >
> >  - J'avais à peine commencé à rassembler les couples d'animaux que la SPA et WWF me sont tombés sur le dos pour acte de cruauté envers les animaux    parce que je les soustrayais contre leur gré à leur milieu naturel et que je les enfermais dans des pièces trop exiguës.


> >
> > - Ensuite, l'agence gouvernementale pour le Développement Durable a exigé une étude de l'impact sur l'environnement de ce fameux déluge. Dans le  même temps, je me débattais avec le Ministère du Travail qui me reprochait de violer la législation en utilisant des travailleurs bénévoles. Je les avais embauchés car les Syndicats m'avaient interdit d'employer mes propres fils, disant que je ne devais employer que des travailleurs hautement qualifiés et, dans tous les cas, syndiqués.
> >
> >   - Enfin le  Fisc a saisi tous mes avoirs, prétextant que je me préparais à fuir illégalement le pays tandis que les Douanes menaçaient de m'assigner devant les tribunaux pour "tentative de franchissement de frontière en possession d'espèces protégées ou reconnues comme dangereuses".


> >
> >  Aussi,  pardonne-moi, Tout Puissant, mais j'ai manqué de persévérance et j'ai abandonné ce projet.
> > Aussitôt les nuages se sont dissipés, un arc-en-ciel est apparu et le Soleil a lui.
> >
> > Tu renonces à détruire le monde ? demanda Noé.
> > Inutile, répondit Dieu, l'administration s'en charge.

-------------------------------------------

 

Sacré premier mai

Ah le premier mai, le muguet, quelles senteurs magiques s’exhalent de ces petits bouquets aux clochettes blanches !
Mais où est-elle donc cette fameuse fragrance, si agréable à nos narines, invisible, insaisissable. Pourtant elle existe bien puisqu’on peut respirer son parfum. Ce rien non préhensible existe bel et bien, donc le rien existe et en tant que tel, il n’est pas rien. Tel est le paradoxe de la physique :
Si tout est dans tout, rien n’est pas dans rien.

 

Ah, je me sens vide tout à coup, comme une espèce d’ensemble constitué de riens, confronté au néant. Mais le néant n’est pas rien puisque Jean-Paul Sartre par exemple lui a consacré tout un bouquin, L’être et le néant. Le néant est donc pour le moins constitué de pages et d’encre. Ce n’est pas rien !
Tout de même, sacré brin de muguet ! Vivement le 2 mai !

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Salade et rhubarbe

Les occasions de rire ne sont pas si nombreuses, alors quand Sarkozy prend la parole, il faut en profiter. "Passe-moi la salade, je t'envoie la rhubarbe", telle est la nouvelle formulation à  la sauce "sarkosienne" du dicton « passez-moi la rhubarbe, je vous passerai  le séné ». Pourquoi pas, passe-moi la carotte, je t’envoie le navet ? Sacré navet… et en direct !

 

Les internautes s’en sont donné à cœur joie et j’ai relevé pêle-mêle :
- Quelle salade ? La moutarde lui est montée au nez en voulant ménager la chèvre et le chou !
- Qui peut me passer la rhubarbe, j’ai la salade ?
- Cette nuit, cauchemar : j’ai rêvé que je passais la salade et on ne me renvoyait pas la rhubarbe (ou elle était pourrie) !
-Sarkozy, arrête tes salades ou tu vas prendre une tarte (à la rhubarbe).
- Si tu me donnes des noix de coco, je te donne des ananas.
- Salade de rhubarbe : sauce républicaine.
- Au choix : salade et rhubarbe ou carottes et navets
- Ça me rappelle les paris à la noix où il faut placer des mots incongrus comme rhubarbe dans une réunion.
- La vérité éclate : Sarkozy est en fait un générateur de phrases aléatoire !

 

Pour mémoire, ces quelques vers de Georges Brassens tirés d’une de ses chansons :
- Et nous, copains, cousins, voisins,
- Profitant ( on n’est pas des saints)
- De ce que ces deux imbéciles
- Se passaient rhubarbe et séné,
- On s’partageait leur dulcinée.

Chez Brassens, ça rime, chez Sarkozy, ça rime à rien !
 

        

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5 novembre 2019 2 05 /11 /novembre /2019 15:50
Soif : La Passion du Chris selon Amélie Nothomb

Référence : Amélie Nothomb, Soif, éditions Albin Michel, 162 pages, août 2019
 

« C’est tout simplement le livre de ma vie ! » s’est exclamée Amélie Notomb dans une interview.
 

Son titre "Soif" fait penser à l’appétence d’Amélie Notomb pour le champagne et sa dégustation ou alors de son rapport à la boisson après son rapport à la nourriture  qu’elle a développé dans des romans comme Métaphysique des tubes en 2000 ou Biographie de la faim en 2004. Toujours le corps mais cette fois-ci, il s’agit de celui du Christ.
 

    
Une forme de vie


Rien de moins.
Ainsi, elle a décidé de revisiter cette histoire universelle si souvent commentée. Selon le titre d’un film, c’est "La Plus Grande Histoire jamais contée". Elle part de l’épisode où il vient d’être condamné à la crucifixion et attend d’être supplicié. Sans illusions sur les hommes puisqu’il dit, « j’ai toujours su que l’on me condamnerait à mort.»
 

C’est Jésus lui-même qui s’exprime, qui nous fait vivre sa passion sous la plume acérée d’Amélie Notomb. La romancière se met dans la peau de Jésus juste avant sa crucifixion sur le ton du monologue intérieur.
 

                       
Le voyage d'hiver    Métaphysique des tubes       Biographie de la faim
 

Pantelant sur cette croix fatale, pieds et mains cloués, il prononce faiblement ces mots : « J’ai soif ». Nous y voilà. Pourtant, Jésus avait une cruche d’eau à sa disposition mais pour lui, refuser de boire l’eau de la jarre, c’est résister à la tentation, c’est aussi rejoindre le divin dans la première gorgée d’eau avalée après un temps d’abstinence comme le premier repas après un jeûne. Il faut cultiver sa faim comme Candide cultivait son jardin.
 

Bien sûr, ce n’est pas une reconstitution historique qui suivrait à la lettre les différents épisodes de la Bible mais une reconstruction littéraire, la part de liberté de l’artiste. Amélie Nothomb nous propose un Christ vraiment humain, sensible à Marie-Madeleine, fils aimant et corps souffrant.
 

   
                                       « Jésus L’homme solitaire », Amélie Notomb à Nancy


1- « Soif », le roman de sa vie ?

L’anagramme de « Soif » est "presque" « foi », le thème de son dernier livre. Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’Amélie Nothomb entretient un lien étroit avec Jésus. Pour preuve, les références qu’on trouve dans ses livres précédents comme cette « figure d’identification, avec qui elle se sent  une connivence profonde » dans Métaphysique des tubes ou Jésus donné en modèle : « Récapitulons : petite je voulais devenir Dieu. Très vite, je compris que c’était trop demander et je mis un peu d’eau bénite dans mon vin de messe : je serais Jésus » dans Stupeur et tremblements.

Cette fois, elle lui consacre un livre dont elle attend beaucoup et qui est l’un des plus aboutis qu’elle ait produit. «  Cela fait 50 ans que j’avais envie d’écrire cette histoire » avoue-t-elle dans plusieurs interviews. Elle se rappelle qu’enfant « Jésus était mon grand copain, mon meilleur ami, mon ami imaginaire » puis plus tard, « quand j’ai compris que la souffrance, c’était pour moi aussi, alors oui, j’ai éprouvé le besoin de parler de Jésus ».
 

                 
Le crime du comte Neville    La bouche des carpes  La nostalgie heureuse

 

2- Même si elle prend quelques libertés, elle n’invente rien

Bien sûr, aucun suspens dans cette histoire, on connaît la triste fin de son héros. « L’avantage de cette certitude, c’est que je peux accorder mon attention à ce qui le mérite : les détails », écrit-elle au début du livre. Je ne sais si le diable est dans les détails mais c’est le biais qu’elle utilise pour faire œuvre originale.

Elle voit d’abord Jésus comme un être humain fait de chair et de sang. Son désir pour Marie-Madeleine est en ce sens très symptomatique, cette soif qui le tiraille prouve qu’il est vivant, que, dit Jésus lui-même, « La nuit d’où j’écris n’existe pas ». Cette façon d’aborder cet épisode donne toute sa carnation à Jésus, capable de vivre, d’aimer, de souffrir, se plaçant avec les hommes au-delà du spirituel.
 

    
« Pour éprouver la soif, il faut être vivant »
La flagellation du Christ, Le Caravage

 

3- Un sujet abordé sans tabou

Même si elle aborde le personnage de Jésus en tant qu’humain, avec ses valeurs, sa sexualité, Amélie Notomb précise que son propos n’a jamais été de  « scandaliser qui que ce soit... J’ai écrit ce livre pour ne plus me déchirer intérieurement avec cette question du sacrifice du Christ présenté comme nécessaire. C’est une question qui, à mon avis, rend malade une grande partie de notre civilisation. »
 


 

Elle pense qu’on vit encore «  dans une civilisation du sacrifice et du martyre », ce qu’on peut constater chaque jour dans le monde. Considérer le martyre comme une valeur est une question essentielle à ses yeux et ce livre se veut une tentative pour répondre à cette problématique.


Elle tente d’y répondre en utilisant la première personne, en hissant Jésus sur la croix. Mais ajoute-t-elle,  « soyons tout à fait clairs : je ne suis pas folle au point de me prendre pour Jésus. Ce que j’ai vraiment voulu, c’est l’accompagner aussi près que possible, quand il est sur la croix. »
 


Les prénoms épicènes

 

Mes fiches sur Amélie Nothomb
* Amélie Notomb, Son parcours -- Soif --
* Amélie Notomb, Pétronille -- Biographie de la faim --

 

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4 novembre 2019 1 04 /11 /novembre /2019 13:01

Parce que…
Mais pourquoi alors chercher des raisons
Quand les choses se font et se défont,
Hésiter, douter n’est pas de saison,
Autant de ces belles raisons dont on
Se moque.

 

Cœurs qui s’ouvrent,
Que suscite une rencontre impromptue
Ici ou là, le long d’une avenue
Puis s’éprouvent,


Cœurs émus,
Intimidés, qui ne savent quoi dire,
Aiguillonnés par un tendre désir
Inconnu.

 

Parce que…
C’est finalement vouloir déflorer
Tout ce qu’il y a soudain d’ineffable
Dans une rencontre en forme de fable
Que personne ne saurait expliquer
Ou presque…

 

En faut-il
De ces petits riens, de ces hasards
Qui se conjuguent en un simple regard,
En idylle.


Car un jour
Que sans raison le temps s’est arrêté,
Sans que rien ne change en apparence
Se met à souffler le vent de la chance
Qui emporte des cœurs bouleversés
Par l’amour.

 

Oui, car oncques
On ne vit la sagesse l’emporter
Sur les élans du cœur et triompher
De cet indicible pouvoir d’aimer
Qui transforme les désirs en pensées
Romanesques.
 

Tout est dit.
Si le scénario n’est jamais le même
c’est bien quand le cœur tressaille qu’on aime,
C’est ainsi.

   

 

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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 21:36

Référence : Hans Martin Puchner, Écrire le monde, traduction Odile Demange, éditions Fayard, 444 pages, septembre 2019

La formidable épopée des livres qui ont fait l’histoire

             

 

Dans "Écrire le monde", Hans Martin Puchner nous offre une vaste histoire de la littérature brossée à partir d’une quinzaine d’œuvres essentielles, la Bible et les textes sacrés, de l’Iliade à Harry Potter, qui ont non seulement contribué à écrire l’histoire du monde et dont on peut penser qu’ils pourront aussi devenir le ferment de l’évolution du monde.

Avec l’auteur, nous partons pour un très long voyage dans le temps et l’espace à la recherche des grands textes qui ont marqué le parcours des empires et des nations, le développement des idées qui se sont répandues de part le monde et des croyances religieuses.
 


                                                     Bouddha

Hans Martin Puchner nous propulse dans les textes sacrés qui ont marqué le monde : l’Épopée de Gilgamesh, le Popol Vuh – la « bible » maya – et L’Iliade; les pensées du Bouddha, de Confucius, Socrate et Jésus Christ ; le Dit du Genji, premier écrit romanesque de la japonaise Murasaki ; Les Mille et Une Nuits, Don Quichotte ou encore le Manifeste du parti communiste. Mais d’autres œuvres moins connues sont aussi abordées comme Soundiata pour l’Afrique de l’Ouest ou des textes contemporains comme Le Livre noir d’Orhan Pamuk (le prix Nobel turc) ou la saga Harry Potter.

 

                                                                                                                                                                   Socrate


« J’essaie parfois d’imaginer un monde sans littérature » confie l’auteur. Pire encore d’imaginer un monde où la littérature n’aurait jamais existé, si les histoires orales n’avaient jamais été écrites.
Tout en eût été bouleversé : notre sens de l’Histoire, de l’ascension et de la chute des empires et des nations serait tout différent.

La plupart des idées philosophiques et politiques n’auraient jamais vu le jour parce que la littérature qui les a inspirées n’aurait pas été écrite. Presque toutes les croyances religieuses disparaîtraient en même temps que les écritures qui leur ont permis de s’exprimer.

Depuis son apparition il y a 4000 ans, elle a façonné la vie de la majorité des humains de cette terre.  Prenons les astronautes à bord du vaisseau Apollo 8. Dans l’espace, l’image rendait mal le réel et en dernier ressort, ils eurent recours aux mots. Mais ils étaient loin d’être des écrivains capables de trouver les mots justes pour décrire ce qu’ils voyaient.
 

         
 

Mais Anders en particulier parvint à bien traduire ce qu’il voyait, « la nature désolée du terrain, les formes allongées font ressortir les reliefs difficiles à distinguer sur la surface très lumineuse survolée. » Les trois astronautes lurent chacun un message qui fut transmis à quelque 500 millions de téléspectateurs. Écrire n’est pas forcément l’apanage de professionnels, des comptables mésopotamiens par exemple,  ce qui signifie que les textes importants, fondateurs comme la Bible, furent aux mains des prêtres, soutenus par les royautés qui y avaient intérêt. La mission Apollo 8 aussi fut critiquée, le choix de la Bible pour les messages lancés par les trois astronautes, la publicité faite à l’Amérique donc au capitalisme libéral…
 

« La littérature naquit de la rencontre entre l’écriture et la narration » dit l'auteur. En fait, son évolution fut soumise à l’acquisition et l’invention de nouvelles techniques dont l’imprimerie fut la plus déterminante. Après la littérature romanesque se développe actuellement une production diversifiée et de masse.
 

       
                                      Les 3 astronautes d'Apollo 8

 

On peut ainsi affirmer que le monde a été « façonné par la littérature » avec des États démographiques régis par des textes fondateurs, les Constitutions, les chartes... Et à la longue, les cultures de l'écrit comme l'empire romain se sont toujours imposées face aux cultures de l'oral.
Et les technologies de l’écriture n’ont pas fini d’évoluer…   

 Mais paradoxalement, le présent rejoint parfois le passé : Aujourd’hui, comme les scribes antiques, on fait défiler des textes, courbés sur nos tablettes. Raconter l’histoire de la littérature, c’est aussi raconter comment elle a contribué à « écrire le monde ».
 

       
 

Voir aussi
* Régis Debray, Civilisation et Du génie français --
* Jérôme Fourquet, L'archipel français --
* Art de la paix et diplomatie --
* Thomas Piketti, Capital et idéologie --

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31 octobre 2019 4 31 /10 /octobre /2019 18:16

Ce que Giacometti a appris de Rodin

   
                                          Giacometti devant Les bourgeois de Calais de Rodin

 

Décidément, Catherine Grenier a de la suite dans les idées. En 2016, elle avait déjà organisé avec le musée Picasso situé dans l’hôtel Salé dans le quartier du Marais, une superbe exposition sur Giacometti et Picasso avec un objectif similaire: mettre en parallèle certaines de leurs œuvres  pour en dégager des lignes directrices et des interactions entre les deux artistes. (voir ma fiche L'exposition Picasso-Giacometti de 2016)
Elle récidive cette années avec une confrontation entre Giacometti et Rodin.
 

          
Giacometti devant ses sculptures              Rodin Les ombres 1886
 

Cette exposition de la Fondation Gianadda au musée de Martigny en Suisse est donc née d'un projet de Catherine Grenier, directrice de la Fondation Giacometti, et Catherine Chevillot, directrice du Musée Rodin. Si l'on trouve Alberto Giacometti (1901-1966) et Auguste Rodin (1840-1917) dans les collections de la Fondation et que Léonard Gianadda leur a déjà consacré plusieurs expositions, on peut aussi trouver des conjonctions entre eux que Hugo Daniel le troisième commissaire a bien mis en valeur.
 


                                  Rodin, L'enfant prodigue (petit modèle)

 

Pour Catherine Chevillot, cette réalisation est aussi le prolongement de l’exposition organisée au Grand Palais pour le centenaire de la mort de Rodin en 2017. La filiation entre les deux artistes passe par Bourdelle, élève de Rodin et maître de Giacometti, qui avait déjà utilisé les techniques et solutions chères à Rodin, en particulier : socles, séries, déformations, accidents... Cette filiation apparaît ainsi comme un élément essentiel pour comprendre la démarche suivie par Giacometti.
 

  L'importance du socle 
 

À Paris, Giacometti étudie l’œuvre de Rodin qui a largement montré la voie à la sculpture contemporaine. Il ira encore plus loin en dématérialisant [1] peu à peu ses sculptures et n'en conservant que l’essentiel pour aboutir aux silhouettes étirées et filiformes qui ont fait sa renommée.

 

     
Rodin et Giacometti : L'homme qui marche     Giacometti : L'homme qui chavire

 

L'exposition repose sur 130 sculptures, dessins et photographies répartis en plusieurs thèmes dont les plus importants sont « Modelé et matière », « Déformations », « Relations au passé » et « Séries », permettant de mieux comprendre les techniques utilisées et ce qui rapproche les deux artistes, au-delà des différences qu'on peut avoir a priori à la simple confrontation de leur technique sculpturale.

 

Modelé et matière

 

Ainsi, même si à première vue la comparaison entre leurs créations n’est pas évidente, on finit par s’apercevoir de nombreuses similitudes dans les sujets traités, le travail de la matière et un modelé nerveux, fait d'aspérités et qui parvient à capter la lumière qui se dégage des différents facettes de leurs surfaces.

 

Accidents et déformations     

                    

Au centre de la grande salle, trône le colossal « Monument des Bourgeois de Calais » (1889-2005), version récente en plâtre de l’oeuvre originale de Rodin. On trouve d'un côté le plâtre de Rodin « L’Homme qui marche, grand modèle » datant de 1907, et « Homme qui marche II » un plâtre patiné de Giacometti datant de 1960.
Un face à face plein d'enseignements.

 


Disposition de la grande salle : au centre Les bourgeois de Calais puis L'homme qui marche, à gauche celui de Giacometti, à droite celui de Rodin 

 

Tout autour, des sculptures et des dessins disposées côte à côte pour pouvoir les comparer plus facilement : le thème des portraits avec le  « Buste d’Eugène Guillaume » (1903), un bronze de Rodin, et le « Buste d’Annette » (1962), bronze de Giacometti, à rapprocher par un modelé assez voisin. Puis celui des Groupes avec le « Monuments des Bourgeois de Calais » (1889-2005) de Rodin et « la Clairière » (1950), bronze de Giacometti aux socles assez imposants qui sont comme une prolongation et symbolisent leur autonomie, en particulier avec « La Pensée » (1893-95) de Rodin et le « Petit buste de Silvio sur double socle » (1943-44), bronze de Giacometti.
 

                       
    Rodin La pensée 1895             Petit buste de Silvio sur 2 socles  
          

« La pensée » de Rodin, cette tête de Camille Claudel prise dans la masse de pierre, parle de mélancolie mais aussi de puissance créatrice quand la pensée est extraite de la matière, elle implique donc aussi une réflexion sur la nature même de la pensée prise dans la matière.
On retrouve cette démarche chez Giacometti, plus connue sans doute grâce à l'analyse d'existentialistes comme Jean-Paul Sartre ou Maurice Merleau-Ponty.

 

             
Giacometti, Buste d’Annette, 1962   Rodin,  Buste d’Eugène Guillaume, 1903

 

On peut faire la visite dans n'importe quel ordre même si l'intérêt est de prime abord dans la comparaison entre les sculptures des deux artistes portant le même titre de L’Homme qui marche (1907 et 1960), et les groupes – le Monument des Bourgeois de Calais (1889) de Rodin et La Clairière (1950) de Giacometti, pour les deux plus importants, placés au centre de la présentation.
 

  Giacometti, La clairière 1950
 

Catherine Grenier évoque ainsi les liens entre les deux hommes : « Giacometti n’a pas pris de Rodin des leçons formelles mais des réponses aux questions que se pose un artiste qui veut représenter le corps humain dans l’espace ou en lien avec d’autres corps. » Il est fort intéressant de tenter de voir Rodin à travers le regard de Giacometti qui, après sa période surréaliste et abstraite, est revenu aux conceptions de Rodin dans les années 1930. De ces liens, on trouve dans les documents exposés des catalogues de Rodin que Giacometti a surchargé de dessins. L'influence de Rodin sur la démarche de Giacometti est donc patente.
 

             
Giacometti : Grande tête mince, 1954 et Buste d’homme (Eli Lotar II), 1965
Rodin, au centre : La pleureuse, 1885
 

Notes et référence
[1]
Giacometti fit œuvre de précurseur, ayant senti avant tout le monde que les sociétés modernes allaient être fortement impactées par le phénomène de dématérialisation à travers leur informatisation.

 

Voir aussi
* Ma fiche sur L'exposition Picasso-Giacometti en 2016 --
* Giacometti-Bacon, l'obsession du corps --
* Panorama de l’art --

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