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20 août 2021 5 20 /08 /août /2021 06:09

 « Un Pygmalion acharné» Gilles Perrault

 

           

 

Son épitaphe : « Henri Curiel, tombé dans la lutte pour le Socialisme et la Paix à laquelle il avait consacré sa vie. »



Sa vie est un véritable roman, pourrait-on dire. Écrire sa biographie revient à raconter un destin à la Don Quichotte, le panache en moins, à entrer aussi dans les arcanes d’un XXème siècle et de ses soubresauts. Son aura ajoute encore au mystère d’un homme toujours resté dans l’ombre, qui ne se livrait pas facilement, marqué par la clandestinité. Sa mort, son assassinat jamais élucidé à Paris le 4 mai 1978 par deux tueurs jamais identifiés ajoute encore à ce nimbe de mystère qui l’entoure.

 

Un citoyen du Tiers-monde comme on a pu l’écrire à juste titre, d’abord par nature puisqu’il ne s’est jamais vraiment senti enraciné dans un terroir, juif né en Égypte sans être égyptien et, malgré ses efforts, sans même bien savoir parler l’égyptien, baigné dans la culture française et voyant la France avec le romantisme de ses intellectuels… son destin contrasté était tout tracé. Son père voulait qu’il prenne sa suite dans le négoce familial alors qu’il ne pensait qu’à Paris et à la culture française, un peu jaloux de son frère Raoul qui lui, prendra la direction de la capitale française.
Mais il ne tardera pas lui aussi à rejoindre Paris.

 

           
                          Henri Curiel au centre, au second plan

 

« Qui était Henri Curiel ? » s’interroge Gilles Perrault, l’auteur de sa biographie intitulée "Un homme à part". L’homme était ambivalent. Il possédait un immense pouvoir de séduction, pratiquement tous les témoins sont d’accord sur l’éclat de son entregent, de vraies capacités pédagogiques et de négociation. Il avait ce don précieux de savoir mettre à l’aise ses interlocuteurs, de les mettre en valeur pour les aider à dépasser les rancœurs et les arrière-pensées.
 Il en usa largement et appliquera tout au long de sa vie ses dispositions, par exemple dans les longues négociations, même si elles n’aboutirent pas, qu’il suscita et mit en œuvre entre les "colombes" israéliennes et le courant réaliste de l’OLP d’Arafat.

 

Il avait aussi un côté plus sombre, aussi brillant en petit comité qu’il était terne en assemblée et ennuyeux quand il s’exprimait en public. Ses réactions étaient parfois démesurées, ses emballements lui ont parfois joué de mauvais tours, malgré les mises en garde de ses fidèles comme les frères de Wangen et d'amies comme Rosette qui deviendra sa femme, comme les "égyptiennes" Joyce Blau et Didar Fawzi Rossano qui le suivront jusqu'au bout. En tout cas, dans l’ensemble il a marqué et souvent fasciné tous ceux qui l’ont rencontré, même s’ils avaient parfois quelques à-priori contre lui.

 

           
                            Henri Curiel au centre, au second plan

 

On peut d’abord se demander pourquoi ce fils d'un riche banquier juif cairote va passer du palais paternel où il aurait pu mener une vie de "pacha" aux geôles de Farouk, alors roi d'Egypte. Il n’est pas le seul fils (et fille) de la haute bourgeoisie cairote qui vivait en marge de la société égyptienne a avoir été terrifié par le spectacle qui s'offrait à eux, celui d’une population livrée à une terrible misère et à une exploitation systématique rappelant l’esclavage. [1]



Comment s’étonner après cette vision, qu’ils trouvent dans le marxisme une réponse à leur désarroi, qu’un homme comme Henri Curiel se lance dans l'action, reprenne en mains un Parti communiste égyptien embryonnaire et fonde le Parti communiste soudanais. On retrouve ici l’ambivalence qui le caractérise : Curiel qui se qualifiera jusqu’à la fin de "communiste orthodoxe", mais sera rejeté aussi bien par les Partis communistes, qu’il soit français, italien ou soviétique. Pourtant, nombre de communistes français travailleront dans les rangs de Solidarité, son organisation, sans états d’âme.



Avec ses amis, il milite dans les réseaux d'aide au FLN algérien, qu’il va ensuite diriger après l’éviction de Francis Jeanson. Il est arrêté en 1960 et passe dix-huit mois en prison à Fresnes où il en profitera pour former les militants du mouvement qui sont détenus avec  lui. L’arrêté d’expulsion pris contre lui ne sera jamais appliqué…
Cette complicité avec les dirigeants algériens lui vaudra après l'indépendance leur soutien indéfectible, au moins pendant toute la période Ben Bella.

 

           
Gilles Perrault Un homme à part, tomes I et II

 

Son œuvre essentielle, Henri Curiel va la bâtir après la fin de la guerre d'Algérie, une organisation clandestine et structurée, Solidarité, destinée à aider en matière logistique, les mouvements de libération du tiers-monde. Ses objectifs et surtout ses conditions sont clairs : aide soit mais uniquement pour les mouvements qui renoncent à toute action terroriste même face aux dictatures sanguinaires d’Amérique latine ou d’Afrique.

 

Il n'était pas question de s'immiscer dans les mouvements de libération qu'ils voulaient aider mais de former, d’enseigner les techniques de la lutte clandestine, souvent mises en oeuvre avec des moyens rudimentaires : repérage et rupture d’une filature ; impression de tracts et de brochures avec un matériel léger, fabrication de faux papiers, chiffrement et écriture invisible, cartographie et topographie, soins médicaux et premiers secours. Une large gamme de techniques étendues parfois au maniement des armes et à l'utilisation d'explosifs. Solidarité formera des centaines de militants de tous les mouvements qu'elle avait agréés.

 

        
"Le mythe mesuré à l'histoire"



A travers cette structure, Il va participer, par son implication, au grand bouleversement d’indépendance des nations du Tiers-monde, qui signe l’émergence d’un monde marqué par l'immense mouvement de décolonisation et d'émancipation qui va rebrasser les cartes de la géopolitique.

 

Dans les dernières années de sa vie, plusieurs affaires vont tendre à le déstabiliser. D'abord deux articles du journal Le Point initiés par l'un des ses responsables Georges Suffert et un du journal allemand le Spiegel, fondés sur des approximations, des mensonges et des allusions fielleuses. En 1977, suivit une attaque du ministre de l'intérieur Christian Bonnet qui l'assigna à résidence à Digne dans les Alpes de Haute- Provence avant de vouloir l'expulser.  [2]
À ce propos, dans sa biographie Gilles Perrault parlera d'une entreprise de "neutralisation concertée" : « L'offensive par voie de presse ayant échoué à le détruire moralement, le ministre de la police avait pris le relais  en le cloîtrant à Digne... »

 

Ces manœuvres ayant fait long feu, non sans avoir laissé des marques indélébiles, il ne restait que l'élimination physique pour s'en débarrasser. L'enquête policière qui va suivre s'enlisa rapidement, se perdant dans les dédales de la politique, ce qui n'est pas sans rappeler le sort de Ben Barka qui fut son ami.

 

En juillet 1992, l’enquête judiciaire se conclut par un non-lieu. Au début des années 2000, de nouveaux témoins sont entendus. Mais l’affaire est à nouveau classée sans suite le 29 septembre 2009.
Dernier rebondissement : un témoignage posthume de mai 2015, puisé dans un livre intitulé "Le roman vrai d’un fasciste français", d’un ancien barbouze du SAC [3] nommé René Resciniti de Says qui aurait agi sur ordre du patron du SAC Pierre Debizet.
Dont acte. Peut-être que quand les archives des services français de cette époque seront déclassifiées, on en apprendra un peu plus sur cet assassinat.
Pour Sylvie Braibant, journaliste et petite cousine germaine d’Henri Curiel, il s’agit d’une affaire française : Tout nous conduit aux services secrets, à ses officines et à ses mercenaires chargés des "basses œuvres". »

 

Notes et références
[1] Son ami Hazan disait : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »
[2] Sur le détail de ces affaires, on peut se référer à la relation qu'en fait Gilles Perrault dans "Un homme à part" (tome II), pour Le Point et Georges Suffert p. 332-355 puis p. 361-365, pour le Spieger p. 367 et pour Christian Bonnet p. 368-375.
[3] Le SAC, Service d'action civique, dissous en 1981, était une strucure officiellement chargée du service d'ordre des gaullistes.

(Hazan : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »)
(Hazan : « Ne jamais oublier que c’est la misère du peuple égyptien qui l’a conduit à la politique. »)

Voir aussi
L'assassinat d'Henri Curiel --
Roger Vailland en Egypte --

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<< Christian Broussas, Henri Curiel, 14/08/2021 © • cjb • © >>
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19 août 2021 4 19 /08 /août /2021 22:29
Référence : Edgar Morin, Leçons d'un siècle de vie, éditions Denoël, 160 pages, juin 2021
 
Avec Edgar Morin, la sociologie compte au moins un centenaire qui revient dans ces Leçons d’un siècle de vie, sur une existence qu'il parcourt avec le recul de son âge. C'est aussi peut-on lire, « une invitation à la lucidité et à la vigilance. »
 

              


« À force de sacrifier l'essentiel pour l'urgence, on finit par oublier l'urgence de l'essentiel » a-t-il écrit. dans Changeons de voie, il a tenté de tirer quelques leçons de la pandémie de la Covid, mettant l'accent sur la dialectique entre certitude et incertitude, ainsi que sur les dangers du néo libéralisme.  
 
 
         

 
Le "vieux sage", champion de l'analyse du complexe [1], nous avertit d'emblée : « Qu’il soit entendu que je ne donne de leçons à personne. J’essaie de tirer les leçons d’une expérience séculaire et séculière de vie, et je souhaite qu’elles soient utiles à chacun, non seulement pour s’interroger sur sa propre vie, mais aussi pour trouver sa propre Voie. »
 
 

Sa femme Sabah Abouessalam « Edgar n'a pas d'âge ! »
 

Son centième anniversaire ne l'empêche pas de continuer à s'intéresser aux événements de son temps. Et il en a connu des événements tout au long de ce vingtième siècle de "bruit et de fureur", de ses errances, de ses espoirs aussi, des crises qui ont jalonné son cours.
Et il tente ici de nous transmettre quelques préceptes tirés de sa réflexion et de sa longue expérience.

 
               


Il est resté un humaniste qui, pour donner corps à la lucidité, prône une prise de conscience permanente pour se détacher des tendances actuelles, pour retrouver les voies de la solidarité dans un humanisme renouvelé en évitant surtout les sirènes d'une révolution violente comme elle a déjà sévi avec le stalinisme.

 
                   
 
L'humanisme signifie aussi combler le besoin de reconnaissance inhérent à tout homme, refuser que des gens soient humiliés, dédaignés, traités comme des objets et reconnaître l'humain dans l'autre.

 
         
Edgar Morin et Jean Daniel
« Nous sommes intoxiqués par un mode de vie accéléré, chronométré. »


Ça veut dire aussi oser réaliser ses aspirations, rechercher la convivialité pour privilégier l'humain, rendre complémentaire l'individuel et le collectif, la raison et la passion pour intégrer la poésie à la vie une poésie synonyme d'enthousiasme, d'étonnement, d'émerveillement, d'amitié, en s'efforçant de préserver « l'unité dans la diversité. »
 
.
                
 

Il sait bien que rien n'est jamais acquis et qu'il faut toujours se garder des tentations d'un néo fascisme, disant : « Je garde la capacité de révolte intérieure face à la cruauté du monde et la sagesse consiste à contrôler mes passions par la raison et à nourrir la raison par mes passions. » Cette sagesse qu'on lui impute, ce n'est en fait que « l'expérience de la vie ! »
 


    Montpellier 2019
« Le confinement nous apprend à être délicat à l'égard du conjoint. »



Notes et références
[1] Voir en particulier ses essais intitulés "introduction à la pensée complexe" (ESF, 1990) et "Connaissance, ignorance, mystère", (Fayard, 2017)

Mes fichiers sur Edgar Morin
Entrée dans l'ère écologique -- Actualité et complexité --
Les souvenirs viennent à ma rencontre -- Mes philosophes --

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<< Christian Broussas, Morin Leçons 20/07/2021 © • cjb • © >>
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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 05:14

Référence : Romuald Fonkoua, Aimé Césaire, éditions Perrin, 392 pages, avril 2010  

 

« Aimé Césaire est tout l’homme, il en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases. » André Breton

 

Romuald Fonkoua, professeur de littérature française à la fac de Strasbourg et responsable de la revue "Présence africaine", est l’un des meilleurs spécialistes des cultures d’Afrique noire et antillaise. Il est l’auteur d’un ouvrage de référence sur l’écrivain antillais Édouard Glissant.

 

            Romuald Fonkoua

 

Dans cet essai, Romuald Fonkoua se penche sur une grande figure de la francophonie, Aimé Césaire, disparu le 17 avril 2008, où il analyse la place de la poésie et de la politique dans la vie et l’œuvre de celui qu’on appela aussi le "nègre fondamental".

 

La plage de Basse-Pointe

 

Aimé Césaire (1913-2008) l’intouchable. Il fut tout à la fois écrivain, poète, dramaturge, militant politique et surtout l’un des intellectuels les plus écouté et respecté dans ce qu’il a lui-même appelé « la négritude. »
« Ma Négritude, écrit Césaire, ceux qui n'ont inventé ni la poudre ni la boussole ceux qui n'ont jamais su dompter la vapeur ni l'électricité ceux qui n'ont exploré ni les mers ni le ciel mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre [...] ma négritude n'est pas une taie d'eau morte sur l'oeil mort de la terre ma négritude n'est ni une tour ni une cathédrale. »

 

    Patrick Chamoiseau et Édouard Glissant

 

C'est toujours le poète qui s'exprime, c'est pour lui le plus important : « C’est dans ma poésie que se trouvent mes réponses. La poésie m’intéresse, et je me relis et j’y tiens. C’est là que je suis. La poésie révèle l’homme à lui-même. Ce qui est au plus profond de moi-même se trouve certainement dans ma poésie. »

S’il est surtout connu comme poète, il fut aussi un dramaturge important qui écrivit des pièces fortes et engagées dénonçant les impostures politiques et les injustices.



                   



Enfant de la République, il incarne également le défenseur des idéaux de justice et de liberté. Né à Basse-Pointe, petit village martiniquais, Aimé Césaire a passé son enfance sur une plantation. Cette période est pour lui une référence, un bonheur tranquille qui va ensuite nourrir sa poésie.

 Il fut un élève particulièrement doué, fréquentant le lycée Louis-le-Grand puis l’École normale supérieure. Dans le Paris des années trente, à la ségrégation "rampante", le jeune homme va nouer des liens puissants avec d’autres africains comme Léopold Senghor, futur président du Sénégal, Alioune Diop, l’éditeur de Présence africaine et Suzanne, celle qui sera "sa muse". C’est là qu’il prend conscience du sort fait aux Noirs, celui qui agira bientôt pour en changer la condition.

 

         
Aimé Césaire et Léopold Senghor       Aimé Césaire et Léon Gontrans Damas
Césaire cofonde le mouvement de la Négritude avec Léopold Sédar Senghor et le guyanais Léon Gontrans Damas

 

Comme beaucoup des jeunes intellectuels de son époque, il va rejoindre le communisme,  adhérant au PCF avant de se rapprocher des socialistes et de créer son propre parti, le PPM. Il a rejoint les jeunesses communistes dès 1935 et y restera jusqu’au rapport Khroutchev en 1956. Ce sera de fait la rupture avec un Aragon qui refuse de condamner le stalinisme. Quelque vingt ans de fidélité émaillée par des odes à Staline, à Thorez… des écrits qu'il reniera par la suite dans ses Sept poèmes reniés.

Il réfléchit à la condition humaine, écrivant par exemple : « C'est quoi une vie d'homme ? C'est le combat de l'ombre et de la lumière. C'est une lutte entre l'espoir et le désespoir, entre la lucidité et la ferveur. Je suis du côté de l'espérance, mais d'une espérance conquise, lucide, hors de toute naïveté. »

 

         
Texte de Patrick Chamoiseau

 

Son approche de la condition humaine l'amène logiquement à la condition des Noirs dont il dénonce le sort, comme dans ce texte : « On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes... Moi, je parle de millions d’hommes arrachés à leurs Dieux, à leur terre, à leurs habitudes, à leur vie, à la danse, à la sagesse. Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité... le désespoir... »

Dans ce cadre, il se veut le porte-parole des opprimés : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cahot du désespoir. »

Romuald Fonkoua insiste sur le lien quasi organique entre ce qu’il est et ce qu’il écrit, entre son œuvre et son action politique. Ces deux volets convergent vers le concept de « négritude » qu’il va définir, imposant sa vision de l’histoire et les voies de l’émancipation.

 

Le philosophe nègre, "ouvrage trop nécessaire" :

 

Le Philosophe nègre, ouvrage de Gabriel Mailhol (1725-1791) publié en 1764, n’a jamais été réédité. Romuald Fonkoua en a écrit une édition critique qui renouvelle l’éclairage qu’on peut avoir sur cette œuvre. Elle présente une vision du Nègre qui s’apparente à un philosophe des Lumières qui critique la pratique de l’esclavage européen et la supposée supériorité de l’Occident civilisé.

 

         

 

Voir aussi
Patrick Chamoiseau, Texaco -- Derek Alton Walcott --  VS. Naipaul --
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<< Ch. Broussas, Césaire 01/06/2021 © • cjb • © >
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1 juin 2021 2 01 /06 /juin /2021 11:11

Avec Salammbô, publié en 1862, Flaubert nous transporte deux mille ans plus tôt, dans la Tunisie actuelle, « à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Hamilcar ».

 

                
Adolphe Cossard, Salammbô, 1899     Tophet de Salammbô, stèle votive, IIIè siècle av.JC

 

Himilcar Barca, c’est avec son fils Hannibal les deux généraux les plus célèbres de Carthage, la grande rivale de Rome, qui lui fait de l’ombre et qu’il faut absolument raser.

Rome et Carthage se sont longuement affrontées pendant presque un siècle, de 263 à 146 av. J.-C., au cours de trois guerres dites « puniques », autre nom donné aux Carthaginois. Vaincue et détruite même dans ses fondations, Carthage disparaît et laisse à Rome le monopole en Méditerranée occidentale. De ce fait, elle permet les légions romaines de conquérir la Méditerranée orientale et hellénistique.

 

                  
                     G.A. Rochegrosse, Salammbô et les colombes, 1895

Mais ce qui intéresse d’abord Flaubert, c’est un autre épisode, la guerre des mercenaires, que les Carthaginois appelaient la « guerre inexpiable » (241-238 av. J.-C.). Hamilcar guerroie alors en Sicile et, sur place, le Conseil qui dirige la cité craint une rébellion des mercenaires qui n’ont pas été payés. Solution drastique retenue et utilisée par Hamilcar après son retour : les exterminer dans le défilé de la Hache, ce qui fera quelque 40 000 morts. Mais cette solution ne fera qu’affaiblir Carthage.

Le roman est dominé par les scènes de bataille qui sont homériques et guident le lecteur au sein des événements. La profusion des descriptions parvient même à desservir l’intrigue et on se trouve en présence d'une Salammbô assez effacée dans l'ensemble, manipulée par le grand prêtre Schahabarim.
Les guerriers comme Mathô, Spendius et Hamilcar représentent  vraiment la base de l’histoire et ce sont eux qui sont projetés sur le devant de la scène.

Flaubert s’est beaucoup documenté pour faire corps avec cette époque lointaine, au total une centaine de livres, dit-on. Il est aussi allé voir du côté de son ami et historien Jules Michelet, auteur d’une Histoire romaine publiée en 1831. Il a même entrepris en avril 1858, un voyage du côté de Carthage, s’imprégnant de l’atmosphère de la région pour mieux la restituer dans son roman.
C’est pour lui l’occasion de prendre ses distances avec le romantisme et de s’orienter vers le symbolisme.

 

                  
Salammbô par Mucha 1896    Salammbô par H.A. Tanoux 1921            
Léon Bonnat 1896 : Rose Caron dans le rôle de Salammbô

 

Un exemple du style "flaubertien" : Les mercenaires dans les jardins d’Hamilcar

« Les capitaines, portant des cothurnes de bronze, s'étaient placés dans le chemin du milieu, sous un voile de pourpre à franges d'or, qui s'étendait depuis le mur des écuries jusqu'à la première terrasse du palais...

Le palais, bâti en marbre numidique tacheté de jaune, superposait tout au fond, sur de larges assises, ses quatre étages en terrasses. Avec son grand escalier droit en bois d'ébène, portant aux angles de chaque marche la proue d'une galère vaincue, avec ses portes rouges écartelées d'une croix noire, ses grillages d'airain qui le défendaient en bas des scorpions, et ses treillis de baguettes dorées qui bouchaient en haut ses ouvertures, il semblait aux soldats, dans son opulence farouche, aussi solennel et impénétrable que le visage d'Hamilcar. »

Mes fiches sur Flaubert
Gustave Flaubert en Bretagne -- Le perroquet de Flaubert --
Flaubert, de Déville à Croisset -- Le dernier bain de Flaubert --
A. Un automne de Flaubert -- Flaubert le normand --

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<< Ch. Broussas, Salammbô 28/05/2021 © • cjb • © >
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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 22:51

                                 HOMMAGE
Une année 2021 pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Charles Baudelaire.

 

« Lui qui détestait tout le monde, il se détestait aussi » Jean Teulé

 

             
 

Après mes articles sur La jeunesse de Baudelaire, Un été avec Baudelaire paru dans la belle collection Un été avec.... et la biographie de Jean Teulé, voilà un nouvel article écrit en hommage au bicentenaire de sa naissance.

Un poète maudit, oui maudit car immoral disait-on de lui, condamné pour avoir écrit une œuvre immorale Les fleurs du mal qui est aujourd’hui considérée comme un monument de la poésie française et qui l’a largement influencée. Il se disait d’ailleurs « mécontent de tous et mécontent de moi » comme le rappelle son biographe, le romancier Jean Teulé.

 

   

 

Il fut en tout cas un homme très controversé au caractère difficile qui était comme chien et chat avec sa mère, et pis encore, avec son beau-père.
On peut en effet le juger comme assez odieux et misogyne. Il aimait sans doute qu’on le déteste et ne faisait guère d’efforts pour se faire aimer. Son côté maso. Il disait de lui : « avec mon talent désagréable, je voudrais mettre l'humanité toute entière contre moi. Je vois là une jouissance qui me console de tout. »

 

               

 

Résultat : sur les cent poèmes des Fleurs du mal, six furent interdits par la censure pendant presque un siècle. Sa préoccupation n’avait rien à voir avec la morale, ce n'était certes nullement sa préoccupation, il cherchait avant tout à ciseler ses vers à travers ses états d’âme, s’épanchant dans un sentiment de spleen et de mélancolie. « On finit par le trouver touchant et émouvant, à avoir de l'empathie pour lui, parce que c'est l'histoire d'un type très malheureux qui a eu un chagrin d'enfance dont il ne s'est jamais remis » pense Jean Teulé qui précise que  « c'est aussi simple que ça, la vie de Baudelaire."
Il meurt en 1867, à 46 ans, atteint de la syphilis.

 

         

 

La quantité est peu abondante : de son vivant, son œuvre se limite aux Fleurs du Mal, aux Paradis artificiels, aux Salons et à ses traductions d'Edgar Poe. Mais question qualité, les Fleurs du Mal parues en 1857 puis rééditées en 1861, représentent l’un des recueils de poésie les plus lus et les plus étudiés, et pas seulement dans notre pays, sans doute parce que, comme l’écrivit Michel Jarrety, [1]« se resserrent quelques-uns des signes majeurs de la modernité. »

Ce qu’on a appelé la modernité qui caractérise son époque, contenait en elle-même  un sentiment de doute, une inquiétude qui se traduit chez Baudelaire par l’expression de son spleen.

 

         

 

Être moderne, c’est s’intéresser à ce qu’on négligeait avant, le passage des « petites vieilles », l’agitation des rues,  cette rue symbole de la modernité, ce qui passe, qui est fugace. Pour Baudelaire, la foule est un élément important [2] comme le paradoxe de la solitude qu’on peut parfois ressentir parmi la multitude de la foule.

Être moderne, c’est aussi se pencher sur ce qui est impondérable, abstrait. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire revient sur cette notion, disant que « la modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable. » Il peut ainsi écrire un poème entier sur une inconnue, une passante croisée au hasard qui suscite en lui des images sublimées.

 

                

 

Baudelaire est représentatif de son époque, il a su en saisir le substrat, cette espèce de désenchantement qui en fait la modernité. Les cadres anciens de la religion et de la monarchie se sont peu à peu effacés, créant chez les gens un mal-être persistant. 

Voilà un exemple de cette mélancolie lancinante qu’on a qualifiée de spleen puisée dans le poème Spleen des Fleurs du mal :
« Rien n’égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L’ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l’immortalité. »

 

L’ambivalence de Baudelaire entre méchant et gentil, le sublime et le trivial et surtout le bien et le mal, l’a conduit à revoir le concept même de poème et évoluer vers le poème en prose dont le contenu est toujours de même nature : « Un port est un séjour charmant pour une âme fatiguée des luttes de la vie. […] Surtout, il y a une sorte de plaisir mystérieux pour qui n’a plus ni curiosité ni ambition, à contempler… tous ces mouvements de ceux qui partent et de ceux qui reviennent, de ceux qui ont encore la force de vouloir, le désir de voyager ou de s’enrichir. » 

 

           

 

Notes et références
[1] Michel Jarrety est professeur de littérature française à la Sorbonne et l'auteur de plusieurs essais sur la critique littéraire, la poésie et le lexique littéraire.
[2] « La rue assourdissante autour de moi hurlait » Les Fleurs du Mal, "A une passante"

Voir aussi mes fiches :
Jean Teulé, Crénom, Baudelaire et Fleur de tonnerre --

Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire --
Charles Baudelaire, Une jeunesse --

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<< Ch. Broussas, Baudelaire 21 12/05/2021 © • cjb • © >
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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 22:41

                                                             HOMMAGE
2021 est une année exceptionnelle pour François Mitterrand puisqu'elle marque :
- Le 105e anniversaire de sa naissance le 26 octobre 1916,
- Le 40e anniversaire de son accession à la présidence de la République et de l’abolition de la peine de mort en 1981,
- Le 25e anniversaire de sa mort le 8 janvier 1996,
- Le 50e anniversaire du Congrès d’Épinay, en juin 1971.

 

Hubert Védrine a connu de près François Mitterrand puisqu’il fut, outre ministre des Affaires Etrangères socialiste du gouvernement Jospin entre 1997 et 2002, porte-parole de la présidence entre 1988 et 1991, puis secrétaire général de l’Élysée auprès de François Mitterrand.
Depuis 2003, il préside l'Institut François-Mitterrand et a récemment publié un "Dictionnaire amoureux de la géopolitique".

 


Les 2 hommes le 22 mars 1990 à Nevers

 

Autant dire qu’il a très bien connu le président Mitterrand et qu’il peut évoquer l’homme politique que l’homme lui-même. Il confesse qu’à ses côtés, il ne s’est jamais ennuyé et que même « il donnait une intensité incroyable à n'importe quel moment. »

Quelque que soient ces moments, il leur donnait une couleur particulière, c’était comme « un moment suspendu. » Il ajoute que « le simple fait de discuter trois minutes avec lui, de prendre un café, vous donnait l'impression d'entrer et de faire partie d'une sorte de roman, de projet… »
Hubert Védrine met aussi l’accent sur la rupture avec le passé dans la façon d’envisager la politique. « À l'Élysée, dit-il, il y avait un mélange de gens très jeunes et de gens expérimentés comme André Rousselet, par exemple et ce mélange était assez génial. »

 


Promenade en Creuse, de gauche à droite, Catherine Camus, François Mitterrand, Pierre Coursol, Michèle et Hubert Védrine

 

Ce lien qu’il avait avec François Mitterrand lui vient de son père Jean Védrine. Prisonniers des Allemands en 1940, ils se sont connus à Vichy avant d’entrer en résistance. Cette histoire de francisque, symbole pétainiste, s’explique facilement : le Commissaire aux prisonniers Maurice Pinot, voyant revenir Laval aux commandes, fait octroyer la fameuse "Francisque" à tous les cadres du Commissariat, dont François Mitterrand, pour les protéger.
La Résistance allait se structurer autour de trois courants : communiste, gaulliste et "Pinot-Mitterrand".

 

       

 

Le jeune Hubert Védrine s’ennuie à Sciences Pô puis à l’ENA. François Mitterrand qui vient parfois manger chez ses parents et l’envoie dans la Nièvre en 1978, comme suppléant du député maire de Nevers Daniel Benoist mais il ne trouvera vraiment sa voie qu’en 1981 que le nouveau président l’appelle à l’Elysée.

En politique étrangère, dans les années 90, Mitterrand hésite à accepter la réunification allemande et son inquiétude face à la disparition de la Russie soviétique. Hubert Védrine pense que le souci principal du président était que ces transitions se passent le mieux possible. Le seul point qui lui paraît contestable est une ambition trop grande au Proche-Orient, compte tenu de l’influence française dans cette région.

 

 
François Mitterrand et Hubert Védrine          Hubert Védrine et Mazarine

 

Dans le cas de la Bosnie, on a reproché au Président d’avoir été pro serbe, en particulier le voyage effectué à Sarajevo en juin 1992 qui, en figeant le siège, aurait empêché une intervention militaire. Le Président refusait « d’ajouter de la guerre à la guerre », dans une guerre improbable que ne soutenait nullement l'opinion publique.

Sur les reproches au sujet du génocide au Rwanda, la France a fait ce qu’elle devait faire, c’est-à-dire tenter d’imposer un compromis et de juguler l’engrenage létal, même si on peut penser, poursuit Hubert Védrine, qu’elle aurait pu laisser de

 

           
François Mitterrand au mariage d’Hubert et Michèle, 29 juin 1974

 

Voir aussi
* François Mitterrand, 20 ans déjà --

Bibliographie sélective

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 21:55

Référence : Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, coédition France Inter et Equateurs Parallèles, 217 pages, mai 2021

 

         

 

« Lire Arthur Rimbaud vous condamne à partir un jour sur les chemins. » Sylvain Tesson

Ce "nouvel été" avec Rimbaud cette fois-ci, est le neuvième titre de cette collection.
« Arthur Rimbaud, nous dit Sylvain Tesson,  ne voulait "qu'une chose": "exprimer l'inexprimable"; pour Rimbaud, "le poète doit être Voyant ou mort ! »

Pourquoi diable Arthur Rimbaud, ce jeune homme insupportable, est-il tant adulé, est-ce dû à sa précocité, son insolence, son côté rebelle ou sa vie scandaleuse avec Verlaine… ou une poésie incomparable ? C’est l’option de Sylvain Tesson qui écrit : « La vérité de Rimbaud, sa valeur et son éternité se tiennent dans ses vers et non dans les contradictions ou les accordements de sa vie, de son œuvre, de son époque. »

 

                   

 

On peut dire en tout cas qu’il nous offre une belle occasion d’approfondir ses recueils et sa correspondance, la maturité de ce génie juvénile et cette vie aventureuse qui ont fait sa légende. Au-delà de ces considérations, il restera toujours la vertu cristalline de ses vers, « ce verbe qui est une énigme » ajoute Sylvain Tesson, « tout juste peur-on tenter d’en décrypter les mystères. »
À une époque où pèsent de plus en plus les pouvoirs socio-économiques, il est temps d’embarquer dans le « bateau ivre » avec Sylvain Tesson.

 

           
                                                                           Sylvain Tesson Le marcheur

 

On se balade ainsi dans les paysages réels ou imaginaires du poète, suivant le cap tracé par René Char qui disait: « Rimbaud poète, cela suffit et cela est infini. »
On se balade des Ardennes à la corne de l’Afrique à la découverte du jeune homme qui bouleversa la poésie et lutta contre ce qu’il considérait comme son ennemi : l'ennui.

Dans la première partie, Le chant de l’aurore, on découvre un Rimbaud élève modèle, récompensé pour ses vers en latin. Il sera poète mais pas un poète de salon. Peu présentable ce jeune homme défendu par Mallarmé et Verlaine, comme il l’écrit lui-même : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. »

 

         

 

C’est dans la deuxième partie, Le chant du verbe, que nous trouvons des expressions devenues célèbres comme « abracadabrantesques » ou « l’amour est à réinventer. » Pour lui, Le  « je est un autre » comme s’il était double et avait des comptes à régler avec lui-même. Il traverse ensuite Une saison en enfer, même si, écrit Tesson, « toute saison est éphémère. »

La troisième partie intitulée Le chant des pistes, est la saison du marcheur, comme Sylvain Tesson lui-même, qui écrit que « le mouvement procure l’idée et pourvoit aux images. » Ceci renvoie à un vers d’un de ses premiers poèmes, Ma bohème : « Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes. »
N’empêche, constate Sylvain Tesson, une si grande postérité pour une production aussi mince, il faut remonter à Héraclite pour trouver un tel exemple.

 

     

 

Mes fiches sur la série "Un été avec" :
Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, 2021 --
Antoine Compagnon, Un été avec Pascal, 2020 --
Régis Debray, Un été avec Paul Valéry, 176 pages, 2019 --
Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, 2017 --
Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire, 2015 --

Laura El Makki, Un été avec Proust, 2014 --

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 16:16

Référence : Michel Winock, Gustave Flaubert, éditions Gallimard, 544 pages, mars 2013

 

                 
Statue de Flaubert  Place des Carmes à Rouen    Sa bibliothèque à Canteleu

 

« Le style, c’est la vie. C’est le sang même de la pensée. » Gustave Flaubert

 

Bonne idée de ressortir la biographie que Michel Winock a consacrée en 2012 à Gustave Flaubert, à l'occasion du bicentenaire de sa naissance. Biographie d'autant plus intéressante qu'elle est complète et très agréable à lire.

Quel est l'homme qui se cache derrière cette oeuvre considérable, pas en quantité, Flaubert n'a tout compte fait pas beaucoup écrit, mais bien sûr en qualité, lui qui fut le styliste par excellence, peaufinant avec application et entêtement ses phrases.

 

                 

 

L'homme est d'abord accroché à son terroir, à la Seine en aval de Rouen. C'est un Normand qui aime son coin de France, même s'il a effectué un grand voyage en Orient et quelques incursions en Bretagne, en Angleterre ou en Corse,

A son siècle et son côté "bourgeois jouisseur", qu'il dépeint à travers les portraits de Monsieur Prudhomme et du pharmacien Homais, il préférait une Antiquité fantasmée dans le rêve carthaginois d'un monde magnifique et disparu qu'il recrée dans sa vaste fresque consacrée à Salammbô.

 

             
Flaubert & son œuvre préface de Michel Winock
De Flaubert à Hugo Barricade rue Soufflot juin 1848 Horace Vernet

 

Mais il avait aussi ce côté "bourgeois jouisseur" qu'il rejette comme le rejette aussi Emma Bovary, qui fréquente les salons parisiens et fait la bamboche avec son cercle d'amis autour de Maxime Du Camp, George Sand, les Goncourt, Zola, Daudet, Maupassant son voisin normand et Tourgueniev.

Il y professe un certain scepticisme, une lassitude de la vie qui vient sans doute de ses déceptions amoureuses, malgré sa longue liaison avec Louise Colet, de son peu de goût aussi bien pour Dieu que pour la politique. Seul en fin de compte l'habite l'amour de l'art et de la création. Il dira, même s'il ne faut pas forcément prendre son propos au pied de la lettre : « Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes. »
C'est son intime conviction mais pas forcément la réalité de sa vie.

 

                    
Flaubert et Maupassant     Isabelle Huppert dans Emma Bovary, Chabrol 1991

 

On retrouve assez souvent le ton ironique que sous-tend son scepticisme. Dans L’Éducation sentimentale, par exemple cette disposition s’exerce vis-à-vis des deux camps en présence. Sur les journées de février, il crée un personnage sympathique et naïf nommé Dussardier qui est un républicain convaincu. À contrario, l’autre personnage qu’il crée est le banquier Dambreuse, qui meurt de trouille en février mais va opportunément jouer les républicains et retourner sa veste après les journées de juin. Le père Roque qui vient de Neuilly, va vider son fusil dans un soupirail, tuant un insurgé prisonnier qui cherchait du pain.
Ironie du ton, ironie du sort.

 

   Fiacre devant l'abbaye de Saint-Ouen, 1852

 

Gustave Flaubert et Rouen

Celui qu'on appelait « L’ermite de Croisset » fréquenta peu Rouen., y venant surtout pour aller à la bibliothèque municipale, située alors dans l’hôtel de ville.

Les relations avec Rouen se sont sans doute dégradées après la scène du fiacre dans Madame Bovary. La bourgeoisie rouennaise ne pouvait admettre que ce fils et frère de chirurgiens éminents de leur ville soit un dilettante, ne travaille pas, passant son temps à écrire, ce qui n'était pas considéré comme un travail.

Lorsque Flaubert attaque les édiles rouennais en 1872, dans une Lettre à la municipalité de Rouen qui refuse un endroit pour édifier un monument à son ami Bouilhet décédé en 1869, il s'en prend aussi aux bourgeois en général, créant une rupture. On peut même parler de haine quand ils découvrent dans sa Correspondance publiée après sa mort, des phrases difficiles à pardonner comme « Le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête ». 

 

               
Les communards et Madame de Staël                Le pavillon de Croisset

 

Mes fiches sur Flaubert
Gustave Flaubert en Bretagne -- Le perroquet de Flaubert --
Flaubert, de Déville à Croisset -- Le dernier bain de Flaubert --
Alexandre Postel, Un automne de Flaubert --

Michel Winock, Jours anciens --

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 06:07

                                               HOMMAGE
*** 2021 est une année exceptionnelle pour François Mitterrand puisqu'elle marque : ***
- Le 105e anniversaire de sa naissance le 26 octobre 1916,
- Le 40e anniversaire de son accession à la présidence de la République et de l’abolition de la peine de mort en 1981,
- Le 25e anniversaire de sa mort le 8 janvier 1996,
- Le 50e anniversaire du Congrès d’Épinay, en juin 1971.

 

À la conquête de l’Élysée (1975-80)

 

Il y a déjà quarante ans, François Mitterrand était élu Président de la République. Son attachée de presse de l’époque nous parle de l’homme qui était alors le secrétaire général du PS. Elle nous livre ici un témoignage inédit que j'ai repris pour réaliser cette fiche.

 

                       

 

Diplômée en droit, elle vient jouer les Rastignac à Paris en 1975 pour se lancer dans le journalisme et va trouver François Mitterrand qu’elle avait eu l'occasion de rencontré par l’intermédiaire de sa femme Danielle. Quelques jours après, il lui propose de s'occuper de la presse étrangère accréditée à Paris. A l'époque, François Mitterrand était très peu connu hors de France mais il avait aussi un certain don d'anticipation.
Sacré Mitterrand !
Voilà comment a débuté leur collaboration.

 

         
À la ZUP de St-Étienne 1987 Au Vieux-Morvan à Château-Chinon en mai 81 

 

Elle débute son travail le 1er mai 1975, comme quoi au PS on bosse même pour la fête du travail. Elle découvre un Parti qui fonctionne comme « une grande famille. » Quelque peu décontenancée sans doute parce qu’elle s’aperçoit « qu’il n’y a pas de hiérarchie » entre les gens et les courants qui structurent le Parti. Les fameux courants dont on a tant parlé se parlaient, échangeaient, « on était vraiment des camarades ». Pas alors de « gauches irréconciliables. » Personne ne pensait à remettre en cause la prééminence du Secrétaire général, même s’il y eut plus tard quelques  tentatives de Michel Rocard. « Mais c'était François Mitterrand ».
Un point c'est tout.

 

                 

 

En tout cas, cet état d’esprit tenait d’abord à la personnalité de François Mitterrand : « Il décidait, on faisait. Ce n'était pas un patron classique.  Il ne donnait pas d’ordres. Il ne nous disait pas : vous devez faire ceci, vous devez faire cela. Il n'était pas sur notre dos. Il disait simplement : je souhaiterais ou vous voulez bien… » Elle le suivit ainsi pendant cinq ans, croisant les grands dirigeants socio-démocrates de l’époque  Willy Brandt, Felipe Gonzalez, Mario Soares, Shimon Peres... Elle avait l’impression de se trouver au cœur du pouvoir. 

 

        
Juste avant l'élection au Vieux-Morvan                   Juste après l'élection

 

Ceci signifie qu’elle l’a connu, côtoyé de très près, estimant qu’elle a travaillé avec un homme d’exception :
« Ses premières qualités étaient son intelligence et sa grande culture. J'étais subjuguée par ce qu'il racontait. Il avait tout vu, tout connu. Il avait quasiment été partout dans le monde et pas comme ça en coup de vent. S'il allait dans un pays, il s'intéressait à sa culture, sa littérature et son Histoire. »
Elle parle aussi de ses qualités d’écoute : « Il vous prêtait attention. Quand il vous parlait, il vous parlait vraiment. »

 

           

 

C'est sa qualité d'écoute qu'elle a particulièrement appréciée, le sentiment qu'il vous donnait d'être totalement disponible pour établir un dialogue : « Il vous donnait l'impression que vous étiez son interlocuteur ou son interlocutrice. Ce n'était pas juste parler en regardant ailleurs. Ce n'était pas ça, François Mitterrand. Mais c'était une autre époque, une autre éducation, d'autres façons, d'autres rapports entre les êtres humains. »
Rêveuse, elle trouve que cette délicatesse et ce respect qu’elle aimait en lui ont largement disparu.

 

   Les Mitterrand à Latche en 1974

 

Peu de temps avant l’élection présidentielle de 1981, elle quitte Paris pour des raisons familiales. Mitterrand est un peu déçu de perdre une fidèle collaboratrice, disant en plaisantant : « Je l'ai laissé au pied des marches du palais. » Il la regretta sans doute, lui pour qui la fidélité constituait une vertu cardinale.

 

         
                                                     Mitterrand à Foix en 1982

 

Elle reverra le Président en 1982 pendant une visite officielle et lors de ses passages à Paris jusqu'à une ultime rencontre à l'hiver 1995 à l’Élysée. Malgré la maladie, elle lui trouva une lucidité et une vivacité intellectuelle inaltérées.
Son affection, son admiration sont toujours là, intactes, car dit-elle, «  quand vous aimez quelqu'un, il ne vous quitte jamais. »

 

Voir aussi mes fiches :
François Mitterrand, 20 ans déjà --

Hubert Védrine et François Mitterrand--

Témoignage de Louis Mermaz --  Visite surprise à Saint-Etienne ---

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<< Ch. Broussas, FM Témoignage 14/05/2021 © • cjb • © >
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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 16:19

Jorge Semprun et Ivo Livi dit Yves Montand : Beaucoup de choses auraient dû opposer ces deux hommes dont on peut dire en tout cas qu'ils ont été en prise avec leur époque.
 

               
Semprun & Montant          Patrick Rotman & sa femme Florence Pernel
 

Jorge Semprun était issu de la grande bourgeoisie madrilène, parlant par exemple trois langues, Ivo Livi, dit Yves Montand était au contraire un fils d’immigré italien obligé de quitter l’école à douze ans. Le chanteur puis acteur a eu une culture assez diverse de l'autodidacte, homme qui se donnait des airs très extravertis mais de tendance plutôt angoissé, alors que Semprun possédait une grande culture littéraire et philosophique, un homme plutôt secret, ce qui allait d'ailleurs bien lui servir dans sa lutte clandestine. 
 



Tous les deux d'une grande timidité, ils allaient se retrouver sur le plan politique, rejoignant très tôt la cause communiste, celle en fait de beaucoup de jeunes de leur génération qui cherchaient un idéal et pensaient l'avoir découvert dans l'expansion du communisme. Yves Montant, né pourtant dans cette mouvance, s'occupait uniquement de son avenir personnel, de sa réussite matérielle, à la différence de Jorge Semprun qui très tôt fut un homme engagé, d'abord dans la Résistance qui lui valut de connaître la déportation puis le camp de concentration de Buchenwald. Au lendemain de la guerre, installé en France il n'oublie pas l'Espagne et va dès lors rejoindre les clandestins du Parti communiste espagnol pour lutter contre l'Espagne franquiste.

Ce n'est que lorsqu’ils se rencontrent, au début des années 60, que naît une profonde amitié sur la base d'un idéal commun et d'affinités intellectuelles. Montant a mûri et s'est rapproché du Parti communiste français, Semprun a rompu avec le communisme et cherche de nouvelles façons d'espérer dans la gauche socialiste.
 

               
 

Ils sont bien le reflet d’une époque contrastée, émaillée des conflits qui constellent les relations internationales et les dures réalités du quotidien. L’italien naturalisé français et l’espagnol qui écrit essentiellement en français resteront en tout cas fidèles à la gauche, défenseurs des plus pauvres, Montant après une évolution constante où Simone Signoret a sans doute joué un rôle important, Semprun en saisissant la dure réalité de Buchenwald et les dégâts du franquisme que la grande bourgeoisie espagnole avait frileusement rejoint.

Patrick Rotman les suivra comme lors d’une visite à Moscou, moment important de son récit, où Montand va se livrer à un émouvant "aveu" et où Semprun commentera son itinéraire entre Madrid et Buchenwald, à travers les anecdotes qu’il raconte.
 

     
                            Semprun & Montant avec Alain Resnais      Semprun & Montant  
 

Il revient sur des événements qui ont marqué leur vie tels  que Semprun à Buchenwald, sa vie de clandestin dans l’après-guerre comme dirigeant du Parti communiste espagnol, tels que le trac de Montant quand il est sur scène ou qu’il discute avec Khrouchtchev lors d’un dîner en Russie.
C’est aussi une belle traversée de ce siècle contrasté, des années 1930 jusqu’à la Perestroïka, où l’on rencontre également des personnalités comme Simone Signoret bien sûr mais aussi John Kennedy, Ernest Hemingway, Arthur Miller, Marylin Monroe et des amis comme Édith Piaf ou Costa-Gavras.
 

               

L’ouvrage est constitué de courts chapitres écrits en séquences, retraçant le parcours de ces deux hommes hors du commun, engagés dans les combats politiques de leur époque avec une grande lucidité qui laisse encore filtrer leur optimisme juvénile.
 

Voir aussi
* Ma fiche Jorge Semprun, Montant, la vie continue --

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<< Christian Broussas, Ivo & Jorge 8/04/2021 © • cjb • © >>
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