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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 13:54

BERNARD CLAVEL : LE CHIEN DU BRIGADIER

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

La guerre a toujours hanté Bernard Clavel et ses derniers écrits en sont remplis. Horreur de la guerre dans Le cavalier du Baïkal ou dans Les Grands malheurs, horreur de l’arme atomique dans son dernier texte "La Peur et la honte", [1] l’intolérance dans "Brutus", horreur et dénonciation présentes dans cette nouvelle qui traite aussi de ces morts inutiles, même au nom d’un nationalisme étroit, comme dans "La Retraite aux flambeaux".  

 

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Clavel, sa femme & son Rottweiler

Ça commence comme un roman policier : une enfant a été assassinée au lac de Bonlieu. [2] Immédiatement, le brigadier Roger Germain maître chien se rend sur place avec Sophocle, un rottweiler dressé pour effectuer des recherches. Le coupable, grâce à Sophocle, sera vite arrêté mais telle n’est pas l’intention de Bernard Clavel car nous sommes en 1939 et la guerre menace.

 

Le maître chien et Sophocle se retrouvent mobilisés et entraînés dans la guerre avec une mission qui deviendra vite pour Germain un dilemme : dresser des chiens, et d’abord Sophocle, pour qu’ils se fassent sauter avec les chars ennemis. Immédiatement, Roger Germain, soutenu par le lieutenant Berchon dont il devient l’ami, est réfractaire à une telle utilisation d’animaux. [3] Désobéir, déserter pour un gendarme comme lui représentait la pire des solutions. Mais s’en prendre à des animaux sans défens, surtout à Sophocle et à Youka, une jeune chienne bullmastiff était pour lui encore plus inacceptable. C’est l’annonce de la déclaration de guerre qui va le décider à sauter le pas.

 

Il part avec son chien se mettre à couvert dans cette région du Haut-Doubs qu’il connaît bien, à la frontière suisse. [4] Il sait qu’il peut compter sur l’aide de son ami Monot qui habite une ferme du Pissoux près du mont Chatelard, juste au-dessus du Saut-du-Doubs. Les choses évoluèrent rapidement, la "drôle de guerre" se transformant en guerre éclair qui vira vite en désastre militaire et en occupation. Au fil de ses aventures, l’ex déserteur devint avec son chien un passeur reconnu avec la Suisse et entre la zone libre et la zone occupée et rejoignit la Résistance où Sophocle et son flair firent merveille.

 

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Chien Rottweiler type Sophocle   et   Bullmastiff type Youka

 

Mais les aléas de la guerre et les surenchères qui vont déclencher une attaque prématurée contre les Allemands de Lons-le-Saunier, seront fatales au lieutenant Roger Germain. La consigne était claire : « Il ne faut pas que ce soient les Américains qui libèrent la ville. C’est au Maquis de le faire. » Épisode traumatisant qu’a vécu Bernard Clavel et qu’il évoquera aussi dans son dernier roman "Les Grand malheurs", paru aussi en 2005, où il parle de la même façon de la libération de Lons-le-Saunier. [5]

 

Le dernier acte sera écrit par Sophocle qui se laissera mourir de chagrin sur la tombe de son maître enterré dans le cimetière du village de Frontenay, « un très beau cimetière tout en haut de la colline, près d’une vieille église et tout entouré d’arbres. » [6] Comme a écrit Jules Renard dans cette phrase que Bernard Clavel en épigraphe : « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. »

 

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Référence : Bernard Clavel, "Le chien du brigadier," Reader’s digest éditions, mars 2005, isbn 2-7098-1667-9

 

Notes et références

  1. Préface au livre de Keiji Nakazawa, "J’avais 6 ans à Hiroshima le 6 août 1945 18h15"
  2. Voir son album consacré au lac de Bonlieu intitulé "Bonlieu ou le silence des nymphes"
  3. Sur ce thème d’un animal pris dans la guerre, voir son roman "Brutus"
  4. Sur le Haut-Doubs, région que Clavel connaît bien lui aussi, voir par exemple son album "L’Hiver" ou son ouvrage "Terres de mémoire"
  5. Sur un autre épisode consacré à la Libération, voir son roman "La Retraite aux flambeaux"
  6. dans ce cimetière que 5 ans plus tard Bernard Clavel fut inhumé

Voir aussi
- Le soldat de la Croix-Rousse, revue Résonnances, février 1958
- Chien rouge, adaptation théâtrale du Silence des armes sur une mise en scène d’Alain Beauguil et le "chien rouge" dans Le Silence des armes
- Amarok, le chien qui donne son titre au tome IV de sa saga canadienne "Le Royaume du nord"
- Le chien des Laurentides, éditions Casterman, 1979
- La chienne Tempête, Pocket jeunesse, 1998, réédition 2000
- Histoires de chien, Ipomée/Albin Michel jeunesse, 2000

- L’Univers clavélien, colloque international Bernard Clavel, ARDUA, Bordeaux 2003
- Voix de l'Ain

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 13:47

BERNARD CLAVEL : AU BONHEUR DE L'EAU

Si l’on en croit Bernard Clavel lui-même, à travers des souvenirs qu’il distille avec humour dans un texte intitulé Au bonheur de l’eau, il confesse qu’il fut un enfant fort turbulent et fort désobéissant.

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

Référence :
"Eau vivante en Franche-Comté", contribution de Bernard Clavel, "Au bonheur de l’eau", pages 16 à 31, Maison nationale de la pêche et de l’eau, éditions Cêtre, Besançon, 1991, isbn 2-878230-03-1

 

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Eau vivante, texte de Bernard Clavel -- Le Lac de Bonlieu
Clavel et le Rhône : "Chaque être dépend d'un fleuve"

Popi et l’eau du jardin

Popi est un pauvre hère difforme qui vient parfois aider son père au jardin et se désaltère à la pompe au fond du jardin. Personne d’autre ne boit cette eau glacée dont on ne sait si elle est potable, surtout pas le jeune Bernard que ses parents ont mis en garde : « Si tu bois cette eau, tu deviendras tordu comme Popi. » Peine perdue, il finit par goûter à l’eau interdite. Mais de peur de devenir tordu comme Popi, il avoue son forfait à sa mère, qui ne comprend pas la raison de son émoi. Et au lieu de faire amende honorable, il apostrophe sa mère, lui reprochant de lui avoir menti. Il n’en recevra pas moins la correction de rigueur. La morale est sauve.

Partie de pêche avec l’oncle Paul

Comme chaque année, Le jeune Bernard passait ses vacances à Dole chez sa tante et son oncle Paul, un fameux pêcheur un peu braconnier. Un jour qu’ils vont pêcher tous deux dans la Loue vers Ornans, son oncle l’avertit : « Ne te fie pas au beau temps, il va se gâter et la rivière va monter noyant la petite île ; donc pas question d’y aller. » Bien sûr, sitôt que l’oncle a le dos tourné, le jeune Bernard en profite pour filer pêcher sur l’île et bien sûr le temps se gâte rapidement. L’eau monte et l’enfant grimpe tant bien que mal sur un frêle peuplier, saisi d’angoisse, une peur bleue que la vouivre, énorme reptile à plusieurs têtes dit-on, crachant un feu d’enfer et le réduise en cendres.

 

Heureusement, l’oncle revint en barque et délivra le garnement. « Tu vois, lance mon oncle, ce que tu fais faire avec ta désobéissance. » Peur rétrospective, Bernard pense toujours à la vouivre, plein de doutes que renforcent les remarques ironiques de l’oncle. Puis il pense à sa tante et à sa mère : « Tu le diras pas à ma tante que j’ai désobéi… on ne me laisserait plus venir en vacances chez toi. » Il sait bien le garnement que pour rien au monde l’oncle ne passerait des vacances sans son neveu.


Ces deux illustrations procèdent de ces "impressions d’enfance" dont, rappelle-t-il, « Jean Guéhenno dit qu’elles marquent de manière indélébile la couleur de notre âme. » Le peintre n’est jamais bien loin qui, où qu’il soit, retrouve sa terre natale dans l’écriture ou, admirant lors de son séjour à Montréal au Québec, un Courbet représentant le Puits noir, quand « le chant assourdi de la Loue monte des profondeurs sombres vers la lueur vibrante des reflets » et il emporte avec lui « l’odeur si particulière des eaux qui viennent lécher les roches où vibre le ciel comtois.»

 

« L’eau me fascine. Plus l’obscurité s’avance, plus elle ressemble à un énorme reptile dont les écailles de feu miroitent encore entre les branches. »
"Au bonheur de l’eau"

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 10:55

BERNARD CLAVEL : Histoires de Noël

 

Référence : Histoires de Noël - 10 histoires – éditions Albin Michel – octobre 2001, isbn 2 226 11861 6

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - août 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

- Noël sur l’océan : Nickson est le capitaine du navire négrier qui emmenait des esclaves aux Amériques, un homme sans pitié et même quelque peu raciste, qui ne croyait certainement pas au miracle. Et pourtant, il dut se rendre à l’évidence : le soir de Noël, un petit enfant noir plutôt effacé dégagea une lumière si extraordinaire quand Nickson le regarda… et qu’un grand vent soudain secoua le navire encalminé. Alors le capitaine, ébranlé dans ses certitudes, sous le coup du miracle de Noël, libéra les esclaves et dirigea son bateau vers l’Afrique.

 

- Marionnette : Joanès Buchard, vieux bûcheron harassé ce soir de Noël, décida cependant de sculpter une figurine dans une bûche pour sa petite Marion. Sa figurine en cornouiller était si réaliste qu’elle prit l’aspect et la voix de l’homme d’armes du château puis du seigneur lui-même. Il en conçut une super belle pour Marion qu’il appela… marionnette. Entre rêve et réalité, il aperçut devant la cheminée un vieux bonhomme à barbe blanche… le Père Noël. Alors il se remit au travail et sculpta tant et tant de marionnettes que le Père Noël put en distribuer à tous les enfants, y compris les enfants du seigneur.

 

- Le grand vieillard tout blanc : A ce roi sanguinaire et cupide, rien ni personne n’aurait pu résister. Un soir de Noël, un vieil homme tout blanc vint lui parler de paix et le chef de ses gardes le fit pendre. Mais le lendemain, ne restait pendu au gibet que sa pèlerine. Alors le roi sous le coup de l’émotion, comprit et, saisi par la grâce, voulut faire régner la paix sur ses états. Mais malheureusement, il fut destitué et la guerre reprit.

 

- Julien et Marinette : Cette année pour Noël, Julien voulait absolument un train électrique. Mais sa mère n’en avait pas les moyens et Julien, déçu par son modeste cadeau, fut inconsolable. Mais quand il vit son amie Marinette s’émerveiller devant un simple panier de fruits, son visage s’éclaira et il fut heureux pour son amie.

 

- Hiéronimus : Histoire de lyonnais que celle de Hiéranimus le vieux marionnettiste dont maintenant les mains ne sont plus capables d’animer même ses favoris Guignol et Gnafron. Alors son voisin le petit Denis est parti au musée Gadagne dans le Vieux-Lyon, chercher toutes les marionnettes qui s’empressèrent d’offrir à Hiéronimus le plus beau spectacle de sa vie. Et aussi le dernier.

 

         

 

- Le quêteux du Québec : Il y a bien longtemps à Saint-Télesphore entre le Saint-Laurent et la rivière des Outaouais, le quêteux était aussi facteur, un ami qui colportait les nouvelles. Et Jules le quêteux dans les jours précédant Noël passait de ferme en ferme chez les Dupré, les Garmeau pour arriver le jour de Noël chez les Tremblay. Mais cette année-là, pas de Jules qu’on retrouva assassiné pour rois fois rien. C’est Tim, le chien de Jules, qui finira par débusquer le coupable qui fut promptement pendu. Mais personne ne put remplacer Jules le quêteux qui répandait la joie de vivre dans les fermes où il passait.

 

- Les soldats de plomb : Le père Lormeau était un pauvre bûcheron encore au travail un soir de Noël. Un malheureux brimé par le seigneur des lieux et ses sbires. Heureusement, on veillait sur lui et une brave sorcière le protégeait et transforma le seigneur et ses gardes en petits soldats de plomb. Emporté par le terrible vent d’hiver, il s’envolait et lançait dans les cheminées ses soldats et des friandises. Ainsi dit-on, naquit le Père Noël.

 

Fait divers : Pour le réveillon de Noël, Didier se rendait chez des amis dans les monts du lyonnais. Temps exécrable, route enneigée, c’est l’accident avec un cyclomoteur. L’homme paraît mal en point et Didier, malgré les difficultés dues au mauvais temps et son Noël qui s’envole, décida de l’évacuer vers un hôpital de Lyon. Puisque c’est Noël, il ira chercher la femme et les enfants du blessé, et leur offrira même les cadeaux qu’il avait achetés pour les enfants de ses amis.

 

- L’apprenti pâtissier : Texte autobiographique qui rappelle son roman La maison des autres que ce jeune apprenti pâtissier brimé par un patron retors et même sadique. Pédalant avec entrain, il livre ses bûches de Noël dans la ville de Dole dans le Doubs, dans le froid vif d’un Noël sans neige. Mais le patron poursuivra son harcèlement en le renvoyant faire une dernière livraison et en l’obligeant à faire la plonge.

 

- Le Père Noël du nouveau millénaire : Le jeune Père Noël qui doit remplacer l’ancien qui doit prendre sa retraite en l’an 2000 est formel : désormais, plus d’armes de guerre dans sa hotte. Cette requête n’est guère du goût de l’ancien, décontenancé par une telle demande. Mais après une brouille et une réconciliation dûment arrosée, un pacte est scellé : fini les armes de guerre, ils vont faire équipe et le plus jeune regarde dans le ciel la nouvelle constellation de la paix pour se donner du courage.

 

- Récapitulatif : Noël sur l’océan (1988) – Marionnette (2001) – Le grand vieillard tout blanc – Julien et Marinette (1982) – Hiéronimus (1993) – Le quêteux du Québec (1997) – Les soldats de plomb (1998) – Fait divers (1985) – L’apprenti pâtissier (2001) – Le Père Noël du nouveau millénaire

 

 

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 10:38

BERNARD CLAVEL : L’arbre qui chante

<<<<Voir aussi Histoires de Noël >>>>

Référence : L’arbre qui chante - 31 histoires – Œuvres complètes, éditions  Omnibus, août 2005,

isbn 2 258 06746 4

           Christian Broussas - Feyzin - août 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>


      

 

Les contes de Bernard Clavel sont pleins d’animaux plus malins les uns que les autres et qui se jouent de la bêtise et de la cupidité des hommes. Les animaux sauvages sont souvent chassés, exterminés comme la louve de Noirmont et toute sa famille ou les enfants de l’ourse qui, elle en plus, sait pardonner. Les animaux domestiques sont quant à eux utilisés tels des bêtes de somme, des bêtes sacrifiées, manipulées comme Kouglof le chien de guerre ou Clifden le chien de combat, Wang le chat-tigre que son maître fait grossir et maigrir à sa volonté ou Akita qui meurt de chagrin, rejetée par ses maîtres. Quelques-uns sont assez pitoyables comme le hibou qui prit la lune pour un poisson-lune, cette oie prétentieuse qui avait perdu le nord ou cette cane qui paiera de sa vie sa gloutonnerie.

 

Heureusement, quand ils peuvent, les enfants viennent à l’aide des animaux comme Céline avec le chien des Laurentides. Ils désobéissent très souvent à leurs parents comme Odile et le vent du large qui dérive vers une île déserte ou La maison du canard bleu où Christine et Roger partent s’amuser vers le barrage interdit. Beaucoup sont particulièrement malins, plus que les hommes aveuglés par leur bêtise et qu’ils parviennent à berner. Que diable a donc en tête ce mouton noir si farceur, pourquoi Antoine le cochon danse-t-il un rock endiablé dans son enclos, que cherche le loup bavard en se déguisant en mouton ? Eux aussi savent tirer les ficelles, jouer parfois les hommes les uns contre les autres, même s’ils n’ont pas de fusils.

 

Donnons la parole à Bernard Clavel qui s'explique ainsi sur ses motivations :
« Lorsque j’écris pour les enfants, c’est avant tout comme toujours, pour le bonheur de raconter. De raconter à l’enfant que j’ai été et que sans doute que je suis demeuré. La vie m’apporte toutes sortes de sujets. Il arrive que j’hésite. Je me demande si telle histoire est destinée au roman, à la nouvelle ou au cinéma. Les sujets des contes pour enfants sont généralement plus nets. Ils s’imposent. Ils ne pourraient rien donner d’autre que ces pages destinées à faire rêver les êtres dont l’âme pure peut encore s’ouvrir à tout.

 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : écrire pour les enfants, c’est s’adresser au plus difficile des publics. Celui qui ne pardonne rien. Celui que rien ne gêne pour vous dire qu’il n’a pas cru du tout à votre histoire. Aussi quelle joie quand le conte parvient à passer, lorsque le petit lecteur se met à rire ou à pleurer. »

                     

 

- L’arbre qui chante : le luthier Vincendon fait chanter le grand cèdre mort en le transformant en violon. (La farandole, 1967)


- La maison du canard bleu : Christine et Roger désobéissent, vont s’amuser vers le barrage et Roger tombe à l’eau sauvé par Nicolas le grand chien fauve. (Casterman, 1972)


- Odile et le vent du large : Odile désobéit et se trouve poussé par le vent vers une île déserte. Mais le vent la ramènera à ses parents sur un grand escargot de mer. (GP rouge et or, 1981)


- Le chien des Laurentides : Pendant ses vacances, la petite Céline découvre un chien tout mouillé dans sa grange et devient son ami. Mais elle habite en appartement et ses parents ne veulent pas garder le chien. Mais avec l’aide de Cécile, tout s’arrangera. (Casterman, 1979)


- Le roi des poissons (Albin Michel jeunesse, 1984) Jérôme le poisson rouge connut bien des malheurs dans ses pérégrinations entre bassins et seaux, rivière et océan. Mais il rencontra Camille la perche-soleil, qui est nommée reine grâce à sa couleur arc-en-ciel et Jérôme son mari devint ainsi le roi des poissons.


- Rouge pomme (L’Ecole, 1982) Vingt courts poèmes centrés sur des quartiers parisiens, le Québec… comme cet exemple concernant les Buttes-Chaumont : « Au jardin des buttes-Chaumont / Méfiez-vous des illusions / Que donne la télévision. / Soyez moins folles qu’alouettes / Blondes fillettes. » et Pomme rouge : « Étais-tu parmi les plus folles /


- Akita (Pocket jeunesse, 1997) Akita, chien de race japonaise, était un gardien hors pair, l’électricien s’en souvient encore. Ayant désobéi, il fut capturé, réussit à se libérer et à revenir chez lui. Mais ses maîtres crurent à une fugue, le rejetèrent et il mourut de chagrin.


- La chienne Tempête (Pocket jeunesse, 1998) Tempête porte bien son nom puisque par deux fois, dans le bateau où elle s’est réfugiée, elle a ‘senti’ la tempête arriver et a averti l’équipage. De plus, elle n’est pas rancunière et a secouru celui qui lui voulait du mal.


- Kouglof, chien de guerre (Albin Michel, 2000) On l’appelait ainsi pour une vieille histoire d’un gâteau alsacien que fit sa maîtresse et qui l’avait fait craquer. Mais la guerre sévit bientôt et le 25 juillet 1870, investirent le village et enlevèrent Kouglof pour en faire un ‘chien de guerre’ pour garder des prisonniers. Mais ‘le grand chien roux’ retrouva au camp son maître Thomas Ungerer qu’il aida à s’évader avec son amie, une belle chienne noire qui lui donnera un peu plus tard quatre beaux chiots quand ils réussirent à regagner leur ferme. [Capian 1/6/98]


- Wang, chat-tigre (Pocket jeunesse, 1998) Son maître donna à Wang tant de fortifiant que de chat il devint tigre. Comme il cassait tout, il lui donna alors un produit amaigrissant et il se retrouva encore plus gringalet qu’auparavant. L’orgueil du maître fut ainsi puni.


- Les enfants de l’ourse (Histoires de la vie sauvage, Albin Michel, 2002) Dans le nord du Canada (comme ailleurs) les enfants des ours comme ceux des hommes désobéissent. Et là, ce fut tragique : dans la taïga, Harold tua Bern le bel ours blanc et blessa compagne Tania. A son tour, elle tua Harold mais sa vengeance s’arrêta là et les enfants du chasseur furent épargnés. [Capian 9/98]


- Le chien de comba (Albin Michel, 2000) Clifden, croisement d’un Labrador et d’un bullmastiff, vivait en Irlande près de Galway et du lac Lough Corrib. Il finit par tomber sous la férule du terrible William le rouge qui voulut en faire un chien de combat qui livre à ses congénères des combats meurtriers. Cliften parvint quand même à recouvrer sa liberté, sauvant même William de la noyage. Et finalement, ils devinrent amis. [Reverolle-Capian 9/10/98 – Vufflens le château 9/99]


- La louve de Noirmont (Pocket jeunesse, 2000) Chez les loups aussi le coup de foudre existe, ce qui fut le cas entre Fulga et Gerg. Mais son amoureux Brucos ne l’entendait pas de cette oreille et ils se battirent. Fulga lécha les plaies de son champion, vainqueur mais blessé. Ils s’installèrent dans une anfractuosité de rochers dans une forêt giboyeuse où naquirent trois petits. S’enfonçant de plus en plus dans la montagne pour échapper à la vindicte des hommes, ils arrivèrent dans la forêt de Noirmont dans le Haut-Doubs. Un feston de moutons leur coûta cher, seuls Fulga et Robe s’en tirèrent. Pas pour longtemps car les chasseurs, malgré la perte d’un des leurs, eurent raison des deux derniers survivants. [Capian 5/96 Reverolle 6/96]


- Le commencement du monde (Albin Michel jeunesse, 1999) La couleuvre serait donc le premier animal qui apparut sur la terre, elle qui apprit d’abord la patience paraît-il. Puis le soleil et la lune créèrent chacun un homme qui n’eurent de cesse que de se battre, écœurant tous les animaux.


- Le voyage de la boule de neige (Robert Laffont, 1975 Ah, les adultes, comment pourraient-ils s’imaginer que la jeune Cécile puisse monter jusqu’au sommet de la montagne pour créer une énorme boule de neige et la faire rouler et rouler encore sur le flanc de la montagne avec l’aide de son ami l’ours. Mais allez raconter ça aux grandes personnes qui vous traiteraient illico de grosse menteuse !


- Le hibou qui avait avalé la lune (Clancier Glénaud, 1981) Il fallait absolument clouer le bec de ce fat de Victor, hibou grincheux et d’un orgueil sans frein. Aussi Minerve la petite chouette mutine, lui fit-elle miroiter la capture du fameux poisson-lune. Mais il n’avala que le reflet de la lune dans l’étang. Il rentra chez lui penaud avec ses deux grands yeux brillant comme des éclats de lune.


- Le mouton noir et le loup blanc (Flammarion, 1984° Départ pour l’abattoir d’Isidore le mouton noir. C’est un malin qui réussit à s’évader à l’occasion d’un arrêt du camion. Dans sa fuite éperdue, il fait une rencontre fort inattendue : un très vieux loup blanc édenté qui ne pouvait même plus le dévorer. Tous des deux vont ruminer une vengeance pour faire tourner les hommes en bourrique : faire alterner leurs empreintes de sabots et de pattes, les mélanger pour que personne ne s’y retrouve jusqu’à ce que les hommes capitulent et reconnaissent à tous les moutons d’être libres et de couler des jours paisibles dans leur village.


- L’oie qui avait perdu le nord (Flammarion, 1985) Sidonie, jeune oie têtue et pipelette, a négligé de se préparer à sa première migration et se retrouve dans un zoo. Là, cette écervelée tenta de jouer au chef mais ne réunit que quelques volatiles et passereaux qui s’égaillèrent dès la première tentative de vol en groupe. Elle finit quand même par rejoindre ses congénères qui volaient de nouveau vers le nord en rêvant à des grands voyages migratoires. [Morges 8/82 10/84]


- Au cochon qui danse (Flammarion, 1986) Antoine, jeune porcelet bressan, est ambitieux, voulant devenir aussi gros et célèbre que celui de Chalamont. Mais quand il apprend que plus vite un cochon grossit, plus vite il va à l’abattoir, il décide de se mettre au régime et réclame au fermier tout un arsenal de matériels pour maigrir, faire du sport… A force de danser pour maigrir, Antoine réussit à sauter assez haut pour s’enfuir, avec l’aide de son ami le chien. Puis il devint célèbre en faisant pirouettes et arabesques au restaurant ‘Au cochon qui danse’. [Morges 1983]


- Félicien le fantôme (Jean-Pierre Delarge, 1980) Dans sa vie terrestre, Félicien à vingt ans s’arrêta de vieillir, suscitant maintes jalousies au village. Il enterra ainsi toute sa génération, devint si solitaire dans son village qu’il en devint transparent. C’est ainsi qu’il devint fantôme. Un jour, des citadins investirent sa maison et, désemparé, il résolut de leur jouer des tours à sa façon. Les parents furent par exemple effrayés de cette lourde enclume vagabonde et finalement Félicien noua avec leur fils Jean-Paul une amitié indéfectible. [Montréal St Télesphore 3/78 2/79]


- A Kénogami (La Farandole, 1989) Titre du premier poème d’un petit poème qui en compte 17 parmi lesquels : . « La lune blonde / La lune ronde / Qui sourit / A la nuit », . « Neige grise / Sur les champs / Où s’enlise le printemps » . « Josette a fait la cuisine et Josette a un grand jardin / Mais n’y connaît rien » . « Janvier est né / La bonne année / Il est minuit / L’année s’enfuit » (Ronde des mois) . Et aussi l’écureuil, Tosca la chatte, le lièvre malin, la belette, les araignées…


- Le grand voyage de Quick Beaver (Nathan, 1988) Quick Beaver, castor fils prodigue et fieffé curieux, part dans le grand nord avec son ami Archibald, souvent rejetés en cours de route par leurs congénères sédentaires. C’est la grande aventure qui commence et va les mener vers la région des grands barrages où l’homme blanc détruisait la montagne, tuait les poissons et défigurait le paysage. Alors avec Angélina, ses deux fils et Archibald, Quick Beaver revint au village, heureux d’être de nouveau chez lui. Archibald aussi mais il savait bien qu’un jour ou l’autre il repartirait vers d’autres aventures. [Doon House 86-88]


- Les larmes de la forêt (Hesse, 1997) Dans le Royaume du Nord, loups et renards comme les hommes, se faisaient une guerre sans merci depuis toujours. C’était comme un rituel, un héritage que les chefs se transmettaient. Un jour un énorme ours blanc décréta la paix et mit fin au carnage. Jusqu’à ce que l’homme arrive.


- Le loup bavard (Hesse, 1998) Où le jeune Gabriel et ses chiens, tous déguisés en moutons, piègent le loup qui devint le dindon de la farce et la risée du village. Il se sortit de ce mauvais pas en racontant cette histoire à sa manière où l’on devait aussi se vêtir de peaux de moutons. Quand le loup se couvrit lui-même d’un de ces peaux, ce fut la confusion générale. On ne savait plus qui était qui. Et le loup en profita pour s’échapper.


- La cane (Le Seuil, 1992) La gourmandise est un vilain défaut dit-on et la cane allait en payer le prix fort. Sa gourmandise l’entraîna en effet dans l’étroit bassin qui contenait d’appétissants vers et des larves. En oubliant que la fermière venait de lui rogner les ailes. Malgré de nombreuses tentatives, plus moyen de quitter ce maudit bassin. Personne ne s’inquiéta d’elle ni ne vint jusqu’au bassin. Alors elle comprit que c’était la fin.


- Les portraits de Guillaume (Nathan, 1991) Guillaume, pas très doué en général, avait un don extraordinaire qui l’étonnait lui-même : il dessinait tellement bien, ses portraits étaient si parlants qu’ils se mettaient à parler. Son instituteur en fit les frais… et jusqu’à son ministre. Mais Guillaume s’en lassa rapidement, préférant muser parmi les arbres, les oiseaux et les fleurs sauvages.


- Le château de papier (Albin Michel jeunesse, 2001) Chez Yves, tout était enseveli sous les livres, son père en étant un amateur boulimique. Lui-même rêvait d’édifier un château dans l’étroite cour où il jouait et pour cela, il prit les matériaux qu’il avait sous la main, les livres de son père. Il adorait son beau château de papier mais chaque fois que son père cherchait un mot, il le prenait dans le château, si bien qu’il fut vite tout mité. Mais une extraordinaire surprise l’attendait : un couple de souris ayant grignoté un gros volume de poésies, se mit à réciter tout de go devant l’enfant et son père au comble de la joie le contenu du volume, car « chaque mot était rempli de rêve et de savoir. Chaque mot contenait un trésor. »


- Béquillou (Lyon, Rotary club, 1988) On l’appelait Béquillou parce qu’handicapé par une polio, il se déplaçait avec des béquilles. Il aurait pu être envieux ou triste, mais non, il paraissait toujours heureux de son sort. Des années s’écoulèrent et un jour son ami d’enfance, très ému, revit Béquillou. Il exerçait le métier de cordonnier, paradoxe pour qui marchait si difficilement, et il était toujours heureux ; oui vraiment une heureuse nature. [Lyon 31/01/88]


- * Le tout petit flocon (1987) C’était vraiment un tout petit flocon malmené par les autres. Son ami le vent l’aidait et le propulsa loin dans le ciel sur un gros nuage tout blanc qui l’hébergea. IL vit d’en haut toutes les saisons défiler mais l’hiver revenu, il redescendit trop tôt et il fut promptement happé par une minuscule vaguelette.


- * La visite du père Noël (1989) La petite chatte noire qui voyait poindre la lune au-dessus de la cime du grand sapin, harcelait sa mère : « Maman, je voudrais la lune. » La mère eut beau argumenter, pas moyen de la ramener à la raison. Mais, merveilleuse surprise, survint le père Noël qui alla décrocher la lune et en fit cadeau à la petite chatte. Son souhait était exaucé. Mais dehors, l’étoile s’était éteinte ; Noël était fini. [Doon house 01/89]


- * L’évadé du muséum (1998) Victor était un rat savant se jouant des mille obstacles qu’avait placé sur son parcours le professeur Philippus pour aller chercher sa nourriture. A ce jeu, il devint célèbre mais se sentit bientôt prisonnier, exploité et résolut de s’évader, ce qu’il fit promptement. Victor fut vite élu roi des rats et organisa une grande révolte des rats contre les hommes. Il négocia si bien qu’il obtint des droits pour les rats et pour lui-même, à condition de reprendre ses activités au muséum, des droits sociaux et… la remise de la légion d’honneur. [La Briande-Reverolle 09/98]

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 10:14

BERNARD CLAVEL : profil biographique


Christian Broussas - Feyzin - août 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>


Que sait-on vraiment de Bernard Clavel ? Ce qu’il a bien voulu nous confier lui-même à travers ses écrits mais inutile d’attendre de sa part de quelconques confidences, il reste dans l’ombre portée de ses écrits –j’allais écrire "son œuvre" mais ça l’aurait certainement fait sourire- laissant si possible la lumière à ses personnages.

 

Les ouvrages qui lui ont été consacrés, assez peu nombreux au demeurant, sont aussi assez anciens pour l’essentiel et donc centrés sur les débuts de sa carrière d’écrivain et d’écrits en tout état de cause, antérieurs aux années quatre-vingt-dix. Ainsi, c’est la dernière partie de sa vie qui est la moins connue, celle où il est vraiment un écrivain à la réputation bien établie. On l’a souvent présenté comme un homme carré, aimant la solitude de ses montagnes jurassiennes ou des étendues glacées du Canada, la vie simple au bord du Rhône, ce fleuve qu’il a tant aimé.

Ses ouvrages sont avant tout l’expression de son expérience, de son évolution intérieure, ce qu’il traduit en ces termes : « Je ne crois pas avoir créé un personnage de toute pièce. Et je me demande pourquoi je me donnerais ce mal, pourquoi je prendrais ce risque, pourquoi je tenterais de me hisser au niveau des dieux alors que le monde grouille de sujets, d’êtres qui sont des personnages. »(Œuvres complètes, tome I)

 

Et de même pour les thèmes qu’il traite. Ses deux romans Malataverne et Cargo pour l’enfer par exemple sont écrits à partir d’histoires réelles dont il s’est inspiré. Après commence la littérature. L’imaginaire a ensuite une fonction essentielle, comme il l’écrit dans son récit Célébration du bois : « J’ai fait, en suivant chaque veine de ce vieux bois, des voyages merveilleux. Je rencontrais là des personnages de légende avec qui je pouvais m’entretenir familièrement. Je voyais aussi bien l’océan et ses tempêtes que les forêts immenses où venait flâner le prince dont le cheval blanc a des ailes de cygne. »

 

Sa comédie humaine à lui révèle des personnages bousculés par la vie mais d’une volonté farouche, la vie vrillée au corps jusqu’à l’extrême de leurs forces, s’engageant à fond dans leurs convictions, la mort comme Philibert Merlin ou Jacques Fortier, la déraison de l’Homme du Labrador, prisonnier de ses fantasmes ou La Guinguette prisonnière de sa détermination létale. C’est pourquoi assez souvent ses romans se "terminent mal", peu de "happy-end", ses personnages vont jusqu’au bout de leur rêve, de leur vengeance, de cette logique qui leur sert de destin.

 

Le parcours littéraire de Bernard Clavel est sillonné de lignes de force qui ont imprimé leur marque à son œuvre. Pour simplifier, en termes de décennies, les grandes sagas dominent largement avec, après les "romans rhodaniens" de ses débuts, La Grande Patience dans les années soixante (1962-68), puis le cycle franc-comtois Les Colonnes du ciel dans les années soixante-dix (1976-81) et enfin le cycle canadien Le Royaume du Nord dans les années quatre-vingt (1983-89).

A partir de 1990, les grandes fresques historiques disparaissent de son paysage littéraire, il va vers des œuvres fortement hantées par la violence, la guerre qui revient comme un leitmotiv dans la plupart de ses livres, ponctués de "respirations littéraires" centrées sur des albums aux thèmes bucoliques comme L’Hiver et des livres pour la jeunesse. Ses ouvrages seront de moins en moins autobiographiques, mais recentrés sur ses terroirs de prédilection rhodanien et franc comtois. Dans "La mémoire nue", texte contributif de l’essai intitulé Terres de mémoire, écrit avec son ami Georges Renoy, il a cette expression : « Ma patrie, c’est mon enfance. »

 

Bernard Clavel, homme secret qui n’aime pas de raconter, se mettre en avant, restant à l’ombre des remplis de son œuvre, cette image est assez vraie et il l’a souvent validée dans ses propos. Au-delà de cette image, il faut gratter un peu, scruter ces replis pour mieux cerner le personnage et un itinéraire quelque peu tumultueux.

 

        

Œuvres de Clavel 

 

On connaît bien l’enfance de Bernard Clavel par la relation qu’il en a faite lui-même. Outre quelques articles où il l’a évoqué, il l’a raconté dans un livre de souvenirs d’une grande fraîcheur "Les petits bonheur", les joies simples d’un garçon évoluant dans un milieu modeste et s’évadant par la magie de son imaginaire. La jeunesse, il s’en dégage à travers la dure initiation d’un jeune apprenti pâtissier à la vie professionnelle dans La maison des autres et les tribulations du jeune homme confronté à la guerre et à l’Occupation dans les trois derniers tomes de La grande patience, dont il disait qu’ils étaient autobiographiques à 80% et le premier à 100%. Ses conceptions du métier d’écrivain, les valeurs auxquelles il est attaché se dégagent d’un certain nombre de ses articles, mais d’abord dans ce premier roman "L’ouvrier de la nuit" qui, plus qu’un roman, est un cri, disait-il, une confession poignante d’un homme qui se remet en cause et se met à nu.

 

Il évoque aussi au fil des interviews qu’il a accordées à deux journalistes, Maurice Chavardès pour Écrits sur la neige en 1977, marquant ainsi la contingence du travail de l’écrivain et Adeline Rivard dans Bernard Clavel, qui êtes-vous ? en 1985 où il passe en revue les grands moments de sa vie et s’interroge sur les mystères de la création. C’est également dans ses prises de position sur tel ou tel sujet sensible à un moment donné qu’il donne une vision de son univers mental, celui que Maryse Vuillermet a appelé "L’homme en colère", celui qui se fiche en rogne quand il constate encore et encore les ravages de la guerre, les injustices, la violence faite aux faibles et aux enfants, la faiblesse coupable et la bêtise des hommes. Cette colère qu’ont aussi souvent ses personnages, cette colère contre ce qui lui paraît insupportable se traduira par son engagement dans des combats contre la guerre en particulier et ses terribles conséquences et son engagement dans des associations prônant la non-violence.

 

On a pu reprocher à Bernard Clavel une certaine forme de passéisme –la polémique qui suivit l’attribution du prix Goncourt pour son roman Les fruits de l’hiver en est l’expression la plus spectaculaire- comme si la littérature était une et indivisible, propriété des sommités du cénacle parisien. On a souvent confondu populaire et populiste, l’accusant tour à tour d’être l’un et l’autre alors qu’il s’agit de domaines fort différents. Populaire certes, Bernard Clavel n’a jamais récusé ce terme, il l’a toujours revendiqué, écrivant pour le peuple, pour le plus grand nombre et non pour un cercle d’initiés.

 

Populaire certes et sans concession sur le style qu’il veut imprimer à son récit, simple, clair et net, brossant avec l’acuité de l’écrivain-artisan qu’il voulait être, une peinture sociale de son époque à travers des personnages de toutes les époques en prise avec la dureté du monde et des hommes. Si message il y a, -message qui pour lui ne doit apparaît de toute façon qu’en filigranes, il se situe quelque part dans l’épaisseur de ses personnages, dans leur pesant d’humanité, dans la peinture qu’il donne d’une époque et le regard qu’il porte sur son évolution.

 

Populiste également –même si l’attribution du prix Populiste a pu à cet égard être équivoque et lui coller une étiquette tenace- s’il s’agit de refuser de se complaire dans l’étalage de sentiments, de rejeter tout nombrilisme, pour s’attacher à la vie des hommes et à la réalité de leur quotidien. Dans cette veine, l’un des plus "populistes" de ses romans, Le seigneur du fleuve, la lutte à mort d’un homme Philibert Merlin contre les éléments déchaînés qu’il veut absolument dominer et contre une certaine forme de progrès technique qui signifie aussi la fin d’un fleuve et de son écologie, a été salué à sa sortie par la critique comme un grand roman. Juste après la polémique du Goncourt.

 

A une époque où l’art populaire s’affiche sans complexes à travers des formes littéraires plus resserrées dans le roman policier ou la bande dessinée, pousse des pointes dans la littérature dite classique, Bernard Clavel s’inscrit dans l’une de ces voies qui ouvrent le champ à des ouvrages où "la pâte humaine" est l’élément e moteur qui se projette dans son environnement, qui défend une certaine vision de l’humanité, forte et optimiste, où l’homme est d’abord levier d’interaction sur le monde, celui qui se définit d’abord comme une force d’action. [1]

Au gré de ses pérégrinations, des terroirs qui l’ont le plus touché ou plus simplement selon les circonstances, Bernard Clavel nous a laissé le témoignage de son goût, de son amour pour ces lieux où il a vécu et pour les hommes qu’il ya côtoyés. Ces textes, avec ceux destinés à la jeunesse, sont sa respiration, histoires édifiantes où les animaux ont le beau rôle, une sérénité bienvenue entre deux romans souvent pleins de bruit et de fureur, pleins des passions des hommes.

 

Il nous entraîne dans son terroir franc-comtois, les hivers si rigoureux du Haut-Doubs vers Villiers-le-lac qu’il a un temps habité, le lac de Grandvaux quand les paysans se faisaient "rouliers" comme cet Ambroise Reverchon qui s’en va l’hiver venu commercer jusqu’aux confins de l’Europe, ou l’atmosphère mystérieuse du lac de Bonlieu où même les nymphes respectent la sérénité et le silence des lieux. Il nous fait revivre les vendanges telles qu’il les a connues dans sa jeunesse, telles qu’il les a décrites dans son roman L’Espagnol, du côté de Château-Chalon, haut lieu de ce vin jaune spécifique au cépage jurassien. Il peut aussi nous emmener plus loin quelque part dans la presqu’île de Guérande, à la recherche de la fleur de sel qu’il nomme « un précieux flocon des marais. »

 

Ce conteur invétéré nous entraîne dans des histoires insolites, extraordinaires, des légendes venant du fond des âges et patinées par le temps, qu’il a recueillies ici ou là dans le Bordelais, grande civilisation du vin, dont il connaît si bien la dimension mythique, autour du lac Léman, la ville de Morge qu’il a habité et où il a célébré dans Les Colonnes du ciel, "la lumière du lac." Il imagine dans un album ce qu’a pu être la vie de "L’ami Pierre" à partir d’une série de photos avant d’être confronté au "vrai" Pierre, un paysan du Morbihan Pierre Le Ny, album où le réel et l’imaginaire du romancier se croisent, s’interpellent et tendent parfois à se rejoindre. Il publiera un dernier album en 2003 sur un thème qui lui est cher, L’Hiver, lui le montagnard qui a non seulement connu les rigueurs hiévales du Jura et du Haut-Doubs mais aussi le terrible climat du nord Québec à Saint-Télesphore.

 

Dans ses comtes pour la jeunesse, Bernard Clavel retrouve des moments de sa propre enfance, de ses sources d’émerveillement, les nombreux comtes qui ont émaillé son parcours, aussi bien pour les petits enfants que pour les adolescents, qu’il a écrits à partir de 1967 avec le premier d’entre eux "L’arbre qui chante". Ce sont aussi des histoires édifiantes avec une prédilection pour des histoires d’animaux malins et coquins qui parviennent à duper les humains.

Ces textes sont aussi l’occasion pour Clavel de développer ses thèmes centraux sur la défense de l’écologie et la condamnation de la violence. Par exemple, dans son recueil "Histoires de Noël", entre magie et réalité, scènes féériques ou pathétiques, Bernard Clavel déroule son fil narratif qui est pour lui et à travers chacune de ses histoires, autant d’occasions de parler de paix, de compassion et de non-violence. Le temps de Noël est comme une parenthèse où tout devient possible et où on peut rêver qu’un homme vienne naturellement en aide à son prochain et que la magie opère aussi sur ceux les plus agressifs et les plus violents. Le mystère de la Nativité agit comme un baume sur le cœur des hommes, fascinés par la révélation divine ou rendus meilleurs par une intercession surnaturelle capable de transformer des étincelles en une merveilleuse "constellation de la paix." [2]

 

   Œuvres de Bernard Clavel

Notes et références

  1. Voir "Terres de mémoire", Bernard Clavel dans ses terres d’élection (entre réel et imaginaire, terroirs et légendes)
  2. (voir en particulier les contes n°3 "le grand vieillard tout blanc" et n°10 "le Père Noël du nouveau millénaire")
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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 10:01

J’avais six ans à Hiroshima. 6 août 1945, 8h15

Témoignage de Keiji Nakazawa sur le drame d’Hiroshima, précédé d’un texte de Bernard Clavel, éditions Le Cherche midi, collection Documents, isbn 2-862-74366-6, 140 pages, 1995
Bernard Clavel, "La peur et la honte", pages 7 à 28

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« C’est le germe de la guerre qu’il faudrait extraire du cœur des hommes. » Bernard Clavel

 

    

Bernard Clavel a tenu à apporter par ce texte sa propre approche, sa propre expérience au récit-témoignage de Keiji nakazawa, rescapé d’Hiroshima, sur les jours qui ont précédé le largage de la bombe atomique sur Hiroshima et la vie de sa famille dans les mois qui lui ont succédé, en hommage à tous ceux qui ont comme lui combattu pour la paix et en l’occurrence à l’association L’Institut Hiroshima Nagasaki.

 

« Depuis un demi-siècle, je tremble, écrivait Bernard Clavel en 1995 dans ce texte. Pour ma peau, pour celle de tous les êtres que j’aime. Pour l’humanité en général… » Il ne reste alors qu’une solution : "faire la guerre à la guerre". Seule la peur d’un anéantissement total peut être assez forte pour décider l’homme à se révolter contre cette perspective et exiger un désarmement total et immédiat.

 

Il a longtemps espérer une prise de conscience, l’étincelle qui forcera le destin pour mener sur le chemin de la fraternité mais peu à peu même les femmes ont rejoint la cohorte des hommes dans meurs folies. [1] Avec des moyens aussi sophistiqués que l’arme atomique, "la der des ders" comme on disait dans les années vingt, sera bien la prochaine fois vraiment la dernière, signant la fin de l’humanité.

 

Les bons esprits qui espèrent "humaniser la guerre" et définissent des "crimes de guerre" s’illusionnent gravement sur sa nature et veulent ignorer que la guerre a toujours vocation à devenir totale, absolue. L’équilibre de la terreur, défendue par bon nombre de politique, [2] est en réalité une épée de Damoclès, la Camarde qui se dessine dans les volutes d’un champignon atomique.

 

Si certains acteurs éprouvent des remords comme le physicien Albert Einstein ou Claude Eatherly, l’un des aviateurs d’Hiroshima qui fut interné, [3]d’autres comme le général Tibbets, autre pilote d’Hiroshima, n’ont connu aucun problème de conscience. [4] En matière de guerre, il n’y a guère que des victimes et Claude Eatherly a tenté « de maintenir vivante la conscience, au siècle de la machine. » [5] Ce n’est pas seulement la bombe atomique qu’il faut interdire mais tout ce qui menace l’humanité de destruction. Parfois, quand Bernard Clavel croise un enfant dont il s’imagine qu’il pourrait être dévoré par le feu nucléaire, il pense : « J’ai peur pour lui. J’ai honte pour l’humanité. »

Operation Upshot-Knothole - Badger 001.jpg Hiroshima

Notes et références

  1. Il se réfère à cette citation de Romain Rolland, l’un de ses auteurs préférés : « Ces braves gens qui font l’éternité des fléaux criminels… »
  2. Voir la lettre du 21 avril 1987 adressée par Michel Rocard à Bernard Clavel (page 19)
  3. Voir son témoignage dans le livre "Avoir détruit Hiroshima", éditions Robert Rappone, 1962
  4. Voir la version romancée du récit "Pluie noire"de Keiji Nakazawa par Masuji Ibuse parue chez Gallimard et la version cinématographique par Shôhei Imamura en 1989, lente destruction d’une famille par le mal nucléaire après Hiroshima
  5. Voir lettre du philosophe Günther Anders au président Kennedy en 1961

Bibliographie

  • Père Lelong, "Célébration de l’art militaire"
  • IHN (Institut Hiroshima Nagasaki), "Hibakusha" (les irradiés)
  • Claude Eatherly, Günther Anders, "Avoir détruit Hiroshima", éditions Robert Laffont
  • Keiji Nakazawa, "Sous la pluie noire", manga, éditions Manga Pantch, 1967
  • Robert Sabatier, "Les années secrètes de la vie d’un homme", éditions Albin Michel
  • Kenzaburo Oe, "Cahiers d’Hiroshima", prix Nobel de littérature 1994
  • Jean Toulot, "La bombe ou la vie", éditions Fayard
  • Keiji Nakazawa, "Guen aux pieds nus", manga en 4 tomes sur sa propre histoire d’irradié d’Hiroshima, éditions Manga Pantch, 1975
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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 09:46

Bernard Clavel ou La géographie sentimentale

Référence : Bernard Clavel ou La géographie sentimentale – Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne – 92 pages, 1985, isbn 2-88888-022-9

Christian Broussas - Feyzin - octobre 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>



"La géographie sentimentale", cette expression d’Alexandre Arnoux, Bernard Clavel la revendique pour qualifier son itinéraire. « Je crois que rien dans la nature n’est autant qu’un fleuve semblable à l’homme » dit-il en préambule. Sa géographie n’est pas seulement faite de paysages franc-comtois ou de l’Abitibi mais de souvenirs, de visages, de rires et de larmes que son œil bleu veut retenir. « La vie est une succession de moments-lieux et c’est leur chaîne que constitue ma géographie sentimentale. [1]

1- L’éternel apprenti

C’est ainsi qu’il se qualifie lui-même car il apprend tous les jours et pour l’écrivain rien n’est jamais définitif. Sa géographie est un ensemble qu’on peut suivre à travers son œuvre et rien ne l’énerve plus que cette tendance à classifier, à en faire un écrivain "régional" ou "populiste". Parmi les citations qu’il conserve dans son bureau, il choisit celle-ci, d’Ernst Jünger : « Aussi longtemps que nous restons des apprentis, nous n’avons pas le droit de vieillir. » [2]

2- Premiers chemins, premières leçons

Son itinéraire sourd de ses romans à forte tendance autobiographique. On peut suivre son adolescence dans "La Grande patience" entre 1937 et 1946, un fait divers à l’origine de "Malataverne", sa rencontre avec Ted Robert, le Kid Léon qui sera "L’Hercule sur la place" ou les vendanges avec Jacinto Perez, celui qui deviendra Pablo Sanchez, "L’Espagnol". On y retrouve d’abord une photo de sa mère « prise à Dole dans l’étroite rue d’Enfer » [3] et une photo de son père en militaire, lui qui « dans toute sa vie n’avait eu de bon que ses deux années de service militaire. » [4]

3- Le maître fleuve

« Je serais un auteur bien ingrat de ne pas dire ici que je dois au Rhône d’avoir écrit. » [5] C’est à l’initiative de son ami le peintre Delbosco qu’au sortir de la guerre, il s’installe à Vernaison, ne cessant de peindre le Rhône et se berges. « Durant des années, j’ai réellement fait corps avec ce fleuve. » [6] Sa rencontre avec Delbosco sera capitale, il dira qu’il fut pour lui une espèce de père spirituel. De leur rencontre, il écrit : « Au fond, c’est ce jour-là que je suis entré de plain-pied dans le domaine de la poésie. (Écrit sur la neige, page 22-24) De la peinture, il aura cette réflexion : « Je tiens la peinture pour le plus ingrat et le plus difficile des arts. » [7]

 

Á Vernaison, il se souvient de Paul Beaupoux, l’infirmier des sauveteurs, -comme le héros du Tambour du bief- qui l’initie au Rhône, à ses berges (ses lônes et ses vorgines) et sera ainsi à la source du roman "Pirates du Rhône". Il a souvent rendu hommage à ceux qui l’ont aidé, qui ont cru en lui comme Michèle Esday, sa "première lectrice", qui remarquait l’influence de Giono dont « je n’avais jamais lu une ligne. » [8], comme l’écrivain Jean Reverzy dont « le souvenir ne s’est jamais éloigné de moi. », [9] ou comme Armand Lanoux, « ce colporteur d’images, de poèmes et de chansons. » [10]

 

L’obtention du prix Goncourt fut l’objet d’une polémique dont Bernard Pivot se fait l’écho dans Le Figaro littéraire de novembre 1968, écrivant que le jury serait bien inspiré d’ignorer les autres prix décernés « surtout si justement leurs choix sont faits pour contrarier le sien. » Pour Pivot, cette rage d’écrire qu’il a tient au fait « qu’il a toujours été animé… par un formidable besoin de témoigner contre l’injustice. »

4- Terres de parole, terres d’amitié

  Lons-le-Saunier, sa ville natale    Dole, l'hôtel-Dieu

 

L’amitié, c’est celle de l’écrivain Jules Roy qui le dépeint ainsi : « Il sait cuire son pain, il noue des amitiés avec le vent et les étoiles, mais c’est le commerce des humbles qui l’inspire, de ceux qui fabriquent l’histoire et la vie, plutôt que de ceux qui la commandent. »

 

L’amitié, c’est Louis Lecoin, « si le mot lumière me vient à propos de Lecoin, c’est ce petit homme chétif, à demi aveugle, irradiait littéralement. » [11], c’est le "frère ennemi" Hans Balzer entrevu à Carcassonne en 1942 et revu par hasard à Berlin en 1965, « dire qu’il se trouvait parmi les Allemands qui auraient pu me déporter ou me fusiller. » [12] C’est Roland Dorgelès dont il fait l’éloge à Arcachon lors d’une inauguration, c’est Pierre mac Orlan dont il dit « alors que nous l’imaginions cloîtré à Saint-Cyr-sur-Morin, il continuait d’habiter le voyage. » [13]

 

C’est avec Georges Brassens une amitié qui vient à son heure entre deux timides, « c’est André Tillieu, un ami belge (et biographe de Brassens) qui nous a réunis. ». Il dit du style de Brassens que c’est comme « une fresque dont la matière multiple est souvent torturée, grattée, fouillée… où la douceur du lavis voisine avec la griffure d’un burin rageur. » [14]

 

L’amitié avec Michel Ragon c'est, outre cette image d’écrivain populaire et autodidacte qui les réunis, c’est ce sentiment que Clavel est « un homme libre, défendant la liberté, la justice, la fraternité, la paix. » On trouve ce pacifisme et cette obsession de la guerre que Ragon trouve surtout dans les cinq volumes de Les Colonnes du ciel. « De La Saison des loups aux Compagnons du Nouveau-Monde, ils forment… un gigantesque roman de 1824 pages dont la rédaction s’est poursuivie pendant plus de six années ! »

5- Entre Jura, Vaud et Québec

Après les quatre années passées à Château-Chalon, « où j’ai retrouvé ma terre » écrit-il dans la préface à Pirates du Rhône (édition 1971), s’ouvre à partir de 1977, quand il quitte Villeneuve-sur- Yonne, une longue période d’errance dominée par deux lieux privilégiés, le Jura qu’il soit français ou suisse et le Québec. Le Jura, c’est le lieu d’une errance, celle de ses héros de "Les Colonnes du ciel" qu’il va bientôt terminer avant d’entreprendre son épopée québécoise "Le Royaume du Nord".

 

Le Jura sera essentiellement Villers-le-lac dans le Doubs et Morges en Suisse sur les bords du Léman. Le Québec, c’est avant tout Josette Pratte, « l’essentiel de ma vie avant l’écriture : j’ai une femme que j’aime et qui m’aime, » écrit-il dans sa préface à sa "géographie sentimentale". « La maison de bois était nue au milieu de la plaine, à mi-distance entre les glaces du Saint-Laurent et celle de la rivière des Outaouais, » écrit-il dans "Terres de Mémoire" à propos de Saint-Télesphore.

 

Son ami Jacques Peuchmaurd dira : « On ne parle pas aisément des êtres qui ont beaucoup compté dans sa vie : une amitié c’est comme un amour. » Une affaire intime

6- Notes et références

  1. Terres de mémoire, page 45
  2. Bernard Clavel, Morges, juin 1984
  3. Terre de mémoire, page 13
  4. Les Fruits de l’hiver, page 53
  5. Le Rhône ou les métamorphoses d’un Dieu, page 48
  6. Écrit sur la neige
  7. Célébration du bois, page 21
  8. Écrit sur la neige page 197
  9. Écrit sur la neige page 256-57
  10. Article de Clavel dans Le Progrès du 19/12/1963
  11. Écrit sur la neige, page 121
  12. Écrit sur la neige, pages 147-148
  13. Terres de mémoire, pages 68-69
  14. L’œuvre poétique de Brassens, préface de Bernard Clavel)
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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 19:11
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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 18:46

Bernard Clavel, un homme en colère

 

Référence : Bernard Clavel, un homme en colère – Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne – 71 pages, 2003, isbn 2-88888-098-9

Christian Broussas - Feyzin - octobre 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>


   

1- Le journaliste et le romancier

C’est dans ses articles que Bernard Clavel parle le plus souvent de sa révolte contre les injustices et la folie des hommes. Il y expose ses inquiétudes de citoyen du monde et sa volonté de clamer son indignation, de faire connaître aux lecteurs les enfants brûlés au napalm, les réfugiés du Bengale, ceux qui souffrent de la faim, de dénoncer les profiteurs et les marchands d’armes. De même, il va inlassablement mener la lutte en faveur de la paix et pour la défense écologique de la planète.

 

Son engagement plonge ses racines dans sa jeunesse, enfant du peuple d’un père boulanger et d’une mère fleuriste. Milieu modeste et chaleureux. Son apprentissage de mitron à Dole sera une expérience terrible. Son échec aux Beaux-Arts de Lyon ensuite, sera aussi une période difficile de ses ‘humanités’. La guerre qui arrive va le happer, l’envoyer dans le sud-ouest à Castres puis le ramener dans un maquis du Jura. Ses tranches de vie de cette époque, il les racontera dans un récit largement autobiographique qui constitue les quatre tomes de La Grande Patience.

 

Après la guerre en 1946, il s’installe à Vernaison au sud de Lyon et au bord du Rhône, ce fleuve qui sera la matière de son premier roman, fortement autobiographique lui aussi, "Pirates du Rhône". C’est une époque très difficile sur le plan matériel, un temps où il devra choisir entre ses deux passions la peinture et l’écriture. En octobre 1949, il expose à Lyon, à la galerie des Brotteaux, des tableaux et des sculptures sous ce titre évocateur : "Poésie du Rhône". Trente trois œuvres exposées, aux titres révélateurs : Crue du Rhône à Vernaison, Grisaille sur le Rhône ou Rhône et Saône. Il recevra même en 1947 une récompense, le prix de la Première chance.

 

Les difficultés matérielles, son mariage avec une employée à la préfecture Andrée David et la venue de leurs trois fils vont l’obliger à devenir celui qu’il nomme dans son roman « L’ouvrier de la nuit ». Il recourt à de petits boulots, devient relieur et va travailler pendant neuf ans à la Sécurité Sociale de Lyon. Surtout, il va entrer dans le grand quotidien lyonnais Le Progrès et devenir homme de radio.

 

Á partir de 1958 et pendant six ans, il animera plusieurs émissions à Radio-Lyon, ce qu’on appelait alors la RTF. D’abord "Aux fenêtres du rêve", émission où il présentera des poètes tels que Prévert ou Baudelaire. La série suivante, "Les lettres de mon pays", se réfère aussi à la littérature en présentant des écrivains, thématique qu’il reprendra ensuite au Progrès dans des articles sur des écrivains qui souvent deviendront des amis comme Jean Reverzy, Marcel Aymé ou Hervé Bazin. Puis ce seront des émissions plus spécifiques, "Châteaux, légendes et troubadours" centrée sur l’illustration de la mémoire collective, "Des métiers et des jours" sur les métiers de l’artisanat.

 

Pour lui, le théâtre radio est un art comme un autre [1] et il reprendra sous forme de romans certaines de ses pièces radiophoniques. [2] Premier tournant de sa vie littéraire, il signe dans Le Progrès un conte de noël, "Noël de rapin" et reçoit un premier prix littéraire pour sa nouvelle "La cane".

 

Au début des années soixante, Bernard Clavel rejoint l’équipe d’Henri Perruchot dans la revue "Le jardin des arts", centrée sur la vie artistique lyonnaise. Outre le compte-rendu des expositions, Bernard Clavel s’intéresse surtout à L’École lyonnaise de peinture [3] et défend le patrimoine régional. [4

2- L’installation dans la région parisienne

  Son installation à Chelles

 

En 1964, Bernard Clavel et sa famille s’installent à Chelles dans l’est parisien, constatant dans l’article "Le tort d’être absent", « il est très difficile de vivre de sa plume à Lyon. En » Au début, il est surtout journaliste, collaborant à une vingtaine de revues et de journaux. C’est pourtant à Lyon qu’il va déclencher une polémique à propos de son premier article en novembre 1964 dans la revue Résonances où il dénonce la guerre et ses effets délétères. [5]

 

Dans ses reportages apparaît derrière le journaliste, l’homme engagé. En effet, s’il poursuit ses enquêtes sur le terroir, de sa Franche-Comté natale au lyonnais, il donne sa propre vision des 24 heures du Mans [6] ou dénonce la marée noire lors d’un reportage en Bretagne dans "Bretagne solitaire et abandonnée.

 

Puis ce sera la rencontre capitale avec Louis Lecoin, qu’il présente ainsi : « Il porte en lui tant de conviction, tant de foi en l’homme que rien jamais n’arrête son élan. Il revient et tout se métamorphose." Il est à ses côtés dans la bataille pour la reconnaissance de l’objection de conscience et écrit dans son journal "Liberté". Tous deux déclarent "la guerre à la guerre" et refusent qu’elle soit considérée comme une nécessité ou une fatalité. Pour lui, Napoléon est avant tout un génie du mal. [7] Il fustige les marchands de jouets qui vendent pour noël tanks et mitraillettes. [8]

3- Le combat pour la justice

  Terre des hommes

 

L’année 1968 marque un nouveau tournant avec l’obtention du prix Goncourt, malgré les polémiques qui ont marquées son élection. [9] La notoriété, il s’en détourne, l’utilise pour les causes qui lui sont chères : informer sur les camps de réfugiés bengalis, participe à l’éducation des jeunes. D’autres rencontres vont être déterminantes et orienter le sens de ses combats : Edmond Kaiser et son association "Terre des hommes", [10] Claude Mossé et la lutte contre la faim, la sauvegarde des enfants au Bengale. Il pense que seules la prévention et la non-violence sont à long terme efficaces et se fait pédagogue, allant dans les écoles, écrivant dans "L’École ouverte" : « Lorsque nous écrivons pour nos enfants, c’est la joie qui domine. » [11] Cette joie repose sur le réel des enfants, leur capacité à l’émerveillement, le recours au rêve qui aide à leur formation « pour leur permettre ce construire un monde plus juste et plus humain. »

 

Et puis subitement en 1971, il quitte la région parisienne pour se réfugier dans son Jura natal à Château-Chalon. En 1975-76, il fera un voyage en URSS où il évoque « cette vastitude » et se demande si « nous autres, gens de l’Ouest, pourrions aller vivre là-bas et demeurer nous-mêmes. » [12]

4- Le déraciné

Á partir de 1977, il va chercher un nouveau port d’attache sans jamais vraiment le trouver. En revanche, il va trouver l’amour, par hasard, lors d’un voyage au Québec. Elle est attachée de presse qui doit prendre en charge un écrivain, il est cet écrivain qui aimerait bien se laisser prendre en charge. Elle est, lit-on dans "Un écrivain en colère", « une mosaïque de beauté et d’intelligence. » Complicité immédiate. Elle va apaiser, pacifier cet ‘homme en colère’ ou plutôt qui doute et se cherche dans cette période de tensions intérieures qu’il traverse. Elle est également écrivaine et leur rencontre est aussi une complicité littéraire.

 

Lui qui aime le froid, lui qui écrivait : « Le Nord est ma terre d’élection. Elle me hantait depuis mon enfance… », il va être servi. [13] De Côte-des-Neiges à Montréal, de Wesmount aux terribles hivers de Saint-Télesphore, c’est « un Nouveau Monde merveilleux, plus vivant que je n’aurais osé l’imaginer. » [14] Mais décidément, aucune racine ne s’accroche à ses terres d’élection. S’il revient parfois dans ses terroirs familiers à Villers-le-lac dans le Doubs et Courmangoux dans l’Ain ou en Suisse à Morges et Vufflens-le-Château, le plus souvent il sillonne la France s’installant en Provence, dans le Bordelais et en Touraine à Saint-Cyr-sur-Loire, et en Europe, se posant en Tchécoslovaquie, au Portugal, en Irlande à Galway et en Toscane.

 

Il n’en continue pas moins à défendre ses convictions dans des revues comme "Fémina" ou "Panorama" pour dénoncer l’impact des évolutions sur l’environnement, les modes de vie ou les consciences. [15] Il donne sa vision de l’évolution des mœurs, la qualité de vie ou l’urbanisme. [16]

 

En 2003, Bernard Clavel fête ses 80 ans, toujours fidèle à lui-même. « Le crâne dégarni maintenant, carrure large et imposante, lunettes à montures d’écailles », toujours en lutte contre l’exclusion, l’injustice, la bêtise, la guerre. Un homme de passion. L’écrivain et le journaliste se rejoignent ainsi à travers son roman "Le Silence des armes", son essai "Le massacre des innocents" ou la préface de son dernier roman "Le temps des malheurs".

 

Notes et références

  1. Voir Bernard Clavel, "L’audiodrame entre en littérature", Les Nouvelles littéraires, août 1968
  2. Par exemple, "La Retraite aux flambeaux", Albin Michel, 2002
  3. Voir son article paru dans Le jardin des arts en 1964
  4. "Vienne, ville carrefour", Le jardin des arts, 1962
  5. Voir Bernard Clavel, "Un été tricolore", Résonances, 1964
  6. "Seize heures au Mans ou la nuit la plus longue", reportage dans l’Humanité, 1967 puis "Victoire au Mans", Le Livre de poche
  7. Voir "Le diable et le bon dieu", revue Liberté, juin 1968
  8. Voir "Pas de sang sur les mains", revue Liberté, 1968
  9. Sur ce sujet, voir la biographie écrite par Michel Ragon parue chez Séghers
  10. Voir à ce sujet son livre "Le massacre des innocents"
  11. "Écrire pour les enfants", L’École ouverte, février 1974
  12. Voir "Voyage en URSS", juin 1975
  13. Voir son article "Les fous du Nord", Géo magazine, octobre 1984
  14. Voir son article "Femme de ma vie", mars 2003
  15. Voir par exemple, "De la boîte à dormir au génie de la gueule", Fémina, septembre 1981 ou "Le besoin de vedettes", Panorama, 1981
  16. Voir ses articles dans Fémina : "Le tourisme qui tue", mai 1981 ou "Secteurs sauvegardés", mai 1982
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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 11:13

La relation interpersonnelle

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1- Introduction

Si la communication est l'action d'établir une relation avec les autres, de leur transmettre un message, le rapport de confiance n'en est pourtant pas simple à établir et elle peut aussi devenir pour certains un moyen détourné, pervers, pour atteindre des objectifs personnels. Elle est ainsi détournée de sa fonction initiale. [1]

 

La psychologie a depuis longtemps investi ce champ d'investigation et des praticiens comme "Roger Mucchielli", son fils "Alex Mucchielli" ou le fondateur de l’analyse transactionnelle "Éric Berne". [2] ont eu un apport particulièrement important sur cette question centrale des modes de communication interpersonnelle.


Pour obtenir des autres ce qu'il en attend, autrement pour imposer ses propres objectifs, ses propres conceptions, il faut, au-delà de la volonté d'influencer un locuteur ou un groupe, manipuler c'est-à-dire détourner le flux relationnel de ses fonctions fondamentales d'information et d'échanges, déséquilibrer la relation à son profit sans que les autres s'en aperçoivent. Pour désamorcer le phénomène, il faudrait que les autres personnes concernées prennent conscience de ce que l'on fait vraiment quand on communique et parviennent à repérer ses intentions, les méthodes qu'il utilise.[3]


Démonter ces mécanismes devient une condition essentielle pour rétablir l'équilibre, expliciter les ressorts qui l'animent et mettent en lumière les mécanismes d'une communication biaisée.

2- De la communication à la manipulation

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Le pouvoir selon Henry Mintzberg . . . . . . Maîtrise et savoir-faire

 

Pour aborder l’analyse de cette problématique, il faut d’abord lever toute ambiguïté sur les liens entre ces deux concepts. Certains auteurs partent du principe que la manipulation est intrinsèque à toute situation relationnelle, qu’elle en constitue l’une des composantes essentielles. [4]Tout canal de communication serait ainsi perturbé, brouillé dans son fonctionnement même, par des a priori inhérents aux présupposés du processus relationnel. [5]


La relation dépendrait ainsi du jugement porté sur ces présupposés qui font que toute communication est manipulatoire. Ce postulat suppose a fortiori que la communication est conçue comme un rapport de force et que la relation initiée sert en fait -et simplement- à élaborer un discours stratégique, support d’objectifs inavoués, –et inavouables- ce qu’on traduit par "posséder une force de persuasion" capable d’imposer son point de vue, de prendre l’ascendant sur autrui et même de lui faire désirer ce qu’il refusait ou avaliser ce qui ne lui convenait pas ou le laissait indifférent. Et ceci, sans connaître ne l’état d’esprit ni les relations préalables entre les parties, sans que l’on sache si chacun parvient à préserver sa liberté, dans son jugement et son libre-arbitre.


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                          Types de relations déséquilibrées et de manipulation verbale

 

Ainsi dans cette conception, la morale est sauve, la manipulation étant consubstantielle la nature humaine et même parfois une bonne chose pour la qualité des interactions. Elle conduit nécessairement à un amalgame réducteur entre communication et manipulation, comme si cette dernière occupait –et occultait aussi- le champ de la dialectique.[6]

- Si la communication se réduit globalement à un combat manipulatoire qui puisse évoluer vers des échanges plus équilibrés entre des personnes libres. En ce sens, toutes les tentatives les plus récentes pour aller dans ce sens et revaloriser une communication trop souvent ravalée à une simple technique par les systèmes de propagande et de publicité, à travers l’étude des processus des dynamiques de groupes [7] et d’analyse transactionnelle.[8]

 

- Il existe des niveaux de manipulation selon les acteurs et les enjeux, et surtout une différence de nature entre utiliser arguties, demi vérités ou mensonges pour persuader autrui, l’amener à penser comme soi, et les méthodes collectives de lavage de cerveaux comme ont pu en concocter les services psychologiques des armées au Vietnam et ailleurs, [9] ou les méthodes psychologiques d’isolement, de repli sur soi utilisés par les gourous et autres mages dominants des sectes.

 

La relation psychologique qui apparaît comme une victoire pour le manipulateur, à court terme, s’analyse pour lui comme une défaite, dans le sens de déficit relationnel, un expédient cachant son incapacité à mettre en œuvre des moyens moins agressifs, plus respectueux des besoins d’autrui. Il n’existe donc véritablement par de "bonne" ou de "mauvaise" manipulation mais des formes plus ou moins nocives, à la portée plus ou moins forte selon leur degré d’emprise sur les individus.

 

- Elle peut aussi être ambivalente et à double tranchant, selon les réactions des individus aux tentatives de manipulation dont ils sont l’objet. L’individu qui vit mal ce type de relations, plus ou moins fragile à un moment de sa vie et fragilisé par la manipulation dont il est l’objet, peut réagir par le retrait, le repli sur lui-même ou une réaction agressive, qu’il s’en prenne à son agresseur ou à lui-même. Il peut aussi, s’il est psychologiquement assez fort pour faire face à l’autre, contre attaquer et "manipuler le manipulateur".


Témoin cet exemple vécu d’un collègue qui pratiquait l’intoxication, sans doute pour combler un complexe d’infériorité –mais peu importent ici les raisons- et qui est tombé sur deux autres collègues très amis qui partageaient leurs informations et se sont vite aperçus qu’ils étaient victimes de manœuvres pernicieuses qui compliquaient les relations dans le service. Ils ont à leur tour utilisé le même genre de méthode (faite de rumeurs et d’informations déformées) couronnées par une cinglante gifle qu’il reçut d’une collègue en pleine réunion de travail. Contre-attaque qu’on appelle "la technique de l’arroseur arrosé".

3- Modèles de communication

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            Symbole de bonnes relations                                La roue de la manipulation 

Trois modèles ont en particulier tenté de théoriser la communication et son processus.[10]
- Le modèle de Shannon et Weaver, le plus simple, où « Un émetteur, grâce à un codage, envoie un message à un récepteur qui effectue le décodage dans un contexte perturbé de bruit. »
- Le modèle de Harold Dwight Lasswell [11]
Il repose sur la réponse à 5 questions fondamentales : qui dit Quoi, à Qui, par Quel canal et avec quel effet ? [12]
- Le modèle de Roman Jakobson
Il repose sur une approche linguistique de la communication et s'appuie sur le modèle de Wilbur Schramm, pour en donner une vision globale.

 

Le modèle de départ
Même si ce modèle paraît induit, "naturel" en quelque sorte, il n'en existe pas moins comme une espèce de contrat implicite, contrat d'adhésion entre des locuteurs, que l'on soit dans une relation duelle ou multiple. Deux conditions essentielles déterminent le type de relations qui s'établira tout au long des interactions.

 

Condition 1 : les objectifs
Le degré de liberté de chacun est d'abord conditionné par les objectifs plus ou moins précis -et plus ou moins secrets- qu'il s'est assigné. Plus le but recherche est sérié, défini a priori et plus il sera difficile de trouver un terrain d'entente et de rapprocher les points de vue. Il faut d'abord étudier ce qui nous unit et ce qui nous sépare, sans a priori et avec le plus d'objectivité possible -d'où l'intérêt d'un travail collectif- pour savoir quelles sont les forces respectives, les points d'achoppement et les moyens de trouver des terrains d'entente qui soient autre chose que des demi mesures et des consensus qui ne satisfont personne.

 

Condition 2 : l'équilibre
De même en matière de statut des participants, plus l'écart sera important entre eux et plus il sera compliqué de trouver un bon équilibre, un bonne entente et d'aboutir à une solution satisfaisante pour tous. La discussion ou qui plus est la négociation entre un salarié et un cadre est entachée de rapports hiérarchies incompatible avec la liberté de chacun. Il en est par exemple de la tendance actuelle à développer la définition des objectifs d'un salarié avec son cadre direct, ce qui est un non-sens et ne respecte en aucune façon la condition d'équilibre.


Nous sommes dans le cas de "négociation forcée" où l'un des interlocuteurs n'a pas le choix de discuter ou non, de rompre la discussion, de refuser des normes définies au départ -"non négociables" dit-on- comme de faire mieux que l'année précédente ou d'accepter les critères de notation de sa direction. Il sera donc obligé de "biaiser" -s'il peut- de sortir des normes et des conditions imposées en augmentant son degré d'autonomie. Il pourra par exemple découper les normes quantitatives pour parvenir aux résultats imposés, recourir à une inflation de données ou à cacher des doublons sous des appellations différentes pour "gonfler" les chiffres. En tout état de cause, la relation de confiance est rompue et une autre relation s'engage alors dont on peut au moins dire qu'elle représente une perte de substance pour l'entreprise, une perte de temps pour les personnes qui passent une partie de leur temps à se combattre, à allumer des "coupe-feux" et des contre-attaques au lieu d'utiliser leur temps et leurs facultés à des taches constructives, gratifiantes pour les personnes et la collectivité.[13]

 

En ce sens, on peut dire qu'il s'agit là, même si les parties en présence n'en ont pas conscience, d'une relation perdant-perdant.

4- La relation d’emprise

Dans son roman, "Le cœur à bout d souffle," le prix Nobel de littérature Saül Bellow met en scène deux personnages, l’oncle Ben Crader et son neveu Kenneth Trachenberg qui ont beaucoup d’affinités et ne peuvent se passer l’un de l’autre. [14] Et même plus puisque Kenneth avoue « en un sens, il était devenu mon père. » La relation de l’oncle avec la belle Matilda Layamon déclenche une crise profonde entre les deux hommes qui ont une "explication". Les questions insidieuses de Kenneth obligent Ben à se mettre à sa merci, puisant sa gratification, « la satisfaction d’être en quelque sorte dépossédé de son propre désir. » [15] C’est une tactique insidieuse du confident pour exercer une pression sur l’oncle qui en attend aide et absolution.

Kenneth s’approprie aussi l’histoire de Ben et la décline à son gré, selon ses objectifs. Ainsi, à volonté, il l’incite à parler ou lui coupe la parole, résume plus ou moins fidèlement ses propos, interprétant souverainement par exemple la relation de Ben avec Della Bedell comme un mauvais vaudeville. Il reconstitue la confession, ce qu’est censé avoir dit Ben, pour en donner sa propre interprétation et quand ce dernier s’en plaint, Kenneth lui rétorque « il n’y a pas un seul mot dans ce que je dis qui ne vienne pas de vous. » Jouer sur la sémantique, garder la forme pour en modifier la signification et l’intégrer à son propre discours, dépossède Ben de son histoire intime et de ses sentiments.

 

Une autre tactique intertextuelle est le recours à la parodie, quand Ben prend cette citation : « On croirait Psyché enlaçant Eros dans la nuit noire. » [16] pour rendre la beauté de Matilda, Kenneth répond avec ironie : « La Psyché de Poe était faite de marbre. La dame de Poe n’était pas là pour être enlacée mais contemplée. » L’emprise de Kenneth sur son oncle a aussi pour contrepartie de satisfaire son besoin de dévoiler ses plus profondes émotions et ses fantasmes. C’est donc en définitive des interactions à somme nulle qui caractérisent leur relation.

Références bibliographiques

  • Philippe Breton, "La parole manipulée", 1998, isbn 2707144193, réédition 2004, 220 pages
  • Philippe Breton, "Convaincre sans manipuler - Apprendre à argumenter", éditions La Découverte, 2008
  • La manipulation mentale
  • Jean-Léon Beauvais et Robert-Vincent Joule, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens, Presses Universitaires de Grenoble, 286 pages, 2004, Isbn 2706110449
  • Isabelle Levert, Les violences sournoises dans le couple, édition Robert Laffont, 334 pages, avril 2011, Isbn 2221124766
  • Christel Petitcollin, Échapper aux manipulateurs : Les solutions existent!, éditeur Guy Tredaniel, 217 pages, septembre 2007, Isbn 2844458467
  • Dominique Chalvin, Du bon usage de la manipulation : les ressorts cachés de la communication d'influence, ESF éditeur, 2006 (4e éd.), Isbn 2710117657
  • Philippe Ricalens, La manipulation à la française, Economica, 2003, 202 pages, Isbn 2717845860
  • Bernard Salengro, Le management par la manipulation mentale, L'Harmattan, Paris, 2006, 237 pages, Isbn 2-296-01538-7
  • Roger Mucchielli, La subversion, ESF, réédition 1976, Isbn 978-2-90039502-8

Voir aussi mes articles internet :

- Dynamique des relations interpersonnelles
- La dynamique des groupes, Opinions et changement d'opinion
- La théorie de singes et Faites vous-même votre malheur

- Eric Berne Pouvoir et manipulation

Références complémentaires

  • Levi Primo, "Si c’est un homme", Paris, Ed Paris Pocket, 1947
  • Dorey Roger, La relation d’emprise, Nouvelle revue de psychanalyse, 1981
  • Bruckner Pascal, Misère de la prospérité, Paris, Grasset, 2002
  • Mercurio Antonio, Le mythe d’Ulysse et de la Beauté seconde, Rome, Sophia-University of Rome, 2005 

Notes et références

  1. Voir l'approche de la communication interpersonnelle chez Paul Watzlawick, "An Anthology of Human Communication", Text and Tape, 1964, Science and Behavior Book, préfacée par Gregory Bateson
  2. Sur les principes de la communication, voir son ouvrage de base "Que dites-vous après avoir dit bonjour ?", éditions Tchou, 1977
  3. Voir entre autres l'exemple Se défendre au quotidien
  4. Voir par exemple "La manipulation dans la communication", Philippe Breton, éditions La Découverte, 1996
  5. Sur les fondements de ces mécanismes, voir l’ouvrage de Roger Mucchielli "Communication et réseaux de communication" aux éditions ESF
  6. "L'espace de l'argumentation, notion qui renvoie ici à un monde dans lequel quand il s'agit de défendre une opinion, la raison l'emporte", repris par Denis Benoit dans 'Communication et Organisation et Communication et manipulation', 1998, pages 224-244
  7. Voir la présentation de Kurt Lewin par Pierre Kaufmann : Kurt Lewin. Une théorie du champ dans les sciences de l’homme, Paris, Vrin, 1968.
  8. Voir Eric Berne, "Analyse transactionnelle et psychothérapie", éditions Payot, avril 2001
  9. La désinformation arme de guerre, textes de base présentés par Vladimir Volkoff, éditions L'Age d'Homme, collection Mobiles politiques, nov. 2004, 279 pages
  10. Pour une vue plus globale sur les modèles de communication, en particulier ceux de "Newcomb", de "Gerbner" ou de "Riley", voir Les modèles de communication
  11. Pour plus d'informations, voir Paradigme des 5Q
  12. Ce qu'il appelle ses 5W :Who say, What to Whom, in Which channel, with What effect ?
  13. Sept réactions principales sont alors possibles : la fuite ou le refoulement, l’agression ou l’utilisation du pouvoir, la soumission, l’arrondissement des angles, la manipulation, le marchandage et la négociation / la coopération (voir les techniques de résolution de problèmes)
  14. Pour une analyse plus complète, voir la biographie de Saül Bellow par Claude Lévy aux éditions Belin
  15. Roger Dorey, "La relation d’emprise", Nouvelle revue psychanalytique, n°24/1981
  16. Edgar Allan Poe "Psyché", page 166

 

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