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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 11:46

Brassens : le mécréant de Dieu


Référence: Jean-Claude Lamy, Brassens, le mécréant de Dieu, Éditions Albin Michel, 310 pages, isbn 2-226-15160-5, 2004


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Jean-Claude Lamy nous propose un livre qui fourmille d'anecdotes sur Georges Brassens, de témoignages de ses amis, de ses proches, des discussions avec Roger Thérond en 1999 en passant par les derniers instants à Saint-Gély-du-Fesc près de Montpellier cher les Bousquet, veillé par Püpchen et Battista, quand il était 23 h 14 un certain 29 octobre 1981. Un livre qui ne fait pas l'impasse sur les polémiques suscitées par certaines chansons comme "La Tondue" ou "Les deux oncles" par exemple dénonciation de la guerre qui lui a valu bien des inimitiés et provoquer certaines brouilles -heureusement temporaires- mais qui, par les discussions qu'elles ont provoquées, ont amené Brassens à réfléchir et à écrire "Mourir pour des idées"... ce qui n'arrangea rien.

 

La guerre, ce fut d'abord pour lui l'arrestation du frère de Jeanne et son exécution sordide à la prison de Fresnes puis son départ pour le STO, l'aventure de Basdorf, la privation de sa liberté, le pire qui puisse arriver à un libertaire comme lui, soucieux de préserver son indépendance. "Brassens, c'est un anarchiste pour rire" disait en plaisantant son ami le poète Paul Fort, mettant à mal l'image réductrice d'un Brassens athée et rebelle. Rebelle sans doute quand il s'agissait de rester libre, de défendre cette liberté en refusant tout embrigadement, ce qui ne manqua d'occasionner d'autres polémiques, y compris avec l'ami Jean Ferrat qui n'admettant pas qu'à plus de deux, on soit déjà "une bande de cons", expériences différentes qui s'affrontaient alors à coup de chansons.

 

A Chaillot en 1966

 

Sur l'image d'un Brassens athée, Jean-Claude Lamy en donne une vision assez différente des poncifs habituels, celle d'un homme aux contradictions marquées, à la fois sauvage et affable, d'une amitié indéfectible, rebelle sans vouloir vraiment s'engager, antimilitariste fustigeant la guerre de 14-18 et d'une façon générale tous les "va-t'en-guerre", souvent anticlérical forcené dans ses chansons , même s'il y met parfois des bémols comme dans ses chansons "L'épave" ou "La messe au pendu", et assez respectueux de la religion dans la vie quotidienne, par exemple dans son amitié pour son ami d'enfance le père Barrès.

 

Il reste un fond de ferveur religieuse -qui lui vient sans doute de sa mère Elvira- pour celui qui chante par dérision "la messe sans le latin, ça nous emmerde", qui se place toujours dans la veine de ses devanciers François Villon et Francis Jammes dont il a mis en musique son "je vous salue Marie", qui montre bien tout l'embarras du poète partagé entre l'attraction du spiritualisme et la lutte contre le pouvoir séculier de l'Eglise. D'où le titre paradoxal que Jean-Claude Lamy a choisi de donner à son livre : "Brassens,le mécréant de Dieu".


Il reste alors le Brassens réservé de sa chanson "Le modeste" et le Brassens pudique au-delà des gros mots sous lesquels il cache sa pudeur -et qui n'étaient pas toujours du goût de Püpchen- l'homme aussi d'une rare générosité envers ses amis, envers tout ceux qu'il aimait -et même au-delà- tourmenté par une "angoisse métaphysique" jusqu'à la fin, qui explique sans doute sa complexe relation avec le spirituel.

 

Brassens Vassal3.jpg

Informations complémentaires

Bibliographie

  • René Iskin, Dans un camp, Basdorf 1943, Georges Brassens et moi avions 22 ans, éd. Didier Carpentier, novembre 2005, isbn 2-841-67365-0
  • Jean-Claude Lamy, Brassens, le mécréant de Dieu, Éditions Albin Michel, 2004

Voir aussi

  • Hervé Bréal, Brassens de A à Z, éd. Albin Michel, 2001, isbn 2-226-11117-4

Liens externes

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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 11:37

Brassens : le regard de "Gibraltar"


Référence: Jacques Vassal, Brassens : le regard de "Gibraltar", éditions Fayard / Chorus, 293 pages isbn 2-21-362813-0


Brassens Vassal3.jpg

 

Depuis le temps qu'on l'attendait ce témoignage du meilleur connaisseur de Brassens, Pierre Onteniente, celui qui l'a suivi comme son ombre toute sa vie, depuis leur rencontre au camp de Basdorf, au bon temps du STO en Allemagne. Jacques Vassal qui a travaillé en étroite collaboration avec celui que Brassens avait surnommé "Gibraltar" parce qu'il était solide comme un roc et faisait face à toutes les situations nous révèle un Brassens au plus près de la réalité quotidienne à travers le regard de "Gibraltar".

 

C'est un Brassens familier qu'il nous présente, se déchargeant sans vergogne de tous les soucis pratiques sur son ami : répondre au courrier, au téléphone, faire les tournée, servir de chauffeur et de paravent pour préserver sa tranquillité. Toujours présent, toujours disponible. Georges est revenu depuis peu à paris, habite dans le 14ème et menacé de STO, ce qui ne lui plaît pas du tout; mais il obtempère. C'est ainsi qu'ils se sont connus. Ils se retrouvent à Paris à la fin de la guerre où Brassens bricole ses chansons et va souvent voir Gibraltar, l'attendre devant le bureau de poste où il travaille.


Les débuts de Brassens sont calamiteux : du Caveau de la République et au Lapin Agile, refus et bides. Puis, flanqué de "Gibraltar" et de deux potes sétois, ce sera la rencontre décisive avec avec Patachou, dans son cabaret de la Butte Montmartre. Alors, l'Olympia et Bobino pourront suivre. C'est l'époque de Jeannne et de Marcel dans l'impasse Florimont puis beaucoup plus tard la maison de rue Santos Dumont, la maison des "Copains d'abord". Mais, ultime regret, il arrivera trop tard pour fermer les yeux de son ami, décédé du côté de Montpellier chez le docteur Bousquet.


Les amis vont ses succédé dans cette galerie de portraits, Pierre Nicolas et sa contre-basse, son ombre sur scène, René Fallet le journaliste du Canard qui fera la première critique positive sur ses chansons et l'entraînera dans l'aventure du film "Porte des lilas" tiré d'un de ses romans, le "Grand Jacques", l'ami qui le soutint lors d'une énième crise de coliques néphrétiques et le visita en rentrant des Marquises peu avant sa mort et Lino Ventura si fin cuisinier... Les femmes aussi, "Jeanne", l'incontournable, celle qui l'a soutenu et nourri dans les mauvaises années, Püppchen la seule à partager son intimité. "Gibraltar" est toujours là qui veille à la mémoire de Georges comme il a veillé pendant 35 ans à sa tranquillité et à sa sérénité.

 Informations complémentaires

Bibliographie

  • René Iskin, Dans un camp, Basdorf 1943, Georges Brassens et moi avions 22 ans, éd. Didier Carpentier, novembre 2005, isbn 2-841-67365-0
  • Jean-Claude Lamy, Brassens, le mécréant de Dieu, Éditions Albin Michel, 2004

Voir aussi

  • Hervé Bréal, Brassens de A à Z, éd. Albin Michel, 2001, isbn 2-226-11117-4

Liens externes

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 19:18

Georges Brassens à Sète


tumb  Georges Brassens avec ses parents

Sommaire

1- La famille Brassens

2- Poésies et chansons

3- Les copains d'abord

4- La mauvaise réputation

5- Le départ pour Paris

1- La famille Brassens

Si l’enfance modèle pour partie la conduite de l’adulte, l’adolescence de Georges Brassens devrait être instructive pour mieux comprendre l’adulte timide qui entamera une carrière de chanteur-poète et l’homme qui sera toujours en retrait et étonné de son succès. C’est un garçon joufflu qui naît à Cette le 22 octobre 1921, car c’est ainsi que s’orthographie le nom de la ville qui deviendra Sète en 1928. C’est une ville prospère où s’est installée la famille Brassens qui espère aussi en bénéficier, eux qui viennent de Castelnaudary dont ils sont originaires.

 

Á Sète, la famille Brassens habite une maison construite par Jean-Louis Brassens, entrepreneur de maçonnerie, une maison à deux pas du centre ville, rue de l’hospice rrrrret basé sur ses connaissances religieuses.

 

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Georges Brassens à 18 ans, avec sa sœur Simone sur la plage de la Corniche

2- Poésie et chansons

Puis ce sera le parcours classique de l’école communale et du collège, mais sans conviction. L’école n’est pas vraiment sa vocation, il est plutôt rêveur et préfère les copains, la baignade et les vacances. Sa chance sera sa rencontre au collège avec son professeur de français Alphonse Bonnafé dit "le boxeur" [1], professeur et ouvert et atypique auquel il soumet, surmontant sa timidité, quelques poèmes de son cru. Bonnafé l’aide à acquérir la technique de versification et à prendre confiance en lui-même. « On était des bruts, écrira-t-il plus tard, on s’est mis à aimer les poètes […] Grâce à ce prof, je me suis ouvert à quelque chose de grand. Alors j’ai voulu devenir poète… » [2] Chez les Brassens, on aime la chanson et on la fredonne, on écoute Mireille ou Ray Ventura. Il découvrira ensuite le jazz avec ses copains, grâce surtout à la TSF et trouvera en Charles Trénet une synthèse de ces différents apports.

3-  Les copains d’abord

L’amitié est son credo, son confiteor comme il le chantera. La bande des copains descend du Quartier-Haut, rues accrochées à la colline, la Caraussane, grimpant vers le mont Saint-Clair, jusqu’à la rue Gambetta. Elle va chahuter autour de la place de la mairie –le collège est situé juste au-dessus- ou goûter aux plaisirs de la mer du côté de la plage de La Corniche ou poussant jusqu’à la pointe du Barrou. Avec ses meilleurs copains, ceux de l’école, du quartier, ce sera "pour toujours", Roger Thérond futur directeur de Paris-Match [3], Mario Poletti [4], Louis Bestiou et Henri Delpont "son alter ego" qui rejoindront un temps l’ami Georges à Paris avant de regagner Sète [5], Émile Miramont [6] dit "Corne d’Aurochs", "héros" de la chanson éponyme, et quelques autres seront d’une façon ou d’une autre toujours à ses côtés, le cercle le plus intime. [7] Georges Brassens célébrera dans la vie comme dans ses chansons le thème de l’amitié et le public fera des "Copains d’abord" une de ses chansons fétiches et sans doute son plus gros succès.

Même si sa mère lui refuse des cours de solfège, « il n’y a pas que les mères qui font les enfants », [8] Georges Brassens parvient à constituer un petit orchestre avec les copains, où il tenait la batterie. Ils jouèrent quelquefois à la cité Doumet ou dans la guinguette au sommet du mont Saint-Clair. Ses poèmes d’alors portent la marque du romantisme propre à cet âge, qu’on retrouve dans ces vers qu’il dédie à Yvonne, son amour de jeunesse morte prématurément :

« Seul dans la nature,
Je reste ce soir
Et sans aventure,
Je vais au hasard. » [9]

tumb
Georges Brassens à Sète avec ses copains

4- La mauvaise réputation

Au printemps 1938, une affaire assez banale au demeurant va bouleverser le landerneau sétois : quelques larcins perpétrés par une bande de galopins dont fait partie Brassens, membre anonyme du groupe mais, "morbleu de sacrebleu" [10] il se retrouve "gros jean comme devant", impliqué dans l’affaire et "gratifié" d’une peine de prison heureusement avec sursis.

 

Le père Jean-Louis ira récupérer son rejeton au commissariat, "derrière les grilles" [11] devant la haute réprobation de la bourgeoisie sétoise et des philistins indignés. [12] Indulgent et bonhomme, son père ne lui fera aucun reproche, ne se fendra d’aucun commentaire. Brassens évoquera cet épisode bien plus tard dans une chanson Les quatre bacheliers : « Je sais qu’un enfant perdu… a de la chance quand il a… un père de ce tonneau là.» [13]

 

Petit écho, bref coup de tabac dans le port sétois mais l’adolescent -il a alors 17 ans- a ressenti durement cette humiliation. Il écrira plus tard, dans "Le grand chêne" : « Il souffrit de quitter l’ingrate patrie. » Lui qui n’aimait déjà guère la maréchaussée, les tabellions et autres fonctionnaires de même tabac, gardera durablement une dent contre tout ce beau monde, des flics ridiculisés dans Hécatombe au juge fustigé dans Le Gorille. Autant de traces autobiographiques qui jalonnent ses chansons.

5- Le départ pour Paris

Il ne retournera pas au collège. Dès lors, il donne bien des coups de mains à son père mais, bien qu’il soit costaud, la maçonnerie ne l’intéresse pas vraiment. Pour s’éloigner de Sète, il ira à Paris passer quelques temps chez la tante Antoinette, 173 rue d’Alésia dans le XIVème arrondissement, ce quartier entre "la rue Didot et la rue de Vanves" [14] ou entre l’impasse Florimont et la rue Santos-Dumont où il s’installera pour longtemps. [15]

Á Sète sa ville natale, il y retournera de temps en temps revoir la famille, les amis, se baigner et faire du bateau. Il y retournera une dernière fois reposer, non pas au cimetière marin aux côtés de Paul Valéry comme il l’a chanté [16] mais auprès des siens au cimetière municipal du Py.

 

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Brassens grand "pêcheur" devant l'éternel

 

Autres fiches à consulter
- Georges Brassens
- Georges Brassens entre Basdorf et Paris
- Paul Valéry à Sète, Montpellier, Paris
- Georges Brassens à Paris

 

Références
- René Fallet, "Brassens, articles de journaux, écrits pour pochettes ou programmes…", éditions Denoël, 1967, réédition octobre 2001
- Éric Battista et Mario Poletti, "Georges Brassens, souvenirs et portraits d’intimes", éditions du Gévaudan, 1986
- Pierre Berruer, "Georges Brassens, la marguerite et le chrysanthème", éditions Presses de la cité, 1981, réédition France Loisirs, 2001
- Espace Georges Brassens, musée et espace musical, 67 Boulevard Camille Blanc, 34200 Sète

 

<<< Christian Broussas - Feyzin, 13 novembre 2012 - << © • cjb • © >>>> 
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 19:00

Georges Brassens entre Basdorf et Paris

Georges Brassens, premier séjour à Paris
La vie au camp de Basdorf près de Berlin


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Brassens à Basdorf avec l'ami Iskin


Basdorf 1943 – Allemagne - Usine BMW


Dans la chambre 5, baraque 26, un grand brun taciturne âgé de 22 ans, chevelu et moustachu : c’est un nommé Georges-Charles Brassens encore tout étonné d’être là après un voyage interminable en train.

Paris gare de l’Est le 8 mars 1943 à 11h15


Tous les requis du STO [1] sont sur le quai, destination inconnue pour aller joyeusement participer à l’effort de guerre allemand. Georges Brassens a hésité, tenté un moment de rejoindre Sète mais finalement il a suivi le mouvement et le voilà dans ces baraquements situés à 4 kilomètres de l’usine où il va travailler et à 24 kilomètres du centre de Berlin.


La vie à Basdorf
Chaque matin, il se lève à 4 heures –il sera toujours un lève-tôt- va chercher une boisson bizarre nommée "café" pour la chambrée et, seul assis à table, il noircit des feuilles de papier. Au début, les autres le croient pris d’une rage épistolaire, doté d’une famille grouillante autour du port de Sète, mais non, il pond des vers, raturant, biffant, en rythmant le texte avec ses doigts sur la table. Un jour, il découvre dans le camp avec l’ami René Iskin [2] une merveille, un piano sur lequel Brassens s’accompagne en chantant ses ritournelles d’alors écrites à la manière de Trénet dont cet extrait :


"Reine de bal, reine de bal champêtre,
Je vais ce soir chanter pour vous,
Chanter pour vous ce soir de tout mon être
Reine de bal un chant très fou…"

 

Pour la chambrée puis pour le camp, il est "Le Poète" avant de devenir, à cause d’une autre chanson "Bidet". Ceux de sa chambrée s’appellent désormais "Les PAFS" –pour Paix aux Français [3]- dont Brassens écrit l’hymne fédérateur. Ils forment une équipe soudée sous la férule bonhomme du "Poète", du "stubefürer" Jean Le Breton et du cuistot surnommé "la Grisette". Déjà cette manie de Brassens de donner des sobriquets à tout le monde. Tout à sa gloire de "Poète", il continue d’écrire un mystérieux roman et à griffonner des chansons. Avec l’ami André Larue, il monte dans le camp un spectacle intitulé "Paris-Basdorf". Composant d’instinct, il reprend les airs composés à Sète, change les textes, toujours de la même façon, en tapant des doigts ou du plat de la main sur tout ce qui est à sa portée.

 


Il pense aussi à son retour, Paris lui semble être son avenir, d’autant qu’il a toujours été accueilli chez sa tante Antoinette qui tient une pension 173 rue d’Alésia… à deux pas de l’impasse Florimont où il a rencontré Jeanne. Son premier séjour à Paris a été bref pour cause de France envahie mais trois mois plus tard, il y est revenu, retrouvant la tante Antoinette… et son piano. Sous l’influence de Charles Trénet, son style s’épure peu à peu, ses vers deviennent plus cursifs, plus incisifs. Il relit aussi ses deux recueils de poèmes écrits avant Basdorf, "Des coups d’épée dans l’eau" et " Á la venvole" publié à compte d’auteur, qu’il avait envoyé par bravade au maire de Sète qui l’en remercia chaleureusement. [4]


Á Basdorf, comme de bien entendu, il s’aperçoit vite de la supercherie que représente le STO. Il essaie de travailler le moins possible, très doué pour ce genre d’exercice semble-il, adore faire des blagues et fomenter des coups sans toutefois se mettre en avant, ce qui est bien dans son caractère. En ces temps de pénurie, il apprend à vivre de peu, ce qui lui sera fort utile dans les années difficiles pour lui de l’après-guerre. Des chansons qu’il écrit alors, peu ont survécu, reprises plus tard avec des textes remaniés comme "Maman, papa" [5] ou "Pauvre Martin". Tous les matins, il écrit un roman, en fait une série d’histoires surréalistes, sans vraiment de fil conducteur mais pleines de rebondissements, un récit picaresque et débridé d’une verve qui rappelle certaines chansons irrévérencieuses qui lui vaudront au début de sa carrière ‘une mauvaise réputation’. [6]

 

Le 8 mars 1944, après un voyage mouvementé, Brassens arrive à Paris pour une permission qu’il va prolonger indéfiniment. Retour au point de départ à la gare de l’Est. Ses meilleurs copains du camp André Larue, René Iskin [7] auxquels se joindra bientôt l’inséparable Pierre Onteniente, ont recopié les textes de "Bidet" –son dernier surnom au camp- dont une chanson curieuse "La ligne brisée" que l’équipe des "PAFS" va interpréter dans le camp, certains n’y trouvant qu’une plaisanterie loufoque, d’autres goûtant son charme surréaliste dans la veine de Jarry.


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Brassens dans les années quarante


Cette tendance, cette forme d’humour, on la retrouvera plus tard dans ses chansons gaillardes, qu’il affectionnait et qui vont d’"Hécatombe" à "Fernande", et dès son retour avec la réécriture de son récit "Lalie Kakamou" sue lequel il revient encore et encore, jamais satisfait. Menacé d’être renvoyé en Allemagne manu militari, Brassens se réfugie chez une amie de sa tante, Jeannne Le Bonniec, mariée depuis à Marcel Planche [8], impasse Florimont dans le XIVème arrondissement où il va résider pendant 25 ans. Jeanne n’est pas riche et Marcel souvent chômeur, la vie matérielle est difficile mais Brassens n’en a cure, pourvu qu’il ait son tabac et du papier pour écrire.


Avec son ami André Larue et quelques autres, il songe à créer un journal qu’ils baptisent pompeusement "Le cri des gueux", déjà tout un programme, un journal aux accents anarchistes marqués qui annonce ses engagements au cours de ces années. C’est l’époque où il rencontre une curieuse fille qu’on appelle "La petite Jo" [9], fantasque, affabulatrice et même mythomane, qui lui vaudra bien des ennuis et le brouillera même avec quelques amis.


Brassens écrit le matin et se promène ensuite beaucoup dans Paris, souvent avec André Larue pour faire le tour des amis, en particulier Pierre Onteniente qui deviendra peu à peu son ami le plus proche, "l’indispensable", dégageant Brassens de ses soucis quotidiens. Ils vont voir Onteniente chez lui rue Pigalle ou l’attendre devant la perception où il travaille dans le 9ème arrondissement, rue Émile Dubois où "la petite Jo" travaillait [10], rue des deux gares (entre les gares du Nord et de l’Est) voir les amis DarnajouÉmile Miramont, le copain sétois qui habite vers Troyes se joint à eux chaque fois qu’il peut. Brassens dans ses pérégrinations parisiennes connut quelques déboires avec ses chevaux longs, sa grosse moustache et son vieux pardessus râpé. Jugé sur son apparence et sa dégaine, même les mères de ses amis le regardaient parfois de travers. [11]


Le 28 mars 1946, à l’issue d’une énième audition négative, il se résout à interpréter lui-même ses chansons, ce qui heurte sa timidité et lui coûte beaucoup. En fait, il n’a toujours pas choisi entre la littérature, son interminable roman "Lalie Kakamou" [12], la poésie et la chanson. Il vire libertaire, sous la bannière de son ami Marcel Renot, son journal mort-né "Le cri des gueux", tout en poursuivant son travail, ses recherches pour acquérir un style plus personnel. Le perfectionnisme pointe toujours sous son apparence débonnaire. Il lit abondamment les auteurs anarchistes [13], se lie d’amitié avec Marcel Lepoil, Maurice Joyeux et devient un temps secrétaire de la revue "Le libertaire" où on le surnomme "Jo la cédille", sourcilleux sur le style, vétilleux sur l’orthographe et la grammaire. Il fait éditer à compte d’auteur, avec la contribution gracieuse de Jeanne, une version résumée de son roman-récit sous le titre "La lune écoute aux portes" et se permet à cette occasion de faire un pied de nez aux éditions Gallimard qui joueront l’indifférence. Brassens n’est pas assez important pour que Gallimard réponde à sa provocation.


Pendant ces années d’errance dans Paris, des années de doutes et de tâtonnements, il partage avec Jeanne et ses quelques amis d’alors, sa vie de bohème, ses utopies et ses illusions. Mais les deux années charnières 1947-48 vont être marquantes pour son avenir :


- Il se tourne résolument vers la chanson où il a enfin trouvé son style, atteint la maîtrise à laquelle il aspirait. Coup sur coup, il va composer des chansons qui feront date parmi ses premiers succès : "Le mari bricoleur", [14]", La chasse aux papillons" ou "Le parapluie" par exemple.

- Il va rencontrer une femme, « l’œil malicieux, l’air intelligent, la voix douce teinte d’un accent slave » [15] qui s’appelle Joha Heyman : c’est la femme de sa vie, celle qu’il ne quittera plus jamais et qui repose à ses côtés au cimetière municipal du Py à Sète.


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 Notes et références
  1. Le Service du Travail Obligatoire instauré par Pétain et Laval
  2. René Iskin, "Dans un camp, Basdorf 1943", Georges Brassens et moi avions 22 ans, éd. Didier Carpentier, novembre 2005
  3. Les PAFs er les copains de Basdorf : René Iskin, André Larue, Pierre Onteniente, Jean Le Breton, Georges Paquignon…
  4. Le texte "Des coups d’épée dans l’eau" a été repris dans le livre d’André Larue "Brassens, une vie", éditions IGE, décembre 1982
  5. Chanson qu’il a chantée en duo avec Patachou
  6. Ce récit d’abord intitulé "Lalie Kakamou" sera édité à compte d’auteur en 1947 sous le titre "La lune écoute aux portes"
  7. René Iskin, Dans un camp, Basdorf 1943, Georges Brassens et moi avions 22 ans, éditions Didier Carpentier, novembre 2005, 256 pages, Isbn 978-2-84167-365-0
  8. Marcel Planche, celui qui sera "l’auvergnat" de la chanson.
  9. La "Petite Jo", pour Josette, se prénommait en réalité Jeannine
  10. Rue Émile Dubois en face d’où Brassens habitera plus tard après avoir quitté l’impasse Florimont
  11. Il se fera d’ailleurs arrêter par des policiers soupçonneux un jour boulevard Saint-Germain
  12. "Lalie Kakamou" fait partie des textes libertaires de Brassens, sans véritable fil narratif et plutôt de nature surréaliste
  13. En particulier Proud’hon, Bakounine et Kropotkine
  14. Dont Patachou fera le succès
  15. "Brassens ou la mauvaise herbe", André Larue, éditions Fayard, 1970
 Autres fiches à consulter

- Georges Brassens
- Georges Brassens à Sète
- Paul Valéry à Sète, Montpellier, Paris
- Georges Brassens à Paris

 Bibliographie : choix de témoignages

- Éric Battista, Georges Brassens, Entretiens et souvenirs intimes, Éditions Équinoxe, 2001
- Éric Battista et Mario Poletti, Georges Brassens, souvenirs et portrait d'intimes, éditions du Grésivaudan, 1986/1987
Maurice Bousquet, Monsieur Brassens, éditions Équinoxe, 199163
-Pierre Cordier, Brassens intime, Textuel, mars 2011 (ISBN 978-2-84597-416-6)
- René Iskin, "Retour à Basdorf, ", album de chansons paru en 2003 contenant les inédits suivants (chansons de Basdorf que Brassens n’a jamais enregistrées) : "Á l’auberge du bon Dieu", "Un camp sous la lune", "Loin des yeux, loin du cœur "
- Victor Laville, Christian Mars, Brassens, le mauvais sujet repenti, éd. l’Archipel, octobre 2006, ISBN 978-2-84187-863-5
- Émile Miramont dit Corne d’aurochs, Brassens avant Brassens – De Sète à l’impasse Florimont, éditions L’Archipel, 2001
- Louis Nucera, Brassens, délit d'amitié, L'Archipel 2001(ISBN 978-2-84187-326-5)
- Mario Poletti, Brassens l'ami, Souvenirs, Anecdotes, Conversations et Réflexions, préface de Maxime Le Forestier, Éditions du Rocher, 2001, 160 pages, couverture cartonnée bleu marine avec titres argent imprimés en creux sur le premier plat et sur le dos, format 9 × 11.25 in - 23 × 28,8 cm
- Mario Poletti, Brassens me disait, Éditeur Flammarion, novembre 2006, ISBN 2080116355
- Josée Stroobants67, Une vie d'amitié avec Georges Brassens, éd. Didier Carpentier, septembre 2006 (ISBN 978-2-84167-416-9)


- Le parc Georges Brassens, 2 place Jacques Marette, Paris 15ème (anciens abattoirs de Vaugirard)

 

Liens externes - Témoignage de Basdorf
- En compagnie de... Témoignage de Victor Laville Le Libertaire

 

 

<<< Christian Broussas - Feyzin, 14 octobre 2012 - << © • cjb • © >>>> 

 

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 18:43

Sur les pas de … GEORGES BRASSENS à Paris


Georges Brassens 1921-1981
De l’impasse Florimond à la rue Santos-Dumont
Fiche écrite pour le trentenaire de la disparition de Georges Brassens.

Par Christian Broussas à Roissiat-Courmangoux (Ain) – Octobre 2012


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Brassens avec Jeanne, vue de l'impasse Florimont, la maison de la rue Santos-Dumont

 

C’est par Patachou que Georges Brassens va faire ses "vrais" débuts. Le 24 janvier 1952, ce sont ses copains Victor Laville et Roger Thérond qui l’entraînent dans la cabaret où la chanteuse-animatrice va tout de suite lui faire confiance, chanter ses chansons et … le pousser sur scène.

 

Vedette malgré lui, il apporte sa note personnelle à l’univers de la chanson, « un tempérament authentique, caustique, satirique… qui ne manque pas de finesse », pourra-t-on lire dans le Figaro de mars 1952. Le scandale viendra avec les titres de son premier disque que produit Jacques Canetti : "Le gorille" et "La mauvaise réputation" qui contiennent déjà des thèmes majeurs. George Brassens est soumis à une censure dont il pâtira longtemps. Mais sa manière ne change guère : il développe ses thèmes à travers des anecdotes ou des histoires en favorisant l’expression de métaphores ; c’est sans doute pourquoi on l’a très tôt rangé dans les poètes.

 

Dès lors, il va enchaîner les succès et les tours de chant, d’abord à Paris où il passe la Chaussée d’Antin prendre l’ami, secrétaire et factotum Pierre Onteniente avant d’aller chanter aux Trois baudets ou à la Villa d’Este.

Sommaire

1- L'époque de l'impasse Florimont

2- L'époque de la rue Santos-Dumont

3- Infos complémentaires

1- L’époque de l’impasse Florimont

Depuis l’époque de l’occupation en 1943, Georges Brassens habite 9 impasse Florimont, chez Jeanne Le Bonniec, madame Planche depuis son mariage avec Marcel, "l’auvergnat". Que ce soit pendant le temps des "vaches maigres" où ils vivent surtout des travaux de couture de Jeanne jusqu’aux temps du succès où Brassens pourra acheter les deux maisons attenantes de l’impasse Florimont, il reste là auprès de Jeanne et de Marcel, pas très loin non plus de Joha-Püpchen, celle pour qui, écrira-t-il, « Je m’suis fais tout p’tit », qui vit alors avec son fils.

 

Il a dans sa besace des dizaines de chansons en réserve où il puisera à loisir. En 1956, son ami l’écrivain René Fallet l’entraîne dans l’aventure du film Porte des lilas, tiré de son roman "La grande ceinture". Jouer l’acteur ne lui plaît guère mains il écrira trois chansons pour ce film : Au bois de mon cœur, Le vin et l’amandier. Le 23 février 1954, il est pour la première fois à l’Olympia avec Pierre Nicolas qui deviendra son fidèle contrebassiste. Ils s’y produiront neuf fois jusqu’en 1963 mais l’année précédente, une crise de coliques néphrétiques dont il souffrira toute sa vie, l’expédie à l’hôpital.

 

Cette fois, c’est vraiment sérieux : opéré du rein gauche, il perd trente kilos et écrira Le bulletin de santé, chanson satirique où il se moque des oiseaux de mauvais augure. Il sera de nouveau hospitalisé le 10 mai 1967 et c’est son voisin Jacques Brel qui l’emmènera à l’hôpital. « Avec toutes mes pierres, j’aurais pu faire construire un mur dans mon jardin », note avec humour ce fils de maçon.

 

Sa salle fétiche sera Bobino¸ « la dernière salle où l’on a pas peur des mots », où il se produira presque chaque année d’octobre 1953 à mars 1977. Á part ses tournées, Brassens ne change rien à son mode de vie, faisant installer impasse Florimont l’électricité et le chauffage central pour Jeanne. Il se méfie de l’argent, allant jusqu’à dire qu’il « cherche à gagner le moins d’argent possible », en bon anarchiste, il pense que l’argent ne représente rien en soi, comme il l’a confié à André Sève dans une interview en 1975. Brassens, c’est les copains d’abord, distribuant sans compter aides et subsides à ses amis.

2- L’époque de la rue Santos-Dumont

Événement majeur : en 1967, Brassens quitte l’impasse Florimont, fâché pour un temps avec Jeanne. Pourtant, il se sentait très bien entre "ses deux femmes" Jeanne et Püpchen. Après le décès en 1965 de son mari, Jeanne s’est entichée d’un jeunot pas très futé et gros buveur au point d’annoncer à Georges son mariage. D’où la brouille et le départ de Brassens pour l’immeuble Le Méridien à Denfert-Rochereau où il voisine avec Peynet et Brel.

 

Il va finalement trouver une maison dans le XV ème arrondissement rue Santos-Dumont mais en fait toujours dans le même quartier, près de l’impasse Florimont. C’est l’année où, bien qu’ayant refusé de présenter sa candidature à l’Académie française, elle lui décernera cependant son Grand prix de poésie. Il sera aussi édité chez Seghers, dans la prestigieuse collection "Poètes d’aujourd’hui".

 

Le 6 janvier 1969 est une grande date pour la chanson française : Léo Ferré, Jacques Brel et Georges Brassens se retrouvent réunis pour débattre de leur métier, de leur façon de l’envisager, leur façon de composer… Brassens a les défauts de ses qualités : par exemple, il ne sait pas refuser ; toujours partant pour signer une recommandation, lancer un premier disque ou rédiger une préface. Toujours les copains d’abord.

 

GBrassens nougaro.jpg    tumb   Vignette pour la version du 12 octobre 2012 à 16:22

 

Brassens se sent bien dans sa maison de la rue Santos-Dumont et sort peu. Il a sous la main son ami Mario Poletti [1], libraire qui le fournit en livres ou le champion d’athlétisme sétois Éric Battista pour faire de l’exercice [2]. Mais il reçoit beaucoup et la maison accueille volontiers des sétois comme Loulou Bestiou ou "Petit bobo" Maguelon, les artistes qui sont devenus des familiers comme René Fallet ou Lino Ventura. Il y vit avec ses deux chats, sa gouvernante Sophie, Püpchen "admise" le week-end, à laquelle il donne des rendez-vous dans Paris.

 

Il donne son dernier récital à Bobino du 18 octobre 1976 au 27 mars 1977. Tour de chant marathon qui sonne comme un adieu. Dès lors, il répondra aux vœux de ses amis, sera "le hérisson" dans Émilie jolie de Philippe Chatel, le fils de son ami François Chatel, participera avec Moustache à une version jazz de plusieurs de ses chansons et enregistrera un disque ‘Chansons de sa jeunesse’ pour l’association Perce-Neige de l’ami Ventura.

Toujours les copains d’abord.

 

Sur son approche de la mort qu’il a beaucoup chantée, [3] il dira : « S’il me reste encore un peu de dignité, je veux m’en aller sur la pointe des pieds… sans le moindre tapage, comme je suis venu ». D’une certaine façon, son vœu sera exaucé puisque, après avoir passé ses derniers jours chez le docteur Bousquet à Saint-Gély du Fesc dans la banlieue de Montpellier, il sera inhumé à Sète dans sa ville natale, non au cimetière marin en compagnie de Paul Valéry comme il l’évoque avec humour dans sa chanson "Supplique pour être enterré sur la plage de Sète", mais au cimetière municipal du Py, à côté de ses parents.

 

En face du cimetière a été édifié "L’Espace Brassens" qui retrace son itinéraire à travers toute une série de documents photographiques et audio-visuels. « Crois moi, disait-il à un copain, la seule révolution c'est d'essayer de s'améliorer soi-même, en espérant que les autres fassent la même démarche. »

 

GBrassens marquise.jpg . . . . GBrassens Liberation.jpg

 

"Le temps aux plus belles choses ------ La 'une' de Libération
Se plaît à faire un affront
Et saura faner vos roses
Comme il a ridé mon front
"

 

Infos complémentires

 Notes et références
  1. Mario Poletti a écrit deux livres biographiques sur son ami Brassens
  2. Éric Battista : champion de France du triple saut, qu’il surnomme bien sûr ‘le sauteur’
  3. Sur un ton badin dans "Le testament", sur un ton plus sévère dans "Pensées des morts", sur un texte d'Alphonse de Lamartine ou carrément ironique dans "La Ballade des cimetières"
 Autres fiches à consulter

- Georges Brassens
- Georges Brassens à Sète
- Paul Valéry à Sète, Montpellier, Paris
- Georges Brassens entre Basdorf et Paris

 

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 17:48

Georges Brassens et André Sève

Georges Brassens : toute une vie pour la chanson

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Brassens : toute une vie pour la chanson est un récit biographique sous forme d'interviews, écrit par André Sève sur son ami, le chanteur et interprète Georges Brassens.
Référence : André Sève, "Brassens, Toute une vie pour la chanson", éditions Le Centurion, 1975, ISBN 2 227 32003 6


Brassens crespieres.jpg    Brassens ami betes.jpg

Georges Brassens chez lui au moulin de la Bonde à Crespières


Georges Brassens est comme dans la vie : taillé dans un bois franc, sans aspérités, un fût bien droit. Sa vie est à son image, assez facile à ponctuer de points de repère : sa jeunesse d'enfant rêveur sur les hauteurs de Sète, [1] la période de la guerre et le STO en Allemagne à Basdorf, [2] sa période libertaire entre le retour d'Allemagne et ses débuts de chanteur [3] et la rencontre avec Jeanne, [4] les premiers succès du chanteur, Brassens à Crespières et en Bretagne, [5] le temps de la rue Santos-Dumont à Paris, [6] ses dernières années avec la fin des récitals et sa disparition.[7]

Brassens et "frère André" 

Interviewer Brassens n'est pas une mince affaire. Il faut le laisser libre d'aller à sa pensée, de l'approfondir sans l'interrompre. Témoin cet échange où Brassens affirme la primauté de la musique sur le texte, ce qu'a du mal à admettre André Sève. « Tu n'y connais rien, » réplique Brassens. Témoin cette autre remarque à André Sève sur son manque d'écoute. [8]


Brassens Battista.jpg. . . . Brassens battista bretagne.jpg   

    Biographie d'Éric Battista                    Brassens et Battista en Bretagne


La chanson a toujours fait partie de la vie de la famille Brassens, de toutes ses générations. Tout le monde chante les ritournelles à la mode. Au collège, Brassens va découvrir un nouvel univers, la poésie, grâce à son professeur de lettres Alphonse Bonnafé. Il résume son style d'écriture par cette formule : « Ma victoire, c'est de séduire sournoisement, en contrebande. Les gens croient que ma musique est inexistante et c'est ce que je veux, je veux qu'elle soit très discrète, comme de la musique de film. » e problème, c'est que les gens maintenant "consomment du fond sonore".

 

Brassens travaillait alors dans deux univers séparés, la chanson et la poésie et, quand les deux se sont rejoints vers 1944, le vrai Brassens-chanteur est né. En général, il commence par un vers, un petit texte pour ne pas être enfermé dans une musique puis essaie plusieurs musiques jusqu'à ce que l'une d'elles colle bien avec le texte. Au départ, il lui vient une idée, , quelque chose qu'il lit, qu'il voit, un événement, ce qui produit des images et qu'il met en mots. Les « fioritures poétiques » viennent en plus dans un second temps. C'est cette "cuisine" qui constitue son "mystère de la création".


Sur scène, poussé au départ par Patachou, il ne s'est jamais vraiment senti à l'aise, peur d'oublier ses textes, de mal gratter sa guitare, buté par les reproches, d'où sa "mauvaise réputation" d'ours. Ce qui compte pour lui, c'est la liberté, un grande aversion de l'autorité et de l'autoritarisme... un vieux fond d'anarchie. Mais surtout, pas de message dans ses chansons : « Tout ce que j'ai lu, j'ai vécu est entré en moi, ressort un jour dans une chanson. »

Ne me parle pas de message 

Brassens s'estime être entièrement dans ses chansons, dissimulé derrière sa pudeur naturelle mais ceux qui aiment vraiment ses chansons pourront, en cherchant bien, y découvrir l'homme. L'inspiration se cache derrière les richesses intérieures de chacun et seuls les créateurs sont capables de les traduire en expressions artistiques, romans, musiques, films, chansons... Il chante de sa voix "limitée" des chansons d'auteur où tout est lié, « mes confidences, mon caractère, es musiques, mêmes mes accords de guitare et le choix de certains mots. » Les mots "modernes", du genre ordinateur ou satellite, s'accommodent mal de sa poésie, ce qu'il trouve intemporel et non pas passéiste.


Sa vie est simple : chansons, amis, livres... et Bobino ! Son temps a été longtemps rythmé par les passages à Bobino, les tournées mais la composition est sa préoccupation constante. La Bretagne près de Paimpol, c'est il la connut par Jeanne, y était bien, s'y était fait des amis. Crespières au sud de Paris, c'était sa maison de campagne où il prenait de l'exercice mais qui est devenu par la suite une ville à la campagne. D'où son départ.
Brassens est un dévoreur de livres, très éclectique dans ses choix.


Brassens n'aime guère parler de lui et se laisser interviewer (André Sève en sait quelque chose) : ce qu'il pense est tout entier dans ses chansons. Ce qui lui paraît essentiel, c'est le respect de la liberté. L'entente dans un couple est une question de caractère : le couple vit tant que les caractères s'accordent, même si lui « aime mais ne cohabite pas, » comme dans sa chanson "La non demande en mariage". Tout commence par une relation charnelle comme dans "La chasse aux papillons" ou "les amours d'antan", les deux exemples cités dans le livre. La suite, c'est justement selon les caractères, pour lui un amour qui dure comme dans "Embrasse-les tous" ou 'l'éternelle fiancée' de "Saturne".


Il ne veut "à aucun prix" se laisser enfermer dans aucune catégorie, quelle qu'elle soit, « je reviens toujours à chaque être, c'est l'anarchiste en moi qui refait surface. » À propos de sa chanson "Le pluriel" qu'on lui a parfois reproché, il précise : « Je déteste les moutons mais ça n'a rien à voir avec les nécessaires efforts collectifs. » Les copains d'abord, c'est parfait mais incorrigible anarchiste, il refuse de se laisser embrigader par qui que ce soit. Il conclut en précisant, « j'ai à la fois le sens de la solitude créatrice et de la solidarité créatrice. »

Infos complémentaires 

Quelques citations extraites du livre
- « Avec le temps] je prends davantage les êtres tels qu'ils sont. » page 98
- « Il y a une autre intelligence, celle de la patience. »

 

Notes et références 

  1. Voir le témoignage de l'ami Emile Miramont, "Brassens avant Brassens", éditions de L'Archipel, 1993, réédition 2001
  2. Voir le témoignage de l'ami André Larue, "Brassens ou la mauvaise herbe", éditions Fayard, 1970 ou de René Iskin, "Dans un camp, Basdorf 1943, Georges Brassens et moi avions 22 ans", éditions Didier Carpentier, novembre 2005, ISBN 2-841-67365-0
  3. Voir "Georges Brassens libertaire", ses articles parus dans Le Libertaire et réunis par Marc Wilmet, éditions Les Eperonnières, 1991, réédition 2000, ainsi que les lettres de Brassens à son ami Toussenot, 1946-50, réunies par Jeannine Marc-Pezet, éditions Textuel, 2001
  4. Voir le témoignage d'Eric Zimmermann, "Brassens... chez Jeannne (1944-52)", préface de Pierre Onteniente, éditions Carpentier, 1996
  5. Voir Pierre Berruer, "Brassens en Bretagne", éditions Ouest-France, 09/1991
  6. Voir (entre autres) Mario Poletti, "Brassens me disait", éditions Flammarion, 233 pages, 2006, ISBN 2-08-011635-2
  7. Voir le témoignage du médecin qui l'a suivi jusqu'à la fin, Maurice Bousquet, "Monsieur Brassens", éditions Équinoxe, 1991
  8. « Tu suis ta pensée, je sens ça. Tu viens ici avec des idées préconçues et tu veux toujours suivre ton chemin, pas le mien. Quand j'avance quelque part sur une idée, il faut me laisser partir et tu m'arrêtes. Là, j'aurais pu dire des choses mieux. Mais il faut le temps pour que ça vienne.» (page 27) Remarque de même nature page 59 : « La seule chose qui t'intéresse, c'est de me faire dire ce que, d'après toi, ce que Brassens dit dire, ce que Brassens doit être. [...] On attend toujours les êtres comme on les veut, on n'est pas prêt à la surprise. »

Sélection bibliographique 

  • Mario Poletti, "Brassens l'ami", éditions du Rocher, 2001
  • René Fallet, Brassens, éditions Denoël, 1967
    - - - réédition augmentée d’extraits inédits du Journal de A à Z sur Brassens : éditions Denoël, octobre 2001
  • Philippe Chatel, Georges Brassens, vedette à la une, éditions Saint-Germain-des-prés, 1972
  • Hervé Bréal, Brassens de A à Z, éditions Albin Michel, 2001 ISBN 2-226-11117-4
  • François Ruy-Vidal (conception, présentation), Jean-François Ferrané, Anne-Marie Gaignière et Philippe Gavardin (ill. Alain Letort, Alain Gauthier, Gérard Hauducœur, Bernard Durin, Serge Cecarelli, Bruno Raffaelli, Claude Lapointe), Georges Brassens : 35 chansons chantées par Georges Brassens, publiées de 1952 à 1956, Marcom Music, coll. « Publication Alain Pierson », 1977, 168 p.

Voir aussi  

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:51

Georges Brassens et Josée Stroobants

                <<<<<<<  Brassens et sa photographe "officielle"  >>>>>>>>>
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Brassens jstroobants.jpg . . . . . . Brassens jeanne josee stroobants.jpg . . . . . . . . . Brassens chez Jeanne.jpg
Photos de Josée Stroobants : Brassens et Brassens et Jeanne dans l'impasse . . . . . . "Brassens... chez Jeanne"

 

Josée Stroobants a commencé très jeune à s'intéresser à la photo, en 1940 alors qu'elle n'avait que 17 ans et que, pour une femme, c'était alors fort rare. Travaillant en laboratoire -le studio Luminor au début- elle s'est formée aux différentes techniques photographiques avec du matériel sophistiqué pour l'époque, un "Rollei Flex 6×6" et des films "Tri-X".


Elle fit la connaissance de Georges Brassens lors d'un concert par le journaliste André Tillieu avec qui elle collaborait régulièrement. « C'est lui qui m'a fait quitter ma petite Belgique, il y avait tellement d'amitié avec lui, la vie était très agréable. J'ai eu beaucoup de chance d'avoir vécu ces moments » dit-elle. [1]

 

Comme elle le raconte dans son livre "Une vie d’amitié avec Georges Brassens", le courant passa immédiatement entre eux et elle devint vite sa photographe attitrée. Brassens avait toujours été attiré par la photo et a même possédé son petit labo personnel "chez Jeanne", impasse Florimont. [2] Elle le photographiait lors de ses concerts bien sûr mais aussi dans des moments plus chaleureux comme ces photos où on voit Brassens faire le poirier ou avec des plumes sur la tête. Elle réussit à devenir l'amie de Jeanne, ce qui était un exploit pour une femme, Jeanne étant d'une jalousie féroce, puis noua une longue amitié avec Joha "Pupchen", la compagne de Georges.

En 1972, Brassens offre à sa photographe officielle un studio de développement. Elle est de toutes les fêtes avec les copains, Brassens fuyant les soirées mondaines et s'amusant à gloser sur le milieu artistique. Elle raconte que Jacques Chancel ayant exigé que Brassens lui réserve ses émissions à la télé, il lui rétorqua : « Je n'appartiens à personne[3]

 

Josée Stroobants est également légataire d'un important fond photographique que lui a confié Georges Brassens, son enfance, chez Jeanne, photos de famille, qu'elle montre au public lors d'expositions [4] ou dont elle a illustré son livre "Georges Brassens… Chez Jeanne, 1944 – 1952", préfacé par Pierre Onteniente. Parmi les spectacles-expositions récents qu'elle a animés, on peut citer le spectacle de Joël Favreau qui s’est déroulé à l’abbaye de Seuilly le 18 mai 2011, après celle de Paris, l’exposition "Brassens ou la Liberté" à Bruxelles en septembre 2011 ou le "festival Brassens" qui s'est tenu en Charente pour commémorer le trentième anniversaire de la disparition du chanteur. [5]

 

Elle vit maintenant entre Arès près d'Arcachon et l'appartement parisien que Brassens lui a offert après la mort de son ami Jean Rault [6] et pour elle, comme dans la chanson, « son trou dans l'eau jamais ne se refermera».

 

Brassens Florimont.jpg Brassens stroobants.jpg J Stroobants Ch Grenan.jpgSt Gely 2012.jpg
. L'impasse Florimont . . . Georges et Josée Stroobants . . Josée Stroobants et son compagnon . . Festival Brassens à St-Gély en 2012[7]

 

Bibliographie

  • Josée Stroobants, Une vie d'amitié avec Georges Brassens, préface de Pierre Louki, éditions Didier Carpentier, septembre 2006
  • Josée Stroobants, Éric Zimmerman, Georges Brassens… Chez Jeanne, 1944 – 1952, album de photographies, préface de Pierre Onteniente, éditions Didier Carpentier, 238 pages, février 1997, isbn 2841671879

Notes et références

  1. Voir son interview dans Les amis de Georgesoù on le voit sur la photo, faisant le poirier
  2. Voir aussi son interview de juin 2012 dans Ouest-France
  3. D'après une interview de pascal Huord parue dans La Charente libre le 13 septembre 2010
  4. Voir par exemple Hommage à Brassens, Le mois de l'ami Brassens ou Expo à Lannemezan
  5. d'après une interview à l'exposition "Brassens ou la Liberté" qui s’est tenue à la Cité de la Musique avec deux concerts en septembre 2011
  6. Surtout depuis le décès de son compagnon Christian Grenan le 15 aôut 2012
  7. Saint-Gély-du-Fesc, festival Brassens avec exposition de Josée Stroobants, commune de L'Hérault au nord de Montpellier où Brassens est décédé en octobre 1981
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:43

Brassens libertaire par Marc Wilmet

                  « <<<<<<<< Les écrits libertaires de Brassens >>>>>>>> »
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Référence : Marc Wilmet, "Brassens libertaire ?", éditions Aden Belgique, collection "Petite Bibliothèque D'aden", 208 pages, octobre 2010, ISBN 280590060X

 

Brassens wilmet.jpg . Brassens libertaire.jpg Brassens lisant "le Libertaire"

 

Dans cette veine du chanteur-poète-libertaire, plusieurs ouvrages sont déjà venus apporter leur témoignage ou leur analyse de cette période de la vie de Georges Brassens et des traces qu'on trouve ensuite dans sa vie et dans ses chansons. [1] Brassens lui-même apporte apporte sa pierre à l'édifice avec les lettres envoyées à son ami Toussenot, rassemblées et publiées par la suite en un volume.[2]


Marc Wilmet [3] a ainsi rassemblé des articles qui donnent une autre image que l'image habituelle plus policée et plus "consensuelle", les accompagnant d’une présentation thématique et stylistique de ses chansons et de ses autres écrits. On y découvre des textes assez virulents d'un Brassens jeune et inconnu qui dénonce l'hypocrisie, les tares de cette société qu'il n'aime guère, et ses corps les plus représentatifs comme les force de coercition (les flics et l'armée), la religion et les curés, le pouvoir du fric... [4]


On peut avoir une idée du style de celui qui, en ce temps-là, signait souvent ses articles du pseudo de Géo cédille dans les deux exemples donnés sur le site des anarchistes, "Aragon a-t-il cambriolé l'église du Bon-secours et Le hasard s'attaque à la police, [5] ou l'ouvrage qui reprend les articles du Libertaire de Brassens "Les chemins qui ne mènent pas à Rome." [6]


Bibliographie

  • Clémentine Deroudille, "Brassens le libertaire de la chanson", éditions Gallimard
  • Bernard Lonjon, J'aurais pu virer malhonnête, Éditeur Du Moment, janvier 2010, ISBN 2354170645
  • Jacques Vassal, "Brassens, l'homme libre", éditions Le Cherche-midi, 03/2011
  • Joann Sfar et Clémentine Deroudille, "Brassens ou La liberté", éditions Dargaud, bande dessinée, 03/2011
  • Victor Laville, Christian Mars, Brassens, le mauvais sujet repenti, éd. l’Archipel, octobre 2006, ISBN 978-2-84187-863-5

Voir aussi

  • Bibliographie sélective
  • Georges Brassens, Tome 1, le poète rebelle, Alphonse Bonnafé :
  • Georges Brassens, Tome 2, le poète philosophe, Lucien Rioux : présentation de la galerie de portraits qu'a dessinés Georges Brassens et de ses personnages qui ressemblent au chanteur-poète : comme lui, ils sont aimables, tolérants, mêlent l'humour et la tendresse, la fraîcheur et une roborative philosophie de la vie. On retrouve ainsi ses personnages les plus familiers, les plus intimes comme La Jeanne et Bonhomme, l'Auvergnat (Marcel, le mari de Jeanne) et le Pauvre Martin, la Brave Margot et le Mauvais sujet repenti... Toute une fresque de personnages attachants et pittoresque illustrée de nombreux documents photographiques intéressants et souvent inédits.

Notes et références

  1. Pour les principaux ouvrages concernés, voir la bibliographie
  2. Brassens - Lettres à Toussenot, 1946-1950 - Recueil composé par Janine Marc-Pezet (lettres écrites à son ami, le philosophe Roger Toussenot), Textuel/France Bleu, 2001, ISBN 978 2 8459 7039 7.
  3. Marc Wilmet enseigne la linguistique à l’Université de Bruxelles et dans d'autres universités à l'étranger.
  4. Voir le commentaire sur le site Critiques libres
  5. Brassens libertaire
  6. Georges Brassens, "Les chemins qui ne mènent pas à Rome", Réflexions et maximes d'un libertaire, préface de Jean-Paul Liégeois, éditions Le Cherche-midi, 01/2008
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:28
<<<<<<<< sous titre : La vie philosophique d'Albert Camus >>>>>>>>
                   <<<<<<< • • •°°°°°°°°°• • • >>>>>>>>>>

La vie philosophique de Camus

 

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1- Albert Camus philosophe
2- Héritage et maladie
3- L'Homme révolté
4- Un authentique camusien

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1- Albert Camus philosophe

 

« Camus philosophe ? », ce qui semble paradoxal quand on se souvient des dénégations d'Albert Camus sur ce sujet. « Oui, bien sûr » répond Michel Onfray. Philosophe non comme l'intellectuel issu du sérail et construisant sa glose sur la pensée de ses prédécesseurs mais comme un penseur engagé dans son siècle et qui évalue le chemin parcouru, en détermine sa vérité humaine.

 

Camus fut un homme très calomnié de son vivant, en butte aux attaques de tout bord, peut-être parce qu'il était avant tout un non-conformiste, refusant la tradition conservatrice comme les révolutions, rejetant le conformisme lénifiant de droite comme la dictature du prolétariat, mettant en fait dans le même panier ordre capitaliste et ordre totalitaire, leur préférant un ordre libertaire. pour lui, pas de pensée unique. Son objectif était de replacer l'homme au centre de sa pensée, d'où le caractère profondément humain de sa démarche avec les doutes et les approximations qu'elle suppose. Sartre et les sartriens ont lancé l'anathème sur son œuvre et, plus grave, ont voulu déconsidérer l'homme. Entreprise de sape qui, à défaut de l'abattre, lui a fait beaucoup de mal.

 

Michel Onfray passe tout en revue, reprend textes, biographies et écrits de ses adversaires, démontant les accusations sans fondement d'un Camus "philosophe pour classes terminales", [1]d'un Camus défenseur des colons d'Algérie, de ces "petits Blancs" dont il est issu. Il décrit un Camus fidèle à l'image qu'il a laissée, à ce qu'on connaît de sa biographie [2] fidèle à la figure d'un père qu'il n'a jamais connu -"Un homme, ça s'empêche"- et sur les traces duquel il va marcher [3], fidèle à une mère modeste femme de ménage, mal-entendante et murée dans son silence, habitant Belcourt l'un des quartiers pauvres d'Alger, fidèle à ses idéaux au point de s'engager dans une lutte incertaine contre le pouvoir colonial et , malgré sa tuberculose, ensuite dans la Résistance, fidèle à ses idéaux, à sa cohérence intellectuelle, quittant le Parti communiste après un bref passage, sentant toujours la présence de la Méditerranée et de cette "pensée du midi" qu'il regrettera avec nostalgie quand il sera installé à Paris.

 

Concernant Jean-Paul Sartre, il met le doigt là où ça fait mal, rappelant la légende d'un Sartre "intellectuel-résistant" construite par les sartriens et Simone de Beauvoir après la guerre, qu'il s'est incliné devant la violence, qu'elle vienne des régimes communistes ou du terrorisme FLN, qui déclara « Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande » et fit l'éloge de Jean Giraudoux en 1943 dans la revue collaborationniste "Comœdia".

 

Concernant Albert Camus, les convergences sont nombreuses entre les deux hommes : père ouvrier agricole, mère femme de ménage, d'une certaine façon des "étrangers", l'un algérien, l'autre normand, à l'intelligentsia parisienne et ne s'y étant jamais vraiment adaptés [4] Ils ont reconnu aussi un maître, Jean Grenier pour Camus, Lucien Jerphagnon pour Onfray, la figure de proue de Niezsche avec en toile de fond une remise en cause des idées, des systèmes à la mode que dénoncent Camus dans L'Homme révolté et Onfray avec sa remise en cause du freudisme dans Le crépuscule d'une idole. Celui qui réduit le vivant à des concepts et se livre à de pures opérations de l'esprit. Ou bien celui qui, tel Socrate, Épicure ou Camus, permet "la sculpture de soi pour quiconque souhaite donner un sens à sa vie". C'est peut-être pourquoi Camus n'a pas pris une seule ride.

 

Si le dessein de Michel Onfray est de montrer que Camus fut d'abord et avant toute chose un amoureux de la vie, ce qu'il appelle un hédoniste, un homme de gauche et libertaire, anticolonialiste soucieux de défendre à Alger-Républicain la justice et homme de liberté dénonçant les totalitarismes de tout bord, il en apporte la démonstration aussi bien à travers les écrits de Camus que dans sa vie, ses actions et ses prises de position. Il dresse aussi un portrait de l'homme-Camus, la découverte des quartiers riches d'Alger quand il fréquente le lycée Bugeaud au centre ville et qu'il compare avec son pauvre quartier de Belcourt, souffrant très tôt dans sa chair de cette tuberculose qui le handicapera toujours, puis une vie qui oscilla souvent entre un hédonisme solaire cher à Onfray et la rigueur de l'écrivain.

 

La philosophie est trop souvent circonscrite à des concepts alors que son rôle traduit par Socrate, Épicure ou Camus, permet « la sculpture de soi par quiconque souhaite donner un sens à sa vie. » Camus était en phase avec son temps quand ça correspondait à ses conceptions et à ses engagements, la révolte contre les inégalités, contre l'injustice, contre l'Occupant pendant la guerre, mais il s'opposait à ses excès, se révoltant contre le dangereux laxisme des démocraties, l'égoïsme coupable du capitalisme ou les tentations totalitaires des communistes et de leurs alliés. Ce qui effectivement faisait beaucoup de monde.

 

Sur les traces de Camus l'algérois

 

Michel Onfray à Alger sur les traces de Camus

 

De Camus à Alger, il reste pratiquement rien aujourd'hui. Au 93 rue de Lyon, devenue la rue Mohamed Belouizdad, Michel Onfray ne recueille que quelques bribes de souvenirs, la vie d'une famille pauvre, la mère et la grand-mère qui cherchent au marché les dentées les moins chères, la mère qui fait des ménages dans le quartier, chez le boulanger, pour faire subsister la famille.

 

Camus n'a jamais oublié, écrivant un jour vouloir « arracher cette famille pauvre au destin de l'Histoire qui est de disparaître sans laisser de traces. » L'autre face de la grisaille de Paris, de Lyon ou même de Prague, dont il se plaint, c'est le symbole de Tipasa au pied de la montagne du Chenoua près d'Alger où il peut se baigner dans une mer « vivante et savoureuse », se promener parmi les ruines romaines dans « le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent... »

 

Son poème panthéiste, Noces à Tipasa, dont Michel Onfray dit qu'il est « au rebours de la phénoménologie qui complique tour avec des néologismes, » [5] est un chant à d'exaltation de la nature, nécessaire communion avec la nature humaine. Sur le site de Tipasa, où Michel Onfray est allé repérer les traces de Camus, une stèle surplombant la mer, a été érigée avec cette citation : « Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »

 

2- Héritage familial et maladie
 

A travers les souvenirs épars sur son père et le silence éloquent de sa mère, l'enfant s'est construit dans ce climat qui gouvernera sa vie. Les dés sont jetés, son enfance livre « le secret de la constitution organique de cette sensibilité anarchiste qui se traduit par une autonomie farouche, » refusant de suivre le gros de la troupe comme de servir de guide. Puisque sa mère est douce, résignée, mutique, il sera celui qui la protège, celui qui se révolte contre l'ordre établi et contre la condition humaine, celui qui parle au nom de tous ceux qui sont trop inhibés pour oser se faire entendre.

 

Le Premier homme, ce roman-récit qui lui tenait tant à cœur et que la mort a interrompu, il le dédiera à sa mère : « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » Il sait par expérience,, par sa passé, le poids de la pauvreté : un vocabulaire réduit à l'utile, un univers réduit aux gestes d'un quotidien tourné uniquement vers la survie. Les objets reflètent ce caractère d'utilité, ils ne possèdent pas comme chez les riches leurs caractéristiques, le nom de leur origine, ce "grès flambé des Vosges" ou ce "service de Quimper", ces bibelots décoratifs et inutiles.

 

Une autre épreuve a modifier sa psyché et bouleverser sa vie : le compagnonnage de cette tuberculose qu'il découvre à 17 ans en décembre 1930. Jusque là, ce n'était que grand fatigue et signes avant-coureurs mais la maladie s'est peu à peu installée. Les conséquences seront à la hauteur du mal et qui se traduiront par ce sentiment absurde de la vie qui explosera dans Caligulaet qu'il sublimera dans La Mort heureuse'.

 

Il se contraindra dans le sport qu'il aime tant, nager et s'ébattre dans la Méditerranée, jouer au football avec ses copains au RUA', le club d'Alger, savoir en fin de compte que « Éros et Thanotos sont l'envers et l'endroit. » Mais Michel Onfray voit aussi dans cette maladie une chance pour Camus : il a échappé « au dressage idéologique de la reproduction sociale... et puisera dans le monde riche de son enfance pauvre. »

 

3- L'Homme révolté
 

Camus a été de tous les combats... bien avant Sartre. C'est sans doute ce qui les a le plus séparés ce leadership sur l'idéologie, même s'il n'a jamais constitué pour Camus une préoccupation. Michel Onfray voit en Sartre l'homme des occasions manquées. Vivant en Allemagne, il n'a pas vu la montée du nazisme. Il a surtout commis des imprudences, profitant de vacances avantageuses en Italie en 1933, proposées par les fascistes italiens, il a publié dans la revue "collabo" Comœdia en 1941 et 1944, obtenu que Simone de Beauvoir travaille pour Radio-Vichy... tandis que Camus entre en résistance et prête sa plume au journal Combat.

 

La longue polémique au sujet de L'Homme révolté est l'occasion de coups bas contre un Camus incapable de saisir les concepts philosophiques et lisant des ouvrages de "seconde main". Pour Sartre, la guerre d'Algérie sonne l'occasion de la revanche : il sera le champion de la libération des peuples et de l'anti-colonialisme contre les "Pieds-noirs" et les "Petits-blancs" dont est issu Camus et qui de ce fait serait leur défenseur naturel. Mais Camus a déjà été communiste en 1935 puis est parti en 1937, écœuré des volte-faces du Parti. Il a déjà été anti-colonialiste, dénonçant ses effets dévastateurs en Kalylie dans le journal Alger-Républicain, [6]célébrant en pionnier la culture indigène , la nouvelle culture méditerranéenne dans un texte de février 1937 ou publiant par exemple le 25 avril 1939 un article intitulé "Contre l'impérialisme".

 

Attitude qu'il a payée au prix fort en étant expulsé d'Algérie par le pouvoir colonial à la veille de guerre; « Camus veut un Nietzsche solaire contre un Hegel nocturne conclut Michel Onfray. » Camus ira même bien plus loin en proposant le "douar-commune", système d'autogestion d'une population locale, coopératif et fédératif, solution proudhonienne qui redonne aux villageois les moyens de se gouverner eux-mêmes.

 

4- Michel Onfray, un authentique camusien, d'après Jean Daniel


Auteur de "Avec Camus", Jean Daniel qui fut son ami, a lu "l'Ordre libertaire" de Michel Onfray. "Une bouffée de jeunesse", se réjouit-il.

 

    

Camus vu par Wiaz

 

Si Michel Onfray, comme il le dit dans sa dédicace, n'a rien à apprendre à Jean Daniel sur les faits, mais sur « la façon de les ordonner et de leur procurer un sens, » il en va différemment. Parlant de l'humeur anti sartrienne d'Onfray, il rappelle que Sartre a écrit, après la mort brutale de Camus :

«Il (Camus) représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises.  »

 

Texte réparateur, non dépourvu d'ironie, contenant aussi une autocritique dans la condamnation « des mandarins hégéliens, des snobs de l'hermétisme », tout ce monde que Camus a critiqué dans l'Homme révolté. A côté de ça, que pèse la malveillance de Jean-Jacques Brochier, comment encore s'en indigner sans perdre son temps ?

 

S'il importe à Michel Onfray d'évoquer "le vrai Nietzche", « ce grand libérateur qui s'est installé "par-delà le bien et le mal" dans un amoralisme désenchaîné  », y trouvant la source de l'immanence foncière de l'homme et de la prééminence du présent. Au-delà du silence de la mère, Jean Daniel a aimé aussi retrouver l'hédonisme païen du soleil et des plages algéroises, l'explosion sensuelle de Tipasa opposée au panthéisme sévère des ruines de Djemila. Sa pensée a ceci d'irremplaçable que Camus s'est battu pour "faire son métier d'homme", sans rien attendre d'une transcendance que la mort. Ce fut sa façon de refuser la violence qui porte atteinte à l'homme et de l'accepter quand il s'agit de combattre l'injustice et l'humiliation, c'est-à-dire le colonialisme et le capitalisme. Mais cette "défense et illustration" de Camus ne doit se transformer en récupération.

 

Concernant l'Algérie, Camus défendait une "autonomie égalitaire", rejetant la colonisation qu'il a de tout temps combattue, ce qui ne conduisait pas forcément à l'indépendance. La guerre prise en répression et terrorisme, a finalement rendu impossible tout dialogue et c'est dans ce contexte que Camus a prononcé cette phrase souvent déformée qui lui fut longtemps reprochée, faisant référence à une conception terroriste de la justice, qui pouvait tuer sa mère : « J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger, par exemple, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice.  » Camus souhaitait une communauté multiraciale mais il redoutait la puissance un islam dominant, reposant sur le panarabisme de l'Égypte nassérienne. Il aura cette formule pour exprimer son désarroi et sa lucidité : « L'important est que nous soyons vous et moi déchirés » confia-t-il à Jean Daniel.

 

Pour ce qui concerne ce titre oxymore "L'ordre libertaire", il est difficile de parler d'un "nietzschéisme libertaire" de Camus, même s'il a toujours été près d'une certaine tradition proudhonienne, des anarchistes espagnols et de ses amis anarcho-syndicalistes de la revue "la Révolution prolétarienne". Ce refus du pouvoir, Camus le voulait mélange de consentement et de révolte, refuser l’impossible et accepter un certain ordre fait de liberté mâtinée d’anarchisme pacifique.

 

Camus confie à Jean Daniel sa position par rapport à la violence, thème qu’il a traité dans la violence d’état de Caligula ou dans celle des terroristes de sa pièce Les Justes, dont il disait « A partir du moment où un opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pied dans le camp de l'injustice. » Cette réflexion rejoint la position de la philosophe juive Simone Weil. [7] Cette démarche est d’autant plus intéressante qu’elle concerne les rapports qu’entretenait Camus avec le fait religieux, avec Pascal qui « me bouleverse mais il ne me convainc pas » et surtout avec Dostoëvski. Il faut se souvenir que Camus changeait chaque jour le tableau accroché au-dessus de sa tête dans son bureau, remplaçant tour à tour Pascal par Dostoïevski puis par Nietzsche, symbole qui n’est pas anodin. [8] De ce point de vue, il est dommage que Michel Onfray ait négligé la dimension dostoïevskienne d’un Camus qui, s’il « refusait la transcendance, ne mettait jamais en cause le mystère du Christ. »

 

Voir aussi :

 

Références

  1. Titre d'un essai-pamphlet de Jean-Jacques Brochier, voir ma présentation dans l'article Albert Camus (Brochier)
  2. Voir l'imposante biographie de Jean Lacouture
  3. Voir son roman Le Premier homme
  4. Onfray restant 'chez lui' en Normandie et Camus s'apprêtant peu avant sa mort, à s'installer dans le Vaucluse à Lourmarin
  5. Il ajoute "qu'il fait de la métaphysique sans en avoir l'air, avec des mots simples"
  6. Dès 1939, dans "Misère de la Kabylie", Camus dénonce la surpopulation, l'exploitation, la mortalité infantile, l'illettrisme, le travail des enfants...
  7. Revenant à Paris, le lendemain du prix Nobel, la première chose que fit Camus a été d'aller se recueillir sur la tombe de Simone Weil.
  8. Souvenirs de Suzanne Agnelli, l'assistante de Camus chez Gallimard.
  9.  

 

 

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:20

Albert Camus et Nietzsche

Camus et Nietzscheest extrait d'un article de l'écrivain Roger Grenier, ami et biographe de l'écrivain Albert Camus.


 

 

Albert Camus a beaucoup lu Nietzsche qui l'a ainsi influencé comme on peut le constater surtout à la lecture de ses deux essais "Le mythe de Sisyphe" et "L'Homme révolté".

 

Dès ses premiers textes, Camus fait référence à Zarathoustra et à son 'optimisme entêté'. Dans La Mort heureuse, ce premier roman publié à titre posthume, Camus donne à l'un de ses principaux personnages, handicapé 'cul de jatte', Zagreus, le nom d'un personnage de La Naissance de la tragédie dont Nietzsche écrit qu'il fut "déchiré par les Titans et qu'on le vénère ainsi mutilé et dispersé". Il lit "L'Homme de cour" de Baltasar Gracian que Nietzsche appréciait particulièrement.

 

Le Mythe de Sisyphe contient nombre de citations tirées des œuvres de Nietzsche, ce que ce dernier dit de Kierkegaard par exemple, comme Zarathoustra, "à la Terre restez fidèle et n'ayez foi en ceux qui vous font discours d'espérances supra-terrestres." Ce que confirmera Camus dans l'une de ses Lettres un ami allemand où il écrit "j'ai choisi la justice... pour rester fidèle à la terre."

 

Albert Camus sera très choqué, lui le Résistant, par la volonté des nazis de récupérer Nietzsche à toute force et de la part qu'a pris sa propre sœur [1] dans la mise en œuvre de cette manipulation. Dans ses Carnets, Camus s'attache à défendre sa mémoire car, écrit-il, "l'époque menace de remplacer (ses valeurs) par des valeurs qui sont la négation de cette culture et que Nietzsche risquait d'obtenir ici une victoire dont il ne voudrait pas."

 

Albert Camus consacrera aussi un chapitre à Nietzsche dans son essai "L'Homme révolté" où il voit en l'homme qui perd la foi, "la douloureuse ascèse de la liberté". Ils se retrouvent encore réunis à travers "L'Homme souterrain" de Dostoïevski, livre important pour Nietzsche et dont Albert Camus a reconnu l'influence dans la genèse de "La Chute". Comme écrivait son biographe Roger Grenier : "On n'en finit pas de trouver Nietzsche au détour de l’œuvre de Camus".


 

Voir l'article : Camus libertaire


Voir aussi les fiches que j'ai développées sous Wikipedia :

 

 

Notes et références  

  1. Elisabeth Förster-Nietzsche réalisera un montage intitulé La Volonté de Puissance, mystification qui passera longtemps pour un texte authentique de son frère
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