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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 10:26

L'attribution des prix Nobel de littérature           <<<<<<<< © CJB >>>>>>>>

 

On peut se demander pourquoi le prix Nobel a été attribué telle année à tel écrivain ou pourquoi tel courant littéraire a été "récompensé" et pas tel autre qui est pourtant dans la même mouvance. Si "le Nobel" n'est pas tenu de répondre à cette question et de se justifier, il donne le plus souvent quelques indications sur ce qui a guidé son choix et fait qu'une année donnée il ait privilégié tel auteur pour sa personnalité, son aura dans le monde et à travers son œuvre.

 

Les polémiques sont nombreuses pour dénoncer les membres de l'Académie qui auraient tendance à favoriser des Suédois par exemple, comme en 1974 où les suédois Harry Martinson et Eyvind Johnson furent nommés "au détriment" a-t-on clamé, d'écrivains confirmés comme Graham Greene, Saül Bellow et Vladimir Nabokov qui étaient donnés favoris cette année-là. Les questions foisonnent pour savoir ce qui a bien pu motiver l'Académie pour l'attribuer au Français Claude Simon en 1985 alors que ses concitoyens attendaient plutôt une "marguerite", soit Marguerite Yourcenar, soit Marguerite Duras, mais ce fut une autre fleur qui éclot...

 

La question s'est reposée récemment par exemple lors du décès de l'écrivain mexicain "Carlos Fuentès", "nobélisable" à plusieurs reprises alors que c'est son compatriote Octavio Paz qui l'a finalement obtenu. Finalement, le poète Octavio Paz a été préféré au romancier Carlos Fuentès mais c'est en fait la postérité qui tranchera, certains prix Nobel étant maintenant totalement inconnus. Albert Camus n'a-t-il pas clamé à Stockholm lors de la remise de son pris Nobel que c'est André Malraux qui aurait dû l'obtenir ?

En voici de nombreux exemples qui aideront sans doute à mieux appréhender l'évolution de la littérature au-delà du choix éminemment ponctuel et subjectif effectué chaque année, au-delà même des polémiques qu'il a pu susciter à un moment donné.

 

Romain Rolland, prix Nobel 1915
«  En hommage rendu au grand idéalisme de ses écrits ainsi qu’à la sympathie, à la vérité avec lesquelles il a peint différents types humains . »
Anatole France, prix Nobel 1921
« Pour rendre hommage à sa brillante carrière d’écrivain, à la pureté artistique de son style, à sa généreuse humanité ainsi qu’au charme de l’esprit français. »
François Mauriac, prix Nobel 1952
« En raison de la pénétration psychologique et de l’intensité artistique avec lesquelles il a interprété, sous la forme du roman, le drame de la vie humaine. »
Albert Camus, prix Nobel 1957
« Pour son importante littéraire qui met en lumière avec un sérieux pénétrant les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes. »
Gao Xingjian, prix Nobel 2000 «  Pour une œuvre d’une validité universelle, pleine d’une perspicacité amère et d’une ingéniosité linguistique, et qui a ouvert de nouvelles perspectives pour le roman chinois et le théâtre. »
Jean-Marie Le Clézio, prix Nobel 2008
«  Un écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle, l'explorateur d'une humanité au-delà et en-dessous de la civilisation régnante.  »

Luigi Pirandello, prix Nobel 1934
«  Pour son renouvellement hardi et ingénieux de l’art du drame et de la scène.  »

 

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Romain Rolland. . . Anatole France . . Francois Mauriac. . Albert Camus . . . . . Gao Xingjian . . JMG Le clezio

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Luigi Pirandello

 

Gabriel Garcia Marquez, prix Nobel 1982
« pour ses romans et nouvelles, où s’allient le fantastique et le réel dans la riche complexité d’un univers poétique qui reflète la vie et les conflits d’un continent. »
Octavio Paz, prix Nobel 1990
« Pour ses écrits passionnés aux vastes horizons qui se reconnaissent par leur intelligence sensuelle. »
José Saramago, prix Nobel 1998
« Ses romans relatent souvent des situations fantastiques de grande dimension imaginaire.»
Mario Vargas Llosa, prix Nobel 2010
« Pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l’individu, de sa révolte, de son échec.»

 

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Garcia Marquez. . . . . . . Octavio Paz. . . . . José Saramago. . . . . Vargas llosa

 

William Faulkner, prix Nobel 1949
« Pour la contribution puissante et artistiquement exceptionnelle et personnelle qu’il a apporté à la littérature.»
Winston Churchill, prix Nobel 1953
« présente la matière historique et biographique ainsi que pour l’éloquence brillante avec laquelle il s’est fait le défenseur de hautes valeurs humaines.»
Saul Bellow, prix Nobel 1976
« pour sa compréhension de l’être humain et la subtile analyse de la culture contemporaine dont il fait part ensemble dans son œuvre.»
Isaac Bashevis Singer, prix Nobel 1978
« Pour son art narratif plein des passions qui, plongeant ses racines dans une tradition culturelle judéo-polonaise, incarne et personnifie la condition humaine universelle.»
Nadine Gordimer, prix Nobel 1991
« Pour la magnifique œuvre épique d’un très grand intérêt pour l’humanité. »
Toni Morrison, prix Nobel 1993
« Son art romanesque, caractérisé par une puissante imagination et une riche expressivité, brosse un tableau vivant d'une face essentielle de la réalité américaine. »
V. S. Naipaul, prix Nobel 2001
« Son œuvre se définit d'abord par cette citation : "On a tort d'avoir une vision idéale du monde. C'est là que le mal commence. »

John Maxwell Coetzee, prix Nobel 2003
« C'est dans ses origines et dans son expérience de l'apartheid qu'il puise la matière fondamentale de son œuvre : la dénonciation de l'oppression et l'interrogation du rapport insoluble entre bourreau et victime. »
Harold Pinter, prix Nobel 2005
« il a un style unique où le rire prend souvent le pas sur l'angoisse et le tragique sur le burlesque. »
Doris Lessing, prix Nobel 2007
« La conteuse épique de l'expérience féminine qui, avec scepticisme, ardeur et une force visionnaire, scrute une civilisation divisée.»

 

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William Faulkner . . Winston Churchill . . . .Isaac Singer . Saul Bellow . . . Nadine Gordimer . . Toni Morrison 

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V.S. Naipaul . . . . .. J.M. Coetzee . . . Harold Pinter . . . . Doris Lessing

 

Heinrich Böll, prix Nobel 1972
« Pour une œuvre qui en unissant une largeur de vue conforme aux exigences de son époque à la sensibilité de la puissance créatrice, a apporté un renouveau à la littérature allemande.»
Günter Grass, prix Nobel 1999
« C'est tant par ses thèmes actuels (complicité avec le régime nazi, culpabilité, perversion de l'idéal humaniste.. .) que par la singularité de sa langue qu'il acquiert une stature internationale.»
Imre Kertész, prix Nobel 2002
« Pour une œuvre qui dresse l’expérience fragile de l’individu contre l’arbitraire barbare de l’histoire.»
Elfriede Jelineck, prix Nobel 2004
« Pour le flot de voix et de contre-voix dans ses romans et ses drames qui dévoilent avec une exceptionnelle passion langagière l'absurdité et le pouvoir autoritaire des clichés sociaux.»
Herta Muller, prix Nobel 2009
« Avec la densité de la poésie et la franchise de la prose, dépeint l’univers des déshérités.»

 

 

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Heinrich Böll. . . . Günter Grass . . . . Imre Kertész . . Elfriede Jelineck. . . . Herta Muller


Selma Lagerlöf, prix Nobel 1909
« Pour le noble idéalisme, la richesse d’imagination, la générosité et la beauté de la forme qui caractérise son œuvre.»
Knut Hamsun, prix Nobel 1920
« Pour son œuvre monumentale, Les fruits de la terre.»
Sigrid Undset, prix Nobel 1928
« Principalement pour ses puissances descriptions de la vie du Nord au Moyen-Age.»
Pär Lagerkvist , prix Nobel 1951
« ...S’être maintenu sans défaillance sur cette corde raide tendue à travers les ténèbres, entre le monde réel et le monde de la foi.»
Harry Martinson, prix Nobel 1974
« Pour une œuvre littéraire qui saisit la goutte de rosée et reflète le cosmos.»
Tomas Tranströmer , prix Nobel 2011
« Pour une œuvre qui traite des questions très importantes : la Mémoire, l'Histoire, la Nature. Et qui rend lumineuses des questions cruciales.»

 

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Selma Lagerlöf . . Knut Hamsun . . . . . .Sigrid Undset . . .Pär Lagerkvist . . .Harry Martinson .Tomas Tranströmer

 

Dario Fo, prix Nobel 1997
« Pour avoir, dans la tradition des bateleurs médiévaux, fustigé les pouvoirs et restauré la dignité des humiliés.»
Orhan Pamuk, prix Nobel 2006
« Qui, à la recherche de l'âme mélancolique de sa ville natale, a trouvé de nouvelles images spirituelles pour le combat et l'entrelacement des cultures.»

 

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. . . Dario Fo . . . . . . . Orhan Pamuk

 

 

 

 


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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 16:53

Jean-Marie Gustave Le Clézio : l'homme et son œuvre

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Jean-Marie Gustave Le Clézio en 1991 à Cannes. JMG Le Clézio en 1991 à Cannes

Jean-Marie Gustave Le Clézio, né en avril 1940 à Nice, est un écrivain de langue française qui a la double nationalité franco-mauricienne.

 

En 1963, il connaît le succès dès son premier roman "Le Procès-verbal". Il s'oriente ensuite vers une recherche plus formelle proche du Nouveau Roman. C'est un grand voyageur, certainement influencé par ses racines mauriciennes, son goût pour les cultures amérindiennes, les romans de cette période le sont aussi à travers le recours à une atmosphère onirique et au mythe comme "Désert" et "Le Chercheur d’or", intégrant aussi une dimension biographique comme "L’Africain". Titulaire de plusieurs prix littéraire, son œuvre est couronnée en 2008 par le Prix Nobel de littérature. Il a écrit une quarantaine d’ouvrages de fiction (romans, contes, nouvelles) ainsi que des essais. 

 

1- Les Principaux thèmes de son œuvre

Il a d'abord été très influencé par le "Nouveau Roman" dans les années soixante, surtout Georges Perec et Michel Butor, avec ses premiers romans (Le Procès-verbal, La Fièvre et Le Déluge). Il y développe son angoisse existentielle et sa phobie de la grande ville et son premier succès littéraire a des accents camusiens, rappelle par certains côté L'étranger. Peu à peu, il trouve son style dans des livres comme Terra Amata, Le Livre des fuites et La Guerre, plus marqués par des préoccupations écologiques et par ses voyages, avec Les Géants né de son séjour chez les indiens du Mexique.

 

Il subit l'influence des auteurs américains, en particulier J. D. Salinger, William Faulkner et d'Ernest Hemingway qui le conduisent à un style plus lyrique, le recours au monologue intérieur, mais aussi d'hommes qui ont plus un parcours spirituel comme Henri Michaux et sa méfiance envers la société ou l'usage de drogues comme expansion de la conscience), à qui il consacre d'ailleurs un mémoire d'études et comme Antonin Artaud et ses rêves optimistes. L'incorrigible voyageur, le rêveur méditatif donne alors des œuvres comme Mondo et autres histoires en 1978, Désert deux ans plus tard, puis Le Chercheur d'or, Onitsha ou Poisson d'or.

 

Dès les années 1980, Le Clézio intègre à son œuvre une dimension biographique, sa double culture française et mauricienne qu'il évoque dans des personnages tels qu'Alexis, le narrateur de son roman Le Chercheur d’or en 1985, à la recherche de son grand-père Léon, sa suite Voyage à Rodrigue (voir l'article ci-dessous) ainsi que La Quarantaine en 1995 où l'on retrouve son grand-père. Dans des ouvrages plus récents, il va s'inspirer de ses proches, dans Révolutions, son père dans L'Africain en 2004 ou sa mère pour le personnage d'Ethel Brun, dans Ritournelle de la faim en 2008.

 

La révolte est un thème dominant de son œuvre. Il n'aime guère l'ambiance de la vie urbaine et la mentalité de l'Occident avec la prééminence de l'économie et son approche mercantile. Il va alors s'engager dans la lutte pour ses idées, soutenir les cultures minoritaires l’ONG Survival International, ceux qui se préoccupent d'environnement, de lutte contre la pollution, et défendre ses positions dans des ouvrages comme Terra Amata, Le Livre des fuites, La Guerre ou Les Géants. ses convictions le portent aussi à dénoncer toute forme d'impérialisme, qu'il soit colonial [1] ou purement guerrier. [2] A partir des années 2000, il est de plus en plus critique vis-à-vis des sociétés occidentales comme Ourania en 2005, critique du monde moderne impliquant l'oubli des traditions et du passé ou son essai paru en 2006 intitulé Raga, Approche du continent invisible, défense des peuples océaniens. 

 

2- Le Procès-verbal, Révolutions, Onitsha

Le Procès-verbal - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 2003, isbn 2070238210

C'est l'histoire d'un jeune homme Adam Pollo, marginal vivant seul. Adam Pollo vit dans une maison abandonnée sur une colline, près d'une ville, quelque part au Sud de la France. L'été est chaud, il s'attarde à contempler le paysage qui l'entoure. Puis il décide d'aller en ville, se promène dans les rues, sur les plages et fait la connaissance de Michèle, une jeune femme. Nous suivons en détail les faits et geste d'Adam : rien que de très commun, toujours les mêmes ballades sur les plages et par les rues de la ville.

 

Parfois, il s'arrête, fait une halte, joue au billard ou commande une bière dans un bistrot. Cependant, son comportement commence à devenir bizarre, une espèce de dédoublement le saisit, sans doute une conséquence des méfaits de la ville. Il se retrouve ainsi dans un asile d'aliénés où il engage de longues discussions avec d'autres pensionnaires dans la grande salle de l'institution mais au fond de lui, il se sent désespéré et rejeté par la société.


Révolutions - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 247 pages, 1963

 

Une farce rêvée, titre du premier chapitre, ramène Le Clézio à son enfance, " l'exil, la recherche d'une terre font partie de ce qui m'a été donné premièrement " écrit-il. Et il cite Flannery O'Connor, " un romancier doit être porté à écrire sur les premières années de sa vie, où le principal lui a été donné". Ces 'Révolutions' dont il est question dans le titre sont celles du temps, c'est " le temps avec ses révolutions " qui est perdu.

 

Nous retrouvons dans ce roman l'une des obsessions de Le Clézio, sa double culture franco-mauriciaine, le Nice des années 1950-60 et l'île Maurice de ses ancêtres. Ce qui est fascinant à Nice, c'est la faculté de la ville à assimiler des populations très diverses, venues de tous les continents, une des rares cités comme Alger ou Beyrouth à avoir réussi cette sublime alchimie.


Onitsha

Ce 14 mars 1948, Maria-Luisa Allen dite Maou, accompagnée de son fils Fintan partent rejoindre en Afrique son mari Géoffroy parti travailler dans le petit port d'Onitsha au Nigéria. Pour Maou, c'est une nouvelle vie qui s'offre à elle, une vie qu'elle imagine si facile où elle va enfin retrouver son mari après une longue séparation. Là-bas, ils seront vraiment quelqu'un, sans préjugés contre Géoffroy.

 

Mais la réalité est fort différente. L'Afrique est un autre monde, étrange, dérangeant, mystérieux et inconnu, si loin des habitudes et des mentalités européennes, d'autant plus qu'ils vivent en vase clos dans le champ restreint des membres de la colonie, de leurs relations oscillant entre rivalités et mesquineries dérisoires. Mais l'Afrique exerce sur eux une telle fascination qu'ils sont pris à leur propre piège, prisonniers de leurs espoirs, cuits et recuits dans la torpeur d'une chaleur émolliente.

 

3- Ritournelle de la faim

Ritournelle de la faim - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, collection Blanche, 206 pages, 2008, ISBN 2070122832

 

A la fin de son roman, JMG Le Clézio fait cet aveu : « J'ai écrit cette histoire en mémoire d'une jeune fille qui fut malgré elle une héroïne à vingt ans ». Ainsi se fait le pont entre sa jeune héroïne Ethel et la mère de l'écrivain qui l'a largement inspirée. Nous sommes à Paris au début des années 1930 et c'est l'exposition coloniale. Ethel toute jeune alors -elle a dix ans- vit à Montparnasse avec ses parents d'origine mauricienne, elle se promène dans l'exposition avec son grand-oncle, Samuel Soliman, lui aussi mauricien qui porte sur cet événement un regard particulièrement ironique. En visitant le pavillon de l'Inde, il décide de l'acheter et de le faire rebâtir sur un terrain qu'il possède à Paris; il l'appellera la Maison mauve. Curieuse idée en apparence, idée fixe d'un homme vieillissant. Très impressionnée par ce projet, Ethel promet à son grand-oncle de s'en occuper après sa mort, car Samuel Soliman est un homme âgé et riche, qui veut faire de la jeune fille, son héritière.

 

Le couple de ses parents bat de l'aile, un peu comme ce monde bourgeois dont il est issu, médiocre et médisant, pestant contre tout ce qui n'est pas 'lui', les Juifs, les étrangers, les 'métèques'... Adolescente, Ethel va découvrir qu'elle a été spoliée, ruinée, moralement atteinte, et elle leur en veut à eux « qui avaient gobé tous les mensonges de l'époque. » Heureusement, il y a son amie Xenia, une jeune Russe blanche ruinée par la Révolution, qui veut absolument rattraper par un beau mariage ses revers de fortune. Belle et un brin moqueuse, Xenia devient assez cynique, ce qui va bientôt la séparer d'Ethel. Mais la guerre arrive et, exilée à Nice, il faut qu'elle s'occupe de ses parents démunis, sa rancœur retombe et même dans sa situation, elle préfère penser à son avenir.

 

Cette ritournelle de la faim, bercée par le 'boléro' de Ravel, est autant ressentie physiquement à travers les privations que dans les sentiments, dans la volonté d'Ethel de se surpasser, la faim pour une jeunesse sacrifiée, aux illusions sacrifiées, dont elle doit assumer les conséquences. " Le Boléro, écrit-il, n'est pas une pièce musicale comme les autres. Il est une prophétie. Il raconte l'histoire d'une colère, d'une faim. Quand il s'achève dans la violence, le silence qui s'ensuit est terrible pour les survivants étourdis. " En épigraphe du livre, Jean-Marie Gustave Le Clézio cite le poème d'Arthur Rimbaud, « Fêtes de la faim », avec sa terrible ritournelle : « Si j'ai du goût, ce n'est 'guères' / Que pour la terre et les pierres (...) Mes faims, tournez. »

 

4- Le Mexique, Diedo et Frida

Diego et Frida - JMG Le Clézio, éditions Stock, collection Échanges, 237 pages, 1993, ISBN 2-234-02617-2

 

JMG Le Clézio connaît fort bien le Mexique. En 1967, il est envoyé au Mexique au titre de son service militaire et participe à la réalisation de la bibliothèque de l'Institut français d’Amérique latine (IFAL) puis entreprend d'étudier le maya à l’université de Mexico ainsi qu'au Yucatán. En 1977, il reprend ses travaux effectués au Yucatan, publiant une traduction des Prophéties du Chilam Balam, sur la mythologie maya. Ce sera ensuite en 1983 sa thèse d’histoire sur le Michoacán, situé au centre du Mexique, à l’Institut d'études mexicaines de Perpignan. Il enseignera aussi à l'université de Mexico.

 

Il a également écrit un essai sur le Mexique intitulé Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue [3] dans lequel il s'interroge sur les raisons de la disparition des cultures et des civilisations indiennes de Méso amérique au XVIe siècle et sur le rôle des conquistadors dans celle de la civilisation mexica. Il s'attache aux personnalités en présence telles que Cortés, la Malinche, Motecuzoma II, Cuauhtémoc et tente une analyse détaillée des événements à la lumière de l'ouvrage de Bernal Diaz del Castillo dans son Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne. Il fat aussi de la politique fiction en esayant d'imaginer l'avenir sans l'intervention colonialiste espagnole. C'est l'une de ses obsessions de rêver à une évolution qui aurait suivi 'le cours normal de l'histoire', sans la conquête et ses terribles conséquences (guerre, maladie, esclavage) sur le devenir de ce pays et de ses habitants autochtones, en particulier les Aztèques.

 

Diego et Frida c'est une page importante de l'histoire culturelle contemporaine du Mexique, c'est aborder, à travers les amours tumultueuses des peintres Diego Rivera (1886-1957) et Frida Kahlo (1907-1954), l'épopée de la révolution mexicaine. Frida est turbulente mais de santé fragile et Diego a une réputation sulfureuse, grand séducteur et communiste, athée, peintre révolutionnaire qui représente les ouvriers, les incite à la révolution et peint des fresques à la gloire des indiens. Iconoclaste. Quand ils annoncent leur mariage, c'est la stupeur, en quelque sorte la mariage de la carpe et du lapin.

 

Scepticisme sur la réalité de ce mariage, lui qui a le double de son âge à elle et fait trois fois son poids, une vie déjà derrière lui, constellée de scandales. Le père de Frida, quand il apprendra cette annonce déconcertante, s'écrira : " Ce seront les noces d'un éléphant et d'un colombe. "

 

Leur vie est à leur image, sans concessions, faite de douleur et de solitude pour Frida, une vie foisonnante faite de rencontres avec Trotsky et Breton, de renouvellement des formes d'art pictural. Ils sont dans la parfaite ligne d'une certaine déraison mexicaine, un couple mythique et contradictoire représenté par les figures tutélaires de Ometecuhtli et Omecihuatl.

 

5- Les romans 'mauriciens'

Le Chercheur d'or, JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 1985

 

L'enfoncement du Boucan dans l'île Maurice en 1892. Alexis, le héros de cette histoire a huit ans et joue avec Laure sa sœur ainée dans la forêt, se ballade en compagnie de son ami Denis, un jeune noir descendant d'esclaves de l'île qui lui explique la nature et lui fait connaître la mer. Mais un terrible cyclone va anéantir cette belle harmonie, détruire la maison familiale et ruiner les espoirs du père qui emmène sa famille à Forest Side. Dans sa nouvelle vie, Alexis rêve à des histoires de pirates et, à la mort de son père, découvre de mystérieux documents sur l'existence du trésor du Corsaire, caché quelque part dans l'anse aux Anglais sur l'île Rodrigues.

 

Mais Alexis doit d'abord faire face à la réalité et travailler comme comptable dans la société que gère son oncle. Ce n'est qu'en 1910 qu'il pourra enfin s'embarquer sur le Zéta, un schooner trois-mâts commandé par le capitaine Bradmer. C'est ce qu'il espérait, l'appel du large qui le mène à l'île aux rats, l'île Frégate et le petit paradis de Saint-Brandon, puis sur l'île Rodrigues. La chasse au trésor commence. Il travaille dur pendant quatre longues années avec l'aide de deux autochtones mais les cachettes qu'il découvre sont vides. Terrible déception atténuée par la rencontre avec Ouma, une jeune 'Mataf' élevée à Paris.

 

On est en 1914 et Alexis s'engage alors dans l'armée britannique, rejoint l'Europe, se conduit en héros à la bataille d'Ypres, durant l'hiver 1915 et la bataille de la Somme à l'automne 1916. De retour à Forest Side où on le considère comme un héros, il retrouve sa sœur Laure et sa mère devenue presque aveugle. Après quelque temps d'une vie nostalgique, il repart en 1919 pour Rodrigues poursuivre sa quête du trésor. Mais les résultats ne sont pas à la hauteur de ses espérances, Ouma est partie et quelque trois ans plus tard un terrible ouragan ravage l'île et son campement de l'Anse des Anglais puis précipite le Zéta sur le récif. Désespéré, il doit repartir pour l'île Maurice pour assister sa mère dans ses derniers instants. Il a quand même la joie de revoir Ouma qui travaille dans une plantation de cannes à sucre.

 

Sa sœur Laure entre alors dans les ordres et Alexis va vivre quelques mois de bonheur avec Ouma à Mananava, tout près du renfoncement Boucan de son enfance, mais Ouma décide d'aller rejoindre son frère;ils sont finalement déportés vers Rodrigues, leur île natale. Alexis décide alors de brûler les papiers du trésor pour s'en libérer définitivement et rêve de retrouver Ouma sur son navire l'Argo.


Voyage à Rodrigues - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 1986  


L'île Rodrigues, dans l'archipel des Mascareignes à proximité de La Réunion et de l'île Maurice dont elle dépend, Le Clézio la décrit comme « issue de la mer, portant sur elle l'histoire des premières ères : blocs de lave jetés, cassés, coulées de sable noir, poudre où s'accrochent les racines de vacoas comme des tentacules. » Elle signifie pour lui le bout du voyage. Pourquoi ce voyage à Rodrigues ? s'interroge-t-il. « N'est-ce pas comme pour le personnage de Wells, pour chercher à remonter le temps ? » Il se demande aussi comment un homme, ce grand-père objet de sa quête et de ce voyage, a pu endurer pareilles conditions de vie, pareille solitude, comment définir cette obsession, cerner avec des mots 'cette fièvre du chercheur d'or', [4] « le langage est un secret, un mystère », remarque-t-il en connaisseur, mais celui de son grand-père est particulier, avec « la géométrie comme premier langage », fait de bribes, constitué au fur et à mesure de ses recherches.

 

Cette approche dévoile un homme où « il n'y a pas d'architecture sans écriture ». Cette obsession, cette recherche harassante d'un trésor hypothétique, c'est avant tout la quête d'un bonheur perdu après la vente de son domaine Euréka à l'île Maurice et l'errance de sa famille. Sa quête sonne comme une revanche, s'inscrit dans le destin de cette famille car « s'il n'y avait eu Euréka, si mon grand-père n'en avait été chassé avec toute sa famille, sa quête de l'or du Corsaire n'aurait pas eu de sens. Cela n'aurait pas été une aventure aussi inquiétante, totale ». Le Clézio est frappé par ce contraste entre l'obsession solitaire de son grand-père et la guerre qui fait rage en Europe et dans le monde, c'est le rêve irréalisable comme le monde qui s'enfonce dans la guerre, qui impose sa présence inquiétante. « Comment oublier le monde, écrit-il, peut-on chercher le bonheur quand tout parle de destruction ? » C'est ainsi : « Le monde est jaloux... il vient vous retrouver là où vous êtes, au fond d'un ravin, il fait entendre sa rumeur de peur et de haine... »

 

Lui aussi, l'auteur, le petit-fils, se sent floué par ce voyage : « Maintenant je le sais bien. On ne partage pas les rêves ».


La quarantaine - JMG Le Clézio, éditions Gallimard, 540 pages, 1995 ISBN 2-07-040210-X

 

Ce récit qui s'inscrit dans les romans de sa biographie 'mauricienne', lui a été inspiré par un épisode de la vie de son grand-père maternel Alexis, de la quarantaine qu'il subit sur un îlot au large de l'île Maurice, suite à une épidémie de variole. Il conte l'histoire de deux frères, Léon et Jacques, de retour sur leur terre natale l'île Maurice en 1891 à bord du navire l'Ava. A cause d'une escale inopinée, deux des passagers du navire sont atteints de variole et l'Ava est alors obligé de débarquer ses passagers sur l'île Plate où ils passent plusieurs mois isolés du monde.

 

Ce roman comporte un part biographique importante comme l'Africain, qui met en scène son père, médecin en Guyane britannique puis en Afrique. S'il a préféré le recours au roman plutôt d'au mémoire, disait-il, c'est qu'il estimait la première formule plus intime et émotionnellement plus intense. IL revient une nouvelle fois sur ses racines mauriciennes, surtout à travers le personnage de Jacques, mêlant roman et récit de voyage et faisant de l'île Maurice le but du voyage. On y retrouve aussi son goût pour la nature et sa défense, la flore locale et la botanique, avec le personnage de Suryavati, une jeune indienne d'origine britanniques qui explique à Léon l'importance de ses traditions.

 

JMG Le Clezio-Stockholm 2008.jpg

   

6- Informations complémentaires

  1. Par exemple, dans Onitsha ou dans Désert où il dénonce les nouvelles formes d'exploitation
  2. La Première Guerre mondiale dans Le Chercheur d’or ou la guerre du Biafra dans Onitsha
  3. Le Rêve mexicain ou la pensée interrompue, éditions Gallimard, collection NRF Essais , Paris, 1988, 248 pages ISBN 2-07-071389-X
  4. Ce roman fait suite à un autre roman paru l'année précédente et qui s'intitule justement Le Chercheur d'or, éditions Gallimard, Paris, 1985, 332 pages, ISBN 2-07-070247-2

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23 décembre 2012 7 23 /12 /décembre /2012 14:45

Jean-Marie Gustave Le Clézio, France-États-Unis

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Jean-Marie Gustave Le Clézio en 1991 à Cannes. JMG Le Clézio en 1991 à Cannes

Jean-Marie Gustave Le Clézio entre ses 'terres d'écrivain' et ses 'racines aquatiques'.  D'origine bretonne et mauricienne, il naît au bout de la Méditerranée à Nice le 13 avril 1940, de parents mauriciens, d'un père d'origine anglaise et d'une mère française née à Paris. Un franco-mauricien mâtiné d'anglais, à la double nationalité. Double aussi, homme de terre et homme de mer, son port d'attache sera la langue française : « Pour moi qui suis un îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite. » [1]  Il passe les premières années de son enfance à Roquebillière, petit village situé à la rive droite de la Vésubie dans l'ambiance morose de la seconde guerre mondiale. 

1- De l'Afrique à Nice

Á sept ans, il va découvrir l'Afrique, après un voyage en bateau qui le conduit avec sa mère au Nigéria où il va retrouver son père, situation qu'il reprendra dans son roman "Onitsha" en 1991. [2] Cette Afrique qui le fascine toujours et dont il dit dans "L'Africain" : « L'arrivée en Afrique a été pour moi l'entrée dans l'antichambre du monde adulte. »[3] La famille s'installe de nouveau à Nice en 1949 et le jeune garçon habitué à la vie africaine se sent mal à l’aise, mal intégré dans cette ville où ils vivent plus comme des Mauriciens ou des Africains. Il poursuit ses études au lycée Masséna, tâte de la bande dessinée et lit beaucoup. Il préfère les récits d'explorateurs de  Kipling ou de Conrad, fréquente le ciné-club Jean Vigo où il découvre tout un univers cinématographique fascinant quoique très éclectique et participe au "Club des Jeunes" où il rencontre des artistes comme Ben. Il se partage alors entre Nice, Bristol et Londres quand il publie à 23 ans son premier roman, "Le Procès-verbal" qui recevra le prix Renaudot en 1963 et sera le point de départ d'écrits marqués par sa colère, sa révolte contre un monde angoissant, dominé par la violence et l'argent, prêt à sacrifier la nature et les plus faibles.

2- La Taïlande et le Mexique

En 1967, il est en Thaïlande comme coopérant d'où il est expulsé pour avoir dénoncé la prostitution enfantine. L'armée l'envoie alors au Mexique, à l'Institut d'Amérique Latine où il découvre, émerveillé, la vie des Indiens. Pendant 4 ans de 1970 à 1974, il partagera la vie de deux groupes, les Emberas et les Waunanas dans la jungle panaméenne. Là, il retrouve un meilleur équilibre, une sérénité retrouvée qui  donnent à son œuvre une nouvelle impulsion. Il parcourt ensuite le pays, vit avec d'autres peuplades comme les Huichols dont il apprend la langue, découvre les textes sacrés et publiera en 1977 une traduction des Prophéties du Chilam Balam, ouvrage sur les mythes amérindiens.

 

Il constate aussi amèrement que cette richesse a été en partie détruite par l'impérialisme des conquistadors, ce qui le conforte dans le rejet d'une certaine forme de civilisation occidentale dont il avait déjà vu les conséquences en Afrique. Devenu un fin connaisseur de la région du Michoacan située au centre du Mexique, il écrira une thèse d'histoire centrée sur ce sujet et ira ensuite enseigner aux à l'Université d'Albuquerque aux États-Unis dans l'état du Nouveau-Mexique où il s'établit avec sa femme Jémia et leurs deux filles. 

3- Le Clézio, le mauricien 

Au début du XXe siècle, des problèmes économiques et familiaux obligent la famille à revenir en France. Son grand-père quitte ses fonctions de juge et part sur l’île Rodrigues à la recherche d'un hypothétique trésor et vers ses 15 ans, Jean-Marie va découvrir dans une valise les plans et les croquis amassés par son grand-père pour préparer l’expédition. Il se servira de cette histoire familiale pour écrire sa 'série mauricienne' qui comprend essentiellement Le Chercheur d’or en 1985, Voyage à Rodrigues l'année suivante, La Quarantaine en 1995, Révolutions en 2003et Ritournelle de la faim en 2008. Son intérêt pour la langue créole  ne se démentira pas et il publiera avec sa femme Jemia, Les Sirandanesen 1990. Sa conception de l'écriture transparaît dans ce texte tiré de  L’extase matérielle : « Les idées sont toutes objectives. C’est le réel qui donne naissance à l’idée, et non pas l’idée qui exprime ce qu’il y a de concevable dans la réalité. » 

4- Albuquerque et Nice

S'il vit assez souvent à Albuquerque, à la frontière des USA et du Mexique, où il enseigne, il séjourne aussi dans ses "lieux de mémoire" comme disait Bernard Clavel, à Nice la  ville de son enfance qui est aussi une ville frontière entre France et Italie, à l’île Maurice, berceau de la famille et île multiculturelle, la Bretagne aussi, avec une certaine nostalgie de ses origines, ce qui nous vaut cette remarque :  « je vis dans les lisières, entre les mondes ». Il retourne aussi volontiers à Paris y humer « l'air du temps », où il écrira en 1997 son roman Poisson d’or sur le thème de l’immigration en France et fait quelques séjours comme en Corée du Sud en 2008 pour enseigner la littérature française.

 

Le Clezio prix Nobel

 

  Indications bibliographiques

- Revue littéraire mensuelle Europe, n° 957-958 / janvier-février 2009 : dossier Le Clézio
- Présentation et notes de lecture : Le Clézio_presentation
- Références biographiques : Association Le Clezio

 

Voir aussi

- Auteur de la littérature : Littérature contemporaine
- Le Clézio : Le Clézio
- Le Clézio : Leduc et Le Clézio

 

- Libération : Un romancier de la solitude et de l'errance

 

Références

[1] Il écrira aussi : « Je suis assez itinérant, instable, pas très sûr de l'endroit où je veux habiter. »

[2] "Onitsha", roman, Gallimard, Paris, 1991, 250 pages, isbn 2-07-072230-9

[3] 'L'Africain', portrait de son père, Mercure de France, « Traits et portraits », Paris, 2004, 103 pages, isbn 2-7152-2470-2.

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21 décembre 2012 5 21 /12 /décembre /2012 09:56

    <<<<<< < L'écrivain Mo Yan, prix Nobel de littérature 2012  >>>>>>>>>>

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Mo Yan, le romancier chinois surnommé le « Faulkner chinois », premier de son pays à recevoir le prix Nobel de littérature en 2012 [1] pour un auteur , précise l'académie suédoise, « qui unit avec un réalisme hallucinatoire, imagination et réalité, perspective historique et sociale ».

 

De son vrai nom Guan Moye, Mo Yan [2] né en 1955 vient de Gaomi dans la province de Shandong [3]et ses premiers écrits en font un "écrivain des racines", se romans se passant dans sa province natale. Ses parents, tout en étant des paysans plutôt aisés, avaient leur franc-parler, ce qui était assez mal vu dans ce pays et lui-même possédait cet esprit contestataire qui lui valut d'être exclu de l'école. Obligé de retourner travailler dans la ferme de ses parents jusqu'à ses 17 ans, il souffrit gravement des conséquences de la Révolution culturelle mais ce travail avec la terre, avec les animaux contribuera aussi à nourrir sa formation d'écrivain. Il commençait à inventer des histoires, nourri aussi par les contes et les légendes des campagnes chinoises emplies de fantômes que lui racontaient ses grands-parents.

 

 

Fuyant la misère de la campagne vers l'âge de seize ans, il travaille d'abord dans une usine de coton puis il entre dans l'armée. C'est un jeune homme taciturne et solitaire qui profite de son temps libre pour écrire un premier roman Le Radis de cristal, la vie campagnarde d'un gamin silencieux. Il connaîtra le succès avec son roman Le Clan du sorgho qui traite de la résistance héroïque d'un village l'invasion japonaise, un thème qu'il reprendra souvent. [4]

 

Mo Yan s'intéresse beaucoup à l'évolution de son pays vers une relative liberté économique et culturelle, il l'évoque dans La Dure Loi du karma [5] Il lit la littérature occidentale, surtout les classiques français, le Nouveau roman et des auteurs comme Kafka, Faulkner, Garcia Marquez et se dirige vers un style mélangeant le conte et la fable, le réel et le fabuleux. Il dénonce aussi les dérives du communisme, les lourdeurs et l'omnipotence de la bureaucratie comme dans Le Pays de l'alcool en 1993 [6] et connaît quelques ennuis avec la censure avec Beaux seins, belles fesses en 1995, [7] accusé d'avoir réservé le même traitement aux soldats communistes et à ceux du Guomindang. Ses écrits récents traitent surtout de l'évolution de la société chinoise vers une société marchande qui change la nature même de cette société et réduit le rôle de l'écrivain.

 

L'œuvre de Mo Yan se rattache au mouvement de la « Quête des racines » [8], partant de l'histoire de sa province natale "le Shandong" et largement autobiographique, avec des romans tels que, outre "Le Clan du sorgho", La Mélopée de l'ail paradisiaque en 1988 ou Le Supplice du santal en 2001. [9]

Sur le fait que beaucoup de ses romans soient assez volumineux, Mo Yan a écrit dans sa préface au recueil de nouvelles "Shifu…" : « la stature d’un écrivain n’est déterminée que par les pensées et les réflexions que révèle son œuvre et non par sa longueur. La place d’un écrivain dans l’histoire littéraire d’une nation ne peut être évaluée par le fait qu’il soit ou non capable d’écrire un livre aussi lourd qu’un pavé ».

 

Mo Yan Inlan Du 2012 nobel.jpg          Mo Yan 06-2009 Chantal chen-andro.jpg            Yan et Oe.jpg
Mo Yan avec sa femme Inlan Du, avec sa traductrice Chantal Chen-Andro et avec le japonais Kenzaburo Oe

 

Notes et références

  1. Les autorités chinoises ont toujours refusé de reconnaître Gao Xinjian, le Prix Nobel 2000, comme un citoyen chinois puisqu'il était naturalisé français
  2. Mo Yang signifie en chinois « Celui qui ne parle pas ».
  3. "Shandong" est une province de l'est de la Chine donnant sur la mer Jaune et la mer de Bohai, l'une des provinces les plus peuplées du pays. Gaomi est située du côté de la péninsule du Shandong
  4. Le cinéaste Zeng Yimou le portera à l'écran sous le titre Le Sorgho rouge, film qui obtiendra l'ours d'or à Berlin, en 1988
  5. Imposante fable-roman sur la réincarnation d'un homme simple en divers animaux, traitée avec un humour satirique
  6. Roman parodie de polar avec une histoire de trafic de chair d'enfants et mise en abîme toute rabelaisienne pour dénoncer les mafieux, les cadres du parti et leur tendance à l'alcoolisme.
  7. Histoire d'une paysanne et de ses neuf enfants, huit filles et un garçon qui refuse de quitter son sein jusqu'à douze ans et finira par diriger une usine de soutiens-gorge.
  8. Mouvement littéraire chinois contemporain visant à rendre compte des réalités de la Chine profonde en mélangeant les descriptions réalistes, le "réalisme magique", la prose poétique et le fantastique.
  9. Histoire de famille à Gaomi où le sous-préfet Qian Ding, l'amant de Meinang, une femme superbe, arrête son père Sun Bing. Son mari Petit-Jia assiste le bourreau pour l'exécution de la sentence, tout ceci pour donner satisfaction aux européens qui construisent un chemin de fer.
Repères bibliographiques
 - Le Clan du sorgho (Honggaoliang jiazu), 1986, traduction Pascale Guinot & Sylvie Gentil, Actes Sud, 1993
- Le Pays de l'alcool (Jiu Guo), 1993, traduction Noël & Liliane Dutrait, Le Seuil, 2000. Prix Laure Bataillon 2000 de la meilleure œuvre de fiction traduite en français
- Beaux seins, belles fesses (Fengru Feitun), 1995, traduction de Noël & Liliane Dutrait, Le Seuil, 2004 - La Dure Loi du karma (shēngsǐ píláo), traduction de Chantal Chen-Andro, Le Seuil, 2009
- Le Vieil Homme et le château bleu, nouvelle écrite en 2008 pour Le Figaro (sur le thème d'une phrase de l'Odyssée)
- Le Veau et Le Coureur de fond , deux nouvelles datant de 1998

 

 

Mo yang maison enfance.jpg                              Mo yang Gaomi.jpg
Sa maison natale et sa résidence à Gaomi dans la province de Shandong

 

 

 

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