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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 14:29

Isaac Singer lauréat du National Book Award en 1974 , prix Louis lamed
Prix Nobel de littérature en 1978

tumb Les frères Singer

 

Isaac Bashevis Singer, de son vrai nom Yitskhok-Hersh Zynger, né à Leoncin en Pologne le 21 novembre 1902, décédé le 24 juillet 1991 à Miami en Floride des suites d'un accident vasculaire cérébral, possède cette particularité d’avoir écrit ses romans en yiddish, et de les avoir traduits ensuite en américain. [1] Selon le jury de Stockholm, il reçut le prix Nobel de littérature « pour son art de conteur enthousiaste qui, prenant racine dans la culture et les traditions judéo-polonaises, ramène à la vie l'universalité de la condition humaine. »

 

tumb La rue krochmalna Varsovie

 

L’enfance d’Isaac Bashevis Singer a d’abord baigné dans la culture juive, son père est un rabbin hassidique et sa mère fille de rabbin. Il vit à Varsovie rue Krochmalna [2] et poursuit ses études dans une école rabbinique où il reçoit une éducation où il apprend l'hébreu moderne et s'initie aux concepts de la Kabbale.

 

Ils habitaient une maison fort modeste mais on venait souvent consulter son père Pinkas Singer qui n’avait pas son pareil pour résoudre conflits et querelles familiales. Le jeune Isaac était fasciné par ce père qu’il mettra en scène dans ses romans Le Tribunal de mon père et De nouveau au tribunal de mon père.

 

Il écrit d’abord en hébreu à partir de 1925 où il publie quelques nouvelles dans des revues yiddish, puis sa première œuvre Satan in Goray en 1932 mais peu après décide d’écrire désormais en yiddish. Fuyant l’antisémitisme qui sévit alors en Pologne, il s’embarque pour les États-Unis en 1935 avec son frère Israel Joshua Singer [3] qui sera lui aussi écrivain, et prend la nationalité américaine en 1943.

 

En 1937, il rencontre et épouse Alma Haimann, une juive originaire de Munich, un amour qui durera qu’à la mort de Singer. Ses débuts aux USA sont difficiles, il se sent déraciné et étranger au mode de vie américain. " J'avais coupé toutes les racines qui me rattachaient à la Pologne et pourtant je savais qu'ici, jusqu'à la fin je resterais étranger."

A la fin de la guerre, les années difficiles continuent, marquées par le décès subit de son frère aîné victime d’une thrombose en février 1944 et son frère cadet en Russie, déporté avec sa femme et sa mère dans le sud du Kazakhstan.

 

tumbBarbra Stresand dans le film Yentl

 

Bien que Singer ait une œuvre importante à son actif, il est surtout connu du grand public pour sa nouvelle Yentl, adaptée au cinéma en 1983 avec Barbra Streisand dans le rôle principal. Il avait une sœur Hindele qui rêvait d'étudier comme ses frères mais elle souffrait de problèmes nerveux et son frère lui a dédié un livre intitulé "La séance". Il s’est aussi certainement inspiré de sa sœur Hindele pour créer le personnage de Yentl.

 

Isaac Bashevis Singer aimait dans ses romans manier la satire à partir de sa fine observation des mœurs juives et les effets du surnaturel à travers fantômes et esprits malins qui interviennent souvent dans ses fictions. Même s’il a évoqué l’Amérique dans ses romans, il prend le plus souvent racine dans la vie des Juifs en Pologne avant la Seconde guerre mondiale. Il fait du juif quelqu’un d’indécis en proie aux doutes, pris entre respect des traditions et les passions qui le dévorent dans une société où il cherche constamment sa place.

 

                                                    Le couple Singer

Notes et références
  1. Son ami Saül Bellow, autre prix Nobel de littérature, a largement participé à le faire connaîtreen traduisant une partie de son œuvre.
  2. Cet univers lui inspirera son roman Le petit monde de la rue Krochmalna.
  3. Israel Joshua Singer, le frère ainé et "mentor" de Isaac Bashevis Singer et d'Esther Kreitman. est né le 30 novembre 1893 à Biłgorajen Pologne et mort le 10 février 1944 à New York. Il est l’auteur de plusieurs romans dont D'un monde qui n'est plus en 1946.
Voir aussi

Quelques citations
« L'écriture n'a jamais qu'un but -de cela il était certain- toujours le même raconter une histoire. La narration en soi c'est le but. Elle est aussi un legs. Une bonne histoire a bien plus de signification qu'une douzaine de messages. »
« Une littérature sans passion, c'est comme du pain sans farine. Tout être humain même s'il est stupide, est infiniment riche en émotions. »
« Comme lecteur, il appréciait au plus haut point les enfants. Le fait qu'un livre a été écrit par le grand écrivain "X" n'a aucune influence sur un enfant, peu lui importent les critiques, les réclames, les opinions. Dans ses jugements, il est réellement indépendant. »

Bibliographie
- Tuszynska, A, Singer, paysages de la mémoire, Montricher, Les Editions noir sur blanc, 2002.
- Noiville, F, Isaac B.Singer, Paris, Stock, 2003.

Liens externes
- Bashevis.Singer.free
- Lettres d’Israël

<<< Ch.Broussas - Feyzin, 17 octobre 2012 - © • cjb • © >>>> 
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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 14:06

TONI MORRISON ECRIVAIN AVANT TOUT

<<<<<< L'écrivaine américaine Toni Morrison (née le 18 mars 1931) >>>>>>>>
    <<<<<< Voir aussi Sula et L'oeil le plus bleu >>>>>>>>
          <<<<<<<<<  • • •°°°°°°°°°• • •  >>>>>>>>>>>
T Morrison.jpg
 

Être une femme, afro-américaine de surplus, ne semble vraiment pas propice pour décrocher le prix Nobel de littérature. [1] C'est pourtant le destin de Toni Morrison, professeur de littérature puis éditrice qui a obtenu le prix Nobel en 1993. Rien ne la prédestinait à une telle reconnaissance internationale. Chloé Anthony Wofford naît le 18 mars 1931 à Lorain, petite ville dans l'état de l'Ohio, dans une famille ouvrière -son père est soudeur- , deuxième des quatre enfants de George et Ramah Willis Wofford.

 

Ses parents quittèrent le sud des États-Unis pour échapper aux difficultés liées au racisme et avoir dans l'Est de meilleures conditions de vie. A la maison, elle est très vite férue de littérature, et ses parents lui font rapidement découvrir la culture noire du Sud en lui transmettant leur héritage afro-américain. Elle restera à jamais marquée par son enfance, le communautarisme de la société américaine qui vire parfois à la ségrégation et au racisme, même si son cursus dans le système éducatif américain est exceptionnel.

Très tôt, elle s'intéresse à la littérature, assez éclectique dans ses goûts, allant de Jane Austen, Virginia Woolf à Tolstoï, en passant par des auteurs américains comme Faulkner. Après des études à la Howard University of Washington et à l'Université Cornell, elle enseigne l'anglais au Texas Southern University de Houston puis revient enseigner à Howard.

 

Toni Morrison 1986.jpg

Toni Morrison en 1986

 

Si sur le plan professionnel sa réussite est éclatante, son mariage avec un architecte jamaïcain Harold Morrison, rencontré lors de son retour à Howard, se dégrade rapidement. 1964 représente un tournant dans sa vie : elle divorce puis se consacre à l'édition à la Random House de New-York où elle va publier les ouvrages d'Angela Davis, d'Andrew Young ou une anthologie d'écrivains noirs The Black Book en 1973. Elle s'installe d'abord dans la petite ville de Syracuse [2] puis à New-York. En parallèle, elle continue d'enseigner l'anglais à L'Université d'état de New-York puis la littérature à L'Université de Princeton, une ville entre Philadelphie et New-York où elle va rapidement s'établir.

 

L'écriture est pour elle une vocation tardive. Elle publie son premier roman The bluest eye en 1970 à l'âge de 39 ans, [3] obtient un grand succès avec ses deux romans Sula en 1973 et Song of Solomon en 1977 [4] avant d'atteindre la reconnaissance internationale avec Beloved en 1988. [5]

 

Elle se défend d'être la représentante de la communauté noire, son porte-parole et elle résiste difficilement à la pression de son audience internationale, les journalistes lui posant toujours le même genre de questions sur ce sujet. Son œuvre s'y prête aussi. [6]

 

De son père, Toni Morrison a retenu la prise de conscience de son identité noire et des difficultés relationnelles entre les Noirs et les Blancs. Parlant de son enfance, elle dira : « mon père était raciste. Enfant en Georgie, il a été marqué par le comportement des adultes blancs; et toute sa vie, il eut le sentiment que c’était justifié pour lui de mépriser les Blancs, alors qu’eux n’avaient pas de justification pour le mépriser. » Lorsque démarre le mouvement des droits civiques au début des années soixante, elle fréquente des personnes comme Andrew Young [7] ou Stokely Carmichael [8] ainsi que des membres éminents des Black Panthers.

 

En 1984, elle est nommée à la State University de New York à Albany, où elle supervise de jeunes écrivains en troisième cycle et écrit sa première pièce de théâtre Dreaming Emmett, inspirée de la véritable histoire d’Emmett Till, un jeune noir tué par des blancs en 1955, accusé d'avoir sifflé une Blanche dans la rue. Apprenant qu'elle était lauréate du prix Nobel de littérature, elle déclara : « Ce qui est le plus merveilleux pour moi est de savoir que ce prix a enfin été décerné à un afro-américain. Gagner en tant qu’américaine est très spécial, mais gagner en tant que Noire Américaine est sensationnel. Et ce qui est aussi très important c'est que ma mère soit vivante pour partager cette joie avec moi. » Sur cet engagement qu'on lui a parfois reproché, c'est la romancière qui a répondu : «  Je ne pense pas qu’il y ait de vrais artistes qui n’aient jamais été engagés. Ils ont peut-être été insensibles à tel ou tel fléau, mais ils étaient engagés car l’essence d’un artiste est d'être engagé. »

 

tumb . . . Toni Morrison dans sa jeunesse tumb

  1. A ce propos, elle écrit : « Je pense vraiment que la gamme d'émotions et de perceptions auxquelles j'ai eu accès en tant que personne noire et que femme est plus grande que celle des personnes qui ne sont ni l'un ni l'autre. Il me semble alors que mon monde ne s'est pas rétréci parce que je suis une femme noire écrivain. Il s'est agrandi. »
  2. Située dans l'Etat de New-York
  3. Le roman raconte l'histoire d’une jeune fille noire, Pecola Breedlove, qui pense qu’avoir les yeux bleus serait pour elle une bénédiction. Mais elle sera cruellement déçue.
  4. "Sula", qui a obtenu le "National Book Critics Award", est l’histoire de deux amies noires, Sula, considérée comme une menace envers sa communauté, et son amie Nel, dans la ville fictive de Medallion, dans l’Ohio (où elle est née). "Song of Salomon" (la chanson de Salomon) qui lui vaudra le prix de "l’Institut Américain des Arts et des Lettres" est une chronique familiale qu'on a parfois comparée à "Racines" d’Alex Haley.
  5. Adapté au cinéma par Jonathan Demme en 1998 avec Danny Glover et Oprah Winfrey.
  6. Dans ses descriptions de l'univers réel ou imaginaire du peuple noir, Toni Morrison a rendu au peuple afro-américain son histoire morceau par morceau (l'académie du Prix Nobel)
  7. Qui travailla avec Martin Luther King et devint maire d’Atlanta
  8. Qui fut ensuite le leader du "Student Nonviolent Coordinating Comittee"
<<< Ch. Broussas - Feyzin, 10 décembre 2012 - © • cjb • © >>>> 

 

 

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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 13:58

Référence : Toni Morrison, "L'œil le plus bleu", éditions Christian Bourgeois, Collection Fictives, traduction Jean Guiloineau, 218 pages, octobre 1994, édition originale 1970, isbn 2-267-01243-x

            

Quand Claudia et Frieda hébergèrent la petite Pecola, c'était normal pour un dépannage, parce que sa famille se retrouvait "à la rue". Pecola Breedlove, petite noire d'un quartier pauvre, rêve d'avoir les yeux bleus. Ainsi, on la remarquerait enfin, c'est sûr. Elle serait plus belle et attirerait tous les regards. Sa famille serait réconciliée, finies les fugues du frère et les beuveries du père.

Aux yeux des blancs, elle n'existe pas, elle est transparente, ils ne la voient pas. Comme Maureen, blanche aux yeux si bleus et qui se trouve si mignonne. Et près du lac Erié, au-delà des aciéries où le ciel est taché d'orange, le ciel est toujours bleu.

    

Pauline Williams, la mère de Pecola et de son frère Sammy, venait du Kentucky et c'est peu après son mariage avec Cholly qu'elle s'installa à Lorain dans l'Ohio. Elle inculqua à sa fille cadette la respectabilité, c'est-à-dire « la peur des autres et de la vie. » Toutes ces femmes, Pailine, tante Jimmy qui a élevé Cholly, leurs amies qui plient l'échine et reçoivent des ordres de tout le monde, prennent comme elles peuvent leur revanche sur la vie. « En réalité, elles régentaient les maisons des Blancs et elles le savaient. »

La réalité pour Pecola est pire encore, elle se transforme en cauchemar le jour où son père Cholly commet l'irréparable. La réalité pour Pecola n'a vraiment pas les yeux bleus. Alors, elle est allée consulter Elihue, un drôle de type qu'on surnomme Soaphead -tête de savon- pasteur devenu « lecteur, conseiller et interprète des rêves » espèce de conseil-relation à la sauce psy. Mais Soaphead n'a que le pouvoir de faire croire aux autres qu'il possède un pouvoir, pas de donner à Pecola les yeux bleus.

Ces fameux yeux bleus, même si personne ne les voit, ELLE les verra et « désormais elle vivra heureuse » prédit Soaphead. Méfiance de ces enfants noirs envers les adultes, « considérant toute parole comme un code que nous devions percer et tout geste comme l'objet d'une analyse attentive » dit Claudia la narratrice. Et comme personne ne faisait attention à eux, ils étaient centrés sur eux-mêmes. Quant à Pecola, il ne lui restait que la folie pour se protéger des autres et du monde.

 

<<< Christian Broussas - Feyzin, 5 août 2012 - << © • cjb • © >>>> 
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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 17:50

Biographie de l'écrivain japonais Yasunari Kawabata

La jeunesse de Kawabata dans la région d'Osaka

 
    

 

C'est à Osaka qui naquit Yasunari Kawabata le 14 juin 1899 pendant l'ére Meiji, dans une famille bourgeoise et cultivée. L'enfant né prématurément à sept mois restera fragile toute sa vie. Ses parents auraient pu jouer un rôle important dans sa vie, sa mère Gen issue d'une famille fortunée et surtout son père Eikichi grand amateur de poésie et de peinture, mais ils rapidement décéder tous les deux de tuberculose. Dès l'âge de trois ans, l'enfant est orphelin.

 

Yasunari Kawabata part vivre dans le village natal de sa mère à Tyosato dans la banlieue d'Osaka puis un peu plus loin à Toyokawa avec ses grands-parents paternels. Il s'adapte facilement à sa nouvelle vie et, à l'école primaire de Toyokawa, est considéré comme un brillant élève. Mais son grand-père Kawabata Sanpachiro, un notable local qui a vendu ses terres, fait des placements aventureux qui précipitent sa ruine. Le sort semble s'acharner sur cette famille puisqu'en 1919 l jeune garçon alors âgé de dix ans perd d'abord sa sœur Yoshiko, cette sœur dont il a dit "qu'il n'a gardé au fond du cœur aucune image," puis sa grand-mère en septembre.

File:Yasunari Kawabata 1917.jpg   En 1917

Resté seul avec son grand-père, il entre en avril 1912 au collège d'Ibaraki. C'est à cette date que se dessine sa vocation d'écrivain, mêlant une grande soif de lecture à ses premiers écrits. Il vivra huit années avec ce grand-père qui peu à peu s'affaiblit et devient aveugle. A son décès, il retourne à Toyosato chez un oncle maternel. Sa douloureuse expérience de jeune garçon confronté très tôt à la mort des siens marquera son œuvre avec ce rapport obsessionnel à la solitude et à la mort, qu'on retrouve dès 1916 dans Ramasser des ossements, au titre significatif, puis Les sentiments d'un orphelin ou encore Voiture funéraire dans les années vingt.

 

Son rapport aux autres est déterminé par l'image négative qu'il se fait de lui-même, complexé par un aspect malingre et un physique ingrat, il sera toujours tiraillé par une homosexualité refoulée qui lui fera d'abord aimer Kiyono l'un de ses condisciples au lycée de Ibaragi, jeune homme plutôt androgyne, aux traits gracieux et efféminés. Alors âgé de 19 ans, lors d'un séjour à Yugashima, station thermale dans la péninsule d'Izu, il ressent une "puissante émotion esthétique" pour une danseuse filiforme qui n'est pas sans lui rappeler Kiyono, et deviendra la source de son premier roman La danseuse d'Izu publié en 1926.

 

Cet épisode qui l'influencera tant qu'il retournera de temps en temps à Izu pendant une dizaine d'années, est récurrent dans son œuvre, depuis ses Souvenirs de Yugashima en 1922 jusqu'à des ouvrages plus connus comme Le grondement de la montagne ou Les belles endormies au début des années soixante.

 

Son fantasme de la femme éternelle va s'incarner dans une toute jeune fille de 14 ans Itō Hatsuyo, qu'il rencontre avec des amis puis revoit de temps en temps avant de subitement la demander en mariage. Ce qu'elle finira par refuser, le laissant désespéré, hantant longtemps son esprits et ses écrits. Ni ses succès littéraires, ni même la notoriété du prix Nobel [1] qui viendra couronner son œuvre en 1968, ne le délivreront de ses angoisses, de ses démons et du poids du passé. Il entamera avec son contemporain Yukio Mishima [2] un dialogue épistolaire plein d'enseignements sur leur génération, reflétant le déchirement d'un Japon écartelé entre le rejet du passé de leur jeunesse et le poids de la modernité.

 

Homme complexe et complexé, secret et plein de contradictions, se voulant à la fois en phase avec son époque et ancré dans ses traditions culturelles, patriote mais aussi féru de littérature occidentale, Yasunari Kawabata parviendra à transcender ce sentiment tragique de la vie qui l'habite, dans des nouvelles d'un style vif, alerte et épuré, courts récits qu'il appelait Tenohira non shōsetsu, les récits qui tiennent dans la paume de la main.

 

En 1972, Yasunari Kawabata est hospitalisé et sa santé devient de plus en plus précaire. Il choisit de mettre fin à ses jours le 16 avril dans le petit appartement qu'il habite parfois, au bord de la mer à Zushi, à proximité de Kamakura où il est enterré.


File:Yasunari Kawabata c1946.jpg    

Dans sa maison de Kamakura en 1946        Avec Mishima en 1946

 

Repères bibliographiques

 

- Pays de neige, traduit par Fujimori Bunkichi, texte français par Amel Guerne, 1960, Édition originale Livre de poche, 1982/Albin Michel, 1996

- Le grondement de la montagne, 1969, Édition originale Livre de poche, 1986/Albin Michel, 1988

- Le maître ou le tournoi de go, Édition originale Livre de poche, 1988/Albin Michel, 1992

- Les belles Endormies, Édition originale Livre de poche, 1982/ Éd. Albin Michel, 1983

- Tristesse et beauté, 1981, Édition originale Livre de poche, 1996/Albin Michel, 2000

- Kawabata-Mishima, correspondance 1945-1970, traduit et annoté par Dominique Palmé, préface de Diane de Margerie – 2000


    "Les belles endormies"

  

Autres fiches à consulter :
- Yukio MISHIMA à Tokyo

- Alexandra DAVID-NEEL à Paris, Toulon, Digne et en Asie

 - Marguerite Yourcenar : Yukio Mishima

Références

1.        Il fera à Stockholm lors de la remise du prix le 12 décembre un discours en forme d'hommage à son pays intitulé « Utsukushii nihon no watakushi » (Le beau Japon en moi)

2.        le 25 novembre 1970, Yasunari est bouleversé par l'annonce du suicide par 'seppuku' de son ami Mishima. Le 24 janvier 1971, il préside la cérémonie des obsèques publiques de Mishima au temple Tsukiji Honkanji de Tōkyō, et lit un extrait d'une lettre que son ami lui avait adressée le 4 août 1969 (voir leur correspondance page 223).

 

<<< Christian Broussas - Feyzin, 13 juin 2012 - < © • cjb • © >>> 

 

 

 

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9 mars 2013 6 09 /03 /mars /2013 17:44

Kenzaburō Ōe entre Shikoku et Tokyo
Kenzaburō Ōe, écrivain japonais, prix Europalia 1989 et prix Nobel de littérature 1994 

Le jeudi 19 janvier 2012 par Christian Broussas.

 

 

S'il est une œuvre autobiographique, c'est bien celle de Kenzaburō Ōe, une œuvre pleine de son passé, sillonnée des traumatismes qui l'ont marqué.


Il a 20 ans quand survient la terreur absolue d'Hiroshima dont il retracera les suites dramatiques, les répercussions sur la population dans Notes de Hiroshima en 1965. On retrouve aussi son analyse du Japon de cette époque dans Notes d'Okinawa en 1970 et surtout dans Dix-sept ans où il tente d'approcher la mentalité d'un adolescent qui s'engage dans le néo-fascisme, devient un assassin et finit par se suicider.


Il a 28 ans à la naissance de son fils Hikari, handicapé mental qui « modifie son univers avec autant de violence qu'une explosion solaire. » Ses se font alors plus personnelles, plus sombres aussi, surtout dans Agwii, les monstres des nuages qui se suicide après avoir tué son enfant atteint d'une malformation cérébrale.


Sa jeunesse se passe à Ose (Oose ou encore Ozu), un village de montagnes « cerné par la forêt » dans l'île de Shikoku au sud-est de l'archipel nippon. Son enfance est plutôt difficile, marquée par la mort de son père bûcheron lors qu'il n'a que neuf ans, laissant une veuve et sept enfants. Dans un pays ravagé, fortement marqué par la guerre, il ressent un besoin de sécurité qui le fera se réfugier volontiers dans les arbres des forêts alentours et dans la proche montagne. Il poursuit ensuite ses études secondaires à Matsuyama, principale ville de la région. Contrairement à ses ancêtres qui n'ont jamais quitté leur île, il rejoint l'université de Tokyo pour étudier la littérature française que lui avait connaître sa mère, surtout deux auteurs qui l'ont le plus marqué François Rabelais et Jean-Paul Sartre sur qui portera sa thèse de fin d'études.


Dans les années 80, Kenzaburō Ōe revient sur les pas de sa jeunesse dans des œuvres inspirées par les paysages familiers de Shikoku où se dégage un Japon plus rural et communautaire, tout en développant ses idées à travers son héros Gii, sur la défense de l'environnement et une certaine forme de distance avec le réel qu'il déplore, la pacifisme dans ses romans Le jeu contemporain en 1979 (Dojodai gemu), M/T et le conte des merveilles en 1986 (M/T to mori non fushigi no monogatari) et Lettres aux années de nostalgie en 1989 (Natsukashii toshi e no tegami). « Écrire, dit-il, c'est marcher sur une corde raide. »


Dans une interview à L'Express en mars 2011, Kenzaburō Ōe affirme "reconnaître le danger du nucléaire", estimant que "C'est une catastrophe encore plus dramatique que les désastres naturels -car elle est due à la main de l'homme", et il espère que "l'accident à la centrale de Fukushima" sera salutaire et permettra "aux japonais de renouer avec les sentiments des victimes d'Hiroshima et de Nagasaki", mais surtout "de reconnaître le danger du nucléaire, (...), et de mettre fin à l'illusion de l'efficacité de la dissuasion prônée par les puissances détentrices de l'arme atomique".


(JPG)  Oe avec son fils

 

Christian.broussas at orange.fr

Repères bibliographiques

-- Un drôle de travail, Kimyō na shigoto, 1957
-- Gibier d'élevage (Une bête à nourrir) , Shiiku, 1958, prix Akutagawa
-- Agwii, le monstre des nuages , Sora no kaibutsu Aguii, 1964
-- Notes de Hiroshima, Hiroshima nōto, 1965
-- Une affaire personnelle , Kojinteki na taiken, 1965, éditions Stock, 1994
-- Dites-nous comment survivre à notre folie , Warera no kyōki wo ikinobiru michi wo oshieyo, 1966, éditions Gallimard, 1982
-- Le Jeu du siècle , Man'en gannen no futtobōru, 1967, éditions Gallimard, 1985
-- M/T et l’Histoire des merveilles de la forêt, 1986
-- Moi, d’un Japon ambigu , Aimai na Nihon no watashi, 1995), éditions Gallimard 2001
-- Le Faste des morts (Shisha no ogori, 1957, Hato, 1958, Seventeen, 1963, éditions Gallimard, 2005

 

Autres fiches à consulter :

 

-Yukio MISHIMA à Tokyo

-Marguerite Yourcenar : Yukio Mishima

-Gao Xingjian



(JPG)

<<< Christian Broussas - Feyzin, 28 mai 2012 - << © • cjb • © >>>> 

 

 

 

 

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24 février 2013 7 24 /02 /février /2013 15:29
Nadine Gordimer

      

Nadine Gordimer est un écrivain sud-africaine née à Springs le 20 novembre 1923, qui a combattu l'apartheid et fut proche de l'ANC de Nelson Mandela et reçu le prix Nobel de littérature en 1991.

 

Son œuvre assez classique sur le plan formel qui célèbre les paysages sud-africains, sa diversité y compris ethnique, développe une vision d'une très grande psychologie qui ne doit rien à l'importance de ses engagements.

 

 

NADINE GORDIMER : Feu le mode bourgeois (The Late Bourgeois World), 1966

 

"Il existe des possibilités pour moi, certainement; mais sous quelle pierre se trouvent-elles ?" se demande Franz Kafka, question que reprend l'auteure en page de garde puis dans son roman.

 

L'histoire est celle d'un jeune couple de race blanche dans l'Afrique du Sud du temps de l'Apartheid. Un samedi matin, Liz Van Den Sandts -on sent ici les origines afrikanders- apprend par un télégramme le suicide de son ex-mari Max.

Max a eu une vie compliquée, en marge de la vie simple et facile des blancs qui dominaient le pays. Ancien terroriste, 'héros déchu' dira-t-elle de lui, dont elle a partagé les engagements au temps où ils étaient mariés. Pendant toute la journée, elle va devoir annoncer la nouvelle de son suicide à certains de ses proches : à Graham, tout d'abord, son compagnon, brillant avocat; à son jeune fils aussi, alors pensionnaire, qui a très peu connu son père, à sa grand-mère dont le grand âge la place un peu à part, et surtout à Luke, militant noir qui vient dîner ce soir-là.

 

Et les souvenirs vont affluer dans l'esprit de Liz, ils se diffusent en contrepoint de cette terrible réalité socio politique. "Chronique d'une mort annoncée' a-t-on écrit à propos de ce récit, où l'auteur brosse un tableau sans concession de cette bourgeoisie libérale sud-africaine qui défend bec et ongle ses privilèges sans grand espoir de réussite à plus ou moins long terme.

 

                    

 

Bibliographie

<<< Christian Broussas – Feyzin, 27/09/2011 © • cjb • © >>>
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23 février 2013 6 23 /02 /février /2013 17:50

ORHAN PAMUK ET SON ŒUVRE

 

Orhan Pamuk, écrivain turc né en 1952 à Istanbul, a remporté de nombreux prix littéraires comme le prix France-Culture en 1995, celui du meilleur livre étranger du New York Times en 2004, ou le prix Médicis étrange r pour son roman "Neige" en 2005. Mais c'est surtout l'obtention du prix Nobel de littérature qui le consacre en 2006.
Le 12 octobre 2006, il a obtenu le prix Nobel de littérature.

 

La vie dans son pays est des plus délicate quand il déclare par exemple que « un million d'Arméniens et 30 000 Kurdes ont été tués sur ces terres, mais personne d'autre que moi n'ose le dire ». Il a beaucoup d'ennemis et en octobre 2005, il est mis en examen pour insulte délibérée à l'identité turque. Il s'en défendra, écrivant qu'il avait simplement voulu « commencer une petite discussion sur ce tabou, parce qu'il est un obstacle pour notre entrée dans l'Union Européenne ». Suite à l'assassinat de Hrant Dink [1] et des nombreuses menaces qu'il reçoit, actuellement il vit le plus souvent aux États-Unis.

 

L'écrivain en 2009 

Le musée de l'innocence

Référence : Orhan Pamuk, "Le musée de l'innocence", Paris, Éditions Gallimard, 2011, ISBN 978-2-07-078659-6

Le musée de l'innocence est un roman de l'écrivain turc Orhan Pamuk, prix Nobel de littérature 2006, qui a été écrit et publié en 2011 aux éditions Gallimard, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy.

 

Histoire banale en apparence : Kémal devait épouser Sibel, mariage qui convient fort bien au deux familles. Mais le Malin qui brouille les destins et mélange les cartes fait qu'il entre dans une boutique pour acheter un sac et reste fasciné par Füsun la belle vendeuse, qui est en plus une cousine éloignée. C'est le coup de foudre mais ce malappris de Kémal veut tout tout : la respectabilité du mariage avec Sibel et la passion amoureuse avec Füsun sa maîtresse. Il en est ainsi dans les sociétés étouffée par les convenances et Pamuk s'y connaît en matière de dénonciation des tares de la société turque.

 

Mais Füsun ne l'entend pas ainsi et elle disparaît après les fiançailles de Kemal et de Sibel. Kamal part à sa recherche à travers maintes aventures initiatiques, retrouvailles brûlantes, infidélités, rumeurs, dans les méandres stanbouliens de la Corne d'Or.

 

Mais pour lui, il est trop tard et il se console en devenant fétichiste, en réunissant comme dans un musée tous les objets de Füsun qu'il peut trouver, le "Musée de l'innocence" diffusant toute une généalogie dont il demandera à un certain Orhan Pamuk, personnage du roman, de les préciser. Dans ce roman, il pastiche avec une virtuosité qui n'appartient qu'à lui, les romans à l'eau de rose dégoulinant de mièvrerie dans le charme désuet d'Istamboul.


NEIGE

Référence : Orhan Pamuk, "Neige", Paris, Éditions Gallimard, Collection Du monde entier, traduction de Jean-François Pérouse, 2005, 490 pages, ISBN 2-07-0777124-5

 

Neige est un roman écrit en 2000, publié en turc sous le titre "Kar" ('neige' en turc), édité en français en 2005 chez Gallimard et couronné la même année par le Prix Médicis étranger.

 

C'est l'histoire de "Ka", poète turc qui vit à l'occidental, un drame dans une ville frontière turque, Kars, que la neige isole du reste du pays, où se déroule un coup de force militaire anti-islamiste. Ka revient d'Allemagne et part à Kars, petite ville près de la frontière arménienne, pour enquêter sur le mystère de jeunes filles voilées qui contestent l'interdiction du voile dans les écoles et à l'université et en sont arrivées à se suicider. Le climat est lourd dans cette ville que d'imposantes chutes de neige immobilisent peu à peu, où les élections municipales imminentes devraient être remporter les partis religieux.

 

Sur le plan personnel, il retrouve İpek, jeune divorcé qu'il a aimée autrefois et avec qui il aimerait bien renouer.

Le climat se détériore encore après l'exécution du directeur de l'École Normale hostile au port du voile a laquelle il assiste et peut ainsi témoigner à la police. Il compose des poèmes et prend des notes sur la situation, qui fonctionne comme un mise en abyme puisqu'il projette de réunir ses écrits sous le titre de "Neige". Il enquête, il rencontre des gens pour ou contre l'intrusion du religieux dans la vie publique, comme Kadife la sœur d'İpek qui défend le port du voile ou "Necip", un étudiant d'école religieuse qui cherche sa voie ou le militant clandestin "Lazuli".

 

La situation bascule lors d'une représentation théâtrale où une émeute éclate, que certains veulent transformer en coup d'état. Les autorités décident d'en 'profiter' pour procéder à des arrestations et des massacres pendant que les victimes, avec l'aide de Ka, tentent de prévenir l'extérieur et de condamner ce coup de force. La ville est finalement libérée de la neige et de ses groupes armés mais Ka, menacé par les extrémistes religieux, doit partir sous la protection de la police et sans avoir convaincu İpek de le suivre. La haine de ses ennemis le poursuivra jusqu'en Allemagne où il a trouvé refuge et où il sera assassiné quelques années plus tard.

 


Mon nom est rouge

Référence : Orhan Pamuk, "Mon nom est Rouge", traduit du turc par Gilles Authier, éditions Gallimard, 576 pages, ISBN 2070756866  (prix du Meilleur livre étranger en 2002)

 

Mon nom est Rouge est un roman 'polyphonique' et foisonnant en 59 chapitres, où s'expriment une douzaine de personnages, où domine une couleur, le rouge, qui donne son titre au livre.

 

En 1591, un artiste enlumineur, travaillant dans l'atelier du sultan Murad III (1574-1595), est découvert au fond d'un puits, le crâne défoncé. Le sultan lui a commandé un manuscrit pour le millénaire de l'hégire, illustré par des miniaturistes reconnus. Puis l'on passe à une enquête policière mêlée d'une intrigue amoureuse entre "Monsieur Le Noir" qui enquête sur la mort de l'enlumineur et une jeune veuve "Shékuré", dans un climat mêlant la tradition ottomane et un certain penchant pour l'occident et en particulier "l'école vénitienne".

 

La fin revêt certains traits autobiographiques puisque c'est "Shekuré" (le nom de sa propre mère), qui transmet à son fils Orhan tous les ressorts de ces histoires en lui conseillant de transfigurer la réalité car, dit-elle, « ne recule, pour enjoliver ses histoires, et les rendre plus convaincantes, devant aucun mensonge. »


Voir aussi :


- Orhan Pamuk, "La vie nouvelle", traduit du turc par Münevver Andaç, 320 pages, éditions Gallimard, 1999, ISBN 2070743330 [2]
- Orhan Pamuk, "Le Château blanc", traduit du turc par Münevver Andaç, 204 pages, 1996, ISBN 2070732630

 

- Présentation générale

 

Notes et références

[1] Journaliste et écrivain turc d'origine arménienne, assassiné par un nationaliste devant les locaux de son journal 'Agos'

[2] Un jeune étudiant stanbouliote, "Osman" est très impressionné par la lecture d'un livre très mystérieux, auquel il pense beaucoup. Curieusement, il rencontre un couple "Djanan" et "Mehmet" qui partage ses impressions sur ce livre, couple qui subitement disparaît. Osman décide d'en avoir le cœur net et sillonne son pays en espérant les retrouver. Mais dans sa quête incertaine, il craint que la vie nouvelle dont parle le livre ne soit qu'une rencontre avec la mort, même si cette notion de vie nouvelle pourrait aussi bien être la perspective de revoir Djanan la femme qu'il aime.

 

 <<< Christian Broussas – Courmangoux, 28 mai 2012 - <<< © • cjb • © >>>

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7 février 2013 4 07 /02 /février /2013 17:58

Ravelstein, juif et enseignant américain... comme Saül Bellow

 

Référence : Saül Bellow, "Ravelstein", éditions Gallimard, 2000 et 2002 (version française), isbn 2-07-075914-8

 

Ce livre est « tantôt sombre, tantôt férocement drôle, à travers l'amour et la mémoire ; c'est un hymne à l'amitié et à la vie. »

 

Abe Ravelstein est un homme important, souvent consulté par ses anciens étudiants qui occupent maintenant des postes politiques parfois très importants aux États-Unis, participant à la marche du monde. Il utilise une pédagogie active et n'hésite pas à secouer ses étudiants, les provoquant, leur demandant par exemple « comment en cette démocratie moderne, allez-vous satisfaire aux nécessités de votre âme ? » [1]


Le personnage de Ravelstein est construit sur la figure d'Allan Bloom, collègue et ami de Bellow à l'Université de Chicago et auteur en 1987 de The Closing of the American Mind (L'Âme désarmée). Mort en 1992 d'un dysfonctionnement du foie,  Bellow lui avait promis d'écrire sa biographie.

 

Pour fêter son succès littéraire, il est allé à Paris, ville où il se rend souvent, avec son compagnon Nikky, dans le luxe ostentatoire de l'hôtel Crillon. Cette vie facile, il la doit à son ami Chick, le narrateur,  qui l'accompagne aussi, et qui lui a suggéré l'idée de son essai sur JM. Keynes, un livre qui s'est si bien vendu qu'il est devenu assez riche pour se payer ce séjour au Crillon; oui, « rassemblées dans un livre, ses idées l'avaient rendu absolument riche. » [1]

 

Ce livre pointait par exemple les failles du système éducatif américain, l'impéritie des sciences humaines réduites , dévalorisées face aux sciences appliquées comme l'informatique.  Ses dénonciations n'avaient pas été du goût de certains et nombre de ses confrères lui en voulaient d'avoir étalés ces problèmes en place publique... et d'avoir connu un succès international.

   Couverture de Ravelstein

 

Abe Ravelstein est un homme complexe, plein de contradictions, aux côtés si attachants et parfois si énervants, souvent non conformistes dans la bonne société d'intellectuels qui l'entoure, si faible aussi face au confort et au luxe qu'il affectionne tant. Ensuite, il a été très malade, cloué au lit, et Chick en le veillant repensait à son divorce avec Vela -ce qui n'avait pas surpris Ravelstein- , trop de différences entre eux, incompréhension, modes de vie différents, Chick pense qu'elle avait « échafaudé une rationalité ésotérique totalement indéchiffrable mais fondée sur des principes "à dix-huit carats". » [1]

 

Au début, Ravelstein avait fait des efforts pour avoir de bonnes relations avec Vela, après son mariage avec Chick. Malgré ce qu'il pensait déjà de Vela, et ce qu'il considérait comme son égoïsme, son désir de paraître avait peu à peu gâter leurs relations et ont fini par grever le mariage de son ami. Il pense que Chick  « a besoin d'un défi extrême » impossible à atteindre avec une telle femmes, mais heureusement pour lui, il a une autre vocation qui lui permet de surmonter les effets négatifs de cette relation, le travail et son métier comme exutoire.


   

  Avec sa dernière femme Janis chez eux à Brookline, Massachusetts

 

Chick et Abe étaient amis intimes qui se comprenaient à demi-mot, « un gigantesque accord commun nous soulevait de concert » sans qu'ils puissent en saisir la réalité profonde. Rien de tel avec Vela qui restait une énigme : belle -tout le monde le reconnaissait- « des fesses de cavalière, une superbe poitrine, « prenant un soin méticuleux de son corps, de sa vêture, et cependant ayant toujours l'air indifférente, impénétrable. En fait, elle était d'un épouvantable snobisme, voulant constamment briller en société. Quand il apprit que Chick allait se remarier avec Rosamund sa secrétaire -beaucoup plus jeune que lui- Ravelstein rit sans autre commentaire.  Pour Ravelstein, l'amour était « une des plus hautes fonctions de notre espèce- sa vocation. »La pierre angulaire de sa pensée.

 

Son intérêt pour le comportement de ses contemporains faisait qu'il s'intéressait peu à la nature, à la campagne comme Chick et sa maison de campagne du New hampshire. D'ailleurs, Rosamund disait à Chick « Ravelstein est beaucoup plus sociable que toi. Il adore avoir de la compagnie. » A travers la biographie de Ravelstein qu'il s'était juré d'écrire enfin après la mort de son ami, Chick commence une réflexion sur la mort et les croyances des hommes, sur cette conviction de Ravelstein que la mort, "ce sont des images qui s'éteignent".

 

Pris par le souci de sa biographie à écrire, Chick repensait aux dernières semaines de Ravelstein, à leurs conversations sur le sort des juifs dans ce terrible XXè siècle, la veulerie des exécutants, leur irresponsabilité. Rien qui puisse alors rassurer Ravelstein quant à l'avenir de l'humanité. Il pense en fait beaucoup à son ami défunt, pas seulement pour cette biographie à écrire, même quand il est en vacances sur l'ïle Saint-Martin avec Rosamund. Chick sentait que l'a^ge accélérait le temps, que les petits détails qui donnent leur couleur à la vie se dissolvaient dans la scansion du temps, seul l'art par son rythme pouvait encore donner l'illusion d'y échapper.

 

Chick, à présent très malade est rapatrié chez lui à Boston, va vivre une expérience intime, visions oniriques pendant sa période de coma au service réanimation. Il s'imagine congelé pour un siècle, "ressuscitant" au beau milieu du XXIIè siècle, revoyait Ravelstein et se querellait violemment avec Vela. Finalement, malgré son athéisme, il espérait fermement à une "autre chose" qui nierait le néant. Très diminué, il survivra quand même à cette terrible épreuve, portant toujours en lui la formidable puissance ironique de son ami Ravelstein, sans apparemment trouver la force de tenir la promesse qu'il lui avait faite.

 

Comme Bellow l'écrit dans "Ravelstein", « Il est étrange que les bienfaiteurs de l'humanité soit tous des gens amusants. En Amérique au moins, c'est souvent le cas. Quiconque veut gouverner le pays doit aussi le divertir. »

 

Annexes : extrait de L’Express,  Henriette Korthals Altes, 1 février 2001 

« Marc Fumaroli  [2] a établi un parallèle intéressant entre Proust faisant de son ami et mentor Robert de Montesquiou le modèle de M. de Charlus dans Sodome et Gomorrhe et Bellow faisant de son ami (et mentor philosophique) Bloom le personnage d'un roman-témoignage. A la différence que Montesquiou a pu répondre avec ses propres Mémoires, Les pas effacés. Mais dans les deux œuvres, les identités ne sont pas tranchées. Charlus est un "Monteproust" tout autant que Ravelstein est un Bellow. Car l'autofiction redessine les contours du Moi au gré des désirs et des regrets, des fantasmes de l'auteur. Ravelstein est celui que Bellow aurait aimé que Bloom soit - un homosexuel assumé -, mais c'est aussi celui que Bellow aurait aimé être - le philosophe qui rit du tragique de la vie et dont la mort lui permet d'apprivoiser la sienne propre. 

 

Dans ce contexte d'identités brouillées, la question de "l'outing" [3] prend un sens nouveau. Par la voie de la fiction, Bellow dépolitise l'homosexualité et du coup place la philosophie de Bloom au-delà du clivage politique classique. Il prolonge ce que le philosophe avait amorcé dans son recueil d'essais, L'amitié et l'amour, où il débarrasse les rapports amoureux d'une lecture féministe et rappelle la force naturelle de l'amitié et de l'amour. Bellow a eu le dernier mot; à propos de son roman il n'y a qu'un mot qui vaille: "Ravelstein, c'est moi!" »

 

Notes et références

[1] respectivement pages 31, 26 et 107-108

[2] Voir la biographie de Marc Fumaroli

[3] L’Outing est le fait de révéler l’orientation sexuelle sans son assentiment.

 

* Repères biographiques

 

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 15:34

Gabriel Garcia Marquez

<<<<<<<<<<< Voir aussi littérature hispanique >>>>>>>>>

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G. Garcia Marquez Washington 1976                        Paris 1982

 

Ses grands-parents maternels doña Tranquilina Iguarán Cotes de Marquez et le colonel Nicolás Ricardo Márquez Mejia eurent une influence considérable sur la formation et la vocation du jeune Gabriel Garcia Marquez. Il naît dans leur village à Aracataca [1] le 6 mars 1927 et, quand deux aux plus tard, ses parents partent à Barranquilla ouvrirent une pharmacie, le tout jeune garçon resta avec ses grands-parents.

 

Le grand-père qu'il appelait "papa Lelo", représentait pour lui une figure emblématique, un "vrai" colonel combattant dans le camp libéral pendant la guerre des mille jours (guerra de los Mil Días), [2] une espèce de héros respecté dans sa communauté. C'était aussi un homme aux fortes convictions qui dénoncera les atrocités commises pendant cette guerre par les deux camps, qui inculquera à son petit-fils ses valeurs morales, lui disant que le plus grand fardeau moral qu'un homme puisse porter sur ses épaules est de supprimer l'un de ses semblables.

 

Sa grand-mère aussi eut une grande influence dans un tout autre domaine qui a largement influencé son œuvre, à l'origine de ce réalisme magique, [3] base de la conception de ses romans, qui mêle la réalité des événements à un monde onirique et extraordinaire, un univers oximoral. [4] Sa maison regorgeait de fantômes, de superstitions de fantastique, qu'elle traitait de manière parfaitement naturelle et considérait comme autant d'évidences. Il aimait sa façon impassible de raconter les histoires les plus invraisemblables, qu'on retrouve dans maintes nouvelles qui se passent dans le village fictif de Macondo et surtout dans l'un de ses romans les plus célèbres "Cent ans de solitude".

 

Une autre histoire concernant ses parents l'influence aussi assez fortement. Un pauvre métis, son père Gabriel Eligio, passant de plus pour un fieffé coureur de jupon, était tombé amoureux de la belle Luisa Santiaga et s'était mis en tête d'épouser au-dessus de sa modeste condition, ce qui n'était pas du goût du père de la promise. Mais à force d'entêtement, de sérénades romantiques, mots doux et poèmes d'amour, le père finit par se laisser convaincre et, contre son gré, donna sa fille au prétendant. Un conte de fée d'une histoire tragi-comique qui confinait au réalisme magique. Cette histoire familiale marqua tant leur fils qu'il l'adaptera plus tard pour écrire son roman "L'amour au temps du choléra".

 

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G. Garcia Marquez enfant                  Fin des années 50                      Fin des années 90

 

Ce grand-père qui a beaucoup compté pour lui, fait une grave chute d'une échelle et meurt 2 ans plus tard en mai 1937. Le jeune garçon part alors vivre avec ses parents à Barranquilla sur la côte caraïbe. Quand en novembre 1939 ses parents s'installent un peu plus loin à Sucre, lui reste à Barranquilla poursuivre ses études au collège San José. En 1943, toujours pour ses études, il part au lycée national de garçons de Zipaquirá [5] puis à la faculté de droit de Bogota. A la suite de la fermeture de l'université, [6] il s'installe dans la ville de Carthagène [7] mais il préfère la littérature au droit et le hasard veut qu'il trouve un emploi de chroniqueur au journal El Universal. De retour à Barranquilla, il fait la connaissance d'un collectif d'écrivains et de journalistes connu sous le nom de groupe de Barranquilla, notamment d'Alfonso Fuenmayor, rédacteur adjoint du journal El Heraldo. [8]

 

Au début des années 50, il commence à publier, [9] très influencé par l'univers de Faulkner puis s'établit à Bogota où il devient journaliste d'investigation, stigmatisant les autorités au sujet d'un glissement de terrain à Medelin ou l'histoire des marins du bateau de guerre Caldas tombés à la mer lors d'une tempête imaginaire. [10] A la suite de cette affaire, il partira en Europe comme correspondant en décembre 1955, officiellement pour couvrir la conférence qui s'ouvre à Genève sur la paix internationale et la sécurité.

 

Dans Vivre pour la raconter, son autobiographie, livre sur son enfance et sa jeunesse, il a écrit en exergue : "La vie n'est pas ce que l'on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s'en souvient."

 

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G. Garcia Marquez à Barranquilla                                       Sa maison de Carthagène

 

Références bibliographiques

  • "Cent ans de solitude" (Cien años de soledad), éditions du Seuil, traduction Claude et Carmen Durand, 437 pages, 1968
  • "L'automne du patriarche" (El otoño del patriarca), éditions Grasset, traduction Claude Couffon, 1976
  • "Chronique d'une mort annoncée" (Crónica de una muerte anunciada), éditions Grasset, traduction Claude Couffon, 1981
  • "L'Amour aux temps du choléra" (El amor en los tiempos del cólera), éditions Grasset, traduction Annie Morvan, 1987
  • "Vivre pour la raconter" (Autobiografía,Vivir para contarla), éditions Grasset, 602 pages, octobre 2003

 

Notes et références

  1. Village colombien situé sur le côté caraïbe, à l'entrée du parc national de Santa-Marta, entre Barranquilla sur la côte et la ville de Valledupar vers la frontière vénézuélienne
  2. Guerre civile entre conservateurs et libéraux entre 1899 et 1902, guerre très meurtrière qui fit perdre à la Colombie sa province de Panama
  3. Courant littéraire de la littérature latino-américaine du XXe siècle faisant cohabiter réalisme et irrationnel, qu'on trouve en particulier chez des écrivains tels que Gabriel Garcia Marquez, les Mexicains Carlos Fuentes et Juan Rulfo ou les Argentins Adolfo Bioy Casares et Julio Cortázar
  4. Oximore : expression contenant dans les termes mêmes des éléments antithétiques ou antinomiques comme dans "clair obscur" ou "réalisme magique"
  5. Cité au nord de Bogota, surtout connue pour sa cathédrale construite dans les anciennes mines de sel
  6. Après l'assassinat du leader Jorge Eliécer Gaitá le 9 avril 1948 et aux graves émeutes qui ont lieu ensuite, l'université est fermée sine die
  7. Cité sur la côte caraïbe, au sud de Barranquilla
  8. Egalement de Ramon Vinyes, le vieux catalan libraire de Cent ans de solitude
  9. En particulier son premier roman Des feuilles dans la bourrasques publié en 1955
  10. Publié en 1970 sous le titre Récit d'un naufragé

 

Voir aussi :

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24 janvier 2013 4 24 /01 /janvier /2013 14:30

Romain Rolland : "L'homme et son œuvre"

  <<<<<<<<<< Voir aussi La Vie de Tolstoï par Romain Rolland >>>>>>
       <<<<<<<<<< ainsi que Romain Rolland Biographie >>>>>>>>
  • Sommaire
  • 1- Romain Rolland et Stefan Zweig        2- Vers la maturité
  • 3- Les années difficiles                          4- Une œuvre fleuve : Jean-Christophe
  • 5- Colas Breugnon                                  6- La conscience de l'Europe
  • 7- De Clérambault à la non-violence 
1- Romain Rolland : sa vie, son œuvre par Stefan Zweig

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Cette biographie de Stefan Zweig, écrivain, dramaturge, journaliste et biographe autrichien, écrite en 1921 avec un additif sur la période allant de 1921 à 1929, est d'abord un vibrant hommage à son ami et maître Romain Rolland qu'il présente comme étant « des plus grands écrivains de la France actuelle. » 

 

La différence entre les dates de publication provient du décalage entre la version originale (Romain Rolland : Der mann und das werk) publiée en 1921 par Rütten & Loening de Frankfort et la traduction française publiée en 1929. De même, la version publiée par les Éditions Belfond en 2000 est la traduction de celle publiée en 1976 à Zurich. Cet essai biographique, publiée du vivant de Romain Rolland, ne couvre donc pas toute sa vie et son œuvre puisqu'il est mort en 1944 et que son 'roman-fleuve' L'âme enchantée n'était qu'à peine ébauchée au moment où paraît ce livre. Son intérêt tient surtout dans la présentation et l'analyse qu'en propose Stefan Zweig, grand admirateur et traducteur de Romain Rolland.

 

Ce qui intéresse Stefan Zweig dans cette biographie, c'est de montrer l'influence intellectuelle qu'a jouée Romain Rolland - pendant une grande partie de sa vie, depuis la parution de son œuvre maîtresse -en tout cas la plus connue- Jean-Christophe jusqu'à la fin des années trente. Mais elle éclaire aussi la figure de l'auteur dans ce qui les a réunis tous les deux : un pacifisme à toute épreuve qui a demandé à Romain Rolland en particulier un grand courage et une certaine idée de la culture européenne à une époque de nationalisme forcené.

2- Vers la maturité

L'enfance de Romain Rolland, c'est la découverte de la poésie et de la musique. A Clamecy, petite ville de la Nièvre en Bourgogne, où il naît et grandit, l'Allemagne évoque peu de choses sauf pour lui. Sa mère l'initie très tôt à la musique - il fut un excellent pianiste- et il découvre ainsi les grands compositeurs allemands, « amours, douleurs, désirs, caprices de Beethoven et Mozart, vous êtes devenus ma chair, vous êtes miens, vous êtes moi » écrira-t-il plus tard en souvenir de cette période.

Sa jeunesse, ce sont d'abord des amitiés, souvent fortes et durables, celle de Paul Claudel au lycée Louis-le-Grand puis Charles Péguy et André Suarès à l'École normale supérieure, son attirance pour des musiciens comme Richard Wagner et Berlioz, des écrivains comme Shakespeare et Spinoza. Puis vient une passion qui le tiendra toute sa vie pour Léon Tolstoï maître dont il publiera la biographie, un maître qui écrira à ce jeune inconnu une lettre fleuve de trente huit pages. A Rome, il rencontre une esthète distinguée Malwida von Meysenbug et c'est lors de promenades avec elle, d'abord sur le Janicule puis lors d'un visite à Bayreuth qu'il aura l'intuition de son œuvre majeure Jean-Christophe.

  3- Les années difficiles

Après son retour de Rome et le succès de sa thèse Histoire de l’opéra en Europe avant Lulli et Scarlatti, Romain Rolland devint musicologue, enseignant l’histoire de la musique à La Sorbonne. De part sa position universitaire et son mariage avec la fille du philologue Michel Bréal, il ouvre ses horizons, fréquente d’autres milieux, « son idéalisme gagne en force critique sans rien perdre de son intensité. » Il compose une série de drames dont beaucoup ne seront pas publiés, certains restant à l’été de projet, jusqu’en 1902 avec La Montespan. Romain Rolland y exalte la vie et l’enthousiasme, la volonté de surmonter obstacles et défaites. Ses héros, « à une époque de tiédeur, brûlent d’agir ». Déjà il se sent comme Schiller et Goethe, citoyen du monde souhaitant que « toutes les nations aient place sur notre théâtre. » C’est dans cet état d’esprit qu’il écrit cette symphonie en quatre actes qu’est le Théâtre de la Révolution entre 1898 et 1902 : Le quatorze juillet, Danton, Le triomphe de la raison et Les loups.

 

Démoralisé par les échecs de ses drames et son divorce, Romain Rolland se réfugie dans une petite chambre et, dans le doute et la solitude, il s’attelle à une nouvelle tâche : écrire la vie des hommes illustres. Il veut se ressourcer en quelque sorte, montrer ce qui fait leur grandeur, les difficultés qu’ils on dû surmonter et va choisir les hommes qui l’ont marqué : Beethoven et Léon Tolstoï bien sûr, puis Michel-Ange : « Les grandes âmes sont comme de hautes cimes… on respire mieux et plus fort qu’ailleurs. » Pour lui, la France vaincu en 1870 devrait prendre exemple sur des hommes comme Beethoven, « malheureux vainqueur de sa souffrance. » Beaucoup d’autres projets resteront à l’état d’ébauche ou de portée plus modeste (Victor Hugo, Hector Berlioz), Romain Rolland désespérant de susciter cet enthousiasme porteur qu’il prônait à travers ses biographies d’hommes illustres. C’est pourquoi il va se tourner vers un exemple qu’il va créer lui-même : Jean-Christophe.

  4- Une œuvre fleuve : Jean-Christophe

Cette œuvre, Stefan Zweig la présente comme « un pur artiste qui viendrait se briser contre le monde. » Européenne, elle a été conçue dans divers pays d’Europe : la Suisse, la France, l’Italie et l’Angleterre. Œuvre de longue haleine aussi : 17 cahiers conçus entre 1902 et 1912, près de 15 années de travail. Toujours selon Stefan Zweig, Jean-Christophe « explore l’âme humaine et décrit une époque : il fait le tableau en même temps que la biographie imaginaire d’un individu. »

Jean-Christophe emprunte beaucoup à Beethoven tout en étant un personnage multiforme et l’on retrouve tout au long du récit des éléments véridiques : la lettre écrite par Friedemann Bach, l’un des fils de Jean-Sébastien Bach, les références à la jeunesse de Mozart et son aventure avec Mlle Cannabich, des emprunts à la vie de Richard Wagner et à un musicien fantasque Hugo Wolff dont la biographie vient de paraître. Et en prime, Romain Rolland lui-même finit par se glisser dans le tableau à travers le personnage d’Olivier.

 

Stefan Zweig voit dans cette œuvre une « symphonie héroïque » où la musique et les musiciens occupent une place majeure, « il y a dans Jean-Christophe de petits préludes qui sont de purs lieder, de tendres arabesques… » Son style est celui d’un musicien qui se laisse porter par les mots et le rythme de la phrase. Au fil du temps, Jean-Christophe s’amende et bride ses ardeurs, « il s’aperçoit peu à peu que son seul ennemi, c’est sa propre violence ; il apprend à devenir équitable, commence à voir clair dans son cœur et à comprendre le monde. » Autant Jean-Christophe est un sanguin et un homme d’action, autant son ami Olivier est fragile et réfléchi. Ils sont si différents qu’ils en arrivent à se compléter. « Je veux garder, dit-il, au milieu des passions, la lucidité de mon regard, tout comprendre et tout aimer. » Olivier annonce ce que sera la position de Romain Rolland pendant la guerre : « La folie collective, la lutte perpétuelle des classes et des nations pour la suprématie lui sont pénibles et lui demeurent étrangères. »

 

Il y a aussi Grazia (la grâce), la beauté tranquille de la femme, qui rencontre Jean-Christophe Krafft, la force virile, Grazia le réconcilie avec lui-même. Mais lui le créateur reste seul et malgré cela, il pense « qu’il faut voir les hommes tels qu’ils sont et les aimer. » Pour Jean-Christophe, toutes les races, tous les pays –et en premier lieu les trois pays qui forment le noyau de l’Europe, la France, l’Allemagne et l’Italie –en affirmant leur originalité, contribuent « à entretenir sur notre globe une riche diversité. » La difficulté de la recherche de l’harmonie, réside dans le conflit séculaire des générations, chacun ne semblant rien apprendre de la précédente, Jean-Christophe voyant au loin arriver « les cavaliers de l’Apocalypse, messagers de la guerre fratricide. »

 5- Colas Breugnon

Après Jean-Christophe, cette œuvre monumentale, Romain Rolland ressent le besoin d’écrire quelque chose de plus léger, « intermède français de sa symphonie européenne », écrit Stefan Zweig. Colas Breugnon, son nouvel héros, simple artisan bourguignon, reste un bon vivant, un optimiste malgré les vicissitudes qu’il traverse, « il ne lui est rien que les âmes qu’il a créées. » C’est un message d’optimisme que Romain Rolland nous délivre à travers le destin tourmenté de son personnage : « Sa bonne humeur, son immense gaieté clairvoyant qui est aussi une forme, et non la moindre, de la liberté intérieure, l’aide à surmonter l’infortune et la mort. » Et il ajoute ce qui pour Romain Rolland est un véritable credo : « La liberté c’est toujours la raison d’être de tous les héros de Rolland. » Lorsque le livre parut à l’été 1914, ce sont les canons de la guerre naissante qui répondirent à son message de joie et d’espoir.

  6- La conscience de l’Europe

Jean-Christophe et les rêves de paix s’effacent brusquement quand la guerre le surprend à Vevey en Suisse sur les bords du lac Léman où il va fréquemment passer ses vacances. Pourquoi alors rentrer en France et prêcher dans le désert ? Il reste donc en Suisse et c’est de là dans le Journal de Genève qu’il lancera ses appels en faveur de la paix. Il est conscient et il le note dans son Journal que « cette guerre européenne est la plus grande catastrophe de l’histoire depuis des siècles, la ruine de nos espoirs les plus saints en la fraternité humaine. »

 

Son premier réflexe est de susciter un sursaut, une conscience européenne en écrivant à ses confrères, les écrivains Gerhart Hauptmann et Émile Verhaeren mais ne reçoit aucun écho positif, le premier trop impliqué et le second ulcéré par l’invasion de son pays la Belgique par les troupes allemandes et les destructions perpétrées. Pourtant il a écrit à Hauptmann, « j’ai travaillé toute ma vie à rapprocher les esprits de nos deux nations » et lui assure que les atrocités de la guerre ne parviendront jamais à « souiller de haine mon esprit. » Rien n’y fait, la guerre a eu raison de la conscience européenne et Romain Rolland, seul et infatigable, va lancer son cri de paix dans une série d’articles réunis ensuite dans deux volumes : Au-dessus de la mêlée et Les Précurseurs. Dans Au-dessus de la mêlée, l’article phare où il développe ses convictions, Romain Rolland déplore ce gâchis, cette jeunesse européenne « entraînée dans un « égarement mutuel », prêche pour un nationalisme pacifié,« l’amour de ma patrie ne veut pas que je haïsse, la haine entre peuples est entretenue par un minorité qui agit pat intérêt, les peuples ne demandaient que la paix et la liberté. »

 

Les articles suivants vont développer ces idées, les expliciter de Les idoles en décembre 1914 au Meurtre des élites en juin 1915, poursuivant un but précis : lutter contre la haine et en dénoncer tous les aspects. A ses détracteurs, thuriféraires de la guerre, il réplique « ces injures sont un honneur que nous revendiquons devant l’avenir. » Ses anciens amis l’abandonnent, il est mis au ban de la société. Ses nouveaux amis, dont le poète Pierre-Jean Jouve, le soutiennent comme ils peuvent, soumis à une censure implacable, isolés dans leur propre pays. Pendant la guerre, Romain Rolland entretien une correspondance considérable. A tous ceux qui lui demandent conseil, il les renvoie à eux-mêmes, fidèle au credo de Clérambault : « Qui veut être utile aux autres doit d’abord être libre. » La liberté toujours : « de belles âmes, de fermes caractères, c’est ce dont le monde manque le plus aujourd’hui. »

 

En pleine guerre, pendant l’année 1917, quand tous les journaux refusent ses articles, Romain Rolland écrit une farce satirique Liluli, qui met en scène des guignols grimaçants englués dans la guerre, deux princes de contes qui s’entretuent pour les beaux yeux d’une déesse ou si l’on veut, la France et l’Allemagne qui s’étripent pour la conquête de l’Alsace-Lorraine. Polichinelle, figure lucide et clairvoyante, est trop velléitaire pour se colleter à la Vérité. C’est une œuvre d’amertume aux accents douloureux dont Stefan Zweig dit qu’elle « dégage une ironie tragique dont Rolland se sert comme d’une arme défensive contre sa propre émotion. »

 7- De Clérambault à la non-violence

L’année suivante, il écrit une nouvelle Pierre et Luce, aux antipodes de Liluli, un amour tendre et charmant. C’est un rêve évanescent qui rachète un peu la terrible réalité, une parenthèse apaisante dans un monde de violence. Pour Romain Rolland aussi, c’est un moment privilégié où il puise des forces pour continuer son combat. Puis en 1920, paraît Clérambault, «histoire d’une conscience libre. » Pour Romain Rolland, c’est un roman-méditation, l’histoire d’un homme en lutte avec lui-même, qui lutte aussi pour rester un homme libre face à l’esprit de troupeau.

 

Agénor Clérambault est une espèce de Français moyen un peu romantique, plein de bonté, qui vit de façon harmonieuse entre sa femme et ses deux enfants. Mais la guerre donne un nouveau sens à s vie et il se fait « poète de guerre. » Sa prise de conscience, sa reconnaissance des préjugés collectifs, c’est la mort de son fils Maxime tué dans une offensive militaire, qui vont le provoquer. Il va alors en tirer les conséquences, « lutter pour conquérir sa liberté personnelle » écrit Stefan Zweig, et dénoncer avec courage la tragédie de la guerre, devenir « un contre tous » et « martyr de la vérité. » Clérambault désabusé, dira : « On ne peut pas aider les hommes, on ne peut que les aimer. » L’homme le plus simple peut être plus fort que la multitude, « pourvu qu’il maintienne fermement sa volonté d’être libre à l’égard de tous et vrai envers soi-même. »

 

La paix revenue, Romain Rolland reste mobilisé, écrivant une lettre émouvante au président Wilson et publiant un manifeste retentissant dans le journal l’Humanité. Il va ensuite se tourner vers l’Inde, surtout s’intéresser à un homme, le mahatma Gandhi, inconnu alors et qu’il contribue grandement à faire connaître, fasciné par la non-violence et l’invention de nouvelles formes de lutte.

 

Bibliographie

  • Biographies : La Vie de Beethoven (1903), Vie de Michel-Ange (1907), La vie de Tolstoï (1911), Gandhi (1924), Vie de Ramakrishna (1929) et Vie de Vivekananda (1930).
  • Drames historiques : Saint-Louis (1897), Danton (1899), Le Triomphe de la raison (1899), Le Quatorze Juillet (1902), La Montespan (1904), Robespierre (1939) et Péguy (1945).
  • Jean-Christophe (1904-12). Cycle de dix volumes répartis en trois séries, Jean-Christophe, Jean-Christophe à Paris et La Fin du voyage, publiés dans Les Cahiers de la Quinzaine
   L'Aube (1904). Premier volume de la série Jean-Christophe
   Le Matin (1904). Deuxième volume de la série Jean-Christophe
   L'Adolescent (1904). Troisième volume de la série Jean-Christophe
   La Révolte (1905). Quatrième volume de la série Jean-Christophe

<><><><> CJB Frachet - Feyzin - 14 janvier 2012 - <><><><><>   © • cjb •  ©  <><><><>
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