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28 mai 2019 2 28 /05 /mai /2019 21:56

Référence : Alice Munro, Fugitives, traduction Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éditions de l’Olivier, 2008, éditions Points, 2009

 

                  

Alice Munro, qui reçut le prix Nobel de littérature en 2003, est également lauréate du plus prestigieux prix canadien, du Man Booker international prize en 2009. Sarah Polley a adapté au cinéma l’une de ses nouvelles intitulée Loin d’elle. [1]

Elle a très vite trouvé sa voie en écrivant des nouvelles et a notamment publié La danse des ombres heureuses, Du côté de Castle Rock en 2009, Fugitives ou Trop de bonheur en 2013.  

 

Alice Munro a ses inconditionnels comme l’écrivain Jonathan Franzen [2] qui titrait dans le New York Times en 2004. « Lisez Munro ! Lisez Munro ! » Depuis son premier recueil La Danse des ombres heureuses qui lui vaut un le Governor's Literary Award, elle est devenue un écrivain reconnu, maître incontesté de la nouvelle.

 

Et pourtant… s’imposer comme nouvelliste n’est pas évident, d’autant plus qu’elle considère que son travail est « entièrement lié au plaisir de raconter » et qu’ellea toujours refusé de se mettre en avant. Mais comme l’affirme toujours Jonathan Franzen, quel style ! « Quelle fascinante acrobate des mots et des images ! »

 

         

 

Thème commun de Fugitives [3] : La rupture, comme écrit l’éditeur dans la présentation, « elles fuguent, s’échappent, vont voir ailleurs. » Départ définitif, elles quittent le domicile que ce soit prémédité ou non, « M’en aller ? Je le ferais si je le pouvais » s’exclame Carla dans la nouvelle Fugitives. ( page 32) Réaction d’un couple en crise où Carla a l’impression qu’elle ne peut plus vivre avec Clark mais ne peut pas non plus vivre sans lui.

 

Chacune de ces huit histoires rappelle quelque part la chanson des Beatles She's Leaving Home (elle est partie de la maison). Quelle que soit les motivations, la façon de partir. On peut par exemple comme dans Fugitives, prendre l’autobus pour Toronto ou également monter dans un train qui file à travers « les rochers, les arbres, la neige et l'eau ». On peut se réfugier dans la maladie ou encore se retrancher du monde.


Mais alors que deviendront-elles ces femmes qui partent « par usure ou par hasard » ? Sauront-elles « prendre en charge leur propre vie » ?

 

      

 

Il ne suffit pas de partir pour réussir sa vie. Alice Munro nous entraine dans les arcanes de la pensée de ces femmes, leurs espoirs, leurs doutes, leurs atermoiements, des femmes anonymes, comme on peut en rencontrer dans la vie de tous les jours, décrites dans des décors sans grand relief, ni beaux ni moche Elle a cette approche subtile qui lui permet de doser ses effets, de nous impliquer dans le cheminement chaotique de ces femmes qui ménage toujours des surprises.

 

Elle met en scène ces vies défaites dans un style très personnel, avec verve et légèreté, analysant les aléas et les fractures du temps, « il y a du Tchekhov sous la plume de la Canadienne, et sa petite musique enchante » est-il écrit dans le magazine Lire.

 

Le film d’Almodovar

       

 

« Dès que j’ai lu Fugitives, confie Almodovar, j’ai eu envie d’adapter pour le cinéma trois des nouvelles du recueil. Les trois ont Juliette pour héroïne, mais ne se suivent pas. Ce sont trois histoires distinctes et j’ai inventé ce qui manquait pour qu’elles n’en fassent qu’une. »
C'est ainsi que de "Hasard", "Bientôt" et "Silence" du recueil Fugitives est née "Julieta", un superbe portrait de femme dressé par Pedro Almódovar.

 

           

 

Julieta s’apprête à quitter Madrid définitivement lorsqu’une rencontre fortuite avec Bea, l’amie d’enfance de sa fille Antía l’incite à modifier ses projets. Bea lui apprend qu’elle a croisé Antía récemment et Julieta se met alors à rêver de retrouver sa fille qu’elle n’a pas vue depuis des années. Elle décide de se confier et de lui écrire ce qu’elle avait jusqu’à présent gardé secret.



À travers l’histoire de Julieta, le film aborde des thèmes forts comme  le destin, la culpabilité, le combat d’une mère contre l’incertitude, et ce qui peut mystérieusement pousser certains à abandonner ceux qu’ils aiment, les considérant comme quantité négligeable au prix parfois de douloureux remords.

 

          

 

Notes et références
[1] Voir ma fiche Alice Munro la nouvelliste --
[2] Jonathan Franzen est un écrivain et essayiste américain auteur du best seller Les Correstions, l'histoire d'une famille traditionnelle du middle-ouest des États-Unis qui va sombrer dans les illusions et les mensonges.
[3] Fugitives est composé de huit nouvelles (Fugitives, Hasard, Bientôt, Silence, Passion, Offenses, subterfuges, Pouvoirs), écrites en 2004 sous le titre original Runaway et publiées en 2008 en français aux éditions de l’Olivier.

 

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24 mai 2019 5 24 /05 /mai /2019 14:28

Référence : Orhan Pamuk, La femme aux cheveux roux, éditions Gallimard, traduit du turc par Valérie Gay-Aksoy, 304 pages, 2019

 

    
 


Entre Orhan Pamuk et Istanbul, c’est le grand amour. Du « Musée de l’Innocence » à « Cette chose étrange en moi », son roman précédent, la ville est souvent présente dans son œuvre. Aucun lieu commun dans ses descriptions, il présente une ville de résurrection qui se réveille après un long sommeil, la vie de ses quartiers anciens, l’horizon somptueux du Bosphore, de la Corne d’Or et la mer de Marmara, malgré ses banlieues tentaculaires, ses autoroutes urbaines et tours modernes.

 

Plein feu sur Cem, un adolescent plutôt gringalet. Son père, pharmacien et anarchiste, est parti ou a disparu, on ne sait trop, Pamuk laisse la porte ouverte. Lui aussi va partir, pour travailler sur le chantier de construction d’un puits, son patron comme nouveau père, amoureux d’une actrice aux cheveux roux qui pourrait être sa mère, membre d’une troupe de comédiens ambulants. «  Nous avons tous plusieurs pères dans ce pays : la patrie, Dieu, les militaires, les chefs de la mafia…Personne ne peut survivre sans père ici » écrit l'auteur.

 

               

 

Cette fois, ce n’est pas un jeune homme pauvre et naïf comme Mevlut dans « Cette chose étrange en moi » mais un ado issu de la bourgeoisie, abandonné par son père. Il se sent comme « un ruisseau sans source » et c’est sans doute pour ça qu’il décide de partir avec un puisatier, maître Mahmut, à quelque 50 kilomètres d’Istanbul. Pendant plusieurs semaines, ils vont vivre à la belle étoile, se raconter des histoires, surtout celles des deux meurtriers Œdipe et Rostam [1]« Dans la nuit noire et lugubre d’Öngören, vieux livres, légendes, images anciennes et antiques civilisations luisaient d’un éclat si lointain ...  » écrit-il à ce propos.
Il vont aussi creuser sans cesse mais en vain pour trouver l’eau convoitée. Las d’attendre, il abandonne la partie.


Cem, devenu ingénieur géologue, ne peut avoir d'enfant avec sa femme  dont ils comblent l'absence en recherchant dans les archives des témoignages sur le Livre des rois, l’histoire de Rostam et de son fils Sohrâh. Ils créeront d'ailleurs leur entreprise q'ils appelleront Sohrâh.

Vingt-cinq ans plus tard, devenu un promoteur aisé, Cem va revenir dans le village d’Öngören désormais happé par la ville où Cem va être rattrapé par son passé à cause de calomnies contre son père et d'une exposition jugée trop fastueuse.

 

                   

 

La belle aventure de Cem va prendre fin quand survient un accident sur le chantier du puits. Le jeune homme, le cœur lourd, ne peut que retourner à Gebze auprès de sa mère, toujours pris par son admiration pour Mahmut, ce père de remplacement, et son amour pour Gülcihan, la femme aux cheveux roux.
Mais le destin a de ces retournements dont il a le secret et qui saura se rappeler aux bons souvenirs de Cem.

 

Histoire de filiation sans doute puisque Cem a un goût prononcé pour l’histoire dŒdipe, au point de le faire sien, de l’inclure dans sa vie quotidienne. Cem sera contraint de fuir, cette fois pour une longue cavale de trente ans. Si ce puits fatidique contient la vérité, il contient aussi des sentiments négatifs comme la peur et le désir d’oublier, mais aussi un besoin de liberté, le doute et l’espoir de résilience.

 

        
La famille Pamuk

 

On pense aussi bien sûr aux intellectuels turcs déboussolés par les errances, les tribulations actuelles de leur pays. Orhan Pamuk a écrit ce roman peu de temps avant le coup d’Etat manqué de juillet 2016 contre le président Erdogan, qui a servi de prétexte aux grandes purges qui ont ensuite marqué la Turquie. [2]

 


La femme aux cheveux roux :
Dante Gabriel Rossetti, La Ghrirlandata

 

La belle et affriolante femme aux cheveux roux apparaît bien comme l’exemple parfait des individus auxquels le régime actuel veut s’en prendre pour pouvoir lutter contre l’art contemporain. Il faut donc voir dans ce roman, non seulement un regard acerbe et sans concession de l’auteur sur ces années d’oppression, mais aussi un questionnement sur la filiation et l’identité, pour mieux revenir à la métaphore du puits creusé dans les arcanes du possible.

 

         
Son livre sur Istanbul                   Orhan en train de dessiner

 

Cette belle rousse est certainement le symbole de la société turque des années 1970-80, une société de liberté si différente de la société actuelle autoritaire et affairiste, dominée par le dogmatisme religieux. La mémoire est ambivalente, les plus doux souvenirs côtoient  souvent les plus difficiles à supporter. C’est ainsi qu’on peut comprendre la signification de ces histoires édifiantes dont certaines datent de deux mille ans, qui sont  devenues des mythes ancestraux.
Simplement parce qu’ils sont récurrents.

 

Notes et références
[1] Son roman transpose à la fois le mythe grec d’Œdipe, le Grec qui tua son père, et celle de Rostam qui, dans le « Livre des rois » du poète persan Ferdousi, poignarde son fils Sohrâb, dans la Turquie actuelle à travers l’histoire de Cem, un promoteur qui s’aperçoit qu’il a bâti sa vie sur du sable.

[2] Après ses prises de position sur le génocide arménien ou la question kurde qui ont hérissé les nationalistes turcs, Pamuk a aussi, depuis cette tentative de coup d’État, dénoncé la vague de répression qui s’est abattue surtout sur les écrivains et les journalistes.

 

 Voir aussi mes fiches
* Présentation d'Orhan Pamuk -- Cette chose étrange en moi --

 

<< Christian Broussas – Pamuk roux - 16/05/2019 • © cjb © • >>

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13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 13:27

Naguib Mahfouz L'organisation secrète et autres nouvelles

 

Référence : Naguib Mahfouz, L'organisation secrète et autres nouvelles, éditions Sindbad-Actes Sud, collection Bibl.arabe, traduction Martine Houssay ; 195 pages, juin 2018

 

       

 

Des inédits de Naguib Mahfouz, le prix Nobel de littérature auteur de la célèbre « Trilogie du Caire, » c'est bien sûr un événement.

Suite à une annonce de sa fille, Um Kulthum Mahfouz, 16 récits inédits de son père ont récemment été publiés. Les différentes nouvelles qui s'étendent sur une période de plus de vingt ans, ont été redécouvertes par un journaliste qui enquêtait sur la controverse suscitée par le roman de Mahfouz, « Awlad Haretna ». [1]

 

            
                                          Sa trilogie

 

Naguib Mahfouz a écrit en particulier plusieurs centaines de nouvelles mais sa plume s’est largement tarie pendant une dizaine d’années après la tentative d’assassinat dont il a été la victime en octobre 1994 parce qu’il avait soutenu l’écrivain anglais Salman Rushdi, victime d’une fatwa après la publication de son roman "Versets sataniques". [2]

 

   

 

Ce recueil offre la vision de la ville du Caire racontant le quotidien d’hommes et de femmes assez étranges, une Égypte multiple où se côtoient mystères et intrigues, nostalgie et réalisme mêlés souvent de drôlerie et d’extravagance. Les différentes nouvelles sont extraites de textes publiés entre 1962 et 1984 et sont marquées par le thème de l’absurde dans la vie quotidienne la plus banale.
On y trouve aussi des échos à sa période "pessimiste" quand par exemple en 1966 dans Dérives sur le Nil, il décrivait une société égyptienne en pleine déliquescence.

 

Même si après cette période difficile pour lui, il reprend espoir, « retrouvera son équilibre » comme il le dit lui-même, comme dans Récits de notre quartier en 1973, il gardera toujours son cap, défenseur de la liberté et de la justice, n'hésitant pas à dénonce dans Le jour de l'assassinat du leader en 1985 les effets néfastes de "l'ouverture économique" instaurée par le président Sadate.

 

La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble rappelle les religions monothéistes : des membres d’une organisation secrète constate qu’elle est constituée de "familles" dirigée par une espèce de  caïd soumis lui-même à un mystérieux super chef.

 

         
Sa statue au Caire pl du Sphynx      Dans une rue du Caire


Les autres nouvelles sont à cette image comme celle d’un pauvre employé de bureau, fumeur impénitent de haschich, injustement inculpé de terrorisme, la mésaventure d’un journaliste, célèbre par ses enquêtes dans les “quartiers chauds”, dénonçant le sort des prostituées, et, âgé, oubliant que le racolage a été officiellement aboli, en partie grâce à lui… ou encore cette critique en demi teinte du nassérisme [3], histoire d’un conducteur de train qui le lance à tout vitesse, provoquant une terrible catastrophe.

 

       
Le Caire : deux lieux familiers à Naguib Mahfouz

 

Même l’amour, thème si cher à Mahfouz, bascule dans l’étrange comme ce personnage qui s’imagine épouser enfin la femme aimée vingt ans plus tôt et qu’il vient de retrouver dans une ruelle, quand un homme s’y fait agresser, maculant cet homme d’un sang indélébile…  Il s’amuse à lancer son lecteur sur de fausses pistes, maîtrisant particulièrement bien l’art de la chute.

 

On navigue souvent entre fantastique et réalité nous conduisant à hésiter entre plusieurs interprétations. Dans « La nuit sacrée » par exemple, où un ivrogne ne retrouve plus sa maison à sa place normale. Prenant alors un taxi, il se rend à son adresse sans plus de succès : d’autres personnes y demeurent, la décoration ne correspond pas, tout lui semble à la fois identique et quand même différent.

 

            

 

Notes et références
[1] Awlâd hâratinâ, publié en 1959 et traduit en français en 1991 sous le titre Les Fils de la médina. Il fut interdit par la censure égyptienne qui y vit une scandaleuse transposition de l'histoire sainte dans la chronique d'un quartier populaire cairote.
[2]
Il a accordé son pardon à ses agresseurs, affirmant que leur acte n'a rien à voir avec l'Islam et tout avec le fanatisme.
[3] Après la révolution nassérienne du 23 juillet 1952,il gardera le silence pendant 7 ans, reprochant au régime d'attenter à la liberté du peuple. En 1959, son ouvrage Les fils de la médina, paru en feuilleton dans le journal al-ahram, sera interdit de publication par le régime.  

 

Voir aussi
* Sur les traces de Naguib Mahfouz Au Caire --
* Naguib Mahfouz, Entretien inédit --
* Marie Francis-Saad, Du fils du pays à l'homme universel --

 

<< Christian Broussas – Mahfouz- 11/05/2019 • © cjb © • >>

 
 
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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 21:14

Petit rappel historique

          

 

Née en 1938 en Ukraine dans une ville de garnison, Svetlana Alexievitch a fait ses études en Biélorussie pour devenir journaliste. Son premier livre, La guerre n’a pas un visage de femme (Presses de la Renaissance, 2004), paru en 1985 en Union soviétique, dénoncé comme “antipatriotique, naturaliste, dégradant” mais soutenu par Gorbatchev, a provoqué un énorme scandale et a eu un immense succès.

Chacun de ses livres est un événement : Les Cercueils de zinc (10/18, 1997), Ensorcelés par la mort (Plon, 1995), Derniers témoins (Presses de la Renaissance, 2004), La Supplication (Lattès, 1998)… Elle vit actuellement à Berlin pour fuir le régime de Loukachenko, le président de la Biélorussie.

 

Référence : Svetlana Alexievitch, La Fin de l'homme rouge ou le temps du désenchantement, traduction Sophie Benech, éditions Actes Sud, septembre 2013

        

 

Svetlana Alexievitch est un écrivain qui écrit avec son stylo et son magnétophone. Elle se balade d'interviews en interviews pour conserver la mémoire de ce qu'était ce qu'on appelait alors l'URSS, à travers "la petite histoire d’une grande utopie". « Le communisme avait un projet insensé, dit-elle : transformer l’homme "ancien", le vieil Adam. Et cela a marché… En soixante dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, l’Homo sovieticus. »

 

Cet "homme rouge" représente l'essentiel de son projet : le prototype condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique qui s'effaça sans heurts et sans procès, emportant avec elle les longs cortèges de sacrifiés du régime communiste. Pour retracer cette époque, Svetlava Alexievitch utilise une "technique littéraire polyphonique particulière", qui donne la parole à tous ces témoins anonymes.

 

« Les gens cherchaient à trouver un sens à tout ce qui se passait, un fil quelconque... Même l'Enfer, les hommes ont envie de le comprendre.»

 

        

 

Des témoins qui sont le plus souvent des humiliés et des offensés, qu'ils soient respectables ou pas, des condamnés du régime, parfois des mères déportées avec leurs enfants, des staliniens sans états d'âme malgré Soljenitsyne et le Goulag, des défenseurs d'une perestroïka qui vira vite à un capitalisme sans états d'âme lui aussi et maintenant après tous ces soubresauts, des résistants à de nouvelles dictatures…

Elle présente ainsi sa façon de procéder : « Je pose des questions non sur le socialisme, mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse. Sur la musique, les danses, les coupes de cheveux. Sur les milliers de détails d’une vie qui a disparu.

« Une balle trouve toujours sa cible.» (page 229)

C’est la seule façon d’insérer la catastrophe dans un cadre familier et d’essayer de raconter quelque chose. De deviner quelque chose... L’histoire ne s’intéresse qu’aux faits, les émotions, elles, restent toujours en marge. Ce n’est pas l’usage de les laisser entrer dans l’histoire. Moi, je regarde le monde avec les yeux d’une littéraire et non d’une historienne.»

 

  
---------------------------------------------------------------------------------

 

Quelques commentaires de presse

«  L'Homo sovieticus existe : Svetlana Alexievitch l'a rencontré.
Dans cet ouvrage polyp-honique, où se mêlent propos de micro-trottoir, conversations rapportées et extraits d'émissions de télévision, chaque voix sonne juste. Un charme fascinant s'en dégage. (…) Ce livre dense et puissant comme un fleuve.  » Étienne de Montety, Le Figaro Littéraire

 

« Pendant vingt ans, l'écrivain-journaliste Svetlana Alexievitch a recueilli le témoignage de centaines d'anonymes de l'ex-URSS. Résultat : l'impressionnant Fin de l'homme rouge. Extraordinaire. (...) Tous ceux qui s'expriment dans ces quelque 500 pages, derniers spécimens de ce qu'elle appelle l'"Homo sovieticus", nous passionnent.  » Baptiste Liger, Lire

 

 « Découverte en 1991 avec Les cercueils de zinc, où elle faisait raconter leur guerre à des soldates soviétiques rentrés d'Afghanistan, Svetlana Alexievitch récidive avec ce livre capital, bouleversant d'humanité et, politiquement, intransigeant récit de la détresse qui suivit la chute de Gorbatchev.  » Michel Schneider, Le Point

 

         

 

« Svetlana Alexievitch a le don de confesser les hommes. De les faire sortir de leurs gonds. De libérer la verve poétique des uns, l'imagination des autres. (…) De raconter, aussi, de merveilleuses histoires d'amour, antidote à la folie du monde. Là, le miracle se produit : aucune lourdeur, aucune redondance dans cette juxtaposition, mais une musique, un souffle. Le témoin devient personnage, le récit se fait littérature.  » Emmanuel Hecht, L'Express

 

  Femmes soviétiques en uniforme 

 

« Elle transforme la vie quotidienne des humbles en morceaux de littérature. (...) Comment choisir parmi toutes ces voix cinglantes et bouleversantes? On se retrouve ici saisi au cœur, parmi des histoires d'amours et de morts, par de petits actes de courage anonymes. (...) La Fin de l'homme rouge peut se lire comme une méditation sans œillères sur la liberté et la responsabilité.  » Marie-Laure Delorme, Journal du dimanche

 

    La guerre en Afghanistan

 

Voir aussi mes fiches :
* Svetlana Alexievitch, Biographie -- La supplication, Tchernobyl --
* Nicolas Ostrovski, Et l'acier fut trempé... --

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19 février 2019 2 19 /02 /février /2019 21:34

Référence : Maryse Condé, "Les belles ténébreuses", éditions Mercure de France, 2008, Folio 2009

       

« Les mots, c’est bien connu, ne servent pas seulement à créer du sens. Ils jouent, ils font l’amour. Ils composent une musique. » Maryse Condé

 

Naître à Lille, d’un père guadeloupéen et d’une mère roumaine, Kassem Mayoumbe a du mal à se situer, tiraillé entre plusieurs culture. Sa vie va basculer après un attentat terroriste qui détruit le Dream Land, le complexe hôtelier dans lequel il travaillait et tue sa petite amie.

Il vit alors dans un pays africain où sévit une dictature implacable. Mais Kassem se laisse volontiers porter par les événements qu’il traverse, étant plutôt un suiveur, un homme spectateur de sa propre vie. Par hasard –le hasard semble jouer un grand rôle dans sa vie- il devient l'assistant et le protégé du Dr Ramzi, une sommité respectée mais aussi controversée.

 

                         
Civilisation du Bossale      La vie sans fards               La vie scélérate

 

Ramzi An-Nawawî est d’une grande beauté, attirant les regards et exerçant sur ses semblables un grand ascendant. Kassem devient son « assistant embaumeur », admis jusque dans le palais du dictateur. Avec le temps, Kassem soupçonne bien des pratiques douteuses mais il exerce sur lui une telle ascendance qu’il ne peut lutter.

https://p5.storage.canalblog.com/51/46/1080897/122139703.jpeg       
                                                       Son dernier roman paru en 2017

Un homme énigmatique, des événements qui vont entraîner Kassem dans des aventures tragi-comiques bien dans le style de Maryse Condé qui n’aime rien tant que les histoires compliquées tissées de burlesque et de pathétique. Il connaîtra plusieurs péripéties qui le mèneront à Marseille, à Lille et même aux États-Unis.

 

   
Son "best-seller" Ségou en 2 volumes 
Murailles de terre & Terre en miette -

 

Avec le temps, Kassem soupçonne bien des pratiques douteuses mais Ramzi exerce sur lui une telle ascendance qu’il ne peut lutter. Un homme énigmatique, des événements qui vont entraîner Kassem dans des aventures tragi-comiques bien dans le style de Maryse Condé qui n’aime rien tant que les histoires compliquées tissées de burlesque et de pathétique.

 

                                                                                                                      Rêves amers

Ces « belles ténébreuses », qui peuplent son roman, toujours un peu effacées à l’image de Drasta sa mère  qui laisse parader Babakar son bavard de mari, se retrouvent dans toutes les péripéties que vit Kassem que ce soit  Ana-Maria, morte dans l’attentat, la méfiante Hafsa ou la fascinante  Ébony Star elles aussi disparues de façon tragique, Onofria la fille du dictateur et la tendre Aminata. Elles vont hanter le destin de Kassem et ses nuits quand avec Ramzi, il embaumera toutes ces femmes comme autant de spectres funèbres. 

Elles joueront un rôle central comme cette recherche constante d’identité, une identité éclatée dans ce métissage entre un père guadeloupéen et une mère roumaine, doté au surplus d’un prénom musulman,  tout ce qui lui inculquera ce sentiment d’exclusion, se sentant étranger où qu’il se trouve.

 

            
Conte cruel                      La belle créole               Savannah blues 

 

Maryse Condé nous livre aussi, tout au long des aventures de Kassem, ses réflexions sur l'homme, par exemple par rapport à sa capacité de réagir face à son environnement, « la caractéristique des pays en dictature : l'individu privé de toutes les libertés se venge dans sa tête et fabule. Liberté d'inventer » ou par rapport à ses valeurs, car « si un homme ment, c'est qu'il a de bonnes raisons de se protéger de la vérité. Il convient donc de respecter son mensonge ». (page 130)

      
Moi, Tituba sorcière      victoire, saveurs & mots

 

Voir aussi
* Mariana Ionescu, "Histoire de la femme cannibale : du collage à l'autofiction", Nouvelles études francophones, volume 22, pages 155-169, 2007
** Le cœur à rire et à pleurer, autobiographie, 1999
*** Les belles ténébreuses --
**** Histoire de la femme cannibale --
***** Bibliographie
de Maryse Condé --

<< Christian Broussas • °° M. Condé °° -- 06/12/2018 >>

 
 
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17 février 2019 7 17 /02 /février /2019 18:41

Référence : Maryse Condé, "Histoire de la femme cannibale", édition Mercure de France, 316 pages, collection Folio, 350 pages, 2003

 

« La vie est un manège  qui n'arrête pas de tourner. Seuls ceux qui dorment sous terre ne bougent pas de place. »

    
Avec l’écrivain haïtien  Dany Lafferrière                  Avec Jack Lang

 

Stephen, un professeur de littérature spécialiste de Yeats est retrouvé assassiné dans  une impasse du Cap en Afrique du sud. Sa compagne Rosélie Thibaudin, une antillaise peintre et un peu médium ("Rosélie Thibaudin, guérison de maladies réputées incurables") l’avait toujours suivi dans ses différentes affectations, doit apprendre à vivre sans lui dans ce pays qu’elle connaît mal et où plane les relents délétères de l’apartheid.

 

Son pays à Rosélie, ses racines, son havre, c'était lui Stephen, sa famille ne voulait pas d'elle.
« Le hasard m’a fait naître à la Guadeloupe, dit-elle... J’ai vécu en France. Un homme m’a emmenée puis larguée dans un pays d’Afrique. De là, un autre m’a emmenée aux États-Unis, puis ramenée en Afrique pour m’y larguer à présent, lui aussi, au Cap. Ah, j’oubliais, j’ai aussi vécu au Japon... » C'est pour lui qu'elle reste en Afrique du sud.
Sans doute aussi pour continuer cette recherche d'identité qui l'obsédera toujours.

 

       
Son dernier roman paru en 2018                      Après son prix Nobel fin 2018

La construction du roman est complexe, multipliant les flashbacks pour relater son enfance, ses relations familiales, la Guadeloupe, son parcours sinueux avec Stephen et son étrange rapport avec Fiéla. Cette sud-africaine est très mystérieuse, à l'origine d'une histoire de meurtre et de cannibalisme qui va passionner tout le pays. Autre histoire qui va nous dévoiler une autre facette de Stephen dont on ne sait s’il était un Stephen penseur libre et séducteur, provocateur et manipulateur.

Fiéla lors de son procès : « Le buste droit comme un i. Le visage fermé. Sans agressivité pourtant. Ses yeux incomparables étincelaient. sur le reste du visage, un masque d'indifférence était posé comme si cette agitation ne la concernait pas.  »

                   ,
Maryse Condé & ses enfants

 

Par le biais de ces histoires, Maryse Condé développe de nouveau l’un de ses thèmes favoris, la question des relations interraciales et des couples mixtes. Elle aborde aussi sans concession le problème de la violence à travers le tragique de l’apartheid qui traumatise encore l’Afrique du sud, à travers des personnages hauts en couleur, des patients, des amies, des connaissances de Stephen, qui vivent dans un pays de multicultures et de migration.

 

"Portrait d’une solitude" par Emmanuelle Tremblay (extrait)

Depuis la parution en 1976 du premier roman de Maryse Condé (née à Pointe-à-Pitre en 1937), la réception critique n'a pas manqué de mettre en valeur le parcours idéologique dont témoigne son œuvre, résolument arrimée aux vicissitudes de l'Histoire, laquelle apparaît forgée d'espoirs, mais et aussi d'un profond désarroi que l'on peut attribuer à la difficulté, pour la majorité des personnages féminins de l'auteure, de retrouver une identité, à jamais perdue dans le labyrinthe de l'exil.

 

Plus spécifiquement, les tentatives de "re-construction" identitaire « noires » imprègnent une narration qui en explore les contradictions et les pièges pour rendre compte, toujours subtilement, de leurs incidences sur le destin des individus : que l'on pense à l'utopie raciale du Jamaïcain Marcus Garvey — toile de fond de son roman La vie scélérate (1987) — ou à l'Afrique mythique des poètes de la Négritude, objet de réappropriation symbolique dans son roman Ségou (1984).

C'est enfin dans le contexte postcolonial de la restructuration politico-culturelle de l'Afrique du Sud que se déroule l'histoire de la « femme cannibale », portrait d'une solitude qui "dé-construit" les illusions porteuses idéologiquement d'un possible « vivre ensemble ».

          

 

Maryse Condé et le "cannibalisme littéraire"

Le concept de cannibalisme littéraire est né d’un manifeste écrit par le poète brésilien José Andrade en 1928, le cannibale devenant alors une figure postcoloniale.

Avec Histoire de la femme cannibale publié en 2003, Maryse Condé met en scène "son double" dans le personnage de Rosélie Thibaudin, originaire de Guadeloupe, qui se retrouve paumée en Afrique du sud avec son mari Stephen, blanc et anglais comme son propre mari Richard Philcox qui fut son traducteur avant de l’épouser. Rosélie s’intéresse beaucoup à une nommée Fiéla.

Acte symbolique : Fiéla a tué son mari, l'a dépecé et mangé, réaction maladive d’une femme qui se laisse "bouffer" par son mari, dilemme où il faut manger l’autre ou être mangé, Cette femme-cannibale est en quelque sorte l’expression de la femme noire mariée à un homme blanc, le couple mixte étant l’un de ses thèmes majeurs.

 

La prise de conscience de cette relation peut être équilibrée au sein du couple par un mélange assez improbable de racisme et de patriarcat. De plus, Rosélie en tant que médium cannibalise les histoires de ses clients qu'elle prend en charge. Elle devient la porte parole de la position de Maryse Condé sur la littérature francophone, son approche critique de cet apport post colonial dont elle dit par exemple : « Je parle de ce que je suis. [...] Le français m'appartient. Mes ancêtres l'ont volé aux Blancs comme Prométhée le feu. Malheureusement, ils n'ont pas su allumer d'incendies d'un bout à l'autre de la francophonie. »

            

 

Quelques citations
*
«Le malheur agit souvent comme un aimant. » (p. 288-89)
* « Certains affirment que le bonheur n'est jamais qu'une illusion. » (p. 292)
* « Elles sont ainsi les mères. Elles ne croient pas à l'ingratitude et à la légèreté des leurs enfants. " (p. 302)

 

Voir aussi
* Mariana Ionescu, "Histoire de la femme cannibale : du collage à l'autofiction", Nouvelles études francophones, volume 22, pages 155-169, 2007
** Le cœur à rire et à pleurer, autobiographie, 1999
*** Les belles ténébreuses --
**** Histoire de la femme cannibale --
***** Bibliographie
de Maryse Condé --

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19 avril 2013 5 19 /04 /avril /2013 16:15

 

Dario Fo et sa femme Franca Rame

Dario Fo, qui souvent joue et met en scène ses propres pièces, a renouvelé par son style le genre Commedia

dell’arte et la farce médiévale en privilégiant l'improvisation, la performance verbale et physique de l’acteur et la profusion de gags ou de jeux de mots. Il utilise tous les langages dont il peur disposer, un peu comme les plasticiens détournent des objets usuels pour en faire des objets d’art. On trouve ainsi dans ses textes le recours à des parlers populaires mêlés d'accents régionaux, de formules idiomatiques et même de phrases murmurées parfois inaudibles. [1]

Son théâtre se caractérise par une esthétique brute –certains disent grotesque- basée sur des allusions, des références grivoises ou parfois scatologiques, un grand sens de l'économie de mise en scène. Très souvent, un même acteur interprète plusieurs personnages, plusieurs rôles comme dans le théâtre grec antique, utilise quelques accessoires, porte un masque ou un accoutrement quelconque et un simple maquillage volontairement trivial ou bouffon.

De cette façon, Dario Fo a voulu se libérer des contraintes classiques de la représentation scénique pour en donner une parodie et faire ressortir sa nature artificielle, refusant de se lier à la réalité de la vie quotidienne, privilégiant le recours à l’invraisemblable et à l’invention. Il tend ainsi à « extérioriser » sa pièce en inscrivant le spectacle dans un environnement global, les acteurs par exemple apostrophant le public, faisant des commentaires sur les objets du décor, critiquant sans fard les contraintes des répétitions ou la progression dramatique de la pièce.

A travers des formes de comique, de fantaisie et de satire, son objectif se veut une contestation radicale de la société de son temps : dénonciation des mœurs de la bourgeoisie, du rôle du libéralisme, [2] du clergé [3] et de l’armée, [4] ce qui lui valut d’être souvent victime de la censure et qui culmina en 1962 dans un véritable « lynchage médiatique » lors de l’émission télévisée, Canzonissima, dont l’audience fut autrement importante que celle de représentations sur de petites scènes de théâtre.

 

Notes et références

[1] Par exemple, sa pièce Mystère bouffe est un spectacle inspiré des mystères et des jongleries populaires du Moyen-Áge, utilisant le Gremelot, un langage fait de dialectes et d’onomatopées pour susciter le rire ironique de l’auditoire.

[2] Sa pièce Faut pas payer, qui inaugure son propre théâtre en 1974, est une satire haute en couleurs et ironique du monde industriel et de la société de consommation.

[3] Par exemple dans sa pièce Le pape et la sorcière (Il papa e la strega) en 1989, charge anticléricale sur le thème d’une loi anti-drogue très répressive.

[4] Comme dans Isabelle, trois caravelles et un charlatan, histoire revue et corrigée de Christophe Colomb, contenant nombre des répliques moqueuses sur l’armée.

 

Faut pas payer ! (Non si paga, non si paga !, connue aussi sous le titre On ne paie pas, on ne paie pas !), 1973

Comédie qui se situe dans l’Italie des années soixante-dix à Milan, une ville qu’il connaît bien. Le fil conducteur est l’histoire d’un groupe d’ouvrières qui ne supportent plus l’augmentation du coût de la vie et, au comble de l’exaspération, décident de dévaliser le supermarché de leur quartier. Mais tout le mode réagit et se ligue contre elles, de leurs propres maris. La confrontation provoque de nombreux quiproquos comme cette femme qui, cachant ses menus larcins sous ses vêtements,  affirme qu’elle est enceinte pour berner tout le monde.

 

La pièce passe par la farce sociale pour parler des problèmes de société comme la délocalisation industrielle et le chômage, la faim ou l’absence de logement, le poids particulier imposé aux femmes au quotidien, les difficultés imposées aux plus défavorisés dans nos sociétés développées, tous ceux qu’on range pour simplifier dans le groupe du « quart monde ».

http://p2.storage.canalblog.com/25/96/714221/50624099.jpg   Faut pas payer ! avec Julie Jézéquel , Pascal Destal, Lorène Guillemin...

                                                                             Théâtre de la gargouille - Bergerac

 

Mystère bouffe, (Mistero buffo), spectacle théâtral joué pour la première fois en 1969 en Italie et en 1973 au Festival d’Avignon par le collectif Nouvelle Scène Internationale, dans une mise en scène d’Arturo Corso.

Dario Fo, Mystère bouffe. « Jonglerie populaire », traduit et adapté par G. Herry, Paris, Dramaturgie Éditions, 1984, postface de J. Guinot et F. Ribes.

 

Ce « Mystère » s’inspire d’une tradition italienne datant des XIIIème et XIVème siècles, genre alors en vigueur qui avait périclité au cours du temps. En usant de longs monologues, l’acteur explique et commente le contexte du texte qu’il entend jouer, en s’aidant de manuscrits ou de peintures murales médiévales. On y rencontre au fil du spectacle de multiples personnages, un jongleur, un fou, des joueurs, un ivrogne ou un vilain se mêlent à des soldats, un chef des gardes, y croisent des personnages bibliques comme un ange ou la Vierge Marie et même le pape Boniface VIII, caricature du message biblique. Autant de figures bouffonnes sur fond de mystère christique.

 

Spectacle total, sans plus de distinction entre la scène et le public, Dario Fo le jouait en communion avec ce public, n’hésitant pas à faire appel à lui, à improviser pour rendre le spectacle unique, usant d’un langage qui n’est compréhensible qu’à travers l'intonation et la gestuelle qui l'accompagnent Fo en profite pour dénoncer la récupération de l'histoire populaire par le pouvoir, la confection d’une histoire officielle qui occulte révoltes et soulèvements populaires.

 

Théâtre Jacques Cœur - Lattes (34)

 

Histoire du tigre et autres histoires, 1978

 

Monologue théâtral d’un soldat, un homme du peuple,  qui raconte le rôle providentiel qu’un tigre a joué dans ses aventures. Le peuple s’identifie au monde animal –celui du tigre chez les chinois- contre le monde politisé des puissants.

Au temps de la Longue Marche, l’armée chinoise de Mao se replie et laisse derrière elle un pauvre soldat blessé à un pied, très mal en point, gagné par la gangrène. Réfugié dans une grotte, il est sauvé par une tigresse qu’il aide à son tour mais il préfère aller s’installer dans un village… suivi de la tigresse et de son petit. Après bien des péripéties, ils parviendront tous à s’entendre. Unis, ils repousseront les envahisseurs, des armées de Tchang Kaï-Chek à celles du Japon, et même les soi-disant représentants du peuple qui finissent par s'enfuir, laissant le village en paix.

 

 Mort accidentelle d’un anarchiste, 1970

 

Dans cette pièce tirée de faits réels, Dario Fo transpose deux défenestrations : celle de l’anarchiste italien Andrea Salsedo par la police de New York en 1920 et celle de Giuseppe Pinelli par la police milanaise en 1969. [1]

 

« A la première lecture de "Mort Accidentelle d'un Anarchiste", j'ai été totalement émerveillée par l'humour et l'ironie avec laquelle Dario Fo traite un fait divers terrible: un cheminot anarchiste fait une chute mortelle, du 4ème étage d'un commissariat.... Le sujet de la pièce qui laisse augurer un drame devient au contraire le prétexte à une farce satirique sur la police, le pouvoir et la justice, nul n'est épargné... »

Ivola Pounembetti, metteur-en-scène, La Rochelle, 2013-2013

Positions inconciliables : « Suicide » conclut la justice, « meurtre » insinue la rumeur publique. Un fou s'introduit dans un commissariat jouant successivement différents personnages, un enseignant, un juge, un capitaine... jusqu'à embarquer tout le monde dans des situations inextricables qui impliquent diverses fonctions de l'Etat. Son action va peu à peu saper la version officielle et pousser tout ce beau monde dans ses retranchements, renvoyant chacun à sa propre responsabilité.

[1] En 1969, une bombe explose dans la Banque Agricole, à Milan. Et immédiatement, on arrête l’anarchiste Giovanni Pinelli, pour constater quelques années plus tard que l'Etat italien était largement impliqué dans cet attentat.

  

   

Affiches de la pièce à La Rochelle  et à Arcueil, théâtre de l’épopée

 

Récits de femmes, Dario Fo et Franca Rame, 1970

Deuxième volet de la trilogie "Récits de femmes" composé de « Nous avons toutes la même histoire », « Une femme seule » et « Couple ouvert à deux battant »

 

Elles s’appellent Marie, Gina ou Antonia, sont émouvantes et parlent de leur quotidien avec conviction et justesse ; elles se sentent souvent seules et ignorées, niées même dans leur condition féminine, confiant ainsi leur détresse et leurs espoirs. Seul le rire libérateur de Dario Fo peut à son tour désamorcer le tragique et nous faire réfléchir.  

« Nous avons toutes la même histoire » : Gina a oublié de prendre la pilule et le soir venu, son petit ami insiste pour faire l’amour avec elle. Et bien sûr, ce qui devait arriver… On s’insinue dans les états d’âme de Gina prise dans des sentiments contradictoires, entre tentation, désir et volonté de résistance qui la conduiront à finalement accepter cette maternité non désirée. 

Etats émotionnels ambivalents, conflictuels entre son besoin de caresses et la peur de tomber enceinte, jusqu’à rouler en boule un tissu qu’elle tient contre elle comme un nouveau-né.

« Une femme seule » : Marie est une femme au foyer comme on dit, plus considérée dans son rôle traditionnel d’épouse, plus objet sexuel et robot domestique que comme femme épanouie. Une femme engluée dans sa situation, une impasse sans espoir, coincée entre un beau-frère obsédé sexuel, lourdement handicapé et la violence de son mari.

« Couple ouvert à deux battant » : Histoire assez sordide du trompeur trompé, où le mensonge sert de conduite. Antonia est affligée de Massimo, un mari effrontément volage qui culpabilise et lui joue une nouvelle fois la scène du suicide. A bout d’arguments, il lui suggère de faire la même chose et de prendre à son tour des amants. Mais quand elle lui annonce qu’elle le trompe… c’est une tout autre histoire…

 

recit de femmes - theatre funambule

 

 

 

 

 

 

Récits de femme au théâtre du funambule, Paris 18ème 

 

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18 avril 2013 4 18 /04 /avril /2013 13:50

Dario Fo et Franca Rame

Prix Sonning en 1981, Prix Nobel en 1997 

 

Franca Rame, la complice de Dario Fo Dario Fo et sa femme Franca Rame

Avec Dario Fo, c'est un saltimbanque qui entre au pays du Nobel et reçoit le prix Nobel de littérature en1997. Un prix qui lui fut décerné pour avoir entre autres « dans la tradition des bateleurs médiévaux, fustigé le pouvoir et restauré la dignité des humiliés. » [1]

 

Doué en dessin et en peinture, il n'était pas spécialement destiné à devenir l'un des plus grands dramaturges italiens, un « homme de théâtre complet », l'égal de Goldoni, ce qui est pour lui le compliment suprême. Encore, et il l'a rappelé lors de son discours de Stockholm, il préfère entre tous un autre auteur italien Angelo Beolco dit Ruzzante, « un extraordinaire homme de théâtre de ma terre, peu connu ... même en Italie. Mais qui est sans aucun doute le plus grand auteur de théâtre que l'Europe ait connu pendant la Renaissance avant l'arrivée de Shakespeare. » 

 

Les sept premières années de sa vie, il les a relatées dans un roman picaresque dans le village de Mezaràt situé sur la rive italienne du lac Majeur."Mezaràt" signifie "chauves-souris" en dialecte lombard, surnom des contrebandiers et des pêcheurs qui vivaient la nuit, comme les chauves-souris justement, autoportrait «d'un Nobel en petit garçon, peint avec l'élan et le comique d'un grand maître, » écrira le journal  Repubblica delle donne. On y côtoie des souffleurs de verre et bien sûr la famille, un père cheminot et antifasciste, un grand-père horticulteur et truculent et une mère si sensitive, si affectueuse.

 

Il naquit en 1926 dans le village de Sangiano près de Varese en Lombardie du nord, où son grand-père qui était un "fabulatore" apprécié, l'initia très tôt au théâtre populaire et à la tradition orale mais il entreprit d'abord des études d'art et d'architecture à Milan avant de se lancer dans l'écriture. [2]

 

Sans elle, sans Franca Rame, il n'existerait pas, affirme-t--il.  [3]« Je dois mon Nobel à cette dame, sans elle je ne l’aurais pas eu ! » Il l'épouse en 1954 et depuis ils sont inséparables dans la vie, leur militantisme, ils assurent la mise en scène et  ont écrit plus de 70 comédies et quelque 300 monologues. [4] « Franca ne recule devant rien !  Elle a le courage d’exprimer certaines idées, certaines valeurs, la constance, le rationalisme, l’ordre au milieu de tout le désordre que j’organise à tout moment... » ajoute Dario Fo. Elle l'a payé cher puisqu'en 1973, elle est enlevée, torturée et violée par des militants d'extrême-droite, cachant cette terrible expérience jusqu'à ce qu'elle écrive et joue « Viol ».  

 

Pour faire bouger la société, ils refusent de poursuivre un rôle de bouffon de la bourgeoisie au pouvoir, ils jouent dans les usines et les maisons du peuple, s'inspirant de l'idée du TNP Théâtre National Populaire et des pièces de Bertold Brecht.

 

Pour éviter le plus possible les contrôles et la censure, -que la police arrache leurs affiches sur demande de l'église ou que leurs textes soient "expurgés"- ils s'organisent, les spectateurs deviennent des adhérents et chaque pièce est suivie d'un débat. Aux élections municipales de Milan le 29 janvier 2006, il obtient 23% des voix, restant conseiller municipal [5], « ce qui est certain, dit-il, c'est que je serai toujours là pour déranger.» [6]

Sur sa pierre tombale, il souhaite que l'on inscrive: «Le clown est mort. Riez ! »

 

   

      Le couple lors d'une manifestation en décembre 2005

 

Notes et références

[1] Voir sa présentation dans la Notice des prix Nobel

[2] Il travailla ensuite à la radio, y écrivant toute une série de monologues intitulée Poer nano ("Pauvre nain") et débuta comme acteur en 195.

[3] Franca Rame, issue d'une famille d'acteurs ambulants, est née à Parabiago, petite ville de la province de Milan

[4] Le 24 juin 1954, elle épouse Dario Fo à Milan dans la basilique Saint-Ambroise et de cette union naîtra leur fils Jacopo le 31 mars 1955.

[5] Sa femme Franca a été élue sénatrice du Piémont en 2006

[6]  Interview de Paola Genone en 2006

 

Bibliographie en français 

* Allons-y, on commence : farces, François F. Maspero, 1977
* Mort accidentelle d'un anarchiste, Paris, Dramaturgie, 1983
* Mystère bouffe : jonglerie populaire, Paris, Dramaturgie, 1984
* Histoire du tigre et autres histoires, Paris, Dramaturgie, 1984
* Récits de femmes et autres histoires, avec  Franca Rame, Dramaturgie, 1986
* Le Gai savoir de l'acteur, Paris, L'Arche, 1990
* Johan Padan à la découverte des Amériques, Paris, Dramaturgie, 1995
* Mort accidentelle d'un anarchiste ; Faut pas payer ! Paris, Dramaturgie, 1997
* Récits de femmes  : suite, Paris, Dramaturgie, 2002
* Le pays des Mezaràt : mes sept premières années ( et un peu plus),  avec Franca Rame, Plon, 2004

 

Voir aussi  

* Dossier sur Dario Fo  et Culture italienne

* Présentation de La parlerie grotesque

* Présentation de L'apocalypse différée

 

dariofo File:Dario Fo, Franca Rame, Jacopo Fo.jpg  

Char Dario Fo au carnaval de Viareggio                                            Naissance de Jacopo en 1955


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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 16:40

L'ECRIVAINE TONI MORRISON : SULA

 

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T Morrison.jpg

Référence : Toni Morrison, "Sula", édition poche 10/18, 188 pages, février 1993, isbn 2264021055

 

Ce roman raconte l'histoire d'une femme noire américaine, Sula qui vit alors dans un quartier réservé aux noirs dans l'état de l'Ohio, de 1919 à 1965, quartier noir nommé Le Fond dans la petite ville de Medallion.

 

Sula est indépendante et décide de quitter Medallion pour découvrir le reste de l'Amérique et quitte alors son amie Nel. Quand elle revient longtemps après, tout a changé -elle aussi bien sûr- et son amie Nel est mariée et mère de famille.

Nel Wright et Sula Peace, toutes jeunes filles filiformes, eurent douze ans en 1922. Nel était plutôt claire -couleur de papier de verre mouillé- échappant aux quolibets les plus acerbes et au mépris des vieilles femmes championnes des histoires de métissage de leur communauté. Sula était plus sombre, d'un marron brun avec de grands yeux paisibles, des yeux purs pailletés d'or.

 

À travers le parcours de Sula et la description d'une communauté noire mise à l'écart par les Blancs, qui couvre une grande partie du XXème siècle, Toni Morrison développe ses thèmes favoris et le racisme propre à cette époque. Ses personnages sont à l'image de ces deux communautés antagonistes, qui s'ignorent le plus souvent, Sula, fille puis femme noire libre et donc à part, rejetée, Nel qui fait le choix contraire de se fondre dans les règles de sa communauté et de devenir épouse et mère conventionnelle.

 

Elle traite également la vie des femmes noires, vie d'autant plus difficile qu'elles sont femmes représentant le "sexe faible" et noires, c'est-à-dire considérées comme étant de "race inférieure". Elle décrit ainsi le racisme quotidien, insidieux, parfois brutal, où la peur et la solitude sont des composantes essentielles de la vie dans cette petite ville typique des Etats-Unis, où les femmes doivent lutter à la fois contre l'"ennemi", le blanc, mais aussi contre leur propre communauté qui leur a assigné une place qu'elle ne doivent pas quitter sous peine d'être rejetées.

 

      

 

Commentaires critiques
- "Sula, c'est l'histoire d'une amitié féminine, puis d'un désamour ; le portrait d'une paria qui invente avant l'heure, et pour son seul usage, la liberté brûlante de la femme moderne."
Manuel Carcassonne, Le Figaro littéraire 1993

- "Sula, c'est aussi le récit des passions et des liens qui se tissent et se brisent autour de trois femmes, trois générations, qui choisissent leur vérité contre celles des autres, affichent leur différence et se créent un espace de liberté."
La Quinzaine littéraire 1994

 

 

Liens externes
Femmes écrivains     Bebook         Zoom sur son œuvre

 

Mes fiches sur Toni Morrison
* Toni Morrison écrivain avant tout -- Love -- L'origine des autres --
* L’œil le plus bleu - Sula -- Home -- Délivrances -V1-Délivrances V2 --


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12 avril 2013 5 12 /04 /avril /2013 13:44

Ernest Hemingway vécut dans sa maison de Key West, 907 Whitehead Street , située dans le sud-est des États-Unis, dans l'état de Floride. [1] entre 1927 et 1939. [2] C'est dans cette demeure de style colonial  franco-espagnol, dans ce lieu d'inspiration, qu'Ernest Hemingway a écrit  quelques-uns de ses plus romans les plus connus, comme « Mort dans l’après-midi » en 1932. [3] Auparavant, Hemingway avait occupé une chambre au-dessus du garage Ford de la rue Simonton.

 

En général, il réservait la matinée à son travail d'écriture dans un bureau aménagé au second étage de la maison où ont grandi ses deux  fils Patrick et Gregory. Là-bas, il fit notamment la connaissance de Charles Thompson et Joe Russell, un tenancier de bar, qui l'initièrent à la pêche au gros. [4] Il semble bien que ce dernier ait fortement inspiré le personnage de Freddy dans "En avoir ou pas", roman largement marqué par le Key West des années de crise,

 

Il fallut attendre l'année 1964 pour que la résidence soit transformée en musée et classée ensuite National Historic Landmark.

 

     le salon du deuxième  Le salon

Maison de Pauline et Ernest Hemingway, rue Whitehead à Key West

 

L'intérieur est surtout constitué de meubles que sa deuxième femme Pauline avait achetés lors d'un séjour en Europe, surtout de belles antiquités espagnoles du XVIIIe siècle. Il y recevait ses amis, en particulier l'écrivain John Dos Passos ou l'artiste peintre Waldo Peirce et sa famille. On y trouve aussi beaucoup d’objets et d’affaires personnels, son fauteuil fétiche venant de Cuba, des photos anciennes et des coupures de journaux, ainsi que sa célèbre machine à écrire Royal; les livres décorant les murs rappellent ses séjours à l’étranger.

 

A l'extérieur, on peut se promener dans les magnifiques jardins luxuriants ponctués de statues d’éléphants autour de la piscine d’eau salée, la première de Key West qui lui coûta si cher, disait-il, que son "dernier" penny y est  incrusté dans le ciment.

 

Les chats polydactyles qui entourent la maison "Hemingway" proviendraient de son chat nommé Snowball.  Après son divorce en 1940, il abandonna la maison de Key West et y revint rarement, séjournant alors surtout à La Havane.

 

Hemingway Days, Key West   

Hemingway à Key West             A son bureau                                  avec sa femme Pauline                      

 

[1] Hemingway Home and Museum, 907 Whitehead Street, Key West, FL 33040 – USA

[2] Il écrivit à Key West les trois-quart de ses œuvres, notamment L'adieu aux armes, Les neiges du Kilimandjaro, Les vertes collines d'Afrique ou Pour qui sonne le glas.
[3] C’est l’oncle de Pauline, Gus Pfeiffer, qui acheta en 1931 la maison de la rue Whitehead et l'offrit au couple comme cadeau de mariage

[4] Voir son roman "Le vieil homme et la mer"

 

la piscine à l'eau salée             vue du jardin

La fameuse piscine d'eau salée          Vue des jardins luxuriants

 

Voir aussi sur Hemingway :

* Hemingway à Paris ----  Ses lieux préférés  ----  1921-1923


Voir aussi mes fiches sur les écrivains américains :

* Toni Morisson, L'oeil le plus beauToni Morrison, Sula

* Saül Bellow, Ravelstein,


Hemingway et "Sloppy" Joe Russell

 

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