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31 janvier 2020 5 31 /01 /janvier /2020 18:25

 « Je me suis dit : c'est le moment ou jamais de savoir si tu pourras être ce que tu crois que tu es : un écrivain. »

 

                 

Voilà dix ans déjà que l'écrivain portugais José Saramago (1922-2010) nous a quittés. On a reconnu à l'homme une forte personnalité, à la fois sensible et provocatrice, personnalité majeure de la littérature portugaise contemporaine.

 

José Saramago et Fernando Pessoa

 

On a reconnu à son œuvre une grande originalité versant parfois dans la provocation. Il n'a pas toujours été en odeur de sainteté dans son pays, vivant en quasi exil dans l'île de Lanzarote, dans les Canaries. Homme de gauche, il passe aussi pour une conscience morale fort écoutée dans le monde, tout en étant parfois objet de controverses.

 

       
Menus souvenirs                                                                   Quelques poèmes

 

Mais les choses évoluent. Comme l’écrit avec ironie Alain Salles dans le journal Le Monde de mars 2000 : « Hier attaqué pour son Évangile selon Jésus-Christ qui le conduisit à se retirer à Lanzarote, le prix Nobel, devenu une gloire nationale, entend se servir de cette distinction pour dénoncer les inégalités. »
Dame, pour la première fois un portugais était élevé au rang de prix Nobel de littérature !

 

       

 

J'avais déjà en 2018 évoquer dans un article "José Saramago prix Nobel," son parcours atypique, sa façon de réagir au monde qui l'entourait sans prendre de gants et sans s'arrêter aux réactions ou même aux représailles que pourraient susciter ses propos ou son action. Quitte à faire un pied de nez à ses contemporains et à en payer le prix.

 


José Saramago et Carlos Fuentes à Guadalaraja au Mexique en 2004

 

Adolescent, il ne peut continuer ses études, faute d'argent. Il vivra alors de boulots précaires, dessinateur industriel, correcteur ou ouvrier d'édition puis dans les journaux. Il ne publiera son premier roman, Terre du péché, qu'en 1947 et son roman suivant est refusé par tous les éditeurs contactés.

 

          
Saramago avec Nadine Gordimer    
Pilar del Rio présentant son roman posthume Claraboya

 

Il lui faudra patienter encore longtemps quelque dix années pour pouvoir renouer avec le succès avec en 1976 son roman Relevé de terre (Levantado do Châo). Mais, c’est Le Dieu Manchot qui lui donnera une audience internationale. Sa publication suivante, un recueil de poèmes intitulé "Les poèmes possibles" (Os Poemas possiveis), ne paraît qu’en 1966 et il attendra encore dix ans avant de pouvoir se consacrer pleinement à l’écriture.

 


José Saramago, L'Evangile selon Jésus-Christ

 

Ainsi, il a beaucoup passé de temps à attendre mais n'a-t-il pas dit lui-même : «  Je n’attendais rien. On n’attend pas, on ne fait pas que ça arrive. Attendre quoi ? Comment peut-on savoir que le jour arrivera ? »

 

     
«
Le monde est ainsi fait qe la vérité doit souvent se masquer de mensonge pour arriver à ses fins. »

 

Dans son discours devant l'Académie royale de Suède à l'occasion de son Prix Nobel, le 7 décembre 1998, il revient sur des souvenirs d’enfance et l’image de ses grands-parents : « Mes grands-parents étaient analphabètes. L'hiver, quand le froid de la nuit était si intense que l'eau gelait dans les jarres, ils allaient chercher les cochonnets les plus faibles et les mettaient dans leur lit. Sous les couvertures grossières, la chaleur des humains protégeait les animaux du gel et les enlevait à une mort assurée… Ils  agissaient pour maintenir leur gagne-pain avec le comportement naturel de celui qui, pour survivre, n'a pas appris à penser plus loin que l'indispensable. »

 


Saramago avec sa femme Pilar del Rio

 

En somme, la vie frugale et travailleuse de paysans pauvres comme il en existait beaucoup alors. Et lui-même participait à ces activités : « Souvent j'ai aidé mon grand-père dans son travail de berger, je creusais la terre de la ferme, je sciais le bois pour la cheminée, j'ai fait tourner tant de fois la roue qui amenait l'eau du puits communautaire. Eau que bien des fois j'ai transportée sur les épaules en cachette des hommes qui gardaient les surfaces cultivées. Avec ma grand-mère, au crépuscule, je me souviens d'être allé glaner la paille qui servait ensuite de litière au troupeau. »

 


Saramago à Lanzarote, Canaries, 2001       

 

Le rapport à l’enfance l’habitera toute sa vie, partie inséparable de lui-même et de son œuvre. On le retrouve aussi dans cette anecdote sur son patronyme : Il aurait dû s'appeler José de Souza mais l’employé de mairie, on ne sait pourquoi, apposa sur le registre le sobriquet familial "Saramago" qui signifie "raifort sauvage".

 

            

 

Son style aussi est né d’un moment particulier pendant l’écriture d’un roman : «  Tout à coup, sans y penser, sans réfléchir, sans prendre de décision, j'ai commencé à écrire avec ce qui est devenu ma façon personnelle de raconter, cette fusion du style direct et indirect, cette abolition de la ponctuation réduite au point et à la virgule. Je crois que ce style ne serait pas né si le livre n'était pas parti de quelque chose que j'avais écouté. Il fallait trouver un ton, une façon de transcrire le rythme, la musique de la parole qu'on dit, pas de celle qu'on écrit… »

 

 

Voir aussi
* La présentation de Bibliomonde - * Sa bibliographie --
* Silvia Amorim, "José Saramago: art, théorie et éthique du roman", éditions L'Harmattan, coll. Classiques pour demain, 2010

* Maria Graciete Besse, "José Saramago et l’Alentejo : entre  réel et fiction", éditions Petra, 137 pages, 2015
* Saramago par l'exemple : extraits de deux oeuvres et commentaire
* J'ai quel âge ? Poème de Saramago

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<< Christian Broussas, Saramago 2020 01/02/2020 © • cjb • © >>
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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 14:43

Hemingway, l'homme de tous les excès

Référence : Michael Katakis, Ernest Hemingway, Archives d'une vie, 238 pages, septembre 2019

 

         
La vie... et ailleurs

 

La bibliothèque John F. Kennedy de Boston vient de décider de dévoiler certains de ses trésors et d'ouvrir au public  une grande partie de la collection consacrée à Ernest Hemingway, prix Pulitzer en 1953 et prix Nobel de littérature l’année suivante.

 

 
Hemingway à Vinca Vigia, Cuba en 1947                                   Hemingway et Fidel Castro

 

L’aura d’Ernest Hemingway, c’est d’abord le baroudeur qui a participé et suivi les guerres européennes, qui dégage un certain romantisme qui se dégage de certains de ses romans largement autobiographiques ou de ses souvenirs, qu’ils concernent la guerre d’Espagne ou ses années de jeunesse à Paris comme dans "Paris est une fête".
C’était surtout un homme de l’excès,  truculent, téméraire, séducteur, buveur, explorateur qui a parfois vu la mort de près avant de se suicider en 1961. Un homme qui, dit-on, avait les qualités de ses défauts...

 

      
Hemingway à Cuba                         Hemingway et l’Espagne

En Italie pendant la Grande guerre, malgré ses blessures, il porte plusieurs soldats italiens, attendant leur évacuation au poste de secours avant d’être dirigés vers l’hôpital de la Croix-Rouge à Milan, et recevra du gouvernement italien la médaille d’argent du Mérite. Cette expérience sera à l’origine de son roman intitulé "Le Soleil se lève aussi".
Puis, à l’hôpital où il est soigné, il s’éprend d’une jeune infirmière américaine, histoire qui sera la base de son roman "L’Adieu aux armes" publié en 1929.



Il dira dans une interview : « Le fascisme est un mensonge, un écrivain qui ne veut pas mentir ne peut pas écrire ni vivre sous le fascisme ». La guerre a ainsi largement nourri son œuvre. Il est à Guernica quand la ville est rasée par les allemands, avec une unité loyaliste dans la sierra et en tirera  le roman "Pour qui sonne le glas".

 

     
Hemingway et Pauline Pfeiffer sa 2ème épouse           Hemingway et Mary Wesh sa 4ème épouse

 

Par exemple, pendant la seconde guerre mondiale Hemingway couvrait l’opération Overlord pour le magazine Collier’s. Ce fut l’occasion d’écrire des reportages sur le D-Day et un roman, "En route pour la victoire" où il décrit  l’horreur du débarquement sur les plages de Normandie et la peur des combattants. 


Le 5 juin 1944, Ernest Hemingway embarque sur une barge avec des membres de la 1ère US Infantry Division avec son ami le photographe Robert Capa.
Par exemple aussi et plus anecdotique, la libération du Ritz place Vendôme en 1944 et le Pillage  de sa cave...

 

   

Il sera toujours hanté par la mort, celle qu’on trouve dans la corrida, thème de son roman Mort dans l’après-midi ou la pêche avec bien sûr Le vieil homme et la  mer, « j’emploie un temps considérable à tuer des animaux et des poissons pour ne pas avoir à me tuer moi-même », dira-t-il à Ava Gardner.
La mort, il l’a verra de près, victime de deux accidents d’avion lors d’un voyage en Afrique, dont il tombe amoureux et qui lui inspirera deux nouvelles Les Neiges du Kilimandjaro et L’Heure triomphale de Francis Macomber.

 

     
 

Au-delà des mythes qui l’entourent, le livre s’intéresse aux archives et documents comme photographies, extraits de correspondances, notes de voyages en France, en Espagne ou dans le Midwest. Avec de nombreuses et riches illustrations et quelque quatre cents documents.
 

   

 

Les commentaires fort instructifs sont dus à Michael Katakis, garant du patrimoine littéraire de l’écrivain, de Patrick, fils du romancier qui a rédigé lavant-propos et de Sean, son petit-fils qui a écrit la postface, et permettent de retracer une biographie plus intime émaillée d’inédits.
On y trouve en particulier les lettres qu’il a envoyées à ses épouses et à ses éditeurs, qui complètent la vision qu’on a pu se forger d’Hemingway.

 


Trois romans d'Hemingway

 

Voir aussi
* Pour une présentation de ses oeuvres, voir Maisons d’écrivains –-

* Hemingway, Paris est une fête – Paula Mc Lain, Madame Hemingway --
* Hemingway à Key West - Hemingway et Paris - Ses lieux préférés - 1921-1923 -



<< Christian Broussas – Hemingway, 16 janvier 2020 - © • cjb • © >>

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16 novembre 2019 6 16 /11 /novembre /2019 14:10

Référence : Ôe Kenzaburo, Notes d’Okinawa, traduction Corinne Quentin, éditions Picquier, 256 pages, 2019

 

          

« Pour une morale de l’essentiel »

 

En France, on a Paris et la province, au Japon, ils ont l’île principale Hondo (ou Honshu) et le reste, en particulier l’île de Shikoku où est né et a vécu l’auteur et l’archipel des Ryu-Kyu terminée à son extrême sud par l’île d’Okinawa.
Autant dire que l’auteur penche très favorablement en faveur de ces contrées excentrées pas toujours bien traitées par le pouvoir central.

 

         

 

« Ces notes d'Okinawa, je veux les garder en moi... les y enfoncer comme des clous qui m'aiguillonneront, pour me pousser à continuer à réfléchir à la démocratie d'après-guerre, à exercer une "imagination éthique". » (page 205)

 

En contrepoint à ce récit Notes d’Okinawa, il a aussi publié en 1963 Notes de Hiroshima, ensemble de réflexions sur les conséquences de l'arme atomique à partir de témoignages qu’il a recueillis de la part des "oubliés du 6 août 1945", écartelés entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", des  vieillards solitaires, des femmes défigurées, des médecins pris par "le syndrome des atomisés"…

           

 

Durant les années 1960, Ôe Kenzaburô fait plusieurs séjours sur l’île d’Okinawa et noue beaucoup de liens avec ses habitants. On sent dans ses textes un grand désarroi devant les traumatismes qu’a subi l’île et la condescendance de la métropole.


Annexée à la fin du XIXe siècle, l’île d’Okinawa a vu se dérouler sur son sol une des plus terrible bataille de la seconde guerre mondiale, qui décimera au moins un quart de la population, avant d’être placée sous la tutelle américaine, qui y établit des bases abritant des armes atomiques et biologiques.

 

Ôe Kenzaburô est né en 1935 dans un village « au milieu des forêts de l’île de Shikoku ». L’année 1963 fut un choc pour lui : d’abord avec la naissance d’un fils handicapé et la rencontre des victimes de Hiroshima vont fortement influencer sa vie et son œuvre.

 

      
                                                     Ôé à Taïwan en 2009

Ôe Kenzaburô, nous raconte cette histoire à travers le parcours de Furugen Sôken, un homme qui a lutté toute sa vie pour que cette île parvienne à se libérer de son tragique destin, à prendre de la distance avec un passé lourd à porter. Dans ce contexte, il s’interroge sur les notions de paix et de démocratie, sur les sentiments des hommes dans ce contexte, ce que veulent vraiment dire la colère, l’empathie et le pardon, questions essentielles quelles que soient les situations vécues.
Cette rencontre avec Okinawa le confronte à la définition de l'identité du Japon comme nation, de ses habitants… et de lui-même.

 

Il se demande constamment dans cet essai "qu'est-ce qu'être okinawaïen, qu'est-ce qu'être japonais ?" Reprenant l'analyse de Agarue Toshiyuki, [1], il pense que le mode de comportement des okinawaïens comme celui des japonais est régi par "le principe de soumission au plus grand et le sentiment d'infériorité", ce qu'il appelle une " personnalité de type blanc-seing". [2]

 

      

 

Il voit aussi dans la volonté des okinawaïens occupés par les Américains, de défendre leur culture, leurs arts traditionnels, un rejet de l'occupant et sans doute aussi un rejet du pouvoir central japonais.

 

Depuis plusieurs années, Ôe Kenzaburô, qui se veut d’un pacifisme rigoureux, milite en faveur de la sortie du nucléaire. Il anime le mouvement "Au revoir au nucléaire" et pense écrire un roman sur le désastre de Fukushima.


À bientôt 85 ans, il s’interroge dans une interview récente, sur l’avenir du Japon après le désastre du 11 mars 2011 et sur celui d'un vieil écrivain têtu qui persiste à lutter pour une "morale de l'essentiel".

 

     
                                                     Ôé ou la tragédie du réel

 

Notes et références
[1]
Agarue Toshiyuki (1927-2015) est un psycholinguiste , directeur de l'université de Nago à Okinawa ayant participé tout jeune à la bataille d'Okinawa en 1945.
[2] Voir pages 184 à 187

 

   En famille

 

Voir aussi
*
L'écrivain Ôe Kenzaburô -- Notes d'Okinawa --
* Ôe Kenzaburô , Adieu, mon livre !  L'Ecrivain par lui-même, entretiens avec Osaki Mariko,  éditions Picquier

 

<< Christian Broussas – Ôe Okinawa- 26/10/2019 <> © • cjb • © >>

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23 octobre 2019 3 23 /10 /octobre /2019 22:05

Référence : JMG Le Clézio, Haï, éditions Albert Skira, Collection Sentiers de la création, juin 1971.

Avec sa femme à Stockholm

  Au début des années soixante-dix, JMG Le Clézio est au Panama dans la région du Darién, quelque part dans la forêt tropicale. Il vit en symbiose avec les Indiens Emberas et Waunanas, à l’écart de toute civilisation et nous livre son expérience dans un ouvrage qui tient autant du Journal que du témoignage ethnologique. [1] Haï comprend, en alternance avec le texte, des photos d’objets lui appartenant : statuettes, calebasse, panier tissé, accompagnés de clichés de paysages, juxtaposant art indien et photos publicitaires de la société de consommation.
                                                       
 

Pour les Indiens le monde se divise en deux forces : « Haï », le titre, signifie « L’activité, l’énergie » et l’autre force « wandra », « la soumission, la domination, la possession ». Le Clézio aime ce peuple primitif et le fait revivre à travers son œil d’occidental mais avec toute l’empathie dont il est capable. Ce monde indien dont il nous présente le quotidien semble si loin de l’univers occidental que le témoignage dans ce qu’il a de brut et d’authentique  est bien mieux adapté pour rendre compte de leur réalité, que la fiction.

 

On se retrouve ainsi transporté hors de l’histoire et hors du temps. Quasi naturellement selon Le Clézio, son livre se présente comme le « déroulement du cérémonial de guérison magique », selon trois temps forts : Initiation « Tahu sa, l’œil qui voit tout », Chant « Beka, la fête chantée » et Exorcisme « Kakwahaï, Corps exorcisé ».
Les pratiques de ces peuplades reposent sur des rituels d’altération de conscience, des chants, et l’art en tant que traitement mental ou du corps. Le Clézio revient sur ce rituel et son apprentissage avec des chamans dans La Fête chantée.

 

      

Le silence de la forêt et du fleuve s’oppose au vacarme des villes et aux bavardages des hommes. La société indienne respecte la liberté de chacun, refuse la censure et reconnaît à la femme des droits étendus comme « la liberté de fuir l’homme qu’elle a cessé d’aimer, de chercher un homme qui lui plaît, de boire les décoctions de plantes abortives ou d’empoisonner son enfant à la naissance si elle n’en veut pas. » Liberté que Le Clézio oppose aux règles morales des sociétés occidentales.


Dans sa plongée dans cette culture, il se sent devenir indien comme dans Onitsha il devient africain et appelle son père « L’Africain » dans le livre du même nom. Il s’en imprègne profondément au point de s’identifier à ce peuple et ses manières de vivre. Pas d’exotisme dans sa démarche mais la reconnaissance, la découverte d’une autre façon de vivre  et de sentir, de s’ouvrir au monde.

Même s’il reconnaît des limites à son expérience, « naturellement, après être parvenu à un certain niveau d’entendement, il m’est devenu clair que je ne pouvais aller plus loin », il dira qu’elle l’a profondément bouleversé, a modifié les idées qu’il pouvait se faire de la religion, la médecine et sur « cet autre concept du temps et de la réalité qu’on appelle l’art ».

 

          

Il note avec intérêt que la perception et l’appréhension du monde de l’art est différent chez les Indiens : « Pas besoin de livres assurément, ni de tableaux : tout homme est un livre, est un tableau. » Chez eux, la musique permet la communion suprême entre les êtres, avec les forces occultes et se perd ensuite dans les cieux. Ainsi, l’art n’a pas de permanence et chacun peut devenir artiste, contrairement à l’Occident où les artistes sont des aventuriers « ne voulant vivre que pour la gloire, dans l’espoir de la survie de leur nom ». 

Confronter monde indien et monde moderne, c’est éclairer ce dernier, c’est même « une nécessité pour qui veut comprendre le monde moderne. » Le Clézio oppose ces deux mondes, la nature et l’univers de l’un au progrès technologique de l’autre.
L’indien est vraiment intégré à l’univers alors que l’occidental est diffère par son langage et son système de production.

 

  


Pour les indiens Emberas, trois éléments comptent particulièrement, les gestes, les regards et le silence. Des gestes sereins, des regards bienveillants, un silence apaisant. Autant d’attitudes en contradiction avec ce qu’il déteste le plus : la pollution sonore et les mots inutiles, tous les attraits du monde actuel auxquels on peut difficilement échapper, contrairement à l’indien qui lui, « n’est pas agi, [...] n’est pas soumis. »

 

      

Le Clézio a pu constater que pour les indiens, la vie et l’art sont inséparables, l’art de vivre ne s’enferme pas dans un musée.
Dans ce domaine, Le Clézio avait participé en 2012 avec Le Louvre à l’exposition « Le Musée Monde » différentes œuvres incluant arts éphémères, art vivant et objets d’art ou d’artisanat avec des réunions d’artistes issus de cultures éloignées, venus par exemple d’Haïti ou du Vanuatu pour dépasser les clivages culturels.


De Haï jusqu’à l’exposition du Louvre, le chemin de Le Clézio suit son cours dans la dénonciation des méfaits de la mondialisation et la protection des plus défavorisés du monde entier.  
 

Notes et références
[1] Haï est une commande de Gaétan Picon pour sa collection « Les sentiers de la création » aux éditions Skira. 

Voir aussi
* Le Clézio,
L'homme du secret -- * Le Clézio et la bretagne --
* Ma Catégorie Le Clézio -- Présentation de Ritournelle de la faim --
* Le Clézio et
son œuvre -Présentation : Le procès-verbal, Révolutions,Onitsha, Ritournelle de la faim, Le Mexique, La trilogie mauricienne --
* Le Clézio Nobel 2008 : Désert et Ritournelle de la faim --

<< Christian Broussas – Le Clézio Haï- 24/10/2019 <> © • cjb • © >>

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19 octobre 2019 6 19 /10 /octobre /2019 14:56

 
                                             Toni Morrison, 3 portraits

 

Référence : Toni Morrison, La source de l’amour-propre, éditions Christian Bourgeois, 2019, traduit de l’anglais par Christine Lafferrière
 

À la suite du décès de Toni Morrison, ont été publiés une nouvelle inédite dans la revue America et un recueil qui rassemble une quarantaine de ses textes inédits en France. [1] Ce dernier réunit de courts essais, des discours et quelques-unes de ses réflexions, véritable anthologie de 432 lignes.
 

  
                    Avec Obama                                             Avec Glenn Close

 

Le premier texte intitulé "Péril" traite de la question de la menace que représentent les écrivains pour les régimes autoritaires. D’une façon générale, écrivains, journalistes, essayistes, poètes, dramaturges et même blogueurs peuvent avoir un rôle positif en perturbant l'oppression sociale « qui fonctionne comme un coma sur la population, coma que les despotes qualifient de "paix" », écrit-elle dans ce texte d'un discours datant de 2008.

 

   
                                                                                      Avec Rosa Parks

 

On trouve aussi des textes plus engagés sur "Les morts du 11-Septembre" ou sur la situation des Noirs américains. Son hommage à James Baldwin (1924-1987) est particulièrement poignant, surtout quand elle écrit : « Tu m'as offert la langue dans laquelle résider (...) Je pense tes pensées, parlées et écrites, depuis si longtemps que je les croyais miennes. Je vois le monde à travers ton regard depuis si longtemps que je croyais que cette vision limpide, si limpide, était ma propre vision. [2]
 

« C'est toi, poursuit-elle dans son hommage, qui nous a donné le courage de nous approprier une géographie étrangère, hostile, totalement blanche, parce que tu avais découvert que ce monde n'est plus blanc et ne le sera plus jamais. 
Ce qui lui suggère cette réflexion : « La vie et l'œuvre d'un écrivain ne sont pas un don fait à l'humanité: ils sont sa condition nécessaire. »

 

      
 

Elle revient sur l’écriture de son plus grand succès "Beloved" publié en 1987 dont cette petite-fille d'esclaves dit qu’elle a commencé à réfléchir à "Beloved" à partir de 1983. Comme depuis le début de son parcours d’écrivaine, c’est son rapport compliqué à l'Histoire qui en a été le principal ressort.


Elle explique que l’écriture de "Beloved", cette histoire réelle d'une esclave qui tue son enfant pour qu’elle ne vive pas une vie d’esclave à son tour, fut une volonté de raconter une histoire d'esclavage sans sombrer dans une certaine forme de « pornographie ». [3]
 

 

Pour elle, s’il est facile d'écrire sur un tel sujet, il est non moins facile de « se retrouver dans la position d'un voyeur où, en fait, la violence, les monstruosités, la douleur et la souffrance deviennent leur propre prétexte de lecture. »


Comme détonateur, elle cherche quelque chose de concret, qui lui parle, et ce sera « pour traiter de ce que je croyais impossible à maîtriser, c'était une petite bride, une chose concrète, une image issue du monde de ce qui était concret. »
Elle passe du concret à l’image et pour elle, ce symbole palpable sera le mors.
 

Le mors est en effet éminemment symbolique, instrument pour les bêtes de somme, que les Blancs esclavagistes faisaient porter à leurs esclaves, hommes et femmes, pour les « faire taire ». Et de préciser : « On l'utilisait aussi beaucoup pour les femmes blanches ».

On retrouve ce thème dans sa nouvelle Récitatif parue en 1983 et publiée dans la revue America, bâtie sur le destin de deux femmes, une noire et une blanche, dont l’objectif est de démonter la mécanique de l'oppression et de l'exclusion.
 

Mes fiches sur Toni Morrison
* La source de l'amour-propre -- Hommage à Toni Morrison --
* Toni Morrison écrivain avant tout -- Love -- L'origine des autres --

* L’œil le plus bleu - Sula -- Home -- Délivrances -V1-Délivrances V2 --

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18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 16:24

Référence : Patrick Modiano, Encre sympathique, éditions Gallimard, 2019
 


Encre sympathique
 ou le mystère de la chemise bleu

 

Son infinie quête de la mémoire… On plonge de nouveau avec lui dans les arcanes des rues de Paris, à partir d’un dossier bleu ou plutôt « d'une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps ». Jean Eyben le narrateur se souvient, il y a maintenant trente ans, il travaillait comme détective privé dans une agence dirigée par un certain Hutte [1] et enquêtait sur la disparition d’une jeune femme Noëlle Lefebvre.


Sur elle, on sait peu de choses, une vendeuse de sacs chez Lancel dans le quartier de l'Opéra Garnier, une carte de retrait de son courrier. Jean Eyben tente de partir sur ses traces, de la rue de la Convention à la rue Vaugelas [2] en passant par le boulevard Brune, mais ne réussit qu’à recueillir quelques minces informations éparses et quelques noms.
 

        

Il poursuit son enquête à Annecy [3] puis à Rome où cette histoire va connaître un dénouement "à la Modiano". Comme toujours, Modiano brode sur le thème de l’identité au gré des rues de la capitale, de loges de concierges aux bistros de quartier.

 


 

Le mystère s’épaissit avec ces phrases de Modiano : « Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : "Si j’avais su…" On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps. »
 

       
 

Reprise d’un entretien avec Patrick Modiano (extraits)

Si le processus de la mémoire intéresse tant Modiano et s'il le trouve si fascinant, outre le fait qu’il possède un grand pouvoir de suspense, c’est qu’il est double : « d’une part, un souvenir enfoui depuis longtemps, et qui refait brusquement surface, comme l’encre invisible qui apparaît sous l’effet d’un produit chimique ; d’autre part un souvenir désagréable qui semblait avoir été effacé avec le temps, et qui réapparaît comme un maître-chanteur, et nous montre que nous vivons à la merci de certains « silences » de la mémoire, mais que ceux-ci risquent de se rompre un jour ou l’autre. »


Il en profite pour tacler internet, cette prétendue mémoire du monde qui contient beaucoup de lacunes et avec qui « il faut trouver un moyen détourné pour obtenir la réponse. »
 

          
 

La mémoire a tendance à brouiller les pistes, à travers des personnages ordinaires, et le narrateur dans sa recherche de Noëlle Lefebvre, voulait rencontrer des témoins importants de sa vie dont elle se souvenait à peine.
 

Au début de la seconde partie, passer de Paris à Rome et du « je » au « il » correspond « au moment où tout se dévoile peu à peu, comme dans le phénomène de l’encre sympathique. »
Quant à la fin, elle semble plutôt "optimiste" même si la suite reste ouverte, « ce que suggère la dernière phrase : " Elle lui expliquerait tout"… qui laisse au lecteur la liberté d’imaginer. »
 

           

Le challenge de Modiano, c’est d’avoir des objectifs ambitieux, une écriture exigeante au service d’une histoire accessible au public le plus large, des thèmes autour de la mémoire, de l'intuition, de l'identité et du temps où chacun peut se reconnaître.
« Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu'on appelle un refrain. » Qui paraît un temps oublié mais revient à l’improviste… « comme les paroles d'une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. »

Comme toujours, il laisse l’action et ses personnages dans le flou et les différents points de vue ont tendance à prolonger les histoires tant les souvenirs sont épars, comme la cité romaine qui était « une ville qui avait le pouvoir d'effacer le temps, et aussi votre passé, comme la Légion étrangère. »
 

         
Avec Catherine Deneuve

 

Notes et références
[1] Personnage qu’on a déjà croisé dans son roman « Rue des boutiques obscures » .
[2] Qu’on retrouve dans « L'Horizon », un autre de ses romans.
[3] Où se situe son roman « Villa Triste ».
 

Voir aussi
* Mes fichiers de La Catégorie Modiano --
* Cédric Méletta, Diaboliques, Sept femmes sous l'Occupation, éditions Robert Laffont, février 2019 --

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 15:48

  

Présentation
D’après l’Académie suédoise, Olga Tokarczuk « ne voit pas la réalité comme quelque chose de stable ou d'éternel. Elle construit ses romans à travers une tension entre oppositions culturelles, nature contre culture, raison contre folie, homme contre femme, foyer contre aliénation ». [1]


Elle a d’abord étudié la psychologie et les troubles mentaux pour devenir psychothérapeute puis s’est consacrée à la littérature à partir de 1997. Elle écrit alors un roman policier "Sur les ossements des morts", un conte philosophique "Les Enfants verts" et "Les Livres de Jakób", un roman historique sélectionné pour le Prix Femina étranger 2018.
 

    

Écologiste et végétarienne, engagée à gauche, originale avec ses dreadlocks,elle critique ouvertement l'actuel gouvernement polonais, conservateur et nationaliste, de Droit et Justice.

Il faudrait dit-elle« plus de tolérance, moins de conservatisme, moins d'esprit nationaliste réducteur ». Quand elle raconte l'histoire, dans Les Livres de Jakób, des descendants des 15.000 juifs convertis qui se sont fondus dans la population. Dans ce pays où l'antisémitisme n'est pas vraiment éradiqué, cette vérité choque, surtout les défenseurs d'une "polonité" d'obédience catholique. « Nous sommes aussi métissés, multiculturels, et c'est tant mieux ! », en conclut-elle.

Lauréate du Man Booker International Prize pour Les Pérégrins, elle est célèbre pour son «imagination narrative» qu’on retrouve dans Les Livres de Jakób, grande épopée religieuse qui se déroule à l’époque des Lumières. Il part d’une histoire vraie, celle de Jakob Frank, un chef religieux du XVIIIe siècle guidant ses disciples (membre de la secte juive hérétique des frankistes) vers l'Islam puis le catholicisme. Ce roman lui a demande dix ans de recherche et quelques déboires après des interviews à la télévision.
 

    
Les livres de Jakob                                       Les Pérégrins

 

Dans une interview à Libération, elle évoque son itinéraire et ses thèmes favoris.

Premier pas vers l’écriture

Sa mère était professeure de littérature polonaise et d’une certaine manière, « j’étais destinée à étudier la littérature à mon tour. » Elle fut d’abord surtout attirée par tout ce qui touchait à la psychologie. « Nous étions au début des années 80, une époque très sombre pour la Pologne. La loi martiale, les magasins vides, et une sorte de dépression généralisée qui étouffait le pays. » Elle reçoit ses premiers patients, travaille bénévolement et fait comme elle dit sa première découverte majeure : « Que la réalité est perçue selon une multitude de points de vue. »


Même si ça peut sembler évident, ce fut pour elle une révélation qu’elle traduisit par le fait qu’il existe rien d’objectif, « que nous ne pouvons percevoir la réalité que depuis tel ou tel point de vue. » Elle se souvient en particulier de ces deux frères lui racontant l’histoire de leur famille dans des versions très différentes. Elle s’est alors demandée « Quel enseignement en tirer ? » Réponse : « Je crois que ce fut mon premier pas vers l’écriture. »
 

L’eau et l’espace
Petite fille, elle adorait partir en balade, explorer son univers, aller jusqu’à l’Oder, à seulement deux kilomètres de chez elle. « Pour la première fois de ma vie, j’ai eu le sentiment d’être une conquérante. »

Expérience fondatrice de l’enfance : « Explorer le monde, en faire un espace de confiance et de sécurité. […]  Je me rappelle encore le moment où je suis arrivée face au fleuve, et ce fleuve était immense ; immense et magique. C’était quelque chose. Alors, je me suis dit : "Je l’ai fait." Un petit kilomètre, mais un grand pas pour l’humanité ! »
 

Pour elle, « l’eau est la métaphore de notre inconscient. Elle fait fonction de frontière infranchissable. » Par exemple, l’idée de fendre les eaux reste importante dans la conscience humaine. Elle peut prendre des sens très différents, tour à tour plate, périlleuse, ou aussi fertile, participant à la pousse des plantes, ce qu’elle appelle « un réservoir à significations. »

Elle découvre que « les cours d’eau avaient la même forme que les nerfs humains, que nos veines,  […], le fait que ce qui est grand est très proche de ce qui est petit. Nous vivons dans un microcosme. »
 

 
Trois femmes Nobel : Olga Tokarczuk, Toni Morrison et Doris Lessing

 

Cette obscure conscience
Ce qui fait l’essence de l’humain est un mystère, nous est encore largement inconnu et « nous ne savons toujours pas répondre aux grandes questions de notre temps ». Le fonctionnement de la conscience demeure un mystère, comme cette sensation d’être coupés du reste de la réalité. « Pourquoi avons-nous l’impression d’être séparés les uns des autres ? Oui, je dirais que la conscience demeure quelque chose de très obscur. »
 

« Je crois dans le pouvoir de l’obsession »
Sa plus grande obsession, elle l’a vécue avec  son roman Les Livres de Jakób. « Huit ans d’obsession, Huit ans à ne lire que des textes ayant trait au XVIIIe siècle, à ne réfléchir qu’aux juifs et à leur culture, à la religion, au mysticisme, aux débuts des Lumières en Europe centrale. » Une sacrée obsession.  Elle y a survécu, dit-elle en riant et le livre est le résultat de cette obsession. Elle considère que l’obsession peut être très positive. Même si elle peut nous détruire, « c’est une manière de concentrer l’énergie sur un point donné. Elle peut être douloureuse, mais aussi éminemment fructueuse. »
 

 
                                              Olga recevant le Booker price

 

Notes et références
[1]
Elle ajoute aussi, pour « une imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières ».

Voir aussi
* Olga Tokarczuk à Worclaw --

<< Christian Broussas – Olga Tokarczuk - 15/10/2019 - © • cjb • © >>

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17 octobre 2019 4 17 /10 /octobre /2019 14:45

              
 

« La littérature, c'est le langage devenu langage ; la langue qui s'incarne. J'écris avec la respiration, pour découvrir le sacré, celui de la vie. »
 

Le Nobel 2019 à Peter Handke, en voilà une nouvelle ! On était bien convaincu que son soutien à la Serbie et à Milosévic l’avait définitivement rayé de la liste des "nobélisables" et lui-même en retour avait snobé et même dénigré l’Académie suédoise.
 

Un prix déjà attribué à sa compatriote Elfriede Jelinek, mais non à son autre compatriote Thomas Bernhard. Lui qui a utilisé toutes les formes littéraires est considéré comme un conteur silencieux et minoritaire, allant, des  romans aux essais introspectifs, en dialogues philosophiques, des pièces de théâtre en scénarios pour le cinéaste Wim Wenders, [1] a fini par bâtir patiemment une œuvre.
D’où son étonnement mêlé d’émotion quand il apprit la nouvelle.

 

     
 

Il a fait partie de ce qu’on appelé la contre-culture des années 60-70 marquée par une résistance aux normes, allant jusqu’à prendre la défense de la Serbie lors de la guerre de Yougoslavie. Un homme à part qui disait, reprenant le titre de l’un de ses livres : « Les gens déraisonnables sont en voie de disparition. » [2]
 

De cette œuvre multiforme, on peut retenir l’Angoisse du gardien de but au moment du penalty, son roman de plus connu, l’Heure de la sensation vraie, la Courte Lettre pour un long adieu, l’Absence, la Femme gauchère, Lent Retour, Mon Année dans la baie de Personne, la Nuit morave. S’il a écrit sur les frontières, il a été longtemps un grand voyageur cherchant cette part cachée au-delà du brouillard des paysages et de la conscience. Son ami et traducteur Georges-Arthur Goldsmith présente ainsi ce qu’il cherche : « Parvenir, à force de concentration, à ce point d’intimité où celui qui écrit bascule en celui qui le lit. »
 

           
 

Sacré programme. Le personnage de Mon Année dans la baie de Personne [3] paru en 1994 le formule autrement : « Je me réjouissais de ma marche solitaire et j’avais cependant besoin de la marche en commun ; et lorsque cette joie me remplissait, je m’enflammais pour les absents : je devais, pour que cette plénitude fût valide, la partager à l’instant avec eux, l’élargir. » Son exigence, c’est la présence, la participation active du lecteur.
 

      

Sa biographie se retrouve parfois dans son œuvre. Dans Le Recommencement, il raconte comment il s’est fait renvoyer de son collège parce qu’il avait de "mauvaises lectures", en particulier Faulkner et Bernanos, dans Le malheur indifférent, il relate le suicide de sa mère en 1971, dans Mon Année dans la baie de Personne, Georg Keuschnig est comme lui un écrivain autrichien habitant près de Paris, évoquant une année de sa vie dans une banlieue en lisière de forêt... qui ressemble à Chaville.
 


Avec sa compagne Sophie Semin

Après des années vagabondes où il voyage en Yougoslavie, au Japon, aux États-Unis ou en Alaska, où il s’installe à Francfort, à Paris et Salzbourg, il s'est posé avec sa compagne la comédienne Sophie Semin à Chaville dans la région parisienne depuis 1990.



Avec Wim Wanders

 

Dans Mon année dans la baie de Personne paru en 1994, il écrit que « la région toute entière m'est apparue comme une baie où nous jouerions le rôle d'objets échoués sur le rivage. ». Il dit aussi que c'est « la plus reculée, la plus secrète, la moins accessible des baies donnant sur la mer de la capitale. »

     

Un film intitulé Le joueur mélancolique, lui a été consacré en 2002, une mélancolie dont il dit dans Essai sur la fatigue [4] : « La fatigue n’est pas mon sujet, mais mon problème, un reproche auquel je m’expose. […] Et pour les fatigues amènes, les plus belles de toutes qui m’ont aiguillonné pour cet essai, je voudrais tout autant rester sans cœur : qu’il me suffise... d’encercler l'image par la langue avec ses vibrations et ses méandres, si possible sans cœur. »
 

 
Handke aux funérailles de Milosevic  

 

Notes et références
[1] Pour Wim Wenders, il a écrit les scénarios de L'angoisse du gardien de but au moment du pénalty (d'après son roman), Faux mouvement, Les ailes du désir, Les beaux jours d'Aranjuez. 
[2] Titre d’une pièce de théâtre publiée en 1997 aux éditions L’Arche.

[3] Titre d’un roman paru chez Gallimard en 2000 (édition française)
[4] Essai paru en français chez Gallimard en 1991 et chez Folio en 1996

 

    

Voir aussi
* Présentation de Peter Handke --
* Peter Handke en 3 livres, Le Point --
* Elfriede Jelinek et le Winterreise --

<< Christian Broussas – Handke Nobel - 16/10/2019 - © • cjb • © >>

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12 juillet 2019 5 12 /07 /juillet /2019 03:42
La sagesse orientale de JMG Le Clézio

   

Référence : JMG Le Clézio, Quinze causeries en Chine – Aventure poétique et échanges littéraires, Préface Xu Jun, Éditions Gallimard, Collection Blanche, 206 pages, mai 2019

 

Entre 2011 et 2017, JMG Le Clézio est allé en Chine (Shanghaï, Yangzhou et Pékin) pour donner des conférences sur la littérature et transmettre sa vision des livres et du monde.

Confronté à des publics chaque fois différents, il s'est adapté à des thématiques variées [1] autour de « l'Universalité de la littérature » même si ça provoque des redites d'un texte à l’autre. C'est la réalisation de son vœu de faire partager une littérature vivante, qui colle à la réalité de l’existence où se trouve force et nécessité.

 

            

 

Par exemple, dans le texte « La littérature et la vie », après une lecture inspirée, car  « un écrivain est d’abord et avant tout un lecteur » et aussi que les choses lues, même à notre insu, « se substituent parfois à notre propre mémoire », l'écrivain-lecteur confie sa conception de ce qui constitue l'acte d'écrire : « Ces éléments de ma vie, ces visages, ces paroles, ces odeurs sont au fond de moi, dans un réceptacle incroyablement profond et compliqué, et seule l’écriture, par son balancement, par son pouvoir presque magique, est capable de les faire resurgir. Il n’y a pas d’autre raison à ce besoin. »

 

          

JMG Le Clézio considère que les livres représentent « nos biens les plus précieux, des vaisseaux d'exploration qui nous permettent de mieux comprendre le monde qui nous entoure. » Il dit s'aventurer dans une autre culture et y trouver d'autres vérités que les siennes, une aventure intérieure qui met à jour « la part chinoise qui est en moi-même. » [2]

À travers les quinze conférences prononcées en Chine, Le Clézio donne sa vision des grandes œuvres littéraires qui l'ont marqué, sa profonde conviction du rôle essentiel de la littérature, à une époque où sa légitimité est parfois contestée.

J'ai pu lire des critiques mitigées, qu'on peut effectivement partager sur certains points, sur l’intérêt de publier des textes destinés à des conférences, qui développent des idées assez générales et qui finalement apportent peu de choses quant à la pensée du prix Nobel. En particulier, il est difficile de concilier le fait de s'adresser à un public spécifique, chinois en l'occurrence, et le fait de développer les thèmes de l’universalité de la littérature et l’interculturalité.

   

 

À propos de son livre, entretien avec  JMG Le Clézio (extraits)

À travers la lecture du récit de Marco Polo ou les grands textes chinois, indiens et japonais, il a éprouvé une grande curiosité pour "L'Orient" et développé son intérêt intellectuel.
Pour lui,
"L'Occident" a toujours refusé les propositions venues d’Asie et cette méfiance perdure encore aujourd'hui. L'immense philosophe Mozi est à notre époque quasiment inconnu en Europe.

 

Bien qu'il ne rejette pas les techniques actuelles, lire sur un écran par exemple, il préfère le support papier.
Au niveau international, il a un a priori favorable quant à la mondialisation et milite pour ce qu'il nomme "l'interculturel", déplorant que des pays comme La France et les États-Unis en soient si éloignés contrairement à des pays comme la Bolivie et l'Équateur. Il attend beaucoup de l'approche chinoise qui veut rapprocher les grandes disciplines scientifiques et littéraires pour réaliser l'équilibre culturelles.

 

Ce qui le gène, ce n'est pas un "excès de rationalité" car on peut toujours penser rationalité « à partir de la  pratique des sciences (astrophysique, sciences de la terre, sciences pures) liée à l’instinct ou l’invention poétique » mais une trop grande spécialisation. Il ne faut pas oublier que « l’art lui-même est un exercice composite, où le réel et l’imaginaire se complètent. »

 

            

 

Notes et références
[1]
Entre autres, parmi les plus importantes, "Le Rapport entre la science et la littérature" ou  "L'Imagination et la mémoire".
[2] En particulier, en lisant "Au bord de l'eau" ou "Quatre générations sous un même toit".

 

Voir aussi
* Mes fiches sur JMG Le Clézio --

<< Christian Broussas • °° JMG Chine °° - Divonne - 11/07/2019 >>

 

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8 juillet 2019 1 08 /07 /juillet /2019 21:14

Référence : JMG Le Clézio, Révolutions, éditions Gallimard, 555 pages, 2003

 

 

« Vent, vents, tout est vent. »

 

« Ce n’est pas le temps qui est perdu, écrit JMC Le Clézio dans sa présentation, c’est le temps avec ses révolutions. » Comme si le temps désormais échappait aux hommes. Le temps des aiguilles qui s’est peu à peu substitué au temps immuable qui rythmait la vie. Le temps des esclaves, le temps des guerres, en Europe, en Algérie, tout ce qui va bouleverser la vie de cette famille comme de milliers d’autres.

Il revient à ses années d’enfance dans le Nice des années cinquante et soixante, pour mieux se couler dans les pas de ses aïeux. « Nice, précise-t-il, était alors l’endroit rêvé où rendre un culte intérieur et un peu désespéré à l’île Maurice de mes ancêtres. »

 

        
 

Il est fasciné par le brassage des populations que connaît la ville à cette époque, une population plutôt joyeuse et bigarrée qui lui rappelle ce qu’ont pu être à la même époque, différemment certes mais dans un même registre, des villes aussi cosmopolites qu’Alger ou Beyrouth.   

 

Ce sont ces contrastes, cette richesse dans les différences qui lui plaisent, quand tout ne cessait de se transformer sous ses yeux d’enfant et d’adolescent, dans cet univers où le spectacle était permanent. Belle initiation pour un futur écrivain.

 

Il s’imprégnait des effluves, des ambiances, il y côtoyait des populations très pauvres venues de tous les coins d’Europe et d’Asie, des russes, des italiens, des grecs, des émigrés africains, et les premiers rapatriés d’Algérie, ce qui lui suggère cette réflexion : « Quelque chose de la fabrication de la pensée classique, c’est-à-dire de la philosophie, y était encore perceptible. » 

 

Il y ressent aussi un manque, ce qu’il vit comme un exil et la recherche d’une terre depuis que ses ascendants ont dû quitter l’île Maurice après leur périple à l’île Rodrigues, épopée qu’il raconte dans une trilogie [1].

 

       

 

Années d’apprentissage, années qu’il considère comme essentielles,  concluant sa présentation par  "une référence à Flannery O’Connor qui disait « qu’un romancier doit être porté à écrire sur les premières années de sa vie, où le principal lui a été donné. »

 

À travers le personnage de Jean Marro, il raconte L’enfance rêvée, selon les souvenirs de la tante Catherine, retour sur une enfance somme toute heureuse, rattrapée par les événements qui se déroulent en France, dans la métropole,  au mois de Juillet 1792, période de "bruit et de fureur", entre la prise des Tuileries (paris, 10 août, page69) et la proclamation de la République, période où les choses se précipitent , qu’il traite dans de courts chapitres (25 août, 26 août au soir, le 6 septembre, le 10 septembre… ) qui traduisent l’accélération du temps. 

 

     

 

L’Histoire, immuable, suit son cours à travers Les rumeurs de guerre. La guerre change bien des choses, et même les gens, mais la tante Catherine « était la survivante,… toujours comme une reine dans son palais, droite, maigre, un peu titubante et affaiblie par l’âge… » toujours attentive à "son" Jean.


La journée du 20 septembre 1792 revêt une importance toute particulière, d’abord pour Jean Marro et tous ceux qui participent à la guerre et à la bataille de Valmy. D’autres beaucoup plus tard, seront jetés dans le bourbier algérien. Retour à l’été 1794, où cette fois il faut mater l’insurrection bretonne, ce qui n’empêche pas le sous-officier Jean Marro d’épouser Marie-Anne Naour le 10 vendémiaire de l’an V (septembre 1797).

 

    

 

C’est dans son Journal que Jean raconte son voyage de Lorient à l’Isle de France (L’île Maurice). (page 186) À son arrivée en 1798, le couple s’installe chez le sieur Dubois rue de Moka, Jean devient commerçant et peut constater les injustices et la fracture avec la population locale.

 

Dans le chapitre intitulé Le bout du monde, la tante Catherine est toujours là mais bien diminuée.  Jean mène une vie simple entre sa femme et sa fille Jeanne, consignant dans son "carnet noir" les péripéties de la guerre d’Algérie. (p 264 à 270)


À Maurice, la vie s’écoule sans grands joie, la tante Catherine ne peut plus rester seule, son père est très malade, Jean est amoureux de Marie Odile qui est enceinte de Santos qui est mort, et obtient un mariage posthume, ce qu’on appelle "un mariage des âmes". Alors, Jean décide de partir pour Londres qu’il trouve « froid, noir, pluvieux. » (page 299)

 

     

 

La vie à Londres est difficile,  même avec Alison l’infirmière. Jean travaillait à l’hôpital quand il apprit la fin de la guerre d’Algérie, assez indifférent dans le fond. N’empêche, la guerre est toujours présente, Le Clézio y consigne les événements de la guerre maritime franco-anglaise sous Napoléon, ce qu’il appelle "Nauscopie" : 1798-99 (p 271-73), 1802-1804 (p 328-31), 1805-1808 (p 363-65), 1809-1810 (p 421-22).

 

Il conte également, à partir de Kilwa, le terrible voyage des esclaves en route pour Maurice et leur calamiteuse arrivée puis poursuit son récit sur leur vie d’esclaves à Maurice, (p 449-459) complété par la relation de la capture du rebelle Ratsitatane (p 459-62). Suivent d’autres témoignages de la vie d’esclaves, l’exécution de Ratsitatane et le déchaînement des éléments quelques années plus tard, vite imputé à la vengeance du leader créole. (p 499-511) Le récit s’achève presque à la fin du livre par un ultime témoignage. (p 545-550)

 


Avec sa femme Jémia

 

Jean quitte Londres pour trouver la tante Catherine très affaiblie. Sa vie est un peu comme à Londres, effilochée, sans vraie perspective, malgré son aventure avec Mariam, une jeune algérienne qui étudie la philo. Il part ensuite au Mexique où il vit chichement de petits boulots, fréquentant surtout la bibliothèque de la rue Argentina


Puis, grâce au père Andrés, il part à la rencontre des migrants au bidonville de Naucalpan mais à Mexico  l’ambiance devient électrique entre les étudiants et la police. Tante Catherine est morte et les forces de l’ordre ont nettoyé Mexico à la manière forte pour que les Jeux olympiques puissent s’y dérouler dans une bonne ambiance.

Son moral est au plus bas, il écrit à Mariam qui est à Chamonix pour lui annoncer son retour en France.  Mais il revint à Maurice où l’esclavage restait la règle malgré son interdiction exigée par la loi. Écœuré,  il décida en 1825 d’aller s’établir à l’intérieur, à Ébène, dans une grande propriété qu’il baptisa La Rozilis où l’esclavage était prohibé.

 

  

 

À Paris, Mai 68 était déjà loin, où tout avait promptement été normalisé, Jean retrouve Mariam à la Cité universitaire.  On lui a remis le journal chronologique de sa tante Catherine où elle relate, le cœur serré,  le déménagement de La Rozilis à Rose Hill.


Jean revient  en juillet 1968 à Saint-Aubin du Cormier en Bretagne, sur les traces des derniers combats qui en 1488 on consacré le rattachement breton au royaume de France, où ses aïeux se sont exilés.  Avant de rejoindre Mariam à Paris. Ils se sont mariés et le voyage à Maurice sonne comme un voyage de noces, avec pour lui un retour aux sources, sur les pas de ses aïeux mais tout a changé, de La Rozilis il ne reste rien mais il continue, marche après la rivière Terre Rouge jusqu’au Bout du Monde.


Ultime retour en arrière quand ils descendent jusqu’à Port-Louis en faisant un crochet par le vieux cimetière de Cassis pour rendre un hommage à leurs ancêtres Jean-Eudes Marro et Marie-Anne Naour. Et tout va recommencer puisque Mariam est enceinte.    

 

    

 

Notes et références
[1] La "trilogie mauricienne" comprend Le Chercheur d’or, Voyage à Rodrigues et La Quarantaine.

 

Voir aussi
* Mes fiches sur JMG Le Clézio --

 

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