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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 09:14

Après une première balade avec Julien Gracq [1] dans ma fiche Julien Gracq en Bretagne, je vous invite à une nouvelle balade en compagnie du prix Goncourt qui a passé plusieurs séjours dans cette région.

Alors professeur d’histoire-géographie à Nantes et Quimper, Julien Gracq balade en son premier roman intitulé « Au château d’Argol » où il décrit entre autres sa découverte de la pointe du Raz à l’automne 1937. C’est à l’École normale supérieure qu’il se lie d’amitié avec le Brestois Henri Queffélec (le père de Yann), qui lui fait découvrir le Finistère.

      
La pointe du raz     

     

Voici un extrait de ce premier volume des souvenirs bretons de Julien Graq :

« Le Raz. Quand je le vis pour la première fois, c’était par une journée d’octobre 1937, qui fut en Bretagne (c’était mon premier automne armoricain) un mois exceptionnellement beau. J’avais pris le car à Quimper ; il se vida peu à peu au hasard des escales dans les écarts du pays bigouden. Après Plogoff, nous n’étions plus que deux voyageurs ; nul n’avait à faire au Raz ce jour-là que le soleil qui devant nous commençait à descendre : il y avait dans le déclin de la journée dorée, comme presque toujours dans l’automne du cap, déjà une imperceptible suggestion de brume. La lumière était, comme dans le poème de Rimbaud - et comme je l’ai revue une fois avec B. en septembre sur la grève de Saint-Anne-la-Palud – [la lumière était] « jaune comme la dernière feuille des vignes ».

 

Le car allégé s’enleva comme une plume pour attaquer l’ultime raidillon qui escalade le plateau du Cap - alors indemne d’hôtels et vierge de parking - et tout à coup la mer que nous longions depuis longtemps sur notre gauche se découvrit à notre droite, vers la baie des Trépassés et la pointe du Van : ce fut tout, ma gorge se noua, je ressentis au creux de l’estomac le premier mouvement du mal de mer - j’eus conscience en une seconde, littéralement, matériellement, de l’énorme masse derrière moi de l’Europe et de l’Asie, et je me sentis comme un projectile au bout du canon, brusquement craché dans la lumière. Je n’ai jamais retrouvé, ni là, ni ailleurs, cette sensation brutale et cosmique d’envol - enivrante, exhilarante - à laquelle je ne m’attendais nullement.

 

          

 

Auprès du Raz, la pointe Saint-Mathieu n’est rien. Quelques années plus tôt - en 1933 - parti de Saint-Ives, j’avais visité avec L. le Cap Land’s End en Cornouailles. Il ne m’a laissé d’autres souvenirs que celui d’une vaste forteresse rocheuse, compliquée de redans et de bastions, qui décourageaient l’exploration du touriste de passage. Un château plutôt qu’une pointe, comme on voit dans la presqu’île de Crozon le château de Dinan, mais plus spacieux - moins un Finistère qu’un confin perdu et anonyme, trempé de brume, noyé de solitude, enguirlandé, empanaché de nuées d’oiseaux de mer comme une île à guano.

 

Ce qui fait la beauté dramatique du Raz, c’est le mouvement vivant de son échine centrale, écaillée, fendue, lamellée, qui n’occupe pas le milieu du cap, mais sinue violemment en mèche de fouet, hargneuse et reptilienne, se portant tantôt vers les aplombs de droite, tantôt vers les aplombs de gauche. Le plongement final, encore éveillé, laboure le raz de Sein comme le versoir d’un soc de charrue. Le minéral vit et se révulse dans cette plongée qui se cabre encore : c’est le royaume de la roche éclatée ; la terre à l’instant de s’abîmer dans l’eau hostile redresse et hérisse partout ses écailles à rebrousse-poil.

 

Depuis, je suis retourné quatre fois au Raz. Une fois, avec le président du cercle d’échecs de Quimper, nous y conduisîmes Znosko-Borovsky, célèbre joueur d’échecs, que nous avions invité dans notre ville pour une conférence et une séance de simultanées ; avec sa moustache taillée en brosse, il avait l’air d’un gentil et courtois bouledogue. Je ne sais pourquoi je le revois encore parfaitement, silhouetté au bord de la falaise, regardant l’horizon du sud : il y avait dans cette image je ne sais quoi d’incongru et de parfaitement dépaysant. Il ne disait rien. Peut-être rêvait-il, sur ce haut lieu, à la victoire qu’il avait un jour remportée sur Capablanca.

 

 

Chaque fois que j’ai revu la pointe, c’était le même temps, la même lumière : jour alcyonien, calme et tiédeur, fête vaporeuse du soleil et de la brume, « brouillard azuré de la mer où blanchit une voile solitaire » comme dans le poème de Lermontov. Chaque fois c’est la terre à l’endroit de finir qui m’a paru irritée, non la mer. Je n’ai vu le Raz que souriant, assiégé par le chant des sirènes, je ne l’ai quitté qu’à regret, en me retournant jusqu’à la fin : il y a un désir puissant, sur cette dernière avancée de la terre, de n’aller plus que là où plonge le soleil.

 

Notes et références
[1] Voir ma fiche Biographie de Julien Gracq --

 

Autres regards sur la Bretagne
"Yann Queffélec, l'océan, les mots", documentaire de Philippe Baron
Irène Frein, Souvenirs de jeunesse
* L’aber-Ildut de Yan Queffélec - La Granville de Louis Guilloux - Brest par Tanguy Viel --

 

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9 juin 2019 7 09 /06 /juin /2019 20:33

Référence : Thierry Laget, Proust prix Goncourt 1919, éditions Gallimard, collection Blanche, 272 pages, avril 2019

 

Une émeute littéraire

                  
Jacques Emile Blanche - Portrait de Marcel Proust - 1892 - Musée d'Orsay --

 

Déjà en 1913, Marcel Proust penser bien se faire couronner prix Goncourt pour le premier tome d’À la recherche, intitulé  Du côté de chez Swann.  [1]
Restaurant Drouant, 10 décembre 1919 : Cette fois, c’est fait, mais le monde littéraire apprend avec stupeur que le prix Goncourt 1919 est attribué à Marcel Proust pour son roman À l'ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième tome d’À la recherche du temps perdu.

 


Placard manuscrit inédit de "A l'ombre des jeunes filles en fleurs"

 

Aussitôt c’est le tollé : éclate un tonnerre de protestations, tout le monde vilipende cette attribution au nom de considérations aussi oiseuses que contradictoires. Les voix des anciens combattants se mêlent à celles des pacifistes, des réactionnaires, des révolutionnaires. Tous ceux qui se sentent humiliés ou insultés par un livre qui, ressuscitant le temps perdu, semble dédaigner le temps présent.

 

         

 

Pendant des semaines, Proust est descendu en flamme par une bonne partie de la presse, brocardé, injurié, parce qu’il n’est plus très jeune [2], riche en plus, être passé à travers la guerre, ne pas écrire sur les poilus et leur vie dans les tranchées, au miment où sortait L’Enfer de Barbusse.
Parmi les Goncourt, seuls au départ Léon Daudet et J-H Rosny sont acquis à Proust. Les autres penchent  plutôt pour un roman qui lui, est vraiment dans l’air du temps : Les croix de bois de Roland Dorgelès.

 

Proust, agacé par l'hostilité dont il était l'objet et les coups bas qu'il recevait, mais sûr de lui, écrira à Gaston Gallimard : « A propos du prix Goncourt, le seul plaisir qu’il me donne est de penser qu’il est un peu agréable à la NRF, à vous avant tout, […] à qui il peut laisser espérer d’avoir pris un pas trop mauvais ouvrage et qui durera assez ».

Pour commémorer le centenaire de ce prix, une exposition a été organisée qui réunit manuscrits originaux, correspondance de Proust et Gallimard ou le plus célèbre portrait de l’écrivain.
 

 

            
Proust : Les essentielles

Cette exposition présentée dans la Maison de la tante Léonie à Illiers-Combray [3] permet de voir des documents exceptionnels : le contrat d’édition de la célèbre "Recherche" signé par Marcel Proust et Gaston Gallimard, ainsi que les lettres échangées entre l’éditeur et l’écrivain, qui donnent un nouvel éclairage aux relations entre l’écrivain et son éditeur, faites de respect et de passion, correspondance qui donne une idée de la façon dont l’œuvre a germé et évolué dans l’esprit de Proust et les pratiques éditoriales de l’époque.


 
On peut également y voir les épreuves d’imprimerie corrigées et augmentées par Marcel Proust et un rare exemplaire de luxe de sa saga, la lettre des jurés du prix Goncourt annonçant l’attribution du prix.

 

Enfin, deux particularités attendent le visiteur : d’abord le manuscrit inédit sur lequel l’État a exercer son droit de préemption et autre pièce majeure, le célèbre portrait de l’écrivain par Jacques-Émile Blanche,  prêté par le Musée d’Orsay. 

 

           

 

Notes et références
[1]
Voir les deux ouvrages que Thierry Laget a consacrés à cet ouvrage : "Du côté de chez Swann" et "Un amour de Swann"
[2] Alors que le testament d’Edmond de Goncourt spécifiait bien que le prix devait aller à l’originalité du talent mais aussi à la jeunesse.
[3] Exposition à la Maison de Tante Léonie – Musée Marcel Proust

Place Lemoine – 28120 Illiers-Combray

<< Christian Broussas – Proust, Goncourt - 9/06/2019 <> © • cjb • © >>

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23 mai 2019 4 23 /05 /mai /2019 15:52

Julien Gracq en Bretagne entre Penmarc’h et Roskoff

 

« Ce qui me parle dans un paysage, c'est d'abord l'étalement dans l'espace - imagé, apéritif - d'un "chemin de la vie", virtuel et variantable ". »

 

       

 

1- Julien Gracq et la mer

 

Julien Gracq aborde dans ses Lettrines, aussi bien la Loire, ses îles et ses grèves que la Bretagne intérieure et littorale, de caps en rias ou en presqu'îles, dans toute sa dimension maritime : 

« La mer, bien sûr, est le spectacle envahissant et plus changeant encore vers lequel la terre - pénétrée, déchirée par elle - dévale de partout : jusqu'à des lieues à l'intérieur, la côte ici est placée sous son invocation : Ar Mor. C'est une mer plus que sérieuse, encore parée de ses attributs les moins rassurants, où les canots de sauvetage ne chôment pas et où la Société des Hospitaliers et Sauveteurs bretons garde du pain sur la planche. Une mer encore fée, et parfois de mauvaise fée, grosse encore de prodiges, comme lorsqu'elle poussait au rivage des auges de pierre, ou la voile noire de Tristan de Loonnois. Il faut l'entendre, au creux des nuits d'hiver, lorsque le grondement des rochers de la Torche, à 25 kilomètres, éveille encore vaguement les rues mouillées de Quimper comme une préparation d'artillerie. »

(Lettrines, José Corti, 1967, rééd. Pléiade, t. II, p. 234).

 

2- Julien Gracq à Penmarc’h

Louis Poirier
, qui écrira sous le pseudonyme de Julien Gracq [1], fit ses études secondaires à Nantes (La Forme d’une ville). En 1930, il entre à l’École normale supérieure et se lie d’amitié avec le brestois Henri Queffélec , futur auteur du Recteur de l’île de Sein, qui lui fit découvrir le Finistère. Il y reviendra, à Quimper, comme professeur d’histoire-géographie, de 1937 à 1939. Il y reviendra comme professeur d’histoire-géo à Quimper pendant presque 3 ans (de 1937 à 1939. Il se promenait beaucoup et allait souvent dans des petits ports du pays Bigouden, au sud-ouest de Quimper à Léchiagat, Le Guilvinec et surtout Penmarc’h.

 

 
Le port du Guivinec                                              La pointe de Penmarc'h

 

C’est durant ce séjour dans cette « province de l’âme, où la terre se fait île aux trois quarts », qu’il écrit et publie Au château d’Argol, son premier " roman breton ", avant Un beau ténébreux (1945) et La Presqu’île (1970). En lisant en écrivant est un recueil fort intéressant de fragments et de notes laissées par Julien Gracq où l’auteur évoque les rapports entre lecture et écriture ainsi que d’autres thèmes centrés sur la littérature. 

 


                 Image du film Un balcon en forêt tiré du roman éponyme de Gracq

 

Il en donne des descriptions saisissantes en forme de tableaux impressionnistes comme dans cet exemple : « Le voile bas des grains se déchirait et l’éclaircie déplissait son mouchoir bleu : pour quelques minutes, sur les toits vernissés par l’averse, sur le vert cru de l’herbe arrosée, sur les sarabandes neigeuses du linge, il tombait avec le soleil neuf une gaîté acide, claquante, de printemps. Sous ce soleil d’embellie, un peu blanc, quand on montait vers l’intérieur en direction de Tronoën, la basse plate-forme étalée de Penmarc’h avec les frisures de son bord d’écume, avec le semis lâche de ses éclatantes petites maisons sur le gazon ras, avait l’air en effet d’un gai parc de mer, lavé, arrosé de frais, peuplé, alerte, et tout entier animé par le vent. »

 

 

Il en conservait des images rémanentes qui enchantaient son retour : « Quand je revenais à la nuit tombante vers Quimper, il me semblait vraiment que je quittais un domaine du Couchant, une lisière qui tournait le dos au continent et restait attentive à d’autres soleils, pareille à une femme accoudée au balcon qu’on regarde de dos du fond de la chambre obscure. »

 

Il s’intéressait à la vie des gens, comme la récolte des algues de mai à octobre et de leur traitement, comme le travail dans les usines chimiques qui exploitaient les propriétés de l’iode. Puis l’activité des goémoniers a peu à peu décliné et il note avec une pointe de nostalgie que « une part de la poésie de l’automne a déserté pour moi les plages d’octobre. »

 


Lucien Simon – La chapelle Notre-Dame de la Joie à Penmarc’h, 1913

 

Nostalgie encore dans cet extrait qui évoque le travail des goémoniers et la fabrication de la soude, les couleurs grisées qui se dégageaient des fumées et cette impression que dans la combustion du goémon, c’était aussi la saison d’été qui se consumait :

« Je n’ai jamais revu, depuis la guerre, monter au-dessus des grèves de mer de l’automne ce signal de solitude, qui était un adieu presque mystique à l’agitation et à la joie des vacances : les fumées des goémoniers du Finistère. On pratiquait alors, après les marées d’équinoxe, de longues tranchées dans le sable où on entassait le goémon d’épave sec, en prenant soin de ménager par-dessous une aération : après combustion, on recueillait les cendres riches en soude. J’observais ces travaux souvent près de Saint-Guénolé. (…) C‘était une fumée tremblée, qui montait d’abord presque transparente, comme la vibration de la chaleur sur l’asphalte des routes d’été, avant de se densifier faiblement en bouffées d’un blanc gris qui dérivaient lentement dans le fil du vent au-dessus du sable. Il y avait là la paix presque souriante de l’été consumé et du rideau tombé, et aussi la petite âme songeuse, menacée et pourtant opiniâtre, qui s’éveille dans tous les feux qui brûlent au bord de la mer. [2]

------------------------------------------------------------

 

3- Julien Gracq à Roscoff

Coucher de soleil sur Roscoff

Julien Gracq raconte toujours avec nostalgie la douce langueur des fins d’après-midi à Roscoff, décrivant avec raffinement ses promenades solitaires, les sens en éveil.

 

Vue de Roscoff

 

« Ce qui ne paraît jamais dans les Amours Jaunes de Corbière, que j’aime tant, c’est la douceur particulière à Roscoff ; rarement l’heure vide du dîner sur les plages évacuées, alors que le soleil brille encore assez haut dans le ciel, m’a paru aussi délicieuse, aussi intime pour le promeneur attardé, aussi tendre de couleur et de silence, entre le ciel qui jaunit au ras de l’horizon et la couleur bleu ardoise de la mer. Et tendres aussi, au long de ses sentiers, l’herbe et les buissons de mer d’un vert éteint, pelucheux comme la coque de l’amande.

 

      

 

J’y marchais le soir au long de l’étroit pré de mer décoloré, entre le vert bleu de la mer, cotonné de blanc à tous les beaux écueils de la côte, et la verdure frisée, ciselée, délicate comme l’acanthe, des champs d’artichauts. Le soir était si calme, dans la fin de saison d’une station alors à peine fréquentée, que j’entendais chaque fois, où que je fusse, sonner l’angélus à la jolie et basse église où la Bretagne, un instant, s’italianise.

 

Je longeais le figuier géant, les épaisses maisons de granit de la place, maisons de notaires, chagrines et cossues, sises entre jardin et mer, dont les vagues, par derrière, venaient battre à marée haute la porte de service. Je ne passais jamais devant le modeste et attirant laboratoire de biologie marine sans songer avec jalousie que les naturalistes de l’École Normale, où j’étais alors, avaient la possibilité de se faire détacher pour une année dans cette grotte bleue ; il me semblait qu’affecté là, captif une fois pour toutes de cette mer à sirènes, j’aurais pour toujours planté ma tente entre aquarium et artichauts. [3]

 

     
Un champ d’artichauts bretons                        L'oignon rosé de Roscoff

 

Notes et références
[1] Voir ma fiche Biographie de Julien Gracq --
[2] Carnets du grand chemin, José Corti, 1992
[3]
Voir le site Julien Gracq-Roscoff --
*
Julien Gracq,En lisant en écrivant, José Corti, 1980, pp.270-271

 

<< Christian Broussas – Gracq, Bretagne - 23/05/2019 • © cjb © • >>

 
 
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13 mai 2019 1 13 /05 /mai /2019 11:17

Le plaidoyer de Gaudé pour sauver l'Europe

Référence : Laurent Gaudé, « Nous, l'Europe, banquet des peuples », éditions Actes Sud, mis en scène au festival d’Avignon 2019  

 

      

 « Notre Europe est une aventure commune que nous continuerons de faire, malgré vous dans le vent de l'intelligence. »

Albert Camus, Lettre à un ami allemand

 

L’Europe, une chance formidable, clame Laurent Gaudé, le prix Goncourt 2014. Qu’adviendrait-il d’une France isolée dans une Europe fractionnée ? Elle représente d’abord une ambition, même si son extension est souvent vue maintenant comme un handicap. C’est aussi un pied de nez à tous ceux à qui l’Europe fait peur comme Donald Trump qui a déclaré que « l’Europe est l’ennemi » ou la Chine qui la considère comme un concurrent dangereux.

 

         

 

D’abord un constat : « Trop lointaine, (l'Europe) désincarnée, suscite souvent plus qu'un ennui désabusé. » Contre cette fatalité, il voudrait susciter un formidable enthousiasme, considérant que « nous méritons des rêves plus hauts et des passions plus folles. Nous méritons de nommer l'impossible et d'œuvrer à le faire apparaître ».

 

        
            

Être européen précise Laurent Gaudé, c’est aussi lutter de l’intérieur contre les forces qui voudraient détruire l’Union en investissant le Parlement européen, l’extrême droite en particulier qui a émergé ces dernières années en Italie, en Espagne, en Hollande, Autriche et d'autres pays.
C’est lutter également contre les manœuvres de la grande finance qui sacrifie l'humain et nous prépare de nouvelles crises économiques.

   Laurent Gaudé et Régis Debray

 

Laurent Gaudé  rappelle que « nous sommes traversés d'un long fleuve d'Histoire qui nous donne l'épaisseur du temps. » L’idée d’Europe n’est pas récente puisqu’elle remonte à 1848 avec des hommes comme Mazzini, Friedriche Hecker, Garibaldi, Ludwik Mieroslawski ou Ledru-Rollin. ». Il cite Victor Hugo qui, dans un discours prononcé en 1849, fait allusion à la construction d'une « fraternité européenne » ainsi qu’Albert Camus qui a déclaré : « L'Europe est ma plus grande patrie. » 

 

         

Si le passé a un sens, elle enseigne que les guerres qui ont ravagé l’Europe n’ont rien d’inéluctable et que l’union est le seul vrai gage de paix. Elle montre aussi que la démocratie en dépend et qu’elle aurait pu sombrer dans la tragédie nazie.
Pour Laurent Gaudé, ce qui importe est l'Europe des peuples : « Que l'Europe s'anime/ Change,/Et soit/ À nouveau,/ Pour le monde entier,/le visage lumineux/ De l'audace,/De l'espoir,/De l'esprit,/Et de la liberté. »

Le besoin d'Europe, c'est avant tout un besoin de civilisation et de solidarité. L’Union européenne est la preuve qu’une utopie peu prendre corps et réussir.

 

   

 

Mes fiches sur Laurent Gaudé :
* Nous, l'Europe... - Salina - Ecoutez nos défaites - La porte des Enfers --
* Le soleil des Scorta -- Danser les ombres -- Tremblements de terre --

 

<< Christian Broussas – Gaudé-Europe - 12/05/2019 • © cjb © • >>

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 07:40

Référence : Didier van Cauwelaert, La personne de confiance, éditions Albin Michel, 209 pages, mars 2019

 

            

 

« L’écrivain de la reconstruction » comme il se qualifie lui-même, nous entraîne dans un de ces imbroglio dont il a le secret.


Max est un jeune banlieusard qui travaille comme un petit gars de banlieue, conducteur grutier à la fourrière. Ce boulot, il y tient mais un événement  va le menacer.

 

                

 

Un jour, peut-être merveilleux ou peut-être néfaste, allez savoir, il enlève comme d’habitude  une voiture sur un emplacement réservé à la livraison. Mais voilà qu’il découvre sur la banquette arrière, une vieille dame. Plus question d’enlever la voiture, mais que faire ? Et en plus, il la connaît cette vieille dame : c’est Madeleine Lamor, héroïne de la Résistance, patronne d’une biscuiterie dont le portrait se trouve sur ses paquets de galettes bretonnes.

 

La pauvre le confond avec son amant de 1944, résistant traqué par la Gestapo. Max se retrouve piégé dans cette histoire, obligé de défendre Madeleine contre l’appétit vorace de son neveu qui la bourre de médicaments pour la spolier.

 

           

 

Madeleine l’apprécie de plus en plus et c’est ainsi qu’il devint son homme de confiance. Sa vie va basculer dans cet univers de l’entreprise qu’il découvre et le déstabilise au point qu’il ne sait, comme dit sa voisine Samira, si c'est « le kif absolu ou le plus dangereux des pièges »...

 

La trame du récit repose sur une belle histoire entre Max et Madeleine, un écart de générations qui ne les empêche pas de se comprendre et de se réconforter. Un récit , agrémenté du franc-parler de Max, le narrateur, qui ne manque pas d'humour.

 

     

* Mes fiches sur Didier van Cauwelaert --

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25 avril 2019 4 25 /04 /avril /2019 21:30

Référence : Jean-Christophe Rufin, Les sept mariages d’Edgar et Ludmilla, éditions Gallimard, mars 2019

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Un roman aux relents autobiographiques puisque Jean-Christophe Rufin s’est lui-même remarié deux fois avec la même femme. [1] Là, il en rajoute… sept fois pour Edgar et Ludmilla [2], ça devient de l’acharnement. À chaque fois, c’est à peu près le même scénario, l'éloignement, l’incompréhension, et puis inéluctablement la séparation et le divorce.

 

Certes ils sont très différents, lui  est un aventurier sympa quelque peu escroc sur les bords, elle est une ukrainienne exilée devenue  une cantatrice reconnue qui se produit dans les grandes salles du monde. Ce qui, il est vrai, ne facilite pas l’intimité. Alors, ils ont compris qu’il fallait faire autrement.

 

        

 

Leur rencontre improbable a lieu pendant un reportage d'Edgar dans ce pays très fermé qui goûte peu les rares visites d’étrangers qui sont "largement encadrées", sera pour eux une rupture, comme écrit l’auteur, elle met un terme à « une vie qu'ils ne vivraient jamais plus : celle pendant laquelle ils ne s'étaient pas connus. »

 

Leur histoire se déroule sur la seconde moitié du 20e siècle, c'est-à-dire d'une situation très difficile correspondant à la reconstruction, puis à l'embellie des Trente Glorieuses, avant de virer dans les crises à répétition qui ont commencé en 1974. Ils vont en quelque sorte épouser leur époque, chaque phase étant vécue comme un échec de leur couple. Pourtant ce sera aussi l'occasion de dépasser les crises conjoncturelles et de renforcer leur amour.

   Rufin chez lui en Haute-Savoie

 

Pour l'auteur, « le mariage est quelque chose de trop sérieux pour le confier à des jeunes gens. Ce devrait être... un but à atteindre, l'idéal. Pour y parvenir, il faudrait toutes les ressources de la maturité, toutes les leçons de l'expérience et le temps surtout, le temps pour rencontrer la bonne personne et la reconnaître… »

  

Pour comprendre le fonctionnement de ce couple, il fallait les suivre pas à pas, de Russie jusqu'en Amérique, du Maroc à l'Afrique du Sud, scruter à la loupe leur biographie, traquer leurs relations jusqu’aux années 2000. Jean-Christophe Rufin dit que  « je suis le seul à avoir recueilli leurs confidences, au point de savoir à peu près tout sur eux. Parfois, je me demande même s'ils existeraient sans moi. »

      

 

Extrait d'une interview de Jean-Christophe Rufin :

« Alors qu’on impute la fragilité du couple à l’allongement de la durée de la vie, mes personnages misent sur cette même durée pour le sauver. Le temps long favorise les ruptures mais aussi les retrouvailles. On peut se remarier, dans les livres et dans la vraie vie ! Se perdre pour mieux se retrouver, voilà peut-être la vraie façon de s’aimer.Un pacte sans cesse renouvelé ?

J’essaie de dépasser la vision binaire du couple : soit fusionnel, soit déchiré. Trop d’entre nous se séparent définitivement faute d’avoir résolu cette contradiction. Dans Le guépard, le prince Salina dit : "Le mariage, six mois de feu, trente ans de cendres." C’est terrible ! Edgar et Ludmilla ne se résignent pas à vivre un amour de basse intensité. Ils maintiennent l’exigence de la flamme. Les épreuves n’entament pas leur réserve de joie…

 

Beaucoup de héros de romans contemporains sont désespérés et désespérants. Comme si hors du malheur il n’y avait pas de littérature sérieuse. Enfant, j’adorais Alexandre Dumas mais ses héros solaires n’avaient pas droit de cité dans le Lagarde et Michard. Moi qui suis venu à la littérature par la médecine, j’ai toujours recherché la lumière dans les livres... »

 

Notes et références
[1] J’ai lu que Jean-Christophe Rufin s’était inspiré pour ses personnages de Bernard Tapie et de Maria Callas (Ludmilla est cantatrice). Il n’en demeure pas moins que la première femme de l’auteur était d’origine russe et qu’il a épousé 3 fois Azeb, une "exilée", une érythréenne rencontrée en Éthiopie.
[2]Le chiffre sept est un symbole fort, image de la totalité, de la perfection dans un cycle complet, la fusion des contraires et la représentation du dualisme. Pour eux, le long chemin vers la maturation.

 

Voir mes fiches sur Jean-Christophe Rufin --

<< Christian Broussas – JC Rufin - 13/04/2019 < • © cjb © • >>

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21 février 2019 4 21 /02 /février /2019 13:55

<<<<<<<<<<<  Voir aussi la fiche Pascal Quignard au Havre  >>>>>>>>>>

RAPPEL : Né en 1948 à Verneuil-sur-Avre dans l'Eure, Pascal Quignard est l'auteur de « Tous les matins du monde» en 1991, qu'Alain Corneau a porté à l'écran, « Terrasse à Rome » qui a obtenu le grand prix de l'Académie française en 2000, « les Ombres errantes » prix Goncourt 2002 et « Villa Amalia » en 2006, que Benoît Jacquot a adapté au cinéma. Il se partage entre les Buttes-Chaumont parisiennes et son domaine de Sens.



           

Depuis « Tous les matins du monde », Pascal Quignard pense avec nostalgie la patine du bois verni de ses précieux instruments, mais une page est tournée, il faut se délester des objets et du poids du passé. Avec les rhumatismes, les joies du violoncelle, le plaisir de jouer des petits bijoux de Bach ou de Haydn sont bien loin désormais, ainsi lui reste-t-il quand même deux pianos droits quand « je m'offre, à moi seul, des concerts fabuleux. Dommage que mes chats, comme Flaubert et Freud, détestent la musique et en particulier le piano... »

Sens Hotel de ville.jpg    Sens Maison Abraham.jpg
Sens : l'hôtel de ville et le maison d'Abraham


Œuvre de longue haleine, le « Dernier Royaume » s'enrichit d'un septième et nouveau tome « les Désarçonnés », dans lequel Pascal Quignard dresse le portrait d'hommes qui reviennent de loin , entre problème de santé et dépression nerveuse. C'est chez lui à Sens qu'il fait le point, évoquant son dernier roman. 



Chez lui à Sens, c'est l'été, l'éclat de l'air et ses odeurs emmêlées. On peut le rencontrer dans son jardinet où s'étalent rosiers et hortensias dans des camaïeux de roses et de blancs, où l'on entend l'eau d'une rivière qui bruit doucement. Pascal Quignard,vêtu de noir, qualifie son domaine de « petit Port-Royal-des-Granges ». C'est ici qu'il vit depuis qu'en 1994 il a quitté ses autres activités pour se donner à l'étude et à la littérature car dit-il « ici, je me suis senti protégé. J'étais à la fois au cœur d'une ville de province et hors d'atteinte. J'aime habiter sous un pont, qui s'appelle le pont du Diable, et dans la seule compagnie des chauves-souris. » Il faut dire aussi qu'il a frôlé la mort en 1996, victime d'une terrible hémorragie pulmonaire, emmené en urgence à l'hôpital Saint-Antoine, vomissant son sang. Parcours initiatique exemplaire pour un écrivain.



Il en parle maintenant avec le recul convenant au créateur, une expérience qu'il qualifie d'agréable, « pas du tout douloureuse. » Après cette curieuse expérience, dans cet état particulier où il se sentait partir en douceur, « dans un épuisement... consenti  », qu'il commence à rédiger sur son lit d'hôpital son " Vita Nova " dont le personnage central n'est autre que Martine Saada, la femme qu'il aime et à laquelle il dédie ce vécu très particulier. Il met dans ce livre tout son savoir-faire, exploitant toutes les formes littéraires, contes, traités, portraits, lectures, souvenirs, mélangeant les genres avec quelques pointes d'histoire et bien sûr la musique. Ce fut le début de sa grande "saga" Dernier Royaume.



Le miraculé part à Sens, recherchant une certaine disparition, s'enfouissant dans les arcanes de ce Dernier Royaume dont ajoute-t-, « l'enchevêtrement des chapitres m'évoque d'ailleurs celui des maisonnettes que Martine et moi avons réunies ici, avec, au bout du jardin, le rivage de la mort.»
Depuis son œuvre a grandi et grossi également puisque le « Dernier Royaume» compte maintenant plus de 2400 pages, et qu'en cette fin 2012 le tome 7 vient de paraître, beau, intime mais aussi sauvage et violent. [1] On y côtoie toujours et encore les guerres, les tueries, les déportations. La métaphore équestre reprend son expérience existentielle de la mort, des hommes « qui tombent au galop de leur vie, » symbole d'autant plus fort pour lui qu'il rappelle que la chute signifie aussi renaissance possible et que Saint Paul, Abélard, Montaigne ou Agrippa d'Aubigné se sont mis à écrire après avoir eux aussi été désarçonnés.

Pont sur l'Yonne.jpg Pont sur l'Yonne près de Sens

 

Une jeunesse difficile

Il a été "un enfant difficile" comme on dit, très difficile même puisqu'il a longtemps refusé de parler, d'obéir et de manger, limite mutique et anorexique. Ce fut comme une volonté de se détruire car « quand on ne vous aime pas, avoue-t-il la voix sourde, on disparaît. Lorsqu'on vient au monde avec le sentiment qu'on n'est rien et que le contenant ne veut pas du contenu, on s'efface. » [2] Tout petit déjà, il sentit qu'il n'était pas désiré et à l'âge de deux ans précise-t-il, fit sa première dépression nerveuse.


 
Depuis, d'autres se sont produites, un domaine où il est devenu expert, définissant la dépression à travers deux critères : ne plus pouvoir lire et durant au moins 6 mois. Alors, son dilemme est simple : selon le cas, l'affronter ou la fuir. Mais il est parvenu à vire avec, à la domestiquer et ne le paralyse plus. De s'être établi à Sens l'a beaucoup aidé, « d'avoir quitté, il y a vingt-cinq ans, le circuit social où tant de mes amis continuent d'accepter d'être domestiqués, de subir ce que La Boétie appelle la "servitude volontaire", me rend beaucoup plus apte à l'affronter. Car rien d'extérieur ne pèse sur mes épaules
 
Avec le temps, il a retrouvé une certaine sérénité, disant « je ne suis jamais plus heureux qu'en étant absorbé par un paysage, bouleversé par une tête de cheval ou de chat, qu'en cessant d'être moi.» Deux nostalgies ombrent encore son existence, de n'avoir pas prolongé la longue lignée des Quignard organistes, vieille de quelque deux siècles et d'avoir délaissé la philosophie comme le lui conseillait son maître Emmanuel Lévinas.  

 

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                              Le tango des centaures, opéra baroque de Quignard [3]

Sens, sa thébaïde
Il concède n'avoir aucun atome crochu avec son époque. Renoncement et rejet d'internet, il s'est fait chat. De chez lui, on entend les cloches de la cathédrale, l'heure se fait lointaine et il peut s'adonner à sa devise otium et libertas. (Loisir et liberté) Autre nostalgie quand il évoque son oncle Jean Bruneau, grammairien, amateur de Flaubert et rescapé de Dachau, qui lui fit don de tout son amour quand il souffrit des affres de l'enfance.

 

Ces souvenirs le ramènent encore à sa jeunesse, les études dans des baraquements de fortune au Havre, ville rasée et reconstruite, renaissant de ses cendres -c'est vraiment le thème central des "Désarçonnés"- « Le Havre où j'ai été élevé par une jeune Allemande qui venait d'une autre ville éradiquée, Cologne. Il sera temps pour moi de boucler alors la boucle de mes ruines.»

A Sens, il se balade le long d'un chemin de halage en pensant à ces chevaux attelés de cordes qui tiraient d'énormes bateaux, ces chevaux qu'il ne monte pas mais qui le fascinent, « le seul animal, écrit-il, que l'homme ait toujours estimé plus beau que soi.» Il se sent comme George Sand qui avait baptise sa jument du nom de Colette et avait appelé l'absence son coin secret à Nohant.

     Résultat de recherche d'images pour "pascal quignard"    Photo de "Tous les matins du monde"

Notes et références

1- ↑ "Les Désarçonnés" de Pascal Quignard, éditions Grasset, 342 pages, septembre 2012 
2- ↑ Interview parue dans le Nouvel Observateur le 6 septembre 2012
3- Le tango des Centaures : inspiré des Métamorphoses d'Ovide, Théâtre musical avec 8 acteurs.Collaboration avec Pascal Quignard & Kris Defoort. Sorte d’opéra baroque contemporain où les métamorphoses se racontent à travers la parole, le chant, la musique, le geste. "Tragiques, cruelles, étonnantes, monstrueuses ou merveilleuses, ces histoires chantées et incarnées deviennent un recueil d’images, d’incantations et de plaintes, dans un va et vient entre passé et présent, et sondent le mystère du monde, des passions humaines et de leur monstruosité".
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Bibliographie sélective
  • "Petits traités", Tome I, avec un traité de gravure de Louis Cordesse, éditions Clivages, 1981; Tome II, Clivages, 1983; Tome III, Clivages, 1984
  • "Le Vœu de silence", essai sur 'Louis-René des Forêts, éditions Fata Morgana, 1985, réédité chez Galilée, 2005
  • "La Leçon de musique", éditions Hachette, 1987
  • "Tous les matins du monde", éditions Gallimard, 1991
  • "Georges de la Tour", éditions Flohic, 1991, réédité chez Galilée, 2005
  • "Le Nom sur le bout de la langue", éditions POL, 1993
  • "L'occupation américaine", Éditions du Seuil, 1994
  • "Vie secrète", éditions Gallimard, 1998
  • "Terrasse à Rome", éditions Gallimard, 2000, (Grand Prix du roman de l'académie française)
  • "Dernier Royaume", éditions Grasset, 2002-205, Tome I : "Les Ombres errantes" (prix Goncourt 2002), Tome II : "Sur le jadis", Tome III : "Abîmes", Tome IV : "Les Paradisiaques ", Tome V : "Sordidissimes"
  • "Medea", Éditions Ritournelles, 2011, isbn 9782953552010
  • "Les solidarités mystérieuses", Gallimard, 2011, isbn 9782070784790
 
Voir aussi mes fiches :
* Pascal Quignard, Tous les matins du monde -- Terrasse à Rome --
* Quignard, Une jeunesse -- Quignard à Sens --
 

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21 février 2019 4 21 /02 /février /2019 13:51

Pascal Quignard , une enfance dans la ville du Havre

       <><><> Voir aussi l'article : Pascal Quignard à Sens <><><>

Principales distinctions : Grand Prix du roman de l'Académie française en 2000 pour "Terrasse à Rome" et Prix Goncourt en 2002 pour "Les Ombres errantes"

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« Il y a dans "lire" une attente qui ne cherche pas à aboutir. Lire c’est errer. » Pascal Quignard 

Pascal Quignard est né en avril 1948 à Verneuil-sur-Avre dans le département de l'Eure qui a obtenu le prix Goncourt 2002 pour son roman-essai Les Ombres errantes, publié chez Grasset. Violoncelliste de formation, la musique a beaucoup marqué son œuvre et il a fondé le Festival d'opéra et de théâtre baroques de Versailles

Malgré une place importante dans la littérature contemporaine, il est peu connu du grand public, si ce n'est pour son roman Tous les matins du monde dont l'adaptation au cinéma et la réalisation d'Alain Corneau, qui a contribué à le révéler au grand public. 

Pascal Quignard : un homme partagé entre littérature et musique, baignant tout enfant dans un univers culturel qui sera le sien toute sa vie. Il naît le 23 avril 1948 à Verneuil-sur-Avre en Normandie mais va passer toute sa jeunesse dans la ville du Havre dans une famille où la culture tient une place essentielle avec des parents professeurs de lettres classiques, une lignée d’organistes du côté paternel et une lignée de linguistes –dont son grand-père Charles Bruneau- du côté maternel.

 

À l’âge de 18 mois en 1949, il connaît des phases aiguës de mutisme qui vont se réactiver vers sa seizième année. Sur cette question, il dira plus tard que « ce silence, c’est sans doute ce qui m’a décidé à écrire, à faire cette transaction : être dans le langage en me taisant ». Il traverse donc une enfance souvent assez difficile, souffrant également d’anorexie. Son évasion, c’est le langage, les littératures anciennes et la musique. Il s’initie de quantité d’instruments comme le piano, l'orgue, le violoncelle, le violon et l'alto. 

Il évolue aussi dans une ville particulière, sans doute troublante pour cet enfant si fragile et émotif, ville martyre ravagée par la guerre, entre destruction et reconstruction sur les idées alors novatrices de l’architecte Auguste Perret. Cette enfance au Havre qui couvre ses onze premières années est dominée par la littérature, une éducation stricte dont il dira qu’elle a été « grammaticale, sévère, classique et catholique. » Il se fera d'abord connaître par un premier essai sur le poète de la Renaissance Maurice Scève

Fichier:76-Le Havre-Quai de Southampton-années 20.jpg        
Vues du Havre

Cette osmose entre musique et littérature qui est toute son enfance et qu’il ressent de façon si intense, va lui servir de thème à son livre le plus connu « Tous les matins du monde » qui retrace la vie d’un compositeur français du XVIIe siècle, Marin Marais et ses relations avec un autre compositeur contemporain, Monsieur de Sainte-Colombe, dont le succès sera décuplé par le film d’Alain Corneau tourné en 1991 avec Gérard Depardieu et Jean-Pierre Marielle dans les rôles principaux et dont il assure adaptation et dialogues. Curieux contraste avec son autre livre « Les ombres errantes, premier tome de sa suite « Dernier royaume » qui obtint le prix Goncourt en 2002 mais pas vraiment le succès escompté. 

Après onze années, la famille déménage à SèvresPascal Quignard va retrouver un univers très semblable dans le superbe environnement du parc où se situe le lycée et l’appartement de ses parents et, au fond de ce parc, le pavillon Lully qu’il s’était fait construire à la fin de sa vie. « Je quittai Le Havre en 1958. Je me souviens que le vent soufflait par rafales. Le ciel était blanc. Le soleil était bas, rond, blanc, si faible. C'était le début de l'hiver. » écrit Pascal Quignard, dans La barque silencieuse.

                 

Bibliographie sélective
 
  • "Petits traités", Tome I, avec un traité de gravure de Louis Cordesse, éditions Clivages, 1981; Tome II, Clivages, 1983; Tome III, Clivages, 1984
  • "Le Vœu de silence", essai sur 'Louis-René des Forêts, éditions Fata Morgana, 1985, réédité chez Galilée, 2005
  • "La Leçon de musique", éditions Hachette, 1987
  • "Tous les matins du monde", éditions Gallimard, 1991
  • "Georges de la Tour", éditions Flohic, 1991, réédité chez Galilée, 2005
  • "Le Nom sur le bout de la langue", éditions POL, 1993
  • "L'occupation américaine", Éditions du Seuil, 1994
  • "Vie secrète", éditions Gallimard, 1998
  • "Terrasse à Rome", éditions Gallimard, 2000, (Grand Prix du roman de l'académie française)
  • "Dernier Royaume", éditions Grasset, 2002-205, Tome I : "Les Ombres errantes" (prix Goncourt 2002), Tome II : "Sur le jadis", Tome III : "Abîmes", Tome IV : "Les Paradisiaques ", Tome V : "Sordidissimes"
  • "Medea", Éditions Ritournelles, 2011, isbn 9782953552010
  • "Les solidarités mystérieuses", Gallimard, 2011, isbn 9782070784790

Voir aussi mes fiches :
* Pascal Quignard, Tous les matins du monde -- Terrasse à Rome --
* Quignard, Une jeunesse -- Quignard à Sens --

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19 février 2019 2 19 /02 /février /2019 21:59

    Vailland en mars 1951

 

1945, Roger Vailland a fait ce qu’il devait faire dans la Résistance, son orgueil cornélien satisfait, mais pas question pour lui de médailles ou de rempiler dans l’armée régulière. Il reprend son errance de journaliste dans les fourgons de la Première armée française de De Lattre de Tassigny. [1] mais plus pour France-Soir maintenant, pour les journaux communistes issus de la Résistance, surtout le journal Action.

 

 Finis les articles de circonstance comme celui sur le préfet Chiappe qui déplut si fort à André Breton, finis désormais « phrère François » du Grand Jeu, les pseudos d’un double jeu, d'une double face, Etienne Merpin ou Georges Omer, il est désormais Roger Vailland bientôt auréolé d’un prix Interallié décerné en 1945 pour son premier véritable roman Drôle de jeu. [2]

Un roman plus sur Roger Vailland que sur la Résistance, ses héros comme deux facettes de lui-même, moitié libertin tel ce Lamballe-Marat [3] auquel il réglera son compte dans "la suite" Bon pied bon œil [4], moitié communiste tel ce Rodrigue au nom si lumineux, un pur prêt à avaler bien des couleuvres aurait dit son ami Claude Roy qu’il rencontre justement à cette époque. Finie aussi l'amour-passion dévorant avec Andrée Blavette dite Boule, sa première femme à laquelle il réglera également son compte dans son deuxième roman Les mauvais coups.

 

 En vue du pont de Remagen [5], un officier américain contemplant le pont bombardé, dit par bravade : « Alors, on y va ? » Roger Vailland, plus cornélien que jamais, le « regard froid » [6] de l’homme d’acier, traversa le pont un stick à la main, ralentissant soigneusement ses pas sous les bombardements. [7] Une façon aussi de marquer auprès des américains « sa singularité d’être Français ». [8]

Il retrouvait à Paris ses amis, Jacques-Francis Rolland [9] et Claude Roy qui dit de Vailland qu’il avait de belles mains, expliquant doctement à ses copains la stratégie des opérations comme son modèle, le général d’artillerie Laclos, « l’aristocrate passé aux Jacobins, avec le goût de la mathématique, sa culture, son brillant et la séduction des belles manières de la cour, légèrement soufrés de libertinage désinvolte. » [10]

 

 En visite au Sacro Monte à Varese près de Milan avec Claude Roy, Roger Vailland grinçait devant cette foule en prière chantant des cantiques, « montant à genoux le sentier en se déchirant les genoux au dallage de galets pointus. » Il hochait la tête, désapprobateur devant ce spectacle qu'il trouvait désolant.

 Avec Claude Roy, Roger Vailland marchait à l’amble, tentant de « résoudre leurs contradictions intérieures en même temps, et au même pas, que celles de la société. » Roger, toujours imprévisible, avait dégoté Zora, une brésilienne communiste et un peu sorcière, assez fofolle pour sacrifier des poulets censés conserver son amour. Il était à la fois athée, maniant la dialectique, citant Descartes à Rome sur la Piazza Navona et deux heures plus tard, se faisant tirer les cartes dans sa chambre par Lucia.  

Ils croyaient tous deux que la Révolution viendrait d’Italie, ce pays si contrasté entre misère et richesse, « Vésuve de contradictions. » Pour les élections d’avril 1948, le trio Vailland, Roy, Courtade s’était reformé, prenant le petit déjeuner dans le kiosque-café de la Villa Borghèse, se retrouvant dans la chambre de Roger au cinquième étage de l’hôtel d’Angleterre, dînant sur les terrasses de Trastevere. Immense tristesse quand le 18 avril, le Fronte democratico populare fut battu aux élections législatives.

 

Pour comprendre les sentiments de Vailland après la rupture radicale de 1956, entre déstalinisation et événements de Budapest, et ses conséquences sur ces hommes d’engagement, il faut se référer à son ami Claude Roy qui écrit qu’alors l’exclusion, la démission ou l’éloignement « frappaient de terreur ou de chagrin ceux qui la subissaient. » Sidération de Vailland quand il revint de Prague et prit connaissance, d’abord incrédule puis désespéré, de l’intervention de Krouchtchev au XXème congrès du PCUS. Alors, dans un acte symbolique,  il décrocha de son bureau le portrait de Staline. Sa 'saison' communiste s'achevait.

 


Roger Vailland correspondant de guerre 1944-45

 

Notes et références 

[1] Voir ses livres témoignage La dernière bataille de l'armée
De Lattre
, Paris Ed. du Chêne, 1945 et La bataille d'Alsace, Paris Jacques Haumont, 1945
[2] D’après Vailland lui-même, Drôle de jeu n’est pas un livre sur la Résistance, ni l’histoire d’un réseau [3] de résistants qui témoignent de leur action, ni une vision personnelle de la France occupée. (voir l’avertissement qui ouvre le roman)
[3] Personnage double, issu d’un libertin débauché Louis Alexandre Stanislas de Bourbon, prince de Lamballe (1747-1768) et de Jean-Paul Marat le révolutionnaire dont il écrivit aussi un essai inachevé "Marat-Marat", paru aux éditions Le Temps des Cerises en 1995
[4] Bon pied, bon œil : «mes adieux à la culture bourgeoise, » écrit Roger Vailland dans ses Écrits intimes le 24 mars 1950. Et il ajoute : « Ma position relativement en marge pendant ce deuxième 'entre-deux-guerres' (...) n'est plus tenable aujourd'hui. Dans les circonstances actuelles, il n'est plus possible pour moi comme pour toi d'écrire autrement que dans une perspective communiste. » (Lettre à son ami Pierre Courtade)
[5] Le pont de Remagen en Allemagne, fut le dernier pont intact qui enjambait le Rhin durant la phase finale de la Seconde guerre mondiale, conquis par les Alliés le 7 mars 1945.
[6] C'est en exergue de son essai « Esquisse pour un portrait du vrai libertin » que Vailland place cette citation de Sade : "Il posa sur moi le regard froid du vrai libertin," qui sert de titre à son recueil paru en 1963 et qui sera aussi reprise dans la monumentale biographie que Yves Courrière lui a consacrée
[7] Voir "Nous", Claude Roy, tome II de son autobiographie, pages 75-76
[8] Voir ma présentation de son essai intitulé Quelques réflexions sur la singularité d'être français,
[9] Voir son livre-témoignage intitulé Un dimanche inoubliable près des casernes paru chez Grasset en 1984
[10] Voir "Nous", Claude Roy, tome II de son autobiographie, page 120

 

           Vailland et le roman

 

* Quelques fiches de lecture sur les œuvres de Vailland :
- Drôle de jeu, Le Regard froid, Quelques réflexions sur la singularité d'être français

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7 février 2019 4 07 /02 /février /2019 06:50

Référence : Jérôme Ferrari, "Où j'ai laissé mon âme", Éditions Actes sud, août 2010

   

 

Présentation de l'éditeur
"1957. A Alger, le capitaine André Degorce retrouve le lieutenant Horace Andreani, avec lequel il a affronté l'horreur des combats puis la détention en Indochine.
Désormais les prisonniers passent des mains de Degorce à celles d'Andreani, d'un tortionnaire à l'autre : les victimes sont devenues bourreaux.
Si Andreani assume pleinement ce nouveau statut, Degorce, dépossédé de lui-même, ne trouve l'apaisement qu'auprès de Tahar, commandant de l'ALN, retenue dans une cellule qui prend des allures de confessionnal où le geôlier se livre à son prisonnier...


Sur une scène désolée, fouettée par le vent, le sable et le sang, dans l'humidité des caves algéroises où des bourreaux se rassemblent autour des corps nus, Jérôme Ferrari, à travers trois personnages réunis par les injonctions de l'Histoire dans une douleur qui n'a, pour aucun d'eux, ni le même visage ni le même langage, trace, par-delà le bien et le mal, un incandescent chemin d'écriture vers l'impossible vérité de l'homme dès lors que l'enfer s'invite sur terre."

 

       

 

Destination l’Algérie à partir d’un des habitants d’un petit village corse. Le militaire André Degorce, rescapé de Buchenwald, a gagné l’estime de tous (et ses galons) pendant la guerre d’Indochine. Puis ce sera l’Algérie où il mène la traque aux rebelles : celui qui avait été torturé va devenir un tortionnaire.

Il se souvient des débuts après l’arrestation de Tarik Hadj Nacer, leader de l'opposition. Le respect qu’il porte à ce dernier lui vaudra le mépris de ses hommes qui pensent que "[...]ce n'est pas avec notre compassion ou notre respect, dont il n'a que faire, que nous rendons justice à notre ennemi mais avec notre haine, notre cruauté -et notre joie."

Il s'interroge sur ses qualités personnelles, ses relations avec sa famille et le sens qu’il veut donner à sa vie… chemin difficile dont il ne mesure pas vraiment les tourments qu’il va rencontrer.

    

 

L’âme est chose fragile qui ne résisté guère aux compromissions avec soi-même. Entre victime et bourreau, c’est parfois affaire de circonstances et la distance devient faible entre les deux lorsqu’il n’y a plus qu’une dichotomie du bien et du mal qui règle les problèmes de conscience.

 

L’action se passe dans un décor de sable et de vent ainsi que dans l’humidité des caves algériennes dans la promiscuité des corps suppliciés, où trois personnages réunis par le hasard se débattent dans leurs contradictions et cherchent leur chemin dans un monde qui flirte avec l’enfer.
Dans un style limpide, Jérôme Ferrari nous ouvre les portes des cas de conscience qu'ont rencontré certains de ces hommes qui ont utilisé la torture au nom de l'Etat...

 

Ils en sortiront différents, avec une autre vision du monde et d'eux-mêmes, brisés parfois, disant quelquefois que "le passé disparaît dans l'oubli, mon Capitaine, mais rien ne peut le racheter."

 

    

 

Voir mes articles sur l'auteur :
* À son image -- Il se passe quelque chose -- Où j'ai laissé mon âme --
* Le sermon sur la chute de Rome -- "Le principe" --

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