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11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 14:24
La suite romanesque et picaresque de "Au-revoir là-haut" et de "Couleurs de l’incendie"

Référence : Pierre Lemaitre, Miroir de nos peines, éditions Albin Michel,  544 pages, janvier 2020

       
                                       Pierre Lemaitre et Sandrine Bonnaire

La petite Louise, qui avait assisté Albert et Édouard dans leur arnaque aux Monuments aux morts dans le tome I Au revoir là-haut, est maintenant âgée de 30 ans. Nous sommes en avril 1940, à la veille de la fin de la « drôle de guerre » et de l’invasion allemande du 10 mai 1940 qui va précipiter la France dans la débâcle et l’Occupation.
C'est ainsi qu'il voit la débâcle : « Confusément, cet autobus apparaissait à tous ses occupants comme une métaphore du moment. 

Pendant que le pays prenait l'eau de toutes parts, ce véhicule aveugle avançait vers une destination inconnue dont personne n'était certain de revenir, en se frayant un chemin pénible entre les files de Parisiens affolés qui tous se sauvaient dans la même direction. »
C'est ainsi que sur la couverture du livre, on peut voir gens et véhicules qui s'enchevêtrent dans une course folle, une fuite désordonnée devant l'envahisseur. 


        
La trilogie intitulée "Les enfants du désastre", t1 et t2


Au début du récit, elle court nue sur le boulevard du Montparnasse, à peine cachée par un manteau ensanglanté. Portant, rien ne semble expliquer un tel comportement. Elle est devenue institutrice et donne un coup de main le week-end au restaurant de Monsieur Jules à Montmartre. Là, on parle beaucoup de la Drôle de Guerre, on spécule, on échafaude. Mais personne n’a vu venir le sauve-qui-peut général. Surtout pas Louise Belmont qui, à partir de l’étrange et terrible proposition du docteur Thirion, va aller de surprise en secrets de famille.

.  
La trilogie t3


Accompagnée du fidèle Monsieur Jules, Louise se retrouvera sur les routes et remontera le cours de sa propre histoire dans une France saisie de panique. Et elle découvrira que cette guerre traîne, comme toujours, son cortège contrasté de héros, de braves types, de paumés et de salopards et, comme disait Jules Romain, quelques hommes de bonne volonté.
Pierre Lemaitre est un fin connaisseur des passions françaises qui se cristallisent dans cette période noire de pagaille et de panique d’un peuple déboussolé par les événements, qui va rapidement déboucher sur l’Occupation.

Il utilise là tout les registres qu’il manie avec maestria, le secret de famille, les rebondissements, mélangeant avec talent burlesque et tragique.

    
Gary Shteyngart et Pierre Lemaitre

On trouve par exemple Raoul Landret, un militaire qui escroque l'armée mais qui n'hésite pas à détruire un pont pour ralentir l'avance des allemands ou à sauver un camarade ou également Désiré Migault, roi du changement d'identité, qui travaille pour le service de la censure, type de l’arrivisme, parangon du mensonge, parfaitement adapté à ces temps de déliquescence où la vérité est décidément hors la loi.



On sent bien la volonté de l’auteur de faire des liens entre l’époque qu’il met en scène et notre époque, cet avocat par exemple qui demande aux jurés de ne pas écouter « la voix de la populace qui condamne aveuglément »
Mais il s’abstient de trop appuyer le trait et met simplement en perspective ces deux époques, ces deux France qui s’affrontent. On se retrouve comme placé dans un ensemble panoramique qui s’étire dans ces temps incertains où l’éthique n’est plus qu’un slogan.



Mes fiches sur Pierre Lemaitre :
*
Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013 -- Trois jours et une vie --
* Au revoir là-haut -t1- Couleurs de l'incendie t2 --

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11 janvier 2020 6 11 /01 /janvier /2020 14:14
             

Référence : Érik Orsenna, Briser en  nous la mer gelée, éditions Gallimard, collection Blanche, 464 pages, janvier 2020 

« Kafka avait raison, un livre doit être une hache pour briser en nous la mer gelée… L'amour, c'est pareil. » Érik Orsenna



Une histoire de coup de foudre ? Bof, direz-vous, rien de très original. Dès lors, tout va aller très vite : le lendemain, Gabriel demande Suzanne en mariage. Mais coup de foudre ne veut pas dire longévité. Malgré ce qui les lie, les vieux démons de leur vie précédente ressurgissent.

    

Pour réagir, il leur faudrait oser. Ce sera le divorce prononcé en octobre 2011 par la juge Anne Bérard, du TGI de Paris. Le fil conducteur du roman est une longue lettre qui lui est adressée pour la remercier car, tout en appliquant la loi, elle exprime sa conviction qu'« elle sentait en eux beaucoup d'amour ».
Gabriel, la mort dans l’âme, décide de s’exiler dans le Grand Nord où il se sent en communion avec ces étendues gelées. C’est alors qu’il va recevoir un message de Suzanne. Et tout va être remis en question.

Elle lui écrit : « Je sais que tu vas t'embarquer pour une traversée risquée. Alors je voulais que tu saches que je t'ai aimé ». Sur ce, elle débarque. Ils partiront donc ensemble en direction du détroit de Béring, vers les îles jumelles Diomède, l'américaine et la russe, où se situe la ligne de changement de date… pour mieux surfer sur le Temps sans doute !
     

Le détroit est comme un symbole géographique reliant, dit-il dans une interview, deux continents, l'amour étant aussi défini comme une géographie. Dans son roman Longtemps publié en 1998, Orsenna présentait déjà des amants qui se fuient et se retrouvent, les élans du corps et la géographie et qui vont s’apercevoir que la seule réalité, c’est le temps.  

La géographie, les espaces contrasté de la planète,  c’est sa préoccupation, son domaine, celui de L’archipel des mots et de l’île du subjonctif, celui de l’avenir de la faune et de la flore qu’il développe à travers les quatre tomes de son Petit précis de mondialisation. [1]« Le fou de géographie que je suis, dit-il dans une interview, avait envie de tisser dans ce roman une relation entre la géographie, le climat et le sentiment. »

        
La série Petit précis de mondialisation

Entre chaud et froid

Il est sûr que l’art, surtout la musique et la littérature, nous permet de dépasser nos défenses, de peser sur la part de froid qui est en nous, de mieux exprimer notre part de chaleur.
Pour lui, un mariage est réussi quand les oui l’emportent sur les non. Un chapitre de son roman s’intitule d’ailleurs « La ronde des oui et des non », le mariage étant une remise en cause constante.

Le froid participe au grand système climatique de notre planète et au "petit" fonctionnement des sentiments humains. « Je suis passionné par ces articulations, dit-il. Ce roman d’amour est aussi un livre de géographie, puisque la géographie est précisément la science des interactions et des différences d’échelles. »
 « Les histoires servent à s’y tenir au chaud, ajoute-t-il. Chaud ou froid, c’est selon mais affirme-t-il, « jamais tièdes… L’amour est décidément le premier territoire à explorer, et le plus difficile. »




Notes et références
[1] La série Petit précis de mondialisation comprend : Voyage aux pays du coton, L’avenir de l’eau, Sur la route du papier et Géopolitique du moustique -


A voir également :
* Mon site Éric Orsenna

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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 15:45
  
 « Je n’écris pas pour les historiens. Je fais attention à ce que la torsion de l’Histoire ne soit pas incompatible avec ce que je suis et avec ma morale. » Pierre Lemaitre

Pierre Lemaitre, auteur de polars avant de devenir un romancier reconnu… et prix Goncourt, ce n’est pas banal.
Il a grandi entre Aubervilliers et Drancy, avec des parents employés et de gauche. Il est toujours resté fidèle à ses premiers engagements. Sa conscience sociale, c’est d’être un des parrains du Secours populaire, ayant réalisé à Reims un documentaire pour Arte sur le quotidien des plus démunis et sur l’action d’un bénévole, ajoutant dans une interview : « J’aime la justice sociale, on en est loin. L’injustice sociale, on est en plein dedans. ».

     

Dans un roman datant de 2006, il expose clairement son projet en reprenant une phrase de Roland Barthe: « L’écrivain est quelqu’un qui arrange des citations en retirant les guillemets ».  Dix ans plus tard dans son roman "Trois jours et une vie", il précise : « Je me reconnais volontiers dans le commentaire de H. G. Wells dans sa préface à Dolorès : " On prend un trait chez celui-ci, un trait chez cet autre ; on l’emprunte à un ami de toujours, ou à quelqu’un à peine entrevu sur le quai d’une gare, en attendant un train. On emprunte même parfois une phrase, une idée à un fait divers de journal". Voilà la manière d’écrire un roman ; il n’y en a pas d’autre. » Pas d’autres, ça se discute mais en tout cas, on voit très bien comment il procède, ce que font effectivement beaucoup de romanciers.

           

Pour lui, il n’existe pas de genres littéraires, pas de romans noirs, policiers, historiques, sentimentaux, rien que des romans. Même quand il écrit une histoire policière, il respecte scrupuleusement les codes du genre mais au fond, précise-t-il, « mais au fond, mes outils narratifs sont les mêmes que pour écrire un roman historique. » Les catégories ne servent qu’aux journalistes et aux enseignants mais le romancier, lui, écrit simplement des histoires.

      

Pour Pierre Lemaitre, il existe trois sortes d'auteurs. Ceux qui savent nous accrocher et que le public aime le plus, ceux qui possèdent un style personnel, ont des lecteurs fidèles et la faveur de l'Académie Goncourt et des pédagos et ceux plus rares qui ont à la fois un style inimitable et rendent le lecteur "accro" à leur romans. Seuls ces derniers font en quelque sorte l'unanimité de des profs, des Goncourt et du public.  

 

Il aborde ensuite le rôle sociétal des romans qui ne lui semblent pas jouer de rôle déterminant dans les grands changements sociaux mais il croit beaucoup plus au rôle de la littérature pour faire bouger les choses. Ne serait-ce « qu’en permettant aux lecteurs d’élargir leur vision du monde. » Même s’il n’a pas à la fois s de message à faire passer, il tient à dire qu’il « n’avance pas masqué et n’importe qui en me lisant peut se rendre compte des valeurs dont je suis porteur. »

Pour ses personnages féminins, la démarche est la même. Ce sont souvent des personnages composites, la cantatrice par exemple est le produit de caractères communs aux divas. Avec Madeleine Péricourt, «  j’ai voulu montrer une femme résiliente. » Tous ses romans contiennent ce genre de femmes fortes capables d’affronter toute les adversités.  

  

Madeleine est aussi une femme que la vie a gâtée avant  de la confronter à une vie plus difficile. C’est aussi une femme prête à desserrer le carcan qui contraint les femmes à cette époque, même celles qui sont les plus favorisées comme Madeleine, « elle est banquière mais n’a pas le droit de signer un chèque ! » précise-t-il. Et elle ne va pas en rester là : « elle accède à une conscience de classe, elle s’ouvre au monde, acquiert une conscience politique. »Il y a aussi dans ses romans des femmes comme Léonce, désirables et émouvantes, rarement heureuses en amour, « » dit-il.

       

Il fait sienne la phrase de Jean-Paul Sartre qui disait que « L’argent n’a pas d’idées. » Il aime les liens entre les années 30 et notre époque, la fraude fiscale qui sévissait alors, l’argent planqué en Suisse et les politiques qui juraient qu’ils allaient y mettre bon ordre alors qu’aujourd’hui rien n’a changé.

Ça lui a beaucoup plu de présenter la naissance de la technologie, « des hommes nouveaux qui ressemblaient terriblement aux anciens, Comme aujourd’hui, on nous avait promis un monde nouveau, une véritable révolution… »   

Il ne se sent pas le droit de jouer avec l’Histoire. Avoir une position morale est important car sinon, pourquoi ne pas nier la réalité de l’Holocauste. Son souci est donc de concilier la morale et l’Histoire, ce qu’il nomme « la torsion de l’Histoire » et la compatibilité avec sa morale.

  

En complément : La trilogie Les enfants du désastre
« Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. »
Bien après sa trilogie "policière" avec le commissaire Verhoeven, Pierre Lemaitre entame une nouvelle trilogie sur la période de l'entre-deux-guerres, qu'il nomme Les enfants du désastre. Le désastre en question est bien sûr celle de la Grande Guerre et de ses conséquences, vu à travers les destins de la famille Péricourt et des amis d'Édouard Péricourt, gueule cassée, Albert Maillard son compagnon d'infortune dans les tranchées ou la jeune Louise, héroïne du dernier tome.

Au revoir Là-Haut, c'est l'histoire d'une arnac aux monuments aux morts, la France après 1918 se couvrant de ce genre de monuments qui attirent la spéculation.
Couleurs de l'incendie est l'histoire de la vengeance de la vertueuse Madeleine qui ruinée, parviendra à remonter la pente et à ruiner son beau et méchant ex mari, dans ces "couleurs de l'incendie" qui brûlera la France en 1940.
Miroir de nos peines met en scène la petite Louise qui a 30 ans en 1940, période où se déroule ce dernier volet de la trilogie.


   
Édouard Péricourt, gueule cassée, et son masque


Notes et références
[1] Marcel Péricourt et ses deux enfants, Édouard et Madeleine ainsi que son futur gendre Henri d’Aulnay Pradelle.


Mes fiches sur Pierre Lemaitre :
*
Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013 -- Trois jours et une vie --
* Couleurs de l'incendie t2 --
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31 décembre 2019 2 31 /12 /décembre /2019 15:23
Ils n’étaient pas faits pour se rencontrer mais la guerre a redistribué les cartes. Édouard Péricourt est fils de la haute bourgeoisie, dessinateur fantasque, homosexuel, rejeté par son père), « Le ravin qui séparait Édouard de son père lui était toujours apparu comme une donnée géologique, établie dès l’origine des temps, comme si les deux hommes avaient été deux continents placés sur des plaques différentes, qui ne pouvaient se rencontrer sans déclencher des raz de marée. »

   

Albert Maillard est avant-guerre un petit comptable issu d’un milieu modeste, une mère assez pénible et surtout une chouette fiancée, « Madeleine avait remarqué ce trait chez ce garçon, cette crainte permanente qu’arrive quelque chose dans son dos, cette perpétuelle appréhension; dans le cimetière, l’an dernier, il semblait déjà égaré, désemparé. Avec cette expression de douceur, de naïveté des hommes qui ont un monde à eux. »

 
Albert Dupontel dans le rôle d’Albert Maillard
 
Mais ils furent aussi deux poilus confrontés à la terrifiante réalité des tranchées.

Leur rencontre a lieu à la fin de la guerre, 9 novembre 1918, quand un jeune officier, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle, par arrivisme lance une ultime offensive meurtrière et inutile. Mais Albert a compris la manœuvre et  Henri d’Aulnay-Pradelle  veut s’en débarrasser en le précipitant dans un trou d’obus. Édouard Péricourt parviendra à sauver son camarade et ils se retrouveront tous les deux démobilisés, sans ressources et rejetés par le corps social. Le traumatisme de la guerre  a fait d’Édouard une gueule cassée et d’Albert un paranoïaque.

                        
                                       Le masque d'Albert et la jeune Louise


Beaucoup de Français veulent tourner la page de la guerre, le temps des héros est terminé. Vient alors le temps des combines et des arnacs, la volonté de gagner beaucoup d’argent le plus vite possible et par tous les moyens. Henri d’Aulnay-Pradelle va s’y employer si bien qu’il parviendra à épouser Madeleine Péricourt, sœur d’Édouard et fille du  richissime Marcel Péricourt.

      
             Émilie Dequenne & Niels Arestrup (le père & la fille Péricourt)

Face à ce nouveau cynisme qu’ils constatent, face à Henri d’Aulnay-Pradelle  qui utilise les grands moyens pour développer un énorme trafic de transferts de tombes des soldats enterrés à la va-vite, Édouard et Albert vont mettre au point leur propre système d’arnac, assez simple mais efficace, consistant à proposer la vente de monuments aux morts qui vont obtenir un beau succès… mais fictifs. Ils voguent, avec Louise une jeune fille qui les a rejoints, sur le patriotisme de l’immédiat après-guerre en savourant leur vengeance avec plaisir et même un arrière-goût d’anarchisme.

    
                                          Monument aux morts 14-18 


À travers les péripéties de ces protagonistes, on assiste à l’évolution rapide de la société française dans l’immédiat après-guerre et les conséquences du traumatisme national que fut ce conflit, en particulier la déliquescence des valeurs morales. Les gagnants semblent bien être les plus malins… et les moins honnêtes, Édouard et Albert bien sûr mais surtout Henri d’Aulnay-Pradelle, ses séides et tous ceux qu’il parviendra à acheter.

   Le langage des tranchées

Mais rassurez-vous, le tome II remettra le beau et prestigieux (et très méchant) Henri d’Aulnay-Pradelle à sa place qui est au ban de la société, non pas sur des valeurs morales réactualisées mais sur une épreuve de force où l’argent va jouer un rôle moteur.

  Albert Dupontel & Laurent Lafitte        

Le contexte historique
Pour ce qui concerne le trafic de cercueils, qui fut une réalité historique, Pierre Lemaitre s’est appuyé sur étude de Béatrix Pau parue dans la Revue historique des armées. Après le succès de Au revoir là-haut, une nouvelle édition remaniée a été publiée sous le titre Le ballet des morts (État, armée, familles : s'occuper des corps de la Grande Guerre).

Après la guerre, beaucoup de familles ont voulu "récupérer" les corps de leurs proches morts à la guerre mais l’État n’y est pas favorable. Cependant, un nombre toujours plus important de familles passent outre par des moyens détournés, viols de sépultures, rapatriements clandestins, l’État oscillant dans cette affaire entre prévention et répression. Situation confuse donc jusqu’à ce que l’État finisse par légiférer par la loi du 31 juillet 1920 qui prévoit que désormais les frais de transfert autorisé des corps de soldats morts seront à la charge de l’État.

       
Mes fiches sur Pierre Lemaitre :

*
Pierre Lemaitre, Prix Goncourt 2013 -- Trois jours et une vie --
* Au revoir là-haut -t1- Couleurs de l'incendie t2 --

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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 22:22

Beaumarchais, Un homme à facettes

Référence :  Érik Orsenna,  Beaumarchais, un aventurier de la liberté,  Éditions Stock, 202 pages, 2019 -

 

    
                         
Beaumarchais par Jean-Marc Nattier

 

« Comme Beaumarchais, j’ai une ivresse de vivre. » Érik Orsenna



Beaumarchais, dites-vous ? N’est-ce point un espion, un horloger, un diplomate, un écrivain… que sais-je encore ?
Tout ça à la fois, et dans un même homme ! C’est bien lui qu’Érik Orsenna nomme dans la biographie qu’il lui a consacré Un aventurier de la liberté

 

             
Images & Affiche du téléfilm Figaro

 

Comme bien souvent, c'est le cinéma qui contribua grandement à faire connaître Beaumarchais au grand public à travers le film d’Édouard Molinaro et Jean-Claude Brisville, scénario inspiré d'une pièce de Sacha Guitry écrite en 1950, intitulé Beaumarchais, l’insolent en 1996 avec dans le rôle de Beaumarchais, Fabrice Luchini.

 

    
Le film Beaumarchais l'insolent

 

C'est un homme qui fut tout à la fois horloger et fils d'horloger, maître de musique, magistrat, marchand d'armes, armateur, espion, diplomate, éditeur, écrivain... Beaumarchais,  né Pierre-Augustin Caron le 24 janvier 1732, est surtout resté dans l’Histoire comme l'auteur de deux des pièces de théâtre les plus célèbres du XVIIIe siècle, Le Mariage de Figaro et Le Barbier de Séville.
 

    
Biographies de Beaumarchais d'Érik Orsenna et de Christian Wasselin
 

Voilà donc une nouvelle biographie de ce fameux Beaumarchais qu'on peut admirer ou détester tant est qu'on peut difficilement resté indifférent à cette personnalité hors norme. Une biographie entre celle plus classique de Christian Wasselin ou plus réflexive de Gilles Dussert et la biographie-fleuve en trois volumes de Maurice Lever, qui n'aurait donc qu'un intérêt limité sans le style incisif d'Érik Orsenna.

Il précise d'ailleurs qu'il pratique quatre formes d’écriture : le roman, le reportage, les contes et des biographies qui sont plutôt des promenades biographiques, « je propose au lecteur de parcourir une existence étonnante, à travers des récits qui, je l’espère, s’apparentent à des cavalcades. »

 


La biographie en trois volumes de Maurice Lever

 

« En toute espèce de biens, posséder est peu de chose ; c'est jouir qui rend heureux. » Beaumarchais, Le barbier de Séville
 

Il faut dire que Beaumarchais  eut une vie digne d’un roman d’aventures qui a intéressé plus d’un auteur. C’est étrange que dans ce XVIIIe siècle où il se passe tant de choses, on puisse être un homme qui, en fin de compte, assume ses contradictions. Dans une interview à RTL, Éric Orsenna dit tout le bien que lui inspire un tel personnage : « On peut être en même temps écrivain et espion, (...) à la fois financier et se battre pour la liberté des révoltés américains contre les colonisateurs anglais… » Avoir en quelque sorte comme les chats plusieurs vies.

 

       
 

Il est d'abord un homme d'argent et ne s'en cache pas. Selon Érik Orsenna, « il est infidèle à tout, sauf à sa famille. L'argent c'est l'entreprise et elle commence au XVIIIe siècle. (...) Beaumarchais voyait la littérature et le théâtre comme des activités totalement annexe.  »
 

« Je dis non aux idées générales mais oui à la culture générale, trois fois oui ! » Beaumarchais

 

   
Les biographies d'Éric Orsenna : Jean de La Fontaine, Louis Pasteur et André Le Nôtre

 

L’homme est passionnant… et passionné, exalté par le progrès qu’Éric Orsenna voit comme « quelqu'un de joyeux, passionné par la science économique, c'est le premier actionnaire de la première société privée de distribution des eaux à Paris. Il pensait que des vaisseaux voleraient dans les airs. Le XVIIIe siècle c'est la liberté. »
 

Voir aussi
* Gilles Dussert, La machinerie Beaumarchais, Riveneuve éditions, août 2012 --
* Beaumarchais dans Terre des écrivains --

 


Statue de Beaumarchais à Paris, rue St-Antoine

 

Correspondances
* Donald Morton & Brian Spinelli, Correspondance de Beaumarchais, V tomes (T1 1745-72, T2 1773-76, T3 1777, T4 1778, T5 1779), éditions AG Nizet, 1969-78

* Lettres galantes à Mme de Godeville 1777-1779, éd. Maurice Lever, Fayard, 2004
* Lettres de combat, éd. Gunnar von Proschwitz, M. de Maule, 2005
* Pierre-Augustin de Beaumarchais et Amélie Houret de La Morinaie. Lettres d’amour, éd. Evelyne et Maurice Lever, Fayard, 2007

 

* Voir aussi
* Erik Orsenna et son oeuvre : article de synthèse comprenant L'exposition coloniale, L'entreprise des Indes, Voyage au pays du coton et Sur la route du papier
Mon site Éric Orsanna -et Orsenna Espace Livres --

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24 novembre 2019 7 24 /11 /novembre /2019 18:29

 

 

Belle prestation de Lydie Salvayre venue à Divonne présenter son dernier roman Marcher jusqu’au soir, à la recherche de Giacometti... et d'elle-même. Elle avoue être à la fois calme et pondérée dans la vie quotidienne et avoir de vraies colères quand elle écrit. En fait, elle a peu écrit depuis son prix Coucourt... et le cancer qui a suivi, dont elle dit : « Ma maladie a mis le Goncourt à sa juste place. »

 

Elle a juste publié Tout homme est une nuit, un livre de réaction contre le climat nationaliste et sectaire qui a accompagné la campagne présidentielle et qu'elle a tendance maintenant à désavouer puis le roman dont elle vient parler et qui fut à l'origine une commande.
 

                
Après le Goncourt                                              Chez elle au Pin dans la Gard

 

Lydie Salvayre reste très attachée à ses racines espagnoles. Ses souvenirs d’enfance, c’est d’abord l’importance de la communauté dans laquelle elle a grandi : « J’ai souvent coutume de dire que les Espagnols qui sont arrivés en France en tant que réfugiés politiques en 39, dans le village d’Auterive (près de Toulouse), constituaient une île espagnole à l’intérieur de la France.

Ils étaient tous persuadés qu’ils partiraient bientôt, quand Franco serait chassé, et qu’ils rentreraient chez eux. [...] Nous étions en Espagne ! Ils étaient en Espagne. Donc j’ai grandi dans une Espagne en France. »

 

       

 

Après avoir publié quelques romans couronnés par plusieurs prix [1], elle atteint la consécration avec le prix Goncourt en 2014 pour son roman Pas pleurer

 

Ce roman est né de la lecture des Grands cimetières sous la lune, de Georges Bernanos : « Quand j’ai lu Les Grands cimetières sous la lune, j’ai eu un choc immense, parce que j’y découvrais une Espagne dont j’ignorais à ce point la violence. [...] J’ai écrit la première page de Pas pleurer juste après avoir terminé la lecture des Grands cimetières sous la lune. Je ne suis pas sûre que j’aurais écrit ce livre sans cette lecture. »

 

         

 

On trouve ainsi dans ce roman la voix de Bernanos et celle de Montse, la mère de Lydie. « Je ne voulais aucune hiérarchie possible entre la voix de cet écrivain, impeccable, française, épurée, parfaitement grammaticale, et ce que j’appelle le « fragnol » de ma mère, mélange parfois improbable de catalan et de français. »

 

Ce que dit Georges Bernanos de l’extrême violence commise par les franquistes à Palma de Majorque fait écho au drame familial de Montse et son frère Josep, en cette année maudite de 1936 qui verra le début de la guerre civile. [2]

 

         

 

Tout homme est une nuit : "Le miel et le fiel"

Depuis son prix Nobel, Lydie Salvayre a écrit deux romans. En 2017 paraissait Tout homme est une nuit, l'histoire d’Anas un jeune homme d’origine espagnole qui, atteint d’un cancer, décide de tout abandonner et de s’installer dans un village du Midi. Mais il est confronté à des "piliers de bar" qui, pendant la campagne présidentielle, ne jurent que par le Front National et Donald Trump.

 

            

Livre circonstanciel d’émotion, Lydie Salvayre a expliqué qu'elle ne pouvait plus supporter les insultes et la xénophobie de ces gens,  « Je me suis dit que je ne pouvais pas continuer à faire mes petits romans… et me dérober, même si je tiens en suspicion la littérature qui surfe sur les événements présents pour aller à l’émotion et faire du réalisme à bon compte. Je suis souvent dans le désir du monde et dans le désir de retrait. Cette fois je me suis dit qu’il fallait y aller. »


Le journaliste Jérôme Garcin y voir la preuve « du talent féroce de cette femme indignée, qui ne s'accommode pas de la hideur du monde. Pas pleurer, mais toujours "vigiler". »

 


Giacometti, L'homme qui marche

 

Marcher jusqu’au soir… avec Giacometti

À l’origine, une proposition des éditions Stock de passer une nuit au musée Picasso de Paris à l’occasion de l’exposition "Picasso-Giacometti", et de tirer un récit de cette expérience. Pas très convaincue Lydie Salvayre, refusant d’abord, « trop de beautés concentrées au même endroit, trop de génie, trop de grâce, trop d’esprit, trop de splendeur… »

 

Mais la présence alléchante de Giacometti l’a finalement convaincue d’accepter, « Je suis totalement fascinée par L'homme qui marche, dit-elle,  sa beauté brute, décharnée, éprouvée par la vie. Il va de l'avant, il continue envers et contre tout, malgré la fin de l'espoir. S'il fallait la résumer, ce serait peut-être la fonction de l'art. » 

Mais la confrontation avec les œuvres du musée ne provoque en elle aucune vraie émotion. Elle s’interroge : « Étais-je une handicapée de l’art? Une infirme du sens esthétique? Une analphabète du beau? Sans aucune assise intérieure pour y asseoir la beauté ? »
 

         

Elle est très critique vis-à-vis des prescripteurs du bon goût homologué et des spéculateurs du marché de l’art… Elle oppose ce marché de la culture à la modestie de sa chère mère dont elle a relaté la jeunesse dans son roman Pas pleurer.

« Ma mère, qui n’avait jamais mis les pieds dans un musée, ni dans une librairie, ni dans une galerie d’art parce qu’elle avait le sentiment que cette culture-là ne la concernait pas et qu’elle y aurait été regardée comme un élément étranger, (…) ma mère avait le cœur et la raison bien plus dignes et généreux que la plupart de ceux que Baudelaire non sans raison appelait la canaille artistique. »

 

                 « À l'impossible, je suis tenue. »                        Pas pleurer version théâtre

 

Le déclic, c’est ce télescopage entre sa rencontre nocturne avec "L’Homme qui marche" de Giacometti et le rapport à la mort à laquelle elle a été confrontée pendant sa lutte contre son cancer. « J’ai découvert, dit-elle,  que j’étais mortelle au moment où s’est déclarée la maladie. Avant, je ne le savais pas. C’est pas mal de se dire que jusqu’au soir, jusqu’au dernier souffle, je pourrai marcher. C’est-à-dire vivre. Et que c’est une merveille. »

 

Lucide et sincère, elle ne craint plus de parler d’elle sans forcément passer par la fiction, avouant dans une interview: « Je ne peux pas faire autrement que de me livrer intimement, les choses sont venues comme ça. Au point où j’en suis, je n’en ai plus rien à fiche qu’on pense que je me trompe dans ce que j’écris, alors que j’y ai été très sensible et en ai souffert au-delà du possible. »

 

 

Notes et références
[1]
En particulier La Compagnie des spectres en 1997, qui reçoit le Prix Novembre, est élu « meilleur livre de l’année » par la revue Lire et le prix François Billetdoux pour son roman B.W.

[2] Son roman fit l’objet d’une adaptation théâtrale en 2019 à l’Institut français de Barcelone dans une mise en scène de Anne Monfort. 

 

Voir aussi
* Textes par Lydie Salvayre : Une haine sauvage et Confusion --


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14 novembre 2019 4 14 /11 /novembre /2019 14:22

Didier van Cauwelaert, La bienveillance est une arme absolue, éditions de l’Observatoire, 286 pages, novembre 2019

 

       A Nice

 

Prix Goncourt 1994, Didier van Cauwelaert est l'auteur de nombreux romans et essais. Il aime particulièrement traiter des rapports des hommes à la science et à l'extraordinaire. Nombre de ses ouvrages abordent aussi la difficile construction des personnes en souffrance.

 

Qu’est-ce qui a suscité ce livre sur la bienveillance ? « C’est, dit-il dans une interview, un thème qui revenait régulièrement dans mes livres et que mon éditrice m’a suggéré de développer. Le point de départ du livre, c’est la manière bienveillante dont mon père avait réagi à la suite d’une trahison. La bienveillance, c’est se nettoyer du mal que l’on vous a fait en faisant du bien. Comme un détergent moral qui empêche une emprise de s’installer à l’intérieur de vous, même si le ressentiment ou la rancune sont légitimes. La bienveillance peut modifier votre rapport au monde. »

 

          

Bigre, ferait-il partie de la panoplie de ces solutions miracles que les psys de tout acabit nous servent à tout bout de champ pour résoudre les problèmes relationnels ? Pour un écrivain, ce serait trop simple et l’auteur pour nous en convaincre va passer par maints exemples.

 

Le sien d’abord. À l’occasion d’un conflit, au harcèlement moral que lui faisait subir un professeur de gym, il a préféré désamorcer la violence d’une bande d’élèves qui s’acharnait sur lui. Cette bienveillance dont il a fait preuve, lui a permis de trouver une solution pour sortir de ce dilemme. Et en matière d’exemples de bienveillance, tout va y passer : de ses expériences personnelles à l’histoire d’autres personnes, il fera aussi appel à des animaux, des plantes… et même des bactéries.

 

 

 

Dans sa conception de la bienveillance, il y a non seulement une approche relationnelle empathique du rapport compassionnel à l’autre, une analyse situationnelle et comportementale, même si elle est nécessairement sommaire, et une technique qui rappelle certains principes de la non violence.

 

Pour lui, la bienveillance s'oppose à la mièvrerie, « une arme de choc, une arme de joie, une arme absolue.» Il pense qu'on vit une époque où les sentiments sont hypertrophiés, que ce soit par exemple la ruse, la haine, l'ego, le politiquement correct, jusqu'aux discours humanitaires et ne voit pas d'autre solution à adopter pour répondre aux enjeux de la crise morale que traverse nos sociétés.

 

            

Bien sûr reconnaît-il, pas question de changer rapidement le monde, car il s'agit d'abord d'améliorer les choses (« lui redonner des couleurs »), remonter le moral des personnes face à cette dérive (« compenser les déceptions ») en systématisant la relation d'aide et de compréhension avec autrui.

 

Pour l'auteur, cette façon d'agir est devenue sa manière normale de fonctionner au quotidien dans ses rapports avec les autres, pratiquée sans état d'âme, devenant comme une seconde nature, même s'il n'est pas toujours payé de retour par ses interlocuteurs.
De plus, il y voit un instrument qui est un véritable pouvoir qui ne dit pas son nom.

 

     
                                                                  Avec Marie-France Cazeaux

Mes fiches sur Didier van Cauwelaert
* Je suis votre sujet -- La bienveillance... --
* La Catégorie Didier van Cauwelaert --

 

Voir aussi
* Lytta Basset, Oser la bienveillance, éditions Albin Michel, 432 pages, édition de poche 2018 --
* Juliette Tournand, La stratégie de la bienveillance ou l'intelligeance de la coopération, InterEditions, 3ème édition, 2014 --
* Alexandre Sattle, Ode à la bienveillance, éditions Hozhoni, 262 pages, octobre 2019

 

<< Christian Broussas – Bienveillance - 13/11/2019 © • cjb • © >>

 
 
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18 octobre 2019 5 18 /10 /octobre /2019 16:24

Référence : Patrick Modiano, Encre sympathique, éditions Gallimard, 2019
 


Encre sympathique
 ou le mystère de la chemise bleu

 

Son infinie quête de la mémoire… On plonge de nouveau avec lui dans les arcanes des rues de Paris, à partir d’un dossier bleu ou plutôt « d'une simple fiche dans une chemise à la couleur bleu ciel qui a pâli avec le temps ». Jean Eyben le narrateur se souvient, il y a maintenant trente ans, il travaillait comme détective privé dans une agence dirigée par un certain Hutte [1] et enquêtait sur la disparition d’une jeune femme Noëlle Lefebvre.


Sur elle, on sait peu de choses, une vendeuse de sacs chez Lancel dans le quartier de l'Opéra Garnier, une carte de retrait de son courrier. Jean Eyben tente de partir sur ses traces, de la rue de la Convention à la rue Vaugelas [2] en passant par le boulevard Brune, mais ne réussit qu’à recueillir quelques minces informations éparses et quelques noms.
 

        

Il poursuit son enquête à Annecy [3] puis à Rome où cette histoire va connaître un dénouement "à la Modiano". Comme toujours, Modiano brode sur le thème de l’identité au gré des rues de la capitale, de loges de concierges aux bistros de quartier.

 


 

Le mystère s’épaissit avec ces phrases de Modiano : « Et parmi toutes ces pages blanches et vides, je ne pouvais détacher les yeux de la phrase qui chaque fois me surprenait quand je feuilletais l’agenda : "Si j’avais su…" On aurait dit une voix qui rompait le silence, quelqu’un qui aurait voulu vous faire une confidence, mais y avait renoncé ou n’en avait pas eu le temps. »
 

       
 

Reprise d’un entretien avec Patrick Modiano (extraits)

Si le processus de la mémoire intéresse tant Modiano et s'il le trouve si fascinant, outre le fait qu’il possède un grand pouvoir de suspense, c’est qu’il est double : « d’une part, un souvenir enfoui depuis longtemps, et qui refait brusquement surface, comme l’encre invisible qui apparaît sous l’effet d’un produit chimique ; d’autre part un souvenir désagréable qui semblait avoir été effacé avec le temps, et qui réapparaît comme un maître-chanteur, et nous montre que nous vivons à la merci de certains « silences » de la mémoire, mais que ceux-ci risquent de se rompre un jour ou l’autre. »


Il en profite pour tacler internet, cette prétendue mémoire du monde qui contient beaucoup de lacunes et avec qui « il faut trouver un moyen détourné pour obtenir la réponse. »
 

          
 

La mémoire a tendance à brouiller les pistes, à travers des personnages ordinaires, et le narrateur dans sa recherche de Noëlle Lefebvre, voulait rencontrer des témoins importants de sa vie dont elle se souvenait à peine.
 

Au début de la seconde partie, passer de Paris à Rome et du « je » au « il » correspond « au moment où tout se dévoile peu à peu, comme dans le phénomène de l’encre sympathique. »
Quant à la fin, elle semble plutôt "optimiste" même si la suite reste ouverte, « ce que suggère la dernière phrase : " Elle lui expliquerait tout"… qui laisse au lecteur la liberté d’imaginer. »
 

           

Le challenge de Modiano, c’est d’avoir des objectifs ambitieux, une écriture exigeante au service d’une histoire accessible au public le plus large, des thèmes autour de la mémoire, de l'intuition, de l'identité et du temps où chacun peut se reconnaître.
« Il y a des blancs dans une vie, mais parfois ce qu'on appelle un refrain. » Qui paraît un temps oublié mais revient à l’improviste… « comme les paroles d'une chanson enfantine qui exerce encore son magnétisme. »

Comme toujours, il laisse l’action et ses personnages dans le flou et les différents points de vue ont tendance à prolonger les histoires tant les souvenirs sont épars, comme la cité romaine qui était « une ville qui avait le pouvoir d'effacer le temps, et aussi votre passé, comme la Légion étrangère. »
 

         
Avec Catherine Deneuve

 

Notes et références
[1] Personnage qu’on a déjà croisé dans son roman « Rue des boutiques obscures » .
[2] Qu’on retrouve dans « L'Horizon », un autre de ses romans.
[3] Où se situe son roman « Villa Triste ».
 

Voir aussi
* Mes fichiers de La Catégorie Modiano --
* Cédric Méletta, Diaboliques, Sept femmes sous l'Occupation, éditions Robert Laffont, février 2019 --

<< Christian Broussas – Modiano Encre - 17/10/2019 - © • cjb • © >>

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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 20:39


« J’ai cru aux autres, et je suis resté seul. »

 

Décembre 1949. À cette époque, aller aux sports d’hiver représente tout un périple, parfois une véritable expédition. C’est assez le cas de la famille Navarre qui part de la gare de Lyon, direction Montdauphin-Guillestre. On descend du train avec tout le bardas pour monter dans le car, direction la station de Vars.

 

Le jeune Yves Navarre alors âgé de neuf ans, s’en souvient fort bien : « L’hôtel s’appelle Grand Châlet, large bâtisse en béton qui n’a pas encore été recouverte de bois. C’est la première saison d’ouverture. L’hôtel a l’air perdu en haut du col, près d’un petit refuge à 2000 mètres d’altitude. »

 

Son père, chef de la tribu, est un personnage, autoritaire mais plein de la gouille de son Gers natal. Le jeune garçon est livré à lui-même et skie tout seul la plupart du temps : « Le ciel se glace vite en début d’après-midi. Yves tue le temps. Le froid lui coupe le souffle. »

 

                

 

Juin 1960. Yves vient de réussir un exploit : être recalé au bac pour la cinquième fois ! Autant dire que papa René se répand en fureur contre ce rejeton dont on ne fera jamais rien de bon. Tout ce qu’il sait faire, c’est gribouiller des tas de feuilles de papier pour écrire des romans dont personne ne veut ! Décision est prise : fini Paris, Yves sera finalement exilé à Briançon –c’est lui qui l’a voulu, il a « besoin des montagnes » soutient-il-  et suivra sa scolarité au lycée de la ville.

 

Il arrive à Briançon le 20 septembre et loge chez les Sentis, La Fresnay Haute, chemin de la Tour et visite immédiatement la vieille ville, ses fortifications, ses ponts-Levis.  Le lycée est un peu particulier, un établissement ouvert donnant une grande liberté et une grande autonomie aux élèves. Par exemple, il participe au montage en dix jours d’un spectacle Ionesco basé sur La cantatrice chauve et Le Nouveau locataire. [1] Un soir, on l’envoie même sur les hauteurs contempler une éclipse totale de soleil. [2] Un spectacle qui va fortement le marquer et le confortera dans cette conviction : « veiller à être constamment ce qu’il est, ne jamais prendre le risque de devenir ce qu’on voudrait qu’il fût. »  

 

          

 

Le reste des cours, trop didactiques à son goût, l’ennuie. Il trouve aussi que les professeurs ne sont pas à la hauteur, sauf celle de philo, « un être chaleureux, généreux, passionnée par ses élèves… » Mais elle aime beaucoup Emmanuel Mounier, ce qui ne lui plaît guère, refusant « cette éthique vaguement progressiste ».  D’ailleurs, d’une façon générale, il récuse la philosophie, « cette mathématique de l’esprit, cette mise en équation du matériel et du spirituel… »

 

Yves Navarre n’en continue pas moins à être un "gribouilleur de pages blanches", écrivant à Briançon son sixième roman. [3] Et que ce soit dans l’écriture, au lycée où il n’a pas de vrai camarade, dans les maigres relations avec sa famille, il se sent bien seul à Briançon, même s’il pense que l’important c’est « l’instant à venir, le lendemain, la présence des montagnes, le vent des vallées, la rumeur des torrents et les possibles rencontres. »

 

 Il se promenait, solitaire, dans la ville du bas, « Trottoirs verglacés, lumières électriques, maisons aveugles » ou le cinéma « où il allait au cinéma voir tous les films », dans la ville du haut avec « ses ruelles étroites, ses fontaines chargées de glace. »

 

En tout cas, le miracle se produit : Yves décroche enfin son bac... de justesse, manquerait plus qu’il ait une mention.
Il quitte Briançon, seul, sans quelqu’un pour l’accompagner jusqu’à la gare mais avec, dans ses bagages, la poésie d’Apollinaire, cadeau de sa prof de philo, avec en dédicace cette pensée d’Emmanuelle Mounier : « Rencontrer des personnes, c’est cela que j’attendais de la vie.  Et je sentais bien que cela voulait dire : rencontrer la souffrance. »     

 

Notes et références
[1] Cette expérience a joué un grand rôle dans sa vocation d’auteur dramatique qui se traduira par des pièces comme Histoire d’amour ou dernières clientes.
[2] Voir ses deux ouvrages " Je vis où je m’attache" et "Biographie" (éditions Flammarion)
[3] Il faudra qu’il en écrive 18 pour être enfin publié en 1971 avec Lady Black… et encore 9 ans pour obtenir le prix Goncourt en 1980 avec Le Jardin d’acclimatation
 

 << Christian Broussas Navarre Alpes - 02/09/2019 • © cjb © • >>

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20 septembre 2019 5 20 /09 /septembre /2019 16:52

      

Paule Constant a toujours gardé un amour particulier pour les Hautes-Alpes même si elle a passé une partie de sa jeunesse hors de la France. Longtemps sa famille a possédé une maison à Fort-Dauphin et son grand-père avait été en garnison à Embrun près du lac de Serre-Ponçon et résidait alors au château de la Robeyière.

Ceci explique sans doute pourquoi la famille et les relations enfants-adultes représentent  le thème dominant de son œuvre.  Dans son roman Ouregano écrit en 1980, Tiffany une fillette tente sans grand succès de pénétrer « un monde clos et parfait qui l’avait peut-être engendré mais où elle n’avait ni place ni amour. » Son père le capitaine Michel Murano est un soldat qui a combattu en Afrique, sa mère Mathilde une petite bourgeoise égoïste. Tiffany comprend vite qu’elle n’a pas de place entre eux et qu’il vaut mieux ne jamais « se mettre en travers de la vie de ses parents. » Elle devient peu à peu « une petite fille invisible. »

               

Elle se met à détester sa mère, à éviter son contact et fait une fugue qui va précipiter son renvoi en métropole. Dans Propriété privée publié l’année suivante, Tiffany est pensionnaire dans une institution religieuse tenue par les « Dames sanguinaires ». Heureusement ses grands-parents, les Désarmoise, habitent non loin et lui prodiguent l’affection dont elle a toujours manqué.
 Mais au décès de la grand-mère, Mathilde rentre d’Ouregano et pour l’adolescente, l’embellie n’aura été qu’une parenthèse.

 

Paule Constant écrira en 1994 La fille du Gobernator, une histoire similaire sur bien des aspects, la vie d’une fillette de sept ans, Chrétienne,  qui part à Cayenne avec ses parents où son père a été nommé gouverneur du bagne. Ils forment un couple improbable, sans doute traumatisés par le massacre d’Ypres pendant la guerre, ils vivent dans le passé, lui « un preux » et elle une « Sainte du Moyen Age ». Tiffany deviendra une rebelle, faisant toutes des bêtises qu’elle pourra, tour à tour souffre-douleur et chipie, faisant tout pour se faire détester.

 

                   

Sauvée par la compassion d’un infirmier, elle reviendra en France à la mort de ses parents, alors que, comme dit un personnage, « la violence des destins camoufle la débilité des individus. »

À y regarder de plus près, on trouve dans ses romans des notations, des références autobiographiques, par exemple dans La fille du Gobernator, sa connaissance de Cayenne où elle a vécu plusieurs années, la grand-mère de Propriété privée qui évoque sa propre grand-mère haute-alpine ou l’Émilie-Gabrielle, l’héroïne du Grand Ghâpal, prénom de cette même grand-mère.

 

      

Son roman Le Grand Ghâpal, né de sa thèse de doctorat consacrée à « l’éducation des filles de l’aristocratie (XVIè-XIXè siècle) »  [1], raconte l’histoire d’Émilie-Gabrielle qui, au XVIIIè siècle,  se rend auprès de sa tante Sophie-Victoire, abbesse à Paris. Cette dernière a des méthodes très personnelles d’envisager son rôle et d’aspirer à la sainteté, [2] transmettant à sa nièce avant de mourir Le Grand Ghâpal , le fameux bijou symbole du pouvoir de l’abbesse.

Ce roman renvoie à Propriété privée en ce sens que Sophie-Victoire est le négatif exact des "Dames sanguinaires". Sophie-Victoire est une espèce de Tiffany mourant d’ennui dans sa pension, s’y serait au contraire épanouie.

Paule Constant a aussi pris pour cadre romanesque l’Afrique où elle a vécu. Balta se déroule dans une grande ville africaine. C’est l’histoire d’un enfant noir et d’un coopérant français que tout devrait séparer mais qui finiront par se rejoindre. « C’est un livre, dit l’auteure, sur les Blancs qui croient diriger les affaires en Afrique et qui en fait ne dirigent rien du tout. »

 

     

 

White spirit quant à lui met en scène un jeune homme assez naïf qui découvre l’Afrique avec stupéfaction : rôle hégémonique des grandes sociétés avec exploitation des populations locales, colonialisme paternaliste, richesses pillées, mais aussi des gens exubérants difficiles à comprendre, des odeurs fortes de fruits pourris…

« De l’Afrique, écrit-elle, j’ai pris toutes mes couleurs, toutes mes odeurs, toues mes non-saisons, toute mon enfance et c’est ainsi… »

Il y a entre ses romans des connivences, des jeux de miroirs, des thèmes qui reviennent en écho, des personnages qui vont et viennent d’un livre à l’autre.

 

Notes et références
[1]
Déclinée en version grand public sous le titre "Un monde à l’usage des demoiselles", Grand prix de l’essai de l’Académie française.

[2] « Qui n’a pas à votre âge, dit-elle à sa nièce, connu tous les jeux devient une mauvaise abbesse, qui n’a pas ri à gorge déployée devient une méchante femme,  qui n’a pas sauté à la corde restera raide… Il faut vous fortifier dans la joie ! »

 

Bibliographie
* Ouregano et Propriété privée, éditions Gallimard, 1980-1981, Le Grand Ghâpal, 1991
* Balta, 1983 et White spirit, 1989, éditions Gallimard
* La fille du Gobernator, éditions Gallimard ; 1994
* Un monde à l’usage des demoiselles, éditions Gallimard

 

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