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20 avril 2013 6 20 /04 /avril /2013 19:20

Michel Onfray, "Le canari du nazi, « essai sur la montruosité", éditions Autrement, collection Université populaire, paru le 23/01/2013, isbn 2746734117

Avec les contributions de Séverine Auffret, Nicolas Béniès, Alexandra Destais, Arno Gaillard, Gilles Geneviève, Myriam Illouz, Bénédicte Lanot, Jean-Pierre Le Goff, Françoise Niay, Michel Onfray, Paule Orsoni, Gérard Poulouin, Antoine Spire.

 

Ce livre est issu d'un cycle de conférences de la célèbre Université populaire de Caen qui a eu lieu au théâtre du Rond-Point en 2010-2011 et avait pour titre « Qu'est-ce que le monstre ? ». Les meilleures interventions, dans les domaines les plus variés (littérature, cinéma, mythologie, religion, philosophie, histoire, économie, politique…), ont été rassemblées ici pour décrypter la figure du monstre et le concept de monstruosité.

Qu'ils soient mythiques ou fondamentalement humains, les monstres nous entourent, si proches de nous, comme nous, nous-mêmes ? A travers ce thème décliné en 13 variations c'est une profonde interrogation sur la nature humaine et sur la nature du monde qui se dégage. Pourquoi « le canari d'Eichmann » ?

 

Michel Onfray, le directeur de l'ouvrage, nous livre la clef dans son introduction : « Je n'oublie jamais qu'après une journée de "travail" à préparer et assurer l'intendance de la solution finale, Eichmann ôtait ses chaussures en rentrant chez lui à une heure tardive... pour ne pas réveiller son canari endormi ! Cette image me hante souvent – elle m'aide à comprendre certains hommes... ». Tout est là...

C’est l’occasion de s'interroger sur la nature humaine ainsi que sur le monde qui nous entoure, car écrit Michel Onfray « Nous ne manquons pas de voie d’accès à l’éternelle monstruosité des hommes. » [1] Reconnaître le montre à sa "gueule" serait trop simple, les monstres humains n’ayant pas un profil spécifique ni même la tête de l’emploi, et « le pire n’est pas que le monstre soit, mais qu’il n’ait pas toujours la tête de l’emploi…Quand il ressemble à ce qu’il est, la chose devient facile. Mais la plupart du temps, le monstre arbore une figure humaine… »

 

L’ouvrage contient des interventions dans des domaines aussi variés que la littérature, le cinéma, la mythologie, la religion, l’histoire, l’économie, la politique… et la philosophie bien sûr, qui se sont fixées comme objectif d’analyser le concept de monstruosité et la figure du monstre. Ils déclinent ce thème en 13 variations qui interroge sur le mystère de la nature humaine et le type d’univers qu’il façonne.


En complément

Dans Eichmann à Jérusalem, Hannah Arendt rapporte que le criminel de guerre a affirmé lors de son procès qu'il était un lecteur attentif de Kant mais qu’Eichmann n'a rien compris au message du philosophe. Or, contrairement à ce que l'auteur des Origines du totalitarisme écrit, le national-socialiste avait lu, et bien lu la Critique de la raison pratique et les autres œuvres éthiques du philosophe de Königsberg. Eichmann connaissait Kant et ses thèses majeures : sa pensée de la loi et de l'obéissance, sa philosophie de l'Etat et du droit, de la légalité et de la moralité, de l'impératif catégorique et du serment, l'impossibilité dans le corpus kantien de toute possibilité de désobéir.

Or, tout cet arsenal philosophique constitue une pensée paradoxalement compatible avec la mécanique du IIIème Reich... Michel Onfray en propose une double démonstration : par un texte théorique intitulé «Un kantien chez les nazis» et par une pièce de théâtre qui met en scène Eichmann, Kant... et Nietzsche. Dans Le Songe d'Eichmann, le philosophe allemand vient rendre visite en songe au criminel de guerre deux heures avant sa pendaison. Un dialogue s'engage alors entre les deux hommes - avec Nietzsche en tiers... Le philosophe, compagnon de route du national-socialisme, ne se révèle pas celui qu'on aurait pu croire...

A son procès, le planificateur nazi de la solution finale déclara qu'il avait mené sa vie selon la définition que donne Kant du devoir. La nuit avant sa pendaison, il rêve que le philosophe le rejoint dans sa cellule et lui parle : « J’ai eu tort d’appeler les hommes à viser haut, trop haut. Pourquoi pas. J’ai trop cru à la raison, pas assez à la réalité du monde. Je plaide coupable ».

Notes et références
[1]
Introduction à l'ouvrage, page 6

 

Sélection bibliographique

Maxime Moraldo, « Michel Onfray (dir.), Le Canari du nazi. Essais sur la monstruosité », Lectures en ligne, Comptes rendus 2013, éditions Galilée, collection Débats, 97 pages, octobre 2012 , isbn 2718608781

* Le songe d’Eichmann, dialogue de Michel Onfray, lecture de Dominique Pinon au théâtre du Rond-Point, Histoires, nouvelles, récits, témoignages 18 lectures sur le thème des monstres, 2010-2011. (Songe d’Eichmann)

* Le postanarchisme expliqué à ma grand-mère : Le principe de Gulliver, Michel Onfray,

 

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 18:25

Milan Kundera


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          <<<Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juin 2012 - <<<< ©• cjb • ©   >>>>  

Référence : Milan Kundera, "Une rencontre", Editions Gallimard, 26 Mars 2009, 208 pages, Isbn 9782070122844

 

Parler des autres, c'est parler de soi, « quand un artiste parle d'un autre, il parle toujours (par ricochet, par détour) de lui-même et là est tout l'intérêt de son jugement » écrit-il à propos de Francis Bacon. [1] Soi, l'écrit même, est peu de chose, surtout pour des hommes qui recherchent dans l'art quelques parcelles d'immortalité dans des l'œuvre qui pourraient leur survivre, mais il a du mal à croire, sceptique sur les pouvoirs de l'artiste, et il finira par un chapitre intitulé "Oubli de Schönberg" et sur cette question « Que restera-t-il de toi, Bertolt ? » [2]

 

Les bibliothèques sont pleins d'auteurs oubliés, rejetés, au purgatoire peut-être ad vitam eternam, témoin ce mot de Cioran lui glissant dans l'oreille à propos d'Anatole France: « Ne prononcez jamais ici son nom à haute voix, tout le monde se moquera de vous, » [3] et il s'interroge sur le scandale de la répétition est-il sans cesse effacé par le scandale de l'oubli ? » [4]

 

Milan Kundera poursuit ce dialogue avec lui-même comme il l'avait déjà entrepris avec L'art du roman. Il analyse d'abord les contours du roman existentiel à travers des thèmes aussi diverses que « la comique absence du comique » dans L'Idiot de Dostoïevski, la présence de la mort dans D'un château l'autre de Céline, la place de l'amour dans nos civilisations dans Professeur de de Philippe Roth, le déroulement de l'existence dans L'aile du cygne de Guldergur Bergsson, les souvenirs dans les méandres de la mémoire dans Et quand le rideau tombe de Juan Goytisolo ou la genèse de la création et la procréation dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez.

 

 

Commentaires

  • « Kundera signe un véritable recueil d’essais qui, outre de rares politesses, fait la part belle aux arts et à leurs serviteurs. Il y célèbre l’amitié, mais surtout le genre romanesque, la musique de Leos...  » Thomas Flamerion, even.fr
  • « Balade intuitive à travers le genre romanesque avec pour guide Milan Kundera, lecteur profond et généreux. » Nathalie Crom, Télérama le 28 mars 2009
  • « Qu'ont en commun Anatole France, Céline, Francis Bacon, Beethoven, Philip Roth, Aimé Césaire, Fellini et Malaparte? Milan Kundera leur rend hommage et paie sa dette.  » Alain Finkielkraut, Le Nouvel Observateur du 19 mars 2009

Repères bibliographiques (essais)

  • L'Art du roman, Gallimard, Folio,1986
  • Les Testaments trahis, Gallimard, 1993
  • D'en bas tu humeras des roses, illustrations d'Ernest Breleur, 1993
  • Le Rideau, Gallimard, collection Blanche, 7 avril 2005

Notes et références

  1. Voir le premier chapitre : "Le geste brutal du peintre : sur Francis Bacon"
  2. Voir l'article d'Audrey Pulvar, émission France Inter du 8 mai 2012
  3. Voir "Le panthéon de Kundera", le Nouvel Observateur du 19 mars 2009
  4. Voir Jean-Paul Enthoven, Le point du 23 mars 2009

Voir aussi

  • Alain Finkielkraut, "Ce que peut la littérature", éditions Stock, collection "Les Essais", octobre 2006, 295 pages, ISBN 978-2-234-05914-6

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:47

Sauveurs et hommes providentiels

             <<<<<<<< Histoire contemporaine >>>>>>>>
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La notion de Sauveur dans l'histoire récente


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Le général de Gaulle aux Champs élysées                               De Gaulle en Saint-cyrien en 1910

 

La notion de "sauveur" revient souvent, récurrente quand la France connaît une période difficile pour des raisons politiques en cas de danger, conflit déclaré, de guerre ou quand l'économie provoque des problèmes tels qu'ils ont des répercussions sur le politique et le social. La tendance est alors de se tourner vers " des hommes providentiels", comme Bonaparte pour réguler les désordres d'un Directoire incapable de faire face à la situation, Léon Gambetta ramassant les débris de l'Empire après Sedan et la défaite militaire, Geoges Clémenceau, le Père la Victoire, Le Tigre, titres évocateurs qui traduisent son rôle essentiel dans la dernière phase de la Première guerre mondiale, de Gaulle bien sûr, deux fois sauveur, relevant l'honneur perdu de la IIIème république après le désastre militaire de mai 1940, puis liquidant la IVème république perdue, empêtrée dans la décolonisation et la guerre en Algérie, hommes providentiels pour les exemples les plus récents et les plus symptomatiques.[1]

 

Sauveur & homme providentiel

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Les hommes et les institutions
Le jeu des institutions
Mythes et réalité
Profil de l'homme providence
Mécanismes d'autonomie et de fusion '

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Il peut prendre aussi une posture plus réservée, comme l'ancien président de la IIIème République Gaston Doumergue, appelé en catastrophe après "l'insurrection" du 6 février 1934 et l'activisme des Ligues de droite ou Pierre Mendès-France pour répondre aux soubresauts de la décolonisation et de la défaite militaire en Indochine. Ce sont surtout les économistes à qui incombe la rude tâche de prendre des décisions difficiles et désagréables, sous la IVème République par exemple, toujours sujette aux difficultés économiques, ne serait-ce que pour financer les guerres coloniales, avec Antoine Pinay, "l'homme au chapeau mou" maire de Saint-Chamond et "sauveur" du franc à deux reprises, comme le sera dans une moindre mesure un Jacques Rueff dans les années 1958-60, avec Jacques Delors après l'arrivée au pouvoir de la Gauche en 1983-84, pour faire face aux dures contraintes économiques et à la dévaluation.

 

Les hommes et les institutions

Appel et réticences sont inséparables quand un homme représente "LA" solution mais qu'en même temps naissent des arrière-pensées de prise de pouvoir, comme dans la réplique célèbre du général de Gaulle qui, levant ses bras immenses, assurait que jamais ne lui était venue à l'esprit l'idée de « vouloir commencer sur le tard une "carrière de dictateur" », répondant ainsi à ceux qui craignaient "un pouvoir personnel discrétionnaire" et le virent ensuite se profiler dans "les pleins pouvoirs" définis par l'article 16 de la Constitution de 1958. C'est ainsi que Maurice Barrès a pu écrire : « Il faut toujours une traduction politique aux sentiments des ­Français, qui ne peuvent rien éprouver sans l'incarner dans un homme. » Contradiction entre un cartésianisme déclaré et les ressorts d'une geste nationale qui n'a rien perdu de sa vigueur depuis que s'est imposée une tradition républicaine qui n'a pas réussi à effacer de la mémoire collective ce besoin latent de "l'homme de réserve" -même en réserve de la République- qui rappelle une monarchie de droit divin "réincarnée" dans l'État jacobin.

 

Mais cet "homme providentiel" n'est pas seulement l'expression des carences de la démocratie et la question est d'autant plus complexe que des hommes qu'on aurait pu penser comme tels à un moment donné de notre histoire, ont rapidement disparu de la scène politique, parce qu'ils n'avaient sans doute pas l'aura nécessaire pour assumer ce rôle comme le général Boulanger en 1888-89, qui s'enfuira misérablement à Bruxelles ou Gaston Doumergue en 1934 qui ne sut pas utiliser l'immense espérance qu'il portait, parce qu'aussi l'époque ne s'y prêtait pas comme un Alexandre Millerand en 1923 précipitant les choses, et qu'il fallait l'habileté politique d'un Raymond Poincaré, qui attendit son heure, que la situation soit mûre après les revers économiques du gouvernement d'Édouard Herriot. D'autres sont jugés selon les aléas de l'histoire, souvent en décalage avec la situation réelle, les retournements dont l'histoire a le secret et les sentiments que nourrit le peuple à leur égard.

 

Philippe Pétain représente à cet égard un cas d'école, sauveur redonnant confiance à l'armée après les errements de la période Nivelle, de nouveau "sauveur" en 1940 après le désastre militaire, il perd une grande partie de son crédit lors de l'invasion de la "zone libre" en novembre 1942 et finira misérable, prisonnier à l'île d'Yeux après son procès et sa grâce. Il avait dilapidé son crédit en ne "sentant" pas les évolutions, trop militaire sans doute et pas assez "animal politique" qui possède cette "fortuna" dont parle Machiavel. Les époques tourmentées se prêtent bien à l'émergence d'un sauveur et celle que nous vivons actuellement, largement touchée par la crise du libéralisme mondial, n'échappe pas à la règle, à la recherche de la perle rare qui sortira la baguette magique de la croissance, qui redonnera confiance aux Français.

 

Le jeu des institutions

Dans des institutions de "régime d'assemblée" qui rendent le pouvoir politique plus instable dans la mesure où les majorités sont plus difficiles à se dessiner, les hommes ont d'autant plus d'importance, même si leur rôle est plus délicat, plus difficile dans la gestion du quotidien. Pierre Mendès France apparaît à cet égard comme le symbole de cette situation, incarnation du courage en politique, stature qu'il acquit malgré son bref passage au pouvoir comme président du conseil en 1954-1955. Il tint ce langage de courage que la situation exigeait et que les Français attendaient, tout en étant limité dans ses actions par la faiblesse même de l'exécutif. On pouvait penser que le général De Gaulle ayant renforcé considérablement les pouvoirs de l'exécutif dans la constitution de 1958, l'ombre portée de l'homme providentiel diminuerait après lui. Mais rien ne changea réellement, peut-être parce que son charisme se ternit d'abord lors des accords d'Évian en 1962, au moins pour une partie de la population, puis lors des événements de mai 68 où pendant un court laps de temps Pierre Mendès France lui vola la vedette et où le pays ressentit un certain flottement au niveau le plus haut de l'État. Georges Pompidou le compris bien, qui se plaça "en réserve de la république", quitte à heurter la susceptibilité du général et à choquer le parti majoritaire qui le lui fit payer. [2]

 

Mythes et réalité

Aucun n'équivalent n'existe en Grande-Bretagne où même Winston Churchill, tout à sa gloire de grand vainqueur dans le Second conflit mondial, ne connût une telle légitimité et fut battu aux élections par le Parti travailliste de Clement Attlee le 26 juillet 1945, ou en Allemagne où le souvenir du IIIe Reich sert largement de repoussoir à toute tentative de pouvoir . En France, la République a toujours des airs de "pouvoir régalien" hérité de l'ancien régime, une relation conflictuelle au pouvoir qui interdit toute coalition entre les partis comme on a pu le voir un moment pendant la Première guerre mondiale, avec le rapprochement des deux hommes Raymond Poincaré et Georges Clémenceau, représentant la droite et la gauche. Des sujets sensibles comme l'enseignement et la laïcité, relations focalisées et figées par la loi de 1905 par exemple, semblent empêcher tout rapprochement entre des forces politiques qui campent sur leurs positions.

 

La dualité d'une succession au pouvoir de la droite et de la gauche, parfois dans des gouvernements de cohabitation, a sans doute occulté ce phénomène depuis 1981 et l'arrivée de la gauche au pouvoir, le "héraut" de chaque camp, François Mitterrand et Lionel Jospin d'un côté, Edouard Balladur et Jacques Chirac de l'autre, jouant ce rôle de cristallisation des espoirs et des rejets symbolisés par celui qui "porte les couleurs" de son camp. Cependant, cette recherche-réflexe de l'homme providentiel renaît à la moindre incertitude, quand aucun candidat ne s'impose vraiment, comme cet appel en 1995 à l'ancien président de la Commission européenne Jacques Delors, qu'il déclina finalement, sans doute lucide et gêné par le rôle qu'on voulait le faire jouer, au grand dam de nombreux militants socialistes, et dans une moindre mesure deux hommes ports par les sondages, Nicolas Sarkozy en 2007 et Dominique Strauss-Kahn, jusqu'au printemps 2011, étant "éloigné" de la France et des querelles des appareils politiques, et bénéficiant d'une réputation d'expert économique en pleine crise.

 

La Ve République a plutôt institutionnalisé le phénomène en l'intégrant , l'a banalisé en quelque sorte avec l'élection présidentielle au suffrage universel, laissant deux candidats face à face au deuxième tour. Ce pare-feu constitutionnel instauré en 1962 aura beaucoup de mal à résister à une grave crise dont on ne peut saisir ni la durée ni l'acuité mais pourrait toucher directement les institutions comme le passage à l'État français en 1940. [3] L'article 16 de la Constitution sur "les pleins pouvoirs" [4] se veut réponse ponctuelle à des situations de crise limitées dans le temps[5] Depuis 1958, cet article n’a été appliqué qu’une seule fois lors de la crise dite du « putsch des Généraux » à Alger en 1961, lors d'une tentative de coup d'état dirigée par de hauts dignitaires de l'armée, du 23 avril au 29 septembre 1961. On lui reproche essentiellement d'être une décision discrétionnaire du chef de l'état qui en apprécie seul les modalités et l'étendue. [6]

 

Profil et manifestations de l'homme providence

L'analyse que propose Jean Guarrigues [7] repose sur quatre critères représentatifs d'un type d'homme providentiel : principe, circonstances, image, technique et postérité. Pour ne retenir qu'un exemple, Philippe Pétain en mai-juin 1940 apparaît comme le sauveur, le "vainqueur de Verdun" seul capable de restaurer une France vacillante, un "rédempteur" qui fera surgir du chaos de quoi expier les fautes et restaurer alors l'ordre à travers l'État français. Les circonstances bien sûr s'y prêtent : après avoir été en 1936 le champion des droites conservatrices à même de juguler les périls intérieurs, , il obtient les "pleins pouvoirs" du parlement retiré à Vichy après la débâcle militaire. Il est au faîte de sa gloire, le soldat à la Bonaparte, capable de restaurer le moral de l'armée en 1917 comme celui de la nation en 1940, l'homme politique pondéré du type Adolphe Thiers, rassembleur autour de la IIIème république. Sa technique est basée sur un paternalisme bon enfant situé entre la pratique bonapartiste du bain de foule et "l'inauguration des chrysanthèmes" chère aux présidents de la IIIème république. Quant à sa postérité, on sait ce qu'il en advint, Pétain ayant dilapidé son capital confiance en poussant la collaboration avec l'Allemagne jusqu'à sa logique ultime qui le mena à Sigmaringen et à sa condamnation comme traître à la nation, ce qui était pour lui la pire des injures.

 

On pourrait faire le même type d'analyse avec d'autres "rédempteurs" comme Bonaparte et son neveu Louis-Napoléon, des "rénovateurs" comme Léon Gambetta, Georges Clémenceau, Pierre Mendès-France ou le général de Gaulle, certains plus marqués que d'autres par le recours au patriotisme ou des "protecteurs" moins charismatiques, intervenant souvent dans des périodes moins sensibles, comme Adolphe Tiers, l'Orléaniste qui se méfiait du peuple, Gaston Doumergue, le bon président au-dessus des paris ou les économistes "restaurateurs du franc" Raymond Poincaré et Antoine Pinay.

 

Le 14 janvier 2007, Nicolas Sarkozy lance sa campagne présidentielle basée sur trois ingrédients représentatifs de cette figure tutélaire : une personnalisation poussée à l'extrême, un discours de rupture avec la période précédente et un recours très large voire systématique à la "corde sensible", au registre émotionnel. Dans la typologie proposée par Jean Garrigues : des "pères tranquilles" tels Poincaré ou Doumergue en passant par les "figures de proue", type Charles de Gaulle, [8] les "protecteurs" plutôt effacés et efficaces rappelant Antoine Pinay, ou les "rédempteurs" à la Louis-Napoléon Bonaparte, Nicolas Sarkozy, dominé par l'hyperactivité, l'ambition et un discours de type populiste, se placerait plutôt comme rédempteur-sauveur selon les aléas de la conjoncture. Certains se sont imposés, portés par une situation qui correspondait à leur profil, d'autres sont rentrés assez rapidement dans l'anonymat et quelques uns comme Jacques Delors ont refusé de s'inscrire dans cette logique.

 

Dans son livre intitulé "Jeanne d'Arc et le mythe du sauveur", l'ancien Premier ministre Edouard Balladur voyait dans les évolutions récentes des signes de disparition de l'homme providentiel, dépassé par des formes de médiatisation qui banalisent l'individu, l'accélération des événements, y compris de la vie politique, qui rend toute gloire éphémère. Mais cette tendance paraît chevillée au cœur des Français, des candidats à l'élection présidentielle de 2007 présentés dans les stéréotypes de Ségolène-Jeanne d'Arc et Sarkozy-Bonaparte.

 

Mécanismes d'autonomie et de fusion


Dans son ouvrage Mythes et mythologies politiques, l’historien Raoul Girardet développe la notion de mythe du sauveur à travers l'histoire, analyse transversale destinée à faire ressortir les invariants de cette notion. Il s'appuie sur deux exemples, le premier sur le cas (la personnalité), d’Antoine Pinay, « héros de la normalité », homme d'ordre et d'abord de l'ordre économique qui prime sur tous les autres, le second est Tête d'Or, personnage imaginé par Paul Claudel qui, au contraire du précédent, rejetant toutes les valeurs sociales, connaîtra la gloire avant de chuter, incarnant quelques que soient leurs différences, un destin collectif.

 

Les modèles antiques qu'il propose est d'abord Cincinnatus, consul mais aussi dictateur au sens romain du terme, [9] homme d'expérience à la de Gaulle, qui s'est retiré sur ses terres et qu'on rappelle quand la patrie est en danger, Alexandre le Grand, immense capitaine auréolé de la gloire des lauriers acquis sur les champs de bataille, gloire superbe autant qu'éphémère qui se retrouve aussi bien en Napoléon qu'en Tête d'Or. Il évoque ensuite Solon, [10] le sage par excellence, le père de la démocratie athénienne, membre des Dix-sept Sages de la Grèce et termine par la figure du prophète Moïse, le "guide suprême" qui possède la vision de l'avenir.

 

Le héros possède une vie propre, une biographie mais aussi une légende tirée d'une lecture de sa biographie, reprise par des disciples, des "fans" dirait-on maintenant au XXIème siècle, l'homme providentiel naissant à un moment donné de l'histoire, de la conjonction entre mythe et réalité. Sa postérité se construit à partir de ces images, fantasmagorie d'autant plus prégnante que la légende s'est au fil des années cristallisée dans le réel de sa vie, au point qu'il devient parfois difficile de faire la part des choses. Au-delà de ce façonnage, le temps se charge de faire le tri de ceux qui resteront des références, filiation aux idées, aux prises de positions, à la vie et aux postures idéologiques de ceux qui servent de lien, de ciment à leurs descendants spirituels et aux espoirs qu'ils suscitent toujours. Les socialistes par exemple, recherchent une permanence de leur action dans la vie (exemplaire) et les écrits de Jean Jaurès ou de Léon Blum comme autant de jalons nécessaires qui légitiment leur action.

 

Les projections associées reposent souvent sur des images figeant l'homme providentiel dans sa postérité, une qualification qui frappe par l'image qu'elle suscite, L'incorruptible pour Robespierre ou Le Tigre pour Clémenceau par exemple. L'homme choisi se trouve ainsi investi des valeurs quasi éternelles qu'il porte et lui donne une aura particulière, parfois assez loin de son personnage. La mutation du réel au mythe est une transcendance du relatif à l'absolu. L'émergence d'un sauveur dépend d'abord des attentes latentes d'une société donnée mais aussi (et surtout) à un moment de son histoire, marqué par une défiance vis-à-vis de la légitimité des institutions et des hommes qui les incarnent, évoluant vers une crise d'identité, une déstabilisation de l'inconscient collectif. Le corps social ainsi confronté à un réel déprimant doit alors rechercher un autre support idéologique dans lequel il pourra se retrouver.
"Levez-vous, orages désirés", aurait dit le vicomte de Chateaubriand, appelant de ses vœux le sauveur d'une patrie mise au ban de l'Europe après Waterloo en 1815.

 

Bibliographie

  • "L'homme providentiel est-il une femme ?' La figure de Jeanne d'Arc de 1789 à nos jours, Parlement(s), Revue d'histoire politique 2010/1
  • "Le Nœud gordien", Georges Pompidou, éditions Plon, 204 pages, 1974, réédition chez Flammarion en 1992, isbn 2080646702
  • "Jeanne d'Arc et le mythe du sauveur", Édouard Balladur, éditions Fayard, 2003, 227 pages, isbn 2213615675
  • "Mythes et mythologies politiques", Raoul Girardet, 1986 : [1]

Notes et références

  1. Voir l'analyse de Jean Garrigues dans son ouvrage "Les hommes providentiels. Histoire d'une fascination française", Éditions du Seuil, 2012
  2. Voir en particulier la cabale montée de toute pièce pour impliquer sa femme dans un scandale de mœurs.
  3. Dans son essai "Le Nœud gordien", Georges Pompidou estime que la complexification de la société est devenue telle qu'il faudra bien trancher le "nœud gordien" : « Il s'agit de savoir si ce sera en imposant une discipline démocratique garante des libertés ou si quelque homme fort et casqué tirera l'épée comme Alexandre, » ajoutant que « le fascisme n'est pas si improbable ; il est même, je crois, plus près de nous que le totalitarisme communiste. »
  4. À cet égard, le Conseil d'État parle de pouvoirs exceptionnels
  5. Dans son arrêt Rubin de Servens du 2 mars 19621, le Conseil d'État précise que la décision de mettre en œuvre les pouvoirs exceptionnels est « un acte de gouvernement dont il n'appartient pas au Conseil d'État d'apprécier la légalité ni de contrôler la durée d'application ».
  6. La révision constitutionnelle du 23 juillet 2008 a complété l'article par un alinéa donnant au Conseil constitutionnel la possibilité d'examiner, au bout de trente jours d'exercice des pouvoirs exceptionnels, si les conditions ayant donné lieu à leur mise en œuvre sont toujours réunies.
  7. Jean Garrigues, ancien élève de l'École normale supérieure de Saint-Cloud, est professeur d'histoire contemporaine à l'université d'Orléans et président du Comité d'histoire parlementaire et politique. Parmi ses publication, on peut retenir Le Général Boulanger (Perrin, 1999), La France de la Ve République. 1958-2008 (Armand Colin, 2008) et Les Patrons et la Politique, 150 ans de liaisons dangereuses (Perrin, 2011).
  8. Considérés comme de "grands sauveurs" de la patrie rappelant l'épopée de Jeanne d'Arc (curieusement (ou symboliquement) le général de Gaulle alla s'installer dans sa Haute-Marne natale pas très loin de Domrémy
  9. Le dictateur est dans la République romaine antique, un magistrat extraordinaire détenant les pleins pouvoirs (Imperium), nommé pour six mois pour faire faire à une situation extraordinaire.
  10. « Solon, semble-t-il, tout en se gardant d'abolir les institutions qui existaient auparavant, telles que le Conseil (de l'Aréopage) et l'élection des magistrats, a réellement fondé la démocratie en composant les tribunaux de juges pris parmi tous les citoyens. Aussi lui adresse-t-on parfois de vives critiques, comme ayant détruit l'élément non démocratique du gouvernement, en attribuant l'autorité suprême aux tribunaux dont les membres sont tirés au sort » Aristote

 

 

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:18

L'oligarchie des incapables est un essai écrit par Sophie Coignard et Romain Gubert sur l'évolution de l'élite politique et économique française.

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juin 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

  Les auteurs

Après le thème de l'incapacité du pouvoir politique à traiter les problèmes [1] et celui des scandales de la République, [2] les auteurs abordent dans cet ouvrage la question de la mainmise d'une minorité sur les rouages de l'État et les bénéfices qu'ils en tirent. Ce qui fait sa spécificité, c'est le cumul des privilèges et des postes importants, le fait que ses membres soient de moins en moins au service de l'État, qu'ils forment un réseau pour leurs propres besoins et ceux de leurs amis.

 

Ces oligarques comme les appellent les auteurs sont les détenteurs du pouvoir politique (élus, hauts fonctionnaires...) et du pouvoir économique (chefs d'entreprise, experts...) qui se servent de leurs réseaux pour coopter des responsables dont le compétence n'est pas la première qualité. [3]

Dans une interview donnée à France-Info le 5 janvier 2012, [4] Sophie Coignard parle des privilèges de cette caste qui retire des avantages personnels de leurs fonctions. Elle cite entre autres le cas de la maison de disques de Carla Bruni financée par la Caisse des dépôts et consignations. On se retrouve dans une nomenklatura à la française, [5] qui sont peu nombreux et ont beaucoup de pouvoirs. La nouveauté c'est que, dans une époque particulièrement dure marquée par la crise, cette oligarchie s'éloigne du sort commun, déconnectée de la réalité quotidienne ; un système qui récompense des gens du sérail qui sont des incapables.

 

        Romain Gubert, journaliste au Point  Romain Gubert

Notes et références

  1. Voir Sophie Coignard "Le pacte immoral" paru chez J'ai lu en 2011
  2. Voir Sophie Coignard "Le rapport Omerta" paru chez Albin Michel en 1964
  3. Voir La faillie des élites
  4. Interview France Info
  5. Voir le livre "La nomenklature française" de Sophie Coignard et Alexandre Wickham, Belfond, 1986

Voir aussi

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 17:01

Crises et changements de société. Les grandes ruptures dans l'histoire de l'Empire romain à nos jours, est un essai historique et politique de Pierre Bezbakh,historien et maître de Conférences en Sciences économiques à l'Université Paris-Dauphine, sur l'évolution du monde moderne et son devenir, à la lumière de l'étude des sociétés précédentes, de leurs évolutions et de leur déclins. [1]

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - octobre 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

tumb Pierre Bezbakh

Présentation et contenu

La crise larvée mais profonde que connaît le monde mais surtout l’Europe depuis l’entrée dans le XXIème siècle, qui s’aggrave un peu plus chaque jour et que les politiques mise sen place n’ont pas su juguler, signifie de définir de nouveaux indicateurs économiques et de partir d’une nouvelle approche historique et sociopolitique. [2]

 

Pour envisager l’Histoire dans sa globalité, il faut d’abord prendre un très gros télescope donnant une vue d’ensemble des grandes sociétés que définissent trois systèmes de référence : le type de système économique plus ou moins ouvert et fermé, le système de pouvoir des forces économiques et politiques, le système de valeurs et l’idéologie dominante. Analyse ces trois entités, c’est déterminer les liens entre elles, entre le monde antique largement dominé par les Romains, celui du monde féodal du Moyen-Age, fermé puis qui s’ouvre progressivement sur ses frontières maritimes, annonçant l’époque de la Renaissance, celui d’un mercantilisme public suivi d’une expansion rapide d’un capitalisme libéral, supplantant toutes les tentatives de capitalisme étatique.

 

Il s’agit de savoir dans quelle mesure ces trois types de société sont « miscibles entre eux », si certains de leurs éléments peuvent s’agréger (et à quelles conditions) ou s’ils sont incompatibles. Les conquêtes territoriales n’étant pas extensibles, la volonté expansionniste des dirigeants par annexion des territoires et des hommes s’est peu à peu transformée en domination économique par circulation des marchandises et financières par l’intermédiaire des centres financiers et boursiers tenant les « cordons de la bourse. »

 

Pour l’auteur il existe une similitude dans la manière dont ces trois sociétés ont décliné puis évolué. Leur déclin s’est affirmé à travers de nombreuses crises, des « signes avant-coureurs »  , qu’ils soient de nature économique, politique ou idéologique, suivis d’une longue période de quelque 5 siècles, transition marquée de soubresauts et de démissions pour évoluer vers un nouveau modèle de société.

 

Pierre Bezbakh part du postulat que la période actuelle est marquée par le déclin de la société capitaliste dans ses trois dimensions économique, sociale et environnementale. Il voir son avenir à partir de deux scénarios contraires : le triomphe d'un capitalisme sauvage défini par une jungle où la déréglementation signifiera l’essor des plus forts au détriment des autres, ou l'avènement au niveau mondial d’une société plus solidaire [3].

 

Suivre cette deuxième voie n'est pas seulement une réaction « d'instinct de survie » de l'humanité, elle s’appuie sur l'observation des évolutions historiques des sociétés antiques à nos jours. Elle repose sur des valeurs apparues dès les XVe-XVIe siècles, c’est-à-dire à cette époque charnière entre le Moyen-âge du « gothique flamboyant » et du Quatrocento italien, reposant sur la liberté individuelle et l'humanisme erasmien, un intérêt accru pour les sciences et les techniques au moment où les dogmes religieux sont remis en cause par l’évolution même des savoirs et où les religions desserrent quelque peu malgré elles leur étau idéologique, une volonté de meilleur partage des pouvoirs et des richesses dans des sociétés occidentales où les fortunes bourgeoises jouent un rôle politique de plus en plus conséquent face aux acquis historiques de la noblesse et du pouvoir de droit divin.

 

« L'instauration d'une telle société n'est certes pas une certitude, précise l’auteur, mais elle est devenue possible et nécessaire si l'Humanité veut échapper à l'autodestruction. » 

Bibliographie

  • Pierre Bezbakh, "Histoire du socialisme français, Éditions Larousse, nouvelle édition septembre 2005, 320 pages, isbn 2035055687
  • Pierre Bezbakh, "Inflation et désinflation", Éditions La Découverte, 5e édition octobre 2005, 123 pages, isbn 2707146684
  • Pierre Bezbakh, "Histoire de l'économie : Des origines à la mondialisation", Éditions Larousse , Collection Petite encyclopédie Larousse, 2e édition octobre 2008, 127 pages, isbn 2035843065
  • Pierre Bezbakh (dirigé par), "Dictionnaire de l'économie", co-édition Larousse et le journal Le Monde, voir présentation par Olivier Barrot

Notes et références

  1. Pierre Bezbakh naît le 2 février 1947 à Paris, Maître de Conférences à Paris Dauphine, responsable pédagogique des unités d’enseignement, Chroniqueur au journal Le Monde
  2. « Pierre Bezbakh nous convie à une traversée qui va de l'expansionnisme romain des premiers siècles à la mondialisation d'aujourd'hui, en passant par le développement d'un capitalisme féodalo-marchand, et l'essor de la société industrielle. » Le Monde du 3 avril 2012
  3. Du terme « solidariste » forgé par l'homme politique Léon Bourgeois et qui se rapproche du « care » anglo-saxon

Voir aussi

Liens externes

 

 

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14 janvier 2013 1 14 /01 /janvier /2013 10:39

Trajectoire historique et réalité contemporaine

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Les ressorts de ce qu'on appelle aujourd'hui la mondialisation, même s'ils possèdent leur propre dynamique, trouvent leur fondement dans les grandes évolutions, les trajectoires historiques qui impactent la réalité contemporaine. [1]

 

Mondialisation1.jpg . . Mondialisation2.jpg . . Mondialisation menace ou chance.jpg
Les symboles de la mondialisation : chance ou menace ?

1- Les composantes de la mondialisation

Si le terme "Mondialisation" assez récent, date des années 80, ce processus avait déjà marqué largement le mouvement de l'Histoire à plusieurs époques. A partir de la grande vague de libéralisation des échanges internationaux initiée au début des années 80, plusieurs facteurs vont se conjuguer pour accentuer le phénomène.

 

A - L'effondrement du bloc communiste à partir de la chute du Mur de Berlin en 1989 a reconfiguré le marché mondial et l'a unifié au profit du libéralisme économique qui règne en maître dès lors sur la planète.

 

B - Ce mouvement s'est conjugué avec la diffusion de l'informatique grand public, le phénomène "Internet" et d'une façon plus générale des "NTIC", générant comme le prévoyait déjà Mac Luan [2] dans les années 70, un accès pratiquement instantané à l'information.

 

C - Le domaine de la culture a été à son tour largement touché par ce phénomène, la technique permettant d'intégrer désormais texte, son, images fixes, films, interviews et reportages, mettant à la portée du plus grand nombre -au moins dans les pays développés- et sous une forme attrayante, parfois ludique, un savoir encyclopédique translinguistique.

 

D - l'évolution touche aussi de plus en plus aux identités et aux valeurs, c'est-à-dire à l'idéologie dans ses composantes socio-économique et socio-culturelle. Les espoirs qu'elle suscite -et sont parfois de l'ordre du fantasme [3] -sont aussi à la hauteur des désillusions provoquées par la crise économique persistante des années 2000. Le nouvel équilibre mondial qui se dessinait est ainsi remis en cause par ces nouvelles données économiques et la dépression du marché mondial qui touche d'abord l'Europe et dans une moindre mesure les Etats-Unis. [4]

 

E - Pour beaucoup d'acteurs majeurs du champ social, « La mondialisation est inéluctable et irréversible. Nous vivons déjà dans un monde d’interconnexion et d’interdépendance à l’échelle de la planète» . [5] Même si les sociologues qui en arrivent à ce constat le déplorent et en voient bien les dangers, pour Zygmunt Bauman, la société actuelle est caractérisée par la "jetabilité", l'interchangeabilité et l'exclusion [6]

 

Ces évolutions convergentes tendent vers une idéologie mondiale dominante marquée par les concepts de liberté des échanges et de démocratie politique, qui serait le seul garant de cette liberté, impliquant une interdépendance entre les deux. La mondialisation est ainsi considérée comme un nouveau messianisme auquel se raccrochent tous "les oubliés de la croissance" et le quart monde des pays développés, particulièrement touchés par la crise économique. [7] Mais la mondialisation prend aussi ses racines dans une réalité historique, celle du monde du XIXème siècle jusqu'à la première guerre mondiale ou même plus lointaines comme les tentatives d'unification du monde romain ou de l'Espagne de Charles Quint, assurant leur domination bien au-delà des frontières européennes.[8]

 

Poles mondialisation.JPG    Carte des pôles de la mondialisation 

2- Le siècle de l'état bourgeois (1815-1914)

Les prémices de la mondialisation apparaissent dès le 18ème siècle, l’Europe voulant unifier le monde à son profit. C’est d’ailleurs l’une des constantes de la mondialisation que d’être initiée par le pays dominant qui pense en tirer parti. Les découvertes, les évolutions technologiques du 19ème siècle vont largement y participer, du chemin de fer au téléphone, de la vapeur au télégraphe ou de la presse à l’automobile. Ces nombreux progrès vont peu à peu se diffuser hors des frontières des pays développés, avec pour conséquence d’unifier les modes de vie des différents pays.

 

La grande vague de colonisation, cette forme de « partage du monde » entre 1880 et 1914 contribuera largement à conforter le processus, à impulser un rapprochement entre états [9] et stimuler la circulation des capitaux, des marchandises et des idées. [10] A une époque où le monde vit dans un système de monnaies convertibles à valeur fixe par rapport à l’or (dit système de l’étalon-or), les marchandises ont un prix mondial unique fixé par les principales bourses de commerce (Winnipeg, Hambourg et Londres). [11] "L’économie-monde" concerne aussi la diffusion des capitaux sur les marchés monétaires et financiers. [12] Dopée par la colonisation, l’Europe prétend alors « civiliser les races inférieures ». Malgré une concurrence acharnée pour la domination des marchés, qui ne bénéficie par forcément au consommateur, ces temps d’expansion économique s’inscriront dans l’Histoire comme une « belle époque » que la guerre stoppera brusquement. Le libéralisme économique semble indissociable de l’instauration de la démocratie politique.

3- Le XXème siècle entre-deux-guerres et guerre froide (1918-1989)

31 – Le recul de l’entre-deux-guerres
La Première guerre mondiale va mettre à bas cette dynamique et engendrer un dérèglement durable de l’économie pouvant aller jusqu’à une hyper inflation irrépressible comme en Allemagne en 1922-1923, mettant fin à la convertibilité des monnaies en or. Les échanges internationaux sont rapidement marqués par leur diminution, et un cloisonnement des marchés et le recours à l’autarcie décidé par les pays communistes. Le phénomène touche aussi des pays comme l’Angleterre dont l’Import Duty Act passe les droits de 15 à 33%, L’Italie et l’Allemagne se dirigeant vers l’autarcie.

 

32 – Les limites induites par la guerre froide
Après la guerre, le fer de lance des états est d’abord le Plan Marshall, rempart financier contre l’expansion communiste, puis l’ONU. Cette organisation qui remplace la SDN, œuvre pour le maintien de la paix mais aussi comme le rappelle le préambule et l’article I de sa charte, pour une coopération garantes des libertés politique et économiques. C’est de cette conception que vont naître le FMI, le Fonds monétaire international en mars 1947(à partir des accords de Bretton-Wood en août 1944) et en octobre le GATT, premier accord général sur les tarifs douaniers et le commerce international.


La guerre froide brouille les cartes du système mis en place par les États-Unis et surtout à leur profit, les pays communistes s’y tenant ostensiblement à l’écart et créant leur propre système. Malgré ces heurts et les chocs pétroliers des années 70, la croissance s’est largement maintenue et les États-Unis, l’Europe et le Japon réalisent à eux seuls 66% des échanges internationaux. Et ce, malgré que le dollar ne soit plus convertible, les parités monétaires cédant la place à un système de changes flottants.

4- L'extension de la mondialisation

41 – Le triomphe de l’après communisme
La grosse épine dans le pied du libéralisme version américaine disparaît rapidement après la chute du Mur de Berlin en 1989 : une véritable mondialisation est désormais en marche. En fait, les cinq conditions fondamentales de cette intégration sont alors réunies :
a - augmentation du niveau de vie, surtout dans les pays développés, "boustée" par la demande des anciens pays communistes ;

b - expansion démographique qui impulse une demande croissante et joue un rôle positif sur le plein emploi ;
c - progrès technologiques portés par la demande publique (industrie spatiale par exemple) mais aussi par les investissements dans le domaine de la recherche ;
d - essor des firmes multi nationales, résultante de la mondialisation ;
e - succès du libre-échange symbolisé par l’OMC qui a succédé au GATT.[13]

En fait, les grands gagnants du système sont les firmes multinationales, les 150 plus importantes réalisent plus du tiers des exportations mondiales. L’OMC accompagne largement le mouvement en participant à la libéralisation des services, en faisant la chasse aux droits de douane et aux monopoles publics.


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                 Postures anti mondialistes 

 

42 - Pouvoirs et contre-pouvoirs
L’unité du système au profit des États-Unis se fait par la complémentarité, l’osmose entre une puissance, ses modes de vie et de production, sa vision du monde et des structures trans nationales comme IBM, Microsoft, Google, Coca cola ou Nike… qui accompagnent le mouvement et en sont le fleuron, la vitrine américaine à l’étranger. Ce bel équilibre est cependant soumis à des pressions qui expliquent l’échec de la réunion de l’OMC à Seattle en novembre 1999, les incidents qui ponctuent en général ces réunions, l’opposition active des alter mondialistes où on est obligé d’isoler les acteurs officiels des mouvements de rue. [14]


Cette vague anti mondialiste s’est peu à peu développée, témoin le grand meeting de Johannesbourg en 2002 réunissant des représentants du monde entier. [15] Ils plaident pour taxer les flux financiers, préconisent la refonte du FMI et le développement durable. Ils dénoncent aussi « l’impérialisme culturel américain », sa domination dans le cinéma et la télévision avec les films et les séries télé, le « soft power », les monopoles en informatique, dans les NTIC ou le GPS et prônent l’exception culturelle.


« Ce mouvement se nourrit d’un paradoxe, écrit Jean-Michel Gaillard : la certitude de la toute puissance des États-Unis et la perception simultanée de leur fragilité. » [16], le drame du 11 septembre 2001 l’a amplement démontré. Même ainsi, même si l’islamisme terroriste fait figure de contre pouvoir radical, l’hégémonie américaine n’a pas de véritable rival capable de la concurrencer. L’Europe n’offre aucune alternative crédible et les grands états émergents ne cherchent pour le moment qu’à copier le modèle dominant. Seule l’Europe pourrait à la longue corriger au moins les dérives du libéralisme et rééquilibrer le rapport de forces avec les États-Unis.

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Les symboles de la mondialisation : chance ou menace ? 

5- Différentes approches de la mondialisation

51 - La "planétisation" selon Teilhard de Chardin
Déjà à son époque, le père jésuite Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) lançait le terme de "planétisation" pour cerner cette notion. C'est dans son ouvrage le plus connu Le phénomène humain qu'il développe ses deux idées force que les conflits mondiaux ont accéléré le mouvement de dépendance des hommes entre eux et que la marche du monde pourrait s'orienter vers un ensemble organisé.

 

52 - L’économie-monde selon Fernand Braudel
C’est dans son ouvrage paru en 1979 "Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVème-XVIIIème siècle", qu’il développe cette idée force d’"économie-monde" dans un effort de synthèse des conditions de naissance du capitalisme occidental avec comme élément central la mondialisation de l’économie. Il fait référence à une économie qui a son univers en soi et sa propre dynamique, « une juxtaposition de zones liées ensemble mais à des niveaux différents. » (un centre restreint, quelques régions assez développées et de grandes marges extérieures) Et il ajoute cette conclusion encore si actuelle : « Cette géographie discriminatoire, aujourd’hui encore, piège et explique l’histoire du monde. »

 

Les "économies-monde" se sont imposées peu à peu, d’abord l’essor des villes au temps du roman puis du gothique vers le 11ème siècle, puis Bruges et les villes de la Hanse du nord de l’Europe et les villes-états italiennes à l’orée de la Renaissance avec Venise et la Florence des Médicis et des Fugger' et flamandes. On assiste à une balance entre la montée d’Anvers vers 1500, la prééminence de Gênes entre 1557 et 1627, un nouveau retour vers le nord européen Amsterdam, Londres au siècle des Lumières avant de traverser l’Atlantique jusqu’à New-York au XXème siècle. Car, toujours selon Fernand Braudel, « les centrages et les recentrages se sont toujours faits au bénéfice des ports. »

 

53 - Idées clés sur la mondialisation – d’après Michel Godet du CNAM
Tous les organismes socio-économiques internationaux comme le FMI et l’OMC ne remplaceront jamais des mécanismes de régulation internationale qui font cruellement défaut. [17] Les États-Unis jouent un rôle ambigu, pas assez puissants pour être un régulateur mais encore assez pour être un perturbateur. [18] Avoir une monnaie mondiale comme le dollar n’incite guère aux efforts et ils n’hésitent pas à protéger leur économie, à aider des secteurs clés comme l’agriculture ou l’industrie de l’image quand c’est dans leur intérêt. [19]


Si la mondialisation est souvent accusée de tous les maux, les facteurs du développement économique sont souvent endogène, liés aux pratiques économiques de tel ou tel pays. D’abord tous les pays européens sont soumis aux mêmes contraintes externes et pourtant leurs résultats sont très différents. Ensuite, pour la France, les trois quart de ses exportations se sont en Europe occidentale où les conditions sociales sont comparables à celles de la France. De plus, si ses échanges sont excédentaires avec les pays du Sud, ils sont déficitaires avec des pays comme Les États-Unis, l’Allemagne ou le Japon. D’une façon générale, depuis 1947 le libéralisme a été bénéfique, les droits de douane ont diminué de 90% entre pays développés, les échanges ont été multipliés par 20 et la production mondiale a décuplé.


Il est récurrent de parler de déclin des États-Unis et de son remplacement par tel ou tel pays émergent au développement très rapide. Ce fut le cas du Japon et de la zone pacifique dans les années 90 puis il est question depuis le déclin relatif européen de la Chine et dans une moindre mesure de pays comme L’Inde ou le Brésil mais aucun jusqu’à présent n’a la puissance et le potentiel des États-Unis.


54 - L’économique et le politique – d’après l'historien Marcel Gauchet
La mondialisation des échanges et l’interdépendance des économies remettent en cause la maîtrise des processus socio-économiques qu’avaient atteinte les états régulateurs. Dans ces nébuleuses européennes et mondiales, UE, OMC, FMI…) on ne sait plus vraiment qui décide. A travers ce marché tentaculaire qu’est la mondialisation, « l’économie reprend le dessus sur la politique d’une façon inquiétante. » [20] Ce monde moins transparent n’en offre pas moins d’énormes possibilités, comme dans la montée en puissance du système d’information, avec internet où le meilleur côtoie le pire sans qu’on puisse toujours exercer un choix judicieux dans ce trop-plein d’informations. La méfiance qu’on constate vis-à-vis du pouvoir politique proviendrait de l’articulation ambivalente difficile à identifier entre les états-nations et les rouages de la mondialisation. Car cette dernière rend une vision globale bien improbable en augmentant la complexité du réel.


55 - Le monde au XVIème siècle – d’après l'historien Joël Cornette
La mondialisation de Christophe Collomb, c’est le rêve de l’Eldorado, la route des Indes vers un vaste marché où l’or, l’argent et les épices rencontrent les caravelles, les galions des conquistadors, des missionnaires des ordres mendiants et des Jésuites, et des marchands débarquant à leur suite. C’est un grand choc de culture qui va rapidement tourner au massacre des populations indigènes –un génocide dirait-on par anachronisme- et à leur mise en esclavage. L’Europe est optimiste, Rabelais s’enthousiasme [21], reprenant espoir après la fin de la guerre de cent ans en 1453 et son cortège de malheurs. Ses ingrédients en sont connus : d’abord ouvrir de nouveaux marchés depuis que les Turks dominent la Méditerranée, [22] l’enrichissement des villes permet de dégager des profits pour investir dans le commerce et la recherche de marchés extérieurs et engendre une croissance démographique importante [23] Cette tendance encore accentuée par les innovations techniques (boussole, astrolabe, cartographie pour la navigation) et une nouvelle vision de l’art qui va s’épanouir dans la Renaissance italienne et gagner l’Europe. Ces mécanismes classiques d’un nouvel ordre mondial aiguisent les appétits des deux grandes puissances coloniales que sont alors L’Espagne et le Portugal.


« Il n’y a de mer où l’on ne puisse naviguer, de terre où l’on ne puisse habiter » proclame le marchand Robert Thorpe en 1527. Le commerce est alors en partie mondialisé, importations provenant des Indes orientales avec soieries, cotonnades, laque, bois de santal, thé, café…, des Indes occidentales avec bois précieux, sacres, colorants naturels… et des Amériques avec l’argent et l’or. Ce puissant levier économique sert le commerce et la prépondérance de Gênes et d’Anvers, et permet la création de véritables multinationales comme celle de la famille Fugger au point qu’on a pu appeler cette époque « le siècle des Fugger ». Jacob Fugger, son fils et ses neveux sont respectés et reçus partout, « le pape l’a salué, lui et son fils bien-aimé et il l’a embrassé ; les cardinaux se sont levés sur son passage… » [24] Les "dégâts collatéraux" sont patent, mauvais traitements, [25] épidémies, exploitation et esclavage, « la puanteur des esclaves morts dans les mines était telle qu’elle provoqua une pestilence, en particulier dans les mines de Huaxyacac. » [26]
 

 

Sur le plan politique, naît l’idée d’empire universel, surtout quand Charles Quint devient l’unique héritier, « le souverain aux dix-sept couronnes, » symbole du sceptre impérial tel que l’a peint L’Arioste dans son Roland furieux. Cette politique s’exerce du triple point de vue politique, géographique et religieux, comme si un empire terrestre devait être calqué sur l’empire divin. Cette dimension religieuse est constamment présente et correspond aux prétentions universelles de l’église catholique. [27] Mais la réalité est très différente de l’idée d’unité universelle, l’inverse même d’un monde infiniment varié qui va encore être renforcé par le métissage.


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        Les historiens Joël Cornette (à droite) et Marcel Gauchet                         Le sociologue J.M. Gaillard

Notes et références

  1. Dossier réalisé essentiellement à partir des travaux de Jean-Michel Gaillard, Joël Cornette et Marcel Gaucher (voir la bibliographie)
  2. Le sociologue canadien Marshall Mac Luan (1911-1980) est à l'origine de la notion de "village planétaire" créé par l'essor des mass media
  3. Voir le livre du philosophe Alain Badiou "La République de Platon", Fayard, 2012
  4. Suzanne Berger, Made in monde, Les nouvelles frontières de l’économie mondiale, Le Seuil, 2006, ISBN 2-02-085296-9
  5. Article du "Nouvel Observateur" de mai 2007
  6. Zygmunt Bauman, "S'acheter une vie", éditions Chambon, 2008
  7. Voir par exemple Paul Jorion, "L'Implosion. La finance contre l'économie : ce qu'annonce et révèle la crise des subprimes", 2008, Fayard
  8. Voir par exemple les deux ouvrages de l'historien Maurice Sartre, "Le Haut-Empire romain : les provinces de Méditerranée orientale d’Auguste aux Sévères", Seuil, 1997, ISBN 978-2020281539 et "La Méditerranée antique : IIIe siècle av. J.-C./IIIe siècle", Paris, 190 pages, Armand Colin, 1997
  9. par exemple, les traités bilatéraux entre européens signés entre 1850 et 1870
  10. On compte 100 millions de migrants à la fin du 19ème siècle, même si tous ne sont pas "volontaires", migrant pour des raisons économiques.
  11. A la veille de la Première guerre mondiale, les échanges extérieurs se montent à 15milliards pour la France, 25 milliards pour l’Allemagne et 35 milliards pour l’Angleterre
  12. John Meynard Keynes peut alors affirmer : « L’internationalisation de la vie économique était alors à peu près complète ».
  13. Le commerce mondial a dépassé les 600 milliards de dollars en 1995
  14. Par exemple, sommet de Québec en avril 2001, le G8 de Gênes en juin 2002, implantation dans des lieux isolés comme l’OMC à Doha en novembre 2001, G8 dans les Montagnes rocheuses ou le forum de Davos qui se déroule à New-York en 2002.
  15. Pour la France, ATTAC, la confédération paysanne de José Bové
  16. Jean-Michel Gaillard, "Revue L’Histoire", novembre 2002
  17. L’ancien directeur du FMI Michel Camdessus eut ce constat amer dans Le Monde du 21 juin 2000 : « J’avais l’illusion que je pourrais être architecte ; or j’ai été seulement pompier. […] Le FMI joue un rôle sans véritable légitimité démocratique et dans un concert des nations qui sont d’accord sur très peu de choses. »
  18. Les États-Unis représentaient 40% du PIB mondial en 1955 contre 25% en 2002.
  19. Par exemple, augmentation de 30% des droits de douane sur l’acier en mars 2002
  20. Les habits neufs du complot mondial, dossier L’Histoire, Novembre 2002
  21. « Phebol verra Thélème, les Islandais et Groenlandais boiront dans l’Euphrate… » Le Tiers-Livre, LI
  22. Soliman le Magnifique a conquis les côtes orientales et méridionales de la Méditerranée
  23. L’Europe passe de 60 millions d’habitants en 1500 à 80 millions un siècle plus tard
  24. Immanuel Wallerstein, Capitalisme et économie-monde, page 158, Flammarion, 1980
  25. Bartolomé de Las Casas Relation de la destruction des Indes (1542)
  26. Serge Gruzinski, La pensée métisse, Fayard, 1999
  27. Le verset 8 du psaume LXXII est très explicite : « Il (le roi-messie) dominera d’une mer sur l’autre et du fleuve aux extrémités de la terre »

Sources bibliographiques

  • Christian Chavagneux, "La mondialisation est-elle irréversible?", Alternatives économiques, Hors-série n° 044 - avril 2000
  • Jean-Michel Gaillard et André Lespagnol, Les Mutations économiques et sociales au XIXe siècle, Paris, Nathan, coll. « université », 1984, 191 p.
  • "Les racines de la mondialisation", Actes de la réunion de travail de l’AGAUREPS-Prométhée du 15 avril 2003
  • Suzanne Berger, " Notre première mondialisation, leçons d'un échec oublié", éditions Le Seuil, Collection La République des Idées, 2007

Bibliographie sélectives

  • Sur la mondialisation Noam Chomsky vidéo
  • Zygmunt Bauman, "Le coût humain de la mondialisation", Hachette, 1999
  • Robert Boyer, "Les mots et les réalités" in "La mondialisation au-delà des mythes" , éditions de La Découverte Paris 2000
  • Joël Cornette, "Les Crises du capitalisme',du krack de la tulipe à la récession mondiale", Perrin, Tempus, 2010, "La mélancolie du pouvoir"", Fayard, 1998 et "La monarchie entre Renaissance et Révolution", Le Seuil, 2000 - Voir aussi Présentation
  • Jean-Michel Gaillard et André Lespagnol, Les Mutations économiques et sociales au XIXe siècle, Paris, Nathan, coll. « université », 1984, 191 p., Jean-Michel gaillard, Anthony Rowley, "Histoire du continent européen", Le Seuil, 1998, réédition Points-Histoire, 2002
  • Marcel Gauchet, Pierre Nora, "De quoi l'avenir intellectuel sera-t-il fait", Gallimard (Le débat), 2010, La démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002 - Voir aussi Présentation
  • Maurice Sartre, "Le Haut-Empire romain", Le Seuil, 1997, "d’Alexandre à Zénobie", Fayard 2001

Voir aussi

  • J. Adda, "La mondialisation de l’économie", La Découverte, 1996
  • C. Buhour, "Le commerce international du GATT à l’OMC", Le Monde éditions, 1996
  • D. Cohen, "Richesse du monde, pauvreté des nations", Flammarion, 1997
  • J. Stiglitz, "La grande désillusion", Fayard, 2002
  • "La fin de l’impérialisme culturel américain ?", Le Débat n°119, 2002

 

 

 

 

 

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4 janvier 2013 5 04 /01 /janvier /2013 10:06

 

François Hollande : Droit d'inventaires

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Droit d'inventaires est un essai biographique paru en 2009, écrit par l'ancien secrétaire général du Parti socialiste François Hollande, qui revient sur la politique suivie par François Mitterrand puis par Lionel Jospin pendant les 11 années qu’il a dirigé le Parti socialiste. Il parle également de la façon dont il voit son évolution dans les années à venir.

Cet ouvrage est bâti à partir d'interviews faits par le journaliste Pierre Favier, auteur de la série en quatre volumes La Décennie Mitterrand.

   En octobre 2011

Références : Auteur François Hollande Genre Essai, biographie Pays d'origine France Éditeur Le Seuil Collection Patrick Rotman Date de parution 2009 Couverture Élodie Grégoire Nombre de pages 395, isbn 2-02-097913-9

Autres ouvrages : Devoirs de vérité et préface à Pourquoi pas le socialisme ?

 

1- Itinéraire politique
tumb   Francois Hollande en 2005

 

Ce Droit d'inventaires représente une réflexion sur le bilan d'un leader politique resté 11 ans à la direction du Parti socialiste et mêlé de ce fait aux grandes décisions qui ont marqué cette époque où la gauche était au pouvoir. Il montre les faiblesses comme les réussites de l'action de la gauche au pouvoir, pour en tirer des enseignements quant à l'avenir. Son ambition est de réhabiliter la social-démocratie qui a encore un rôle essentiel à jouer surtout dans le contexte actuelle de crise du système libéral. Le livre est dans son esprit une « ardente obligation » pour préparer dans de bonnes conditions les présidentielles de 2012.

 

2- Approche politique
François Hollande commence par exposer les raisons qui l'ont conduit, lui issu d'un milieu aisé, qui fait l'ENA, à rejoindre François Mitterrand en 1972 et de le soutenir ensuite contre Michel Rocard. La victoire de 1981, c'est d'abord l'émerveillement d'un retournement inattendu mais aussi la perspective des difficultés qui attendent la gauche [1] ». La crise est là, l'implantation de François Hollande en Corrèze est lente et semée d'embûches. Son passage à l'information avec Max Gallo ne dure que deux ans avant que, en 1986, la droite gagne les élections législatives. Après sa réélection, François Mitterrand se tourne vers la politique étrangère [2] et François Hollande, député de Tulle constate les divisions au sein de son parti.

 

« La politique a besoin de fidélité » dit-il au congrès de cette année-là et il ajoute en pensant au passage de témoin entre François Mitterrand et Lionel Jospin que « nul ne peut diriger le Parti socialiste en brisant le cours de sa propre histoire ». [3] Il discerne une nette différence entre les deux septennats : l'un « de transformation » et l'autre « de circonstance. » Il évoque son action pendant le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002) en définissant sa conception du secteur public et de son rôle, qui doit reposer sur une vision à long terme de l'économie, les restructurations nécessaires, les investissements à réaliser dans les secteurs prioritaires retenus.

 

C'est revenir aux fondamentaux, définir des priorités contre le conjoncturel comme le faisait auparavant le commissariat général, au plan. La baisse des impôts ne doit pas se faire au détriment de la diminution de l'endettement public, surtout s'il est important et pèse sur l'économie. [4] Il défend la position de Lionel Jospin, disant que « l'État ne peut pas tout. » Son rôle essentiel peut se résumer à ces trois principes : réguler, contrôler, sanctionner. [5] Sur le plan politique, pour éviter toute difficulté relationnelle à l'avenir dans une majorité de gauche, il préconise un pacte majoritaire et une coalition parlementaire.

 

3- La « catastrophe » du 21 avril 2002
Il s'explique sur la défaite de Lionel Jospin au premier tour des présidentielles. Selon lui, c'est l'absence de perspective unitaire qui a provoqué l'éclatement des candidatures de la gauche plurielle qui a précipité la défaite, beaucoup plus que les difficultés stratégiques au cours de la campagne électorales. Dans la tempête qui suivit, le soutien 'républicain' à Jacques Chirac, l'adversaire de la veille, et la défaite aux législatives, François Hollande essaie comme il peut de maintenir le cap, d'éviter les règlements de comptes personnels.

 

Il préfère rechercher les erreurs stratégiques collectives qui ont conduit à cette situation. [6] Les attentes des électeurs sur le pouvoir d'achat ou sur la lutte contre les violences urbaines n'avaient pas assez été prises en compte et ont eu leur prix sur le plan électoral. [7] Le monde ouvrier ressent d'abord un sentiment d'insécurité, aussi bien sur le plan économique que sur la plan social. [8]

 

4- Vague rose et reflux

 

tumb Ségolène Royal Toulouse 2007

 

L'immobilisme du président Chirac et les erreurs du gouvernement Raffarin vont en grande partie provoquer une déferlante de gauche aux élections cantonale puis surtout aux élections régionales de mars 2004 et aux élections européennes [9] où le Parti socialiste recueille plus de 30 % des voix dès le premier tour. La situation va se brouiller avec la ratification du traité européen, même si en cette fin d'année 2004, François Hollande st désigné comme « l'homme de l'année » selon l'hebdomadaire Le Point. Malgré un vote interne des militants de 60 % en faveur de la ratification du traité, le Parti socialiste se fracture et la minorité en faveur du non, l'emporte lors du referendum.

 

Sur le fond, la position de François Hollande n'a pas varié : l'Europe est à long terme la chance de la France à condition d'être « assumée devant le peuple. » François Hollande sépare son rôle de son action à la tête du Parti socialiste : après la victoire aux élections de 2004, il gagne au congrès de Dijon sa légitimité comme Premier secrétaire du Parti. Mais le clivage après le référendum sur le traité européen n'en fait pas automatiquement le candidat aux présidentielles. [10] La candidature de Ségolène Royal aux présidentielles est attractive pour deux raisons essentielles : « c'est un mélange d'innovation politique et de tradition, un phénomène qui va au-delà de la candidature d'une femme qui déclasse les figures classiques des prétendants. » [11] Ce qui fut sa force dans le débat interne ne l'a pas servi par la suite : parler de valeurs et d'éthique ne suffisait plus face à Sarkozy multipliant les promesses sur la sécurité et la fiscalité.

 

5- La défaite et la crise économique

 

tumb Le Congres de Reims en 2008
 

 

François Hollande tire les leçons de la défaite de Ségolène Royal aux présidentielles : élaborer une plate-forme de propositions sue laquelle le candidat puisse s'appuyer, intégrer les valeurs de gauche dans la campagne pour rappeler son identité, bien programmer les temps forts de la préparation et de la campagne. [12]

D'un point de vue institutionnel, il porte un jugement sévère sur la façon dont Nicolas Sarkozy truste tous les pouvoirs, s'immisce dans l'action du gouvernement et de ses ministres qui ne sont plus guère de des faire-valoir sans pouvoir réel. L'extrême présidentialisation du régime produit dans notre pays une véritable dérive démocratique. [13]

 

Sur les conséquences de la crise économique de 2008 et la façon dont la droite l'a gérée, le constat est sans appel et François Hollande le résume par cette formule : « les mots sont en couleurs, les choix sont en noir et blanc. » Le discours volontariste du président de la république est constamment contredit par les décisions prises, favorisant « la rente plutôt que l'investissement, » aidant à reproduire les richesses plutôt qu'à les partager et « laisser dangereusement gonfler les déficits. » [14] Cet écart grandissant entre l'étendue de la crise et sa gestion formelle par la communication « faire le caméléon » écrit-il- se traduit par une large victoire de la gauche aux élections municipales de mars 2008.

 

François Hollande à Tulle le 11 mai A Tulle en mai 2012

 

L'avenir, c'est d'abord dépasser ce qu'il appelle « le calamiteux congrès » de Reims en 2008, c'est surtout définir un véritable projet budgétaire et fiscal, l'enjeu d'une réforme fiscale qui doit être « simple, juste et efficace » pour être facile à comprendre, admis par la majorité des Français surtout dans cette période difficile où l'argent est rare, tout en préservant l'outil de production. Il faut d'abord que le Parti socialiste s'adresse aux classes populaires qui lui font moins confiance depuis quelques années. Il faut leur redonner confiance parce qu'elles se sentent déclassées, ont « l'impression pour une génération de vivre moins bien que leurs parents, » le sentiment aussi d'être mal représentées « cherchant l'adversaire... tout près d'elles -les chômeurs, les assistés, les étrangers » et non plus dans les classes dirigeantes.

 

Le congrès de Reims a montré la nécessité d'organiser des "primaires" -élargies aux sympathisants- pour désigner un candidat aux présidentielles et éviter ainsi concurrences et surenchères au moment où le PS aura besoin de rassembler toutes ses forces pour affronter la prochaine élection présidentielle. De ses 11 ans à la tête du Parti socialiste, il retient la reconnaissance du primat de la présidentielle et la montée des valeurs de droite (individualisme, primat de l'argent...) Il préconise de mieux communiquer [15] ; il veut alimenter le débat public avec des idées innovantes [16] et poursuivre le processus engagé pour rénover la base conceptuelle du socialisme qui a déjà abouti à la Déclaration des principes adoptée en juin 2008.

 

6- Vers un nouveau projet


Pour pouvoir gouverner, le Parti socialiste doit gagner en crédibilité. Pour lui, le socialisme [17] doit « donner à chaque personne la capacité de réussir sa vie » en misant sur l'individu. [18] Le rôle du socialisme n'est pas de détruire le capitalisme mais « de le dominer, le mettre au service de l'humanité. » On pourrait résumer son credo par cette formule : « être juste dans la répartition et plus efficace dans la production. » Enfin, sur le plan stratégique, pour être bien placé aux présidentielles, François Hollande considère qu'il faut au moins remplir les 4 conditions suivantes :

 

avoir confiance en soi, en ses valeurs, en son destin collectif ;
porter un projet simple, cohérent et crédible ;
affirmer une stratégie d'alliance lisible ;
avoir suffisamment à l'avance désigné un candidat à la légitimité incontestable. 

 

Le couple présidentiel à Tulle en 2012

 

Bibliographie
• L'Heure des choix, avec Pierre Moscovici, éditions Odile Jacob, 1990, ISBN 2-7381-0146-1
• Devoirs de vérité, entretiens avec Edwy Plenel, éd. Stock, 2007
• Préface à Pourquoi pas le socialisme ? de Gerald Cohen, L'Herne, 2010 ? ISBN 9782851979216

 

Notes et références
1. ↑ Apprenant la victoire, François Mitterrand avait lâché : « Les difficultés commencent...
2. ↑ Réaction surtout due à la situation internationale et à l'effondrement du monde communiste qui pose la question de la réunification de l'Allemagne et de ses conséquences sur l'unité européenne
3. ↑ Droit d'inventaires page 77
4. ↑ Elle a décru de deux points entre 1997 et 2001 ramenant les déficits à 1,5 % du PIB
5. ↑ Ibidem page 120
6. ↑ Ce qu'il appelle 'le socialisme de responsabilité' page 207
7. ↑ En 1988, 75 % du vote ouvrier pour François Mitterrand contre seulement 48 % pour Ségolène Royal en 2007
8. ↑ François Hollande pense que les ouvriers « se vivent comme les variables d'ajustement de la mondialisation »
9. ↑ La gauche gagne 10 points et est majoritaire dans plus de la moitié des départements
10. ↑ « Depuis 2002, écrit-il, son chef n'est pas considéré comme présidentiable. Là réside sa faiblesse. »
11. ↑ Droits d'inventaire page 278
12. ↑ « Ainsi la phase de démocratie participative doit-elle précéder celle de l'élaboration collective du projet. Et non pas la suivre. »
13. ↑ « La présidence Sarkozy ne revendique pas seulement tout le pouvoir, elle nie tous les contre-pouvoirs... au sein de sa majorité comme dans le traitement de l'opposition. Sans oublier la façon qu'elle a de concevoir les relations avec les collectivités locales. » (page 307)
14. ↑ « Le capitalisme connaît par ses excès une succession de crises. C'est si je puis dire dans sa nature. Et que cette révélation valide le système de pensée social-démocrate. »
15. ↑ « revendiquer nos bilans, nos réussites, nos réformes... »
16. ↑ Parmi les plus importantes, il cite la formation permanente et la fusion des impôts sur le revenu, la CSG et les primes pour l'emploi
17. ↑ Pour lui, le socialisme sera toujours d'actualité tant que « demeurera une atteinte à la dignité humaine, une volonté de dénoncer l'ordre apparemment immuable des choses et le désordre insupportable des injustices. »
18. ↑ « Le socialisme de Jaurès était aussi un retour sur l'individu » précise-t-il

  <<<<<<<<<<<<<<<<<<< Christian Broussas - Feyzin - août 2011 - <<<<<<< © • cjb • © >>>>>>>>>>>>>>>>>>>  

 

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29 décembre 2012 6 29 /12 /décembre /2012 11:10

Machiavel, le Prince et la Renaissance

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A l'occasion de la parution d'un livre sur Le Prince de Machiavel, [1] livre ses réflexions sur l'influence de Machiavel et ce qui fait sa spécificité, son actualité.

Machiavel, un nom magique, autant décrié qu'encensé, aussi bien de son vivant qu'après sa mort, mis à l'index par l'inquisition qui ne plaisantait pas à son époque mais redécouvert par Nietzsche, lui qui n'a écrit qu'un seul ouvrage mais combien célèbre : Le Prince.

 

Le problème est qu'on a beaucoup interprété ce que dit Machiavel, surtout pour servir de caution à ses propres convictions, e que n'ont pas manqué de faire maints penseurs, tous siècles confondus, s'exerçant à un art particulièrement difficile sur l'exercice du pouvoir. Succès incroyable d'un homme qui a réussi à faire de son nom un adjectif lié à l'enfer et aux pires manipulations. Il rejoint ainsi d'autres écrivains illustres comme son compatriote Dante, Sade ou Kafka, le dictionnaire parlant carrément de « rusé, perfide et tortueux » pour cerner le machiavélisme qui a cette caractéristique de définir un système politique reposant sur la négation de la morale et impliquant « une conduite tortueuse et sans scrupules ».

 

Grande constante dans un rejet quasi unanime, dès la circulation des premières copies en 1513 et surtout après sa publication en 1532, après la mort de son auteur puis lors de sa mise à l'Index par l'Inquisition en 1559... et donna même lieu à un «Anti-Machiavel»en 1576, commis par théologien huguenot, au nom certes pas prédestiné, un certain Innocent Gentillet. Toute cette cabale sera rejointe en 1740 par le roi Frédéric de Prusse qui mêlera sa voix à la réprobation générale, tant et si bien que l'adjectif "florentin" s'appliquera à l'art consommé de l'intrigue.

NICOLAS MACHIAVEL, penseur florentin de la Renaissance (1469-1527) et fils du trésorier pontifical à Rome,
auteur du «Prince» (écrit en 1513, publié en 1532) et de «Discours sur la première décade de Tite-Live»
 

Sa réhabilitation viendra de la fin du XIXe siècle avec Nietzsche qui dans son ouvrage « Par-delà bien et mal »pour qu'un génie philosophique fasse l'éloge « d'une pensée soutenue, difficile, dure, dangereuse » [...] Il nous fait respirer l'air sec et subtil de Florence, et ne peut se retenir d'exposer les questions les plus graves au rythme d'un indomptable allegrissimo, non sans prendre peut- être un malin plaisir d'artiste en un rythme galopant, d'une bonne humeur endiablée. »

 

Machiavel, dont en fait on connaît mal la biographie, est secrétaire de la République de Florence, un homme cultivé qui connaît très bien l'histoire de l'Antiquité et celle de son temps, qui sait tout des arcanes du pouvoir, un diplomate qui voyage en France et en Allemagne. Mais dès l'avènement des Médicis, ses ennuis commencent et il est arrêté puis torturé: «Sans l'avoir mérité, je supporte une grande et continuelle malignité de fortune » se plaindra-t-il. Le pouvoir est très relatif, comme les hommes qui le font, des hommes aux différentes facettes, ni bons ni méchants la plupart du temps, des hommes plutôt  ingrats, simulateurs et dissimulateurs, poltrons à l'occasion, avides de reconnaissance sous toutes ses formes.

« Un exercice périlleux »

Dans ces conditions, on peut se demander si les hommes sont "gouvernables" et s'il existe  un prince assez vertueux pour cela. Tâche difficile, insurmontable car « il est beaucoup plus sûr d'être craint que d'être aimé ». La réalité est encore plus subtile  et la porte est étroite : il doit être craint sans être méprisé ou haï, Il doit aussi « apprendre à ne pas être bon » et « savoir entrer dans le mal si nécessaire ». Devant le peuple, il se doit d'être tout à la fois inflexible, sûr de lui et apte à partager leurs sentiments en faisant preuve d'humanité.

 

On frôle la quadrature du cercle. Il s'appuie sur le Peuple, le plus grand  nombre, « le petit nombre n'a pas de place quand le grand nombre a de quoi s'appuyer. » et se situe au-delà du Bien et du Mal pour « nourrir habilement une inimitié pour l'écraser avec plus de grandeur, » sans états d'âme qui l'empêcheraient  « d'aller tout droit à la vérité effective de la chose plutôt qu'à l'imagination qu'on s'en fait. » Sur les sentiments humains, il ne se fait guère d'illusions : Les hommes doivent être caressés ou détruits, car ils se vengent des offenses légères, mais des graves ils ne le peuvent pas. L'offense qu'on fait à un homme doit être faite de telle sorte qu'on n'ait pas à craindre la vengeance.»

 

Il profite de son exil dans les environs de Florence pour s'adonner à l'écriture, dédie en vain son livre aux Médicis, se plaint de sa situation auprès de son ami Francesco Vettori, alors ambassadeur auprès du Saint-Siège. Il passe son temps à se promener dans la campagne et les bois, à fréquenter l'auberge du village, à lire les grands poètes antiques, "Dante, Pétrarque, Ovide" notant « leurs passions amoureuses, je me souviens des miennes, et je me réjouis un moment dans cette pensée. » Vie solitaire, contraste entre cette existence retirée dans sa disgrâce et les beautés picturales de son époque, de Michel-Ange, Raphaël, Vinci ou Le Titien, où subsiste sa tombe dans l'église de Santa Croce avec son épitaphe datant de 1787,  « aucun éloge n'est digne d'un si grand nom.» [2]

 

Notes et références

[1] Le prince, de Machiavel, traduit de l'italien par Jacqueline Risset, présenté par Patrick Boucheron, illustrations choisies et commentées par Antonella Fenech Kroke, éditions Nouveau Monde, 224 pages
[2] En latin dans le texte d'origine : « Tanto nomini nullum par elogium »

Complément : Bibliobs

 

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28 décembre 2012 5 28 /12 /décembre /2012 20:54

Maîtres penseurs du XXe siècle est un ensemble de textes écrits par des écrivains et philosophes spécialistes du XXe siècle sur sept des principaux philosophes français de ce siècle.

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1- Présentation et chronologie

1- Présentation
'Maîtres-penseurs' écrivait par dérision André Glucksmann, un des porte-parole des Nouveaux philosophes qui a le plus contesté la génération précédente, grands penseurs en tout cas qui n'ont jamais recherché les honneurs et envié les ors de la république. Les lieux qu'ils ont privilégiés eurent un caractère emblématique, le séminaire de Jacques Lacan, l'université alternative de Vincennes pour Gilles Deleuze et Michel Foucault ou le Collège international de philosophie que créa Jacques Derrida.

 

Ce ne furent pas des militants au sens classique du mot mais ils s'engagèrent dans des actions concrètes, les prisonniers pour Foucault, les immigrés pour Deleuze, Derrida contre l'Apertheid ou Bourdieu luttant aux côtés des mouvements anti-capitalistes à la fin des années 1990.

 

Un travail de terrain que par exemple Bourdieu mena en Algérie ou Lévi-Strauss en Amérique latine. Leurs réflexions anticipèrent les questions essentielles les questions qui allaient se poser par la suite, les sujets brûlants comme le néolibéralisme, l'écologie, la surveillance, l'évolution de technologies comme celles de l'image et de l'écriture. Après leur 'domination' dans les années 1950-1970 et leur rayonnement bien au-delà des cercles francophones, et leur effacement dans les années tourmentées des derniers temps du XXe siècle, ils sont de nouveau lus et appréciés depuis les années 2000 qui ont charrié tant de désillusions.

 

Les philosophes de la "french theory" :


- Claude Lévi-Strauss (1908-2009) l'homme des structures;
- Jacques Lacan (1901-1981) le chaman des mots;
- Roland Barthes (1915-1980) l'enragé du langage;
- Michel Foucault (1926-1984) la passion des maudits;
- Gilles Deleuze (1925-1995) le généreux métaphysicien;
- Pierre Bourdieu (1930-2002) sociologue de combat;
- Jacques Derrida (1930-2004) le démonteur de textes;

2- Repères chronologiques

- Les années 30 : En 1934, Lévi-Strauss part enseigner au Brésil, Lacan adhère à Société Psychanalytique de Paris et en 1936 il présente son texte Stade du manoir. - Les années 40 : En 1948, Lévi-Strauss publie Les structures élémentaires de la parenté.

 

- Les années 50 : Barthes publie Le degré zéro de l'écriture (1953) et Mythologies (1957), Foucault son Histoire de la folie (1954) et Lévi-Strauss Triste tropique (1955).


- Les années 60 : 1964 est une année charnière pour Pierre Bourdieu qui publie Les Héritiers et pour Lacan qui quitte la SPP pour créer L'école freudienne de Paris, connaît un très grand succès et part enseigner à Sainte-Anne sur l'invitation d'Althusser. En 1966, gros succès pour Foucault avec Les Mots et les choses. Nouvelle année charnière en 1968 où Foucault dirige l'université de Vincennes avec Deleuze qui vient de publier Différence et répétition.

 

- Les années 70 : Gilles Deleuze et Félix Guattari publient L'Anti-Oedipe, critique virulente du marxisme et de psychanalyse. Foucault publient Surveiller et Punir en 1975 et l'Histoire de la sexualité, tome I, l'année suivante.


- Les années 80 : Lacan saborde l'AFP en 1980 avant de décider l'année suivante. Deleuze débute sa réflexion sur l'art avec Francis Bacon, logique de la sensation. Foucault meurt du sida après avoir publier deux tomes de son Histoire de la sexualité.

 

- Les années 90 : Elles commencent par la mort de Louis Althusser puis celle de Deleuze après une longue maladie. Derrida publie "Politiques de l'amitié" en 1994. Début de l'affaire Sokal qui aura un grand retentissement.


- Les années 2000 : morts successives de Bourdieu en 2002, Derrida en 2004 et Lévi-Strauss en 2009.

3- Maîtres penseurs et nouveaux philosophes

Depuis la fameuse émission de Bernard Pivot en mai 1977, avec Maurice Clavel, Bernard-Henri Lévy et André Glucksmann, les 'maîtres penseurs' de la génération précédente ont été soumis à rude épreuve. Ils vont être aussi touchés directement par la folie d'Althusser, Barthes meurt à 64 ans, renversé par une voiture, Foucault meurt du sida en 1984. C'est d'abord Glucksmann qui portent les coups avec ses deux ouvrages La cuisinière et le mangeur d'hommes et Les Maîtres penseurs puis ce sera La barbarie à visage humain de Bernard-Henri Lévy, l'ancien élève d'Althusser où il critique l'omnipotence de Hegel, leur rôle dans l'origine des totalitarismes, le livre de Deleuze L'Anti-Oedipe, critique de la psychanalyse lacanienne, qu'il accuse de propager une "idéologie du désir".

 

Leur but est de lutter contre tous les totalitarismes, et d'abord celui de la pensée comme le marxisme. Un libéralisme de bon aloi souffle alors sur la France à travers la revue Le Débat qui diffuse ses thèses sous l'œil bienveillant de Raymond Aron. Pour eux, La distinction de Bourdieu n'est qu'un contrepoint de la vulgate marxiste, Foucault, Lacan et Derrida ne valent guère mieux. Ils sont traités de réactionnaires tandis qu'un scientifique américain Alan David Sokal publie un ouvrage Social Text en apparence très sérieux et truffé de référence, reconnu par la profession, qui s'avérera un énorme canular, complété l'année suivante par Impostures intellectuelles.

 

Mais ces critiques outre atlantique vont finalement conforter le rôle moteur des 'maîtres penseurs' français dans ce qu'on a appelé la French Theory [1] qui englobe aussi des écrivains comme Kristeva, Hélène Cixous ou Jean Baudrillard. Alain Badiou en particulier sera le porte-parole de cette génération où seul Lévi-Strauss vit encore- avec un pamphlet intitulé De quoi Sarkozy est-il le nom ? en 2007 puis deux ans plus tard, L'Hypothèse communiste. L'heure est à la réhabilitation des 'maîtres penseurs' qui prônaient l'esprit de rébellion et d'indignation.

4- Liste des philosophes de cette époque

- 1 - Louis Althusser
- 2 - Alain Badiou
- 3 - Barthes refait signe
- 4 - Pierre Bourdieu et la sociologie
- 5 - André Comte-Sponville
- 6 - Hélène Cixous
- 7 - Gilles Deleuze
- 8 - Deleuze et Badiou
- 9 - Jacques Derrida
- 10 - Dany-Robert Dufour
- 11 - Foucault : Penser l'homme
- 12 - Vladimir Jankélévitch
- 13 - Julia Kristeva
- 14 - Jacques Lacan
- 15 - Claude Lévi-Strauss
- 16 - Jean-Luc Nancy
- 17 - Emmanuel Levinas
- 18 - Jean-François Lyotard
- 19 - Jean-Luc Marion
- 20 - Paul Ricœur

- 21 - Michel Onfray

- 22 - Merleau-Ponty

- 23 - Alain Finkielkraut 

5- Bibliographie

- François Dosse, "Histoire du structuralisme", La Découverte, 1991
- Frédéric Worms, "La philosophie française au XXe siècle", Gallimard, 2009
- Marcel Hénaff, "Claude Lévi-Strauss le passeur de sens", Perrin, 2008
- Louis-Jean Calvet, "Roland Barthes, Flammarion, 2008
- Philippe Solers, "Lacan même", éditions Navarin, 2005
- Didier Eribon, "Michel Foucault", Flammarion, 2011
- François Dosse, "Gilles Deleuze, Félix Guattari, biographie croisée", La Découverte, 2007
- Patrick Champagne, "Piere Bourdieu", Milan, 2008
- Benoît Peeters, "Derrida", Flammarion, 2010

 

6- Références

  1. Voir le livre de François Cusset, "French Theory, Foucault, Deleuze, Derrida & cie", La Découverte, 2003
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24 décembre 2012 1 24 /12 /décembre /2012 15:15

Hommage à Armand Gatti et Samuel Beckett

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1- Gatti, gâté, gâteau...

Ah ! Gatti, gâté, gâteau, ta parole est de plomb qui pèse de tout son poids terrible sur les consciences percluses, dans une lutte inégale, toujours recommencée, la fatigue aussi, tout ce qui rend lucides et nous rappelle à nos devoirs,


ta parole est de miel qui distille le suc douçâtre de nos abandons, qu’elle dénonce l’innommable que toi seul connaît si bien stigmatise du fond de ta misère et de ton expérience, qu’elle dénonce encore et encore, tant qu’il te reste un peu de cette force qui te tiens debout.

 

Tu sais d’instinct pointer ce qui dérange, mettre la parole là où ça fit mal, aller là où on a besoin de toi et que la culture n’est pas qu’un mot vide de sens pour ceux qui n’ont pas la parole, qui n’osent la prendre de peu de ne pas savoir, de paraître ridicules, de se sentir gênés par leur gêne même. Comme tu dis vrai : il n’y a lieu de se réjouir du spectacle du monde que tu joues sur scène, même si la vie vibre de toutes ses fibres dans ton discours insatiable qui prend les dieux à témoin.


Alors tu voudrais dans un effort de tout ton être, porter le spectacle de la scène dans les rues, sur les places, dans toutes les artères de la cité pour qu’elle devienne une immense scène où chacun serait acteur et spectateur, pour que la cité elle-même soit ton agora, bouleverser les certitudes par le seul miracle d’une langue qui prend aux tripes quand un frisson libérateur me traverse l’échine et que je crains déjà le silence qui viendra inéluctablement résonner dans ma tête.


Car quand s’arrête le flot des mots, ce n’est pas le silence, Quand nous sommes chacun cloués dans nos fauteuils, Dans le silence attentif du théâtre de Montreuil Bercés par la puissance des mots, l’évidence de ta science, Quand rien dans ta ‘Parole errante’ n’est le fruit du hasard, Quand la lumière profonde et tenace de ton regard fouaille sans relâche, pénètre nos consciences, Déposant en nous, simplement, tes évidences, Nous entraînant dans un passé du fond des âges, Pour balayer s’il le faut les mauvais présages, Nous sommes alors à l’unisson, à ton image, Au-delà même des mots, au-delà même du sens Et longtemps après, en moi je sens ta présence.


   

 

Nous en avons besoin dans un monde courant à sa perte, Qui y coure de plus en plus vite, certes, Qui y met une telle volonté féroce, Qui permet ici ou là des choses atroces, Comme par sa propre vitesse, enivré Comme par sa soif de richesses, aveuglé, Nous en éprouvons un besoin vital, Pour repousser au loin cet instinct létal, Pour bien se persuader De laisser couler ce chant délicieux Qui doucement guérit et régénère Toutes les scories d’un monde délétère.

Alors, ce monde qui se développe contre la vérité Qui devient dur et froid, sans joie et sans âme, Quand les hommes se retrouvent dépossédés De leurs rêves et perdent leur identité, N’est ainsi qu’un pâle reflet de la réalité, Une étrange régurgitation de nos fantasmes.

 

Ah ! Gatti, pas souvent gâté par la vie, mais que rien n’a pu gâter, désespérer, belle part de gâteau pour ceux que tu as aidés, don de moments privilégiés, toi qui te prénommait en réalité ‘sauveur’, qui n’as jamais ménagé ta peine et ta fatigue même dans les temps difficiles avec parfois ce désir de baisser les bras, tu sais qu’il y a toujours quelque part, sur une simple scène de banlieue, de l’Archéoptéryx de Toulouse au théâtre de Montreuil, comme sur la scène de la vie, à Vaulx-en-Velin ou ailleurs, une part irréductible d’espoir dans le cœur des hommes, cette part secrète que tu viens réchauffer pour qu’elle ne devienne pas sclérose et pour y insuffler la vie, à travers « un langage qui […] permet à chacun de devenir son propre maître’ . »


Pendant que tu le peux, parcours encore un peu le monde, il y a des beautés partout, loin de nous, des horreurs aussi mais ce ne sont que des scories du passé, une richesse qu’on ne peut découvrir qu’avec ton cœur d’enfant que nulle traverse ne peut faire douter. En ce sens, tu es l‘horizon, l’espoir qu’il existe malgré tout et malgré nous quelque chose à faire, que le phénix peut toujours renaître de ses cendres ; telle est ta leçon, toi Gatti, gâté, gâteau, toi qui n’as jamais voulu en donner.

 

2- Variations Godot : Hommage à Samuel Beckett

  

« Vous attendez Godot vous aussi ? Non. Ah… vous savez ; il ne viendra pas ! » C’est un bel enfoiré celui-là, il se décommande à la dernière minute, envoie de façon cavalière des estafettes qui ne l’ont même jamais vu. Bref, c’est l’Arlésienne. Encore le coup classique d’un auteur en quête de personnage –pas forcément italien d’ailleurs- encombré d’une histoire sans queue ni tête, qui tourne en rond et revient immanquablement à son point de départ. De toute façon, on y revient toujours à son point de départ, trois petits tours…

 

«  Histoire absurde, » me direz-vous. Certes puisqu’il s’agit de "théâtre de l’absurde", mais rassurez-vous tout ceci n’a plus cours, démonétisé depuis belle lurette. C’était au temps des ‘’trente glorieuses’ quand on pouvait encore se payer le luxe d’avoir des états d’âme (si, si, c’est un luxe, une maladie de riche, à chacun les siennes), quand Armand Gatti clamait, à la suite de son voyage en Amérique du sud (il en a fait beaucoup), que le peuple n’y comprenait rien aux poètes bourgeois , « vos mots ils racontent, mais ils ne disent jamais rien. Vos paroles, vous les jetez mais vous ne les faites jamais exister ». De là à confondre la culture populaire avec la bande dessinée… pas question pour lui le vieil anar qui travaillait avec des loulous, des loubards. Il éructait des prophéties phénoménales, que la littérature doit être un instrument au service du peuple pour que chacun puisse devenir son propre maître. Vous vous rendez compte des énormités qu’il proférait ce loustic !

Il était un peu fou ce type et c’est vrai, moi qui l’ai connu, qu’il avait parfois un petit air allumé à faire frémir les bien-pensants. Pas besoin d’aller au zoo, avec lui vous rencontriez Le Crapaud-Buffle, curieux animal certes mais pas plus que Le Rhinocéros de Ionesco. Pourvu qu’ils ne nous fassent pas des petits ces deux là ! Lui Armand Gatti, à la prise de pouvoir, il préférait la prise de conscience.


Sami Frey dans les mots de Beckett

 

  J’en ai marre d’attendre cet enfoiré de Godot qui a dû oublier, bouffer la consigne ; il plane tellement en ce moment que tout est possible avec lui… enfin c’est ce qu’on m’a dit, pour m’épargner peut-être, ne pas froisser ma petite susceptibilité, n’ai-je pas droit à quelques égards, de n’être pas traité comme quantité négligeable. Je voudrais bien voir sa tête si je le traitais de cette manière. Un coup je viens, un coup je n’viens pas, ça peut durer longtemps. Depuis le temps, je devrais le connaître l’animal, toujours deux fers au feu, toujours à promettre ce qu’il ne peut tenir. Ce qu’il peut parfois m’énerver.

 

Comment, vous ne le connaissez pas ? Mais si, un grand, l’air un peu renfrogné avec ses lunettes rondes cachant des yeux bleu clair très vifs, jamais fatigué, toujours à traîner dans les parages, le portrait tout craché de son père Samuel… mais non pas le cordonnier juif, un homme fort important dans son landerneau qui a donné une excellente éducation à son rejeton. Dans sa jeunesse, il a même repoussé les avances que lui avait faites la fille de son mentor. Il aurait pu en profiter, mais non pensez-vous, trop fier, trop entier, ne pensant qu’à ses fichus bouquins. Brouille bien entendu entre les deux hommes mais Godot n’en eut cure qui partit sur un coup de tête, sillonnant l’Allemagne et une partie de l’Europe, finissant par échouer quelque part en France.

 

Voilà, vous en savez autant que moi sur sa vie, mais qu’est-ce qu’une vie fait ressortir d’un individu finalement, à peine une esquisse, on voit ce qu’on veut bien voir, simple éclat de vérité qu’un reflet transgresse. Chacun dresse son propre portrait-robot, sa propre relation faite autant de sentiments que de réalité. Si vous voulez tout savoir de sa vie, demandez à son grand ami James Knowlson, il n’habite pas très loin d’ici, je vous le présenterai à l’occasion. Enfin, d’ordinaire, j’ai moins de patience. Mais au fait j’y pense, cet imbécile d’Estragon se serait-il emmêlé les pinceaux dans la date et l’heure. Ça ne m’étonnerait pas de lui, ce ‘Jean de la lune’. Et maintenant nous voilà bien avancés à tourner en rond dans ce ‘non-lieu’, c’est ainsi qu’il a défini l’endroit du rendez-vous, ça ne m’a pas surpris, c’est un original ; déjà tout petit… Tiens, en parlant de petit, revoilà l’estafette, si, rappelez-vous… « Tu te souviens de nous, petit… non ! »

 

Quelle journée, je me demande si je ne revis pas la même scène que ce matin. Serais-je devenu subitement gâteux, amnésique, paralysé, (et, ajouterait Samuel, son futé de père jamais à court d’une remarque scénique, mettant sa petite didascalie ou son petit grain de sel, comme vous voulez, « l’estafette riait sous cape d’un air entendu, sans se cacher vraiment, comme si elle eût reçu des confidences de ce satané Godot »). Il ne se passe rien ici, juste à attendre, et moi, j’ai besoin de faire quelque chose, d’abord de donner un grand coup de pied dans ces deux poubelles qui m’énervent… bizarre, on dirait qu’elles sont habitées… de me dépenser et de penser à quelque chose sans avoir cette impression angoissante que mon cerveau tourne à vide. J’ai besoin de penser pour oublier, d’occuper mes mains pour désoccuper ma tête… sinon je suis envahi de sueurs froides, je me prends en grippe, je me liquéfie, je panique à l’idée de me retrouver seul face à moi-même. J’ai beau me répéter que « quelque chose suit son cours, » qu’il va nécessairement se passer quelque chose, je n’en sens pas moins un trouble profond causé par une appréhension vague, indéfinie, impalpable dont je ne peux discerner les contours. L’inaction est bien la pire des tortures.

 

Cette histoire, c’est comme si j’avais décidé d’aller passer trois jours chez ma mère, sans raison particulière, pour le plaisir, parce que je ne l’avais pas vue depuis longtemps, parce qu’elle me mijote chaque fois de bons petits plats, enfin je me faisais une joie d’aller passer trois jours chez maman –pénard et coq-en-pâte, chez elle c’est toujours ainsi-, et vlan, je tombe sur un tas d’écornifleurs, d’empêcheurs de tourner en rond qui ne cessent de me mettre des bâtons dans les roues et que, trois jours après, ce fut retour au point de départ sans être passé par la case ‘maman’. Rageant, non ? Un cauchemar, une histoire qui patine et finit par repartir en arrière. Et puis finalement, le responsable, c’est moi qui m’invente des choses à faire, des tas de prétextes pour retarder de faire ce que je dois faire. Aujourd’hui, je suis tranquille, je ne fais rien, ou plutôt je me suis investi d’une tâche bien précise, car c’en est une : attendre Godot.

 

   

Beckett : en attendant Godot


Y’a des périodes comme ça où tout part à vau-l’eau. L’absurde de la situation vous saute à la figure comme un pavé de mai 68 en plein dans une vitrine de la rue Gay-Lussac. Passant du coq à l’âne, ma mère remarque « Ah, c’était le bon temps », sourcils froncés et lippe boudeuse, ma mère que j’ai quand même fini par aller embrasser un peu plus tard, mais c’est une autre histoire. Je vous la raconterai peut-être un de ces jours, mais pour le moment, c’est assez compliqué comme ça. Hypothèse, ma chère mère –mais ça pourrait tout aussi bien être ma tant ou la vôtre- pourrait avoir à son âge le cheveu rare et avoir exercé quelque temps ses talents de chanteuse classique, une ‘cantatrice chauve’ en quelque sorte… Je vous vois venir « ce n’est pas un titre sérieux, même pour une pièce de théâtre » qui ne se prend pas au sérieux, où il est indiqué qu’une « pendule anglaise frappe dix-sept coups anglais. » Curieux, n’est-ce pas ? Et puis elle n’a qu’à mettre une perruque ! Est-ce vraiment sérieux, dites-moi. « Et ça fait rire les spectateurs ? » Parfois, mais on ne sait pourquoi, certains comiques de mots sont quelquefois difficiles à expliquer. C’est ça l’absurde, ça doit faire rire… regardez Feydeau… Ah non, pas lui, ce faiseur de pièces spécialistes des histoires de cocus. Non, non, le spectateur rit quand il est mal à l’aise, désarçonné, par exemple pour en revenir à La cantatrice chauve, dans cette phrase où Mr Smith assène cette vérité : « Un médecin consciencieux doit mourir avec le malade s'ils ne peuvent pas guérir ensemble. » N’est-ce pas admirable, d’une logique imparable ? Ou également dans cette situation :


- Monsieur Martin : Vous avez du chagrin ? Silence
- Madame Smith : Non ! Il s'emmerde. Silence.

- Madame Martin : oh! Monsieur, à votre âge, vous ne deriez pas. Silence.

- Monsieur Smith : Le coeur n'a pas d'âge. Silence.

 

N’est-ce pas hilarant, ne serait le gros mot que je vous passe, cette scénette n’est-elle pas d’un raffinement suprême, des mots somme toute banals claquent dans un silence pesant… en goûtez-vous tout le sel ? C’est d’abord l’absence d’intrigue qui intrigue. Il suffit d’insérer dans la pièce ce genre de dialogue, et le tour est joué, et la pièce aussi. Des mots anodins, des phrases toutes simples comme « passe-moi l’sel » suivi d’un lourd silence entendu suffisent pour créer le climat, « un silence entendu », curieuse expression que ce silence assourdissant après un dialogue insipide, suivi lui-même d’un bruit terrible pour marquer le contraste, que tout se passe à l’intérieur, dans les tuyaux de la tête et les boyaux du ventre, un silence de drame rompu brusquement par une pluie de cuivres à vous percer les tympans pour réveiller les quelques spectateurs qui se seraient laisser aller dans le douillet de leur fauteuil. Radical.

 

En fait, l’histoire se déroule comme une spirale, un récit en colimaçon, enroulé sur lui-même, replié puis déroulé en un cycle de vie sans vraiment de début ni de fin. Comme l’écrivit James Joyce à propos de son récit Finnegans wake : « La première phrase commence sur la dernière page ou la dernière phrase se termine sur la première page, faisant ainsi du livre un cycle. […] Le lecteur idéal du livre serait celui qui, souffrant d'une insomnie idéale, terminerait le livre, pour aussitôt retourner à la première page et entamer ainsi un cycle de lecture sans fin. » Le récit n’est pas forcément rigoureux, il suit une logique sans lien forcé avec un déroulement linéaire ou chronologique, par exemple, j’ai lu ce conseil de commencer par le chapitre 5, de poursuivre par le 9 quand Joyce raconte comment il eut pour la première fois l'idée d'écrire Finnegans wake. Comme l’a si bien écrit Roland Barthes : « L'écriture n'est nullement un instrument de communication… elle paraît toujours symbolique, 'introversée', tournée ostensiblement du côté d'un versant secret du langage. »

 

Mais aujourd’hui, je n’ai pas ce genre de préoccupation, juste quelques retours en arrière, songes, souvenirs, pour m’occuper l’esprit. Je n’ai même pas envie de discuter avec Estragon, pour se dire quoi d’ailleurs, parler de la pluie et du beau temps, l’entendre déblatérer sur ses amis ou sur ce fichu Godot –là il n’aurait pas tort- l’écouter se lamenter sur son sort, effectivement peu enviable, non, je préfère m’occuper l’esprit tout seul. Après tout, qu’avons-nous d’autre à faire de si urgent, n’empêche je commence à me demander si Godot n’est pas le fruit de mon imagination ! Cette attente me mine, elle m’oblige à penser à des choses que j’espérais avoir oubliées mais non, rien ne se perd, ça remonte comme des régurgitations aigres, ça me remue sans que je n’y puisse rien. Assis sur le bord du trottoir, j’attends en fermant les yeux que ces nausées qui me creusent le ventre, que ces sensations de néant qui m’étreignent puis reviennent sans crier gare, s’éloignent doucement comme un mauvais rêve. Á ce moment, je ne suis pas loin de penser comme Camus qu’il n’existe qu’un problème philosophique vraiment sérieux : le suicide.


Estragon, il s’en fiche, installé contre une des deux poubelles, il dort à poings fermés, indifférent à la situation, semblant en avoir pris son parti, que Godot arrive ou pas. Comme si tout ceci avait peu d’importance, après tout demain est un autre jour. J’ai beau le secouer, je n’en tire que des grognements. Il est comme ça, toujours content de son sort, même s’il aime grogner et râler, c’est pour la forme. Tout à l’heure encore, il me regardait l’air satisfait, posant son journal sur les genoux, et me disant dans un soupir : « Oh, quel beau jour ». Pourvu qu’il fasse beau, qu’il ait son journal, à boire et à manger, il n’en demande pas plus. J’aimerais parfois être comme lui mais on ne se refait pas ; dépendre d’autrui comme aujourd’hui avec ce satané Godot qui joue les coquettes me met mal à l’aise, m’indispose.

 

Estragon, c’est un sage, de ces types qui sont partis de si bas que tout leur va. Il aurait pu avoir une soif de réussite, un appétit féroce à écraser les autres et à mépriser les plus faibles, ceux qui ne savent pas se défendre. J’en ai connus. Mais non, les tracas glissaient sur lui sans qu’il s’en préoccupât plus qu’une mouche importune. Que sais-je en fait de lui, qui ne se livre pas facilement, « à quoi bon remuer le passé dit-il, quand on remue de l’eau, elle se trouble et quand on remue le tonneau, c’est la lie qui remonte », sinon son enfance misérable dans les masures construites de planches et de tôles où on gèle l’hiver, on étouffe l’été et où on s’emmerde le reste du temps. J’ai appris par son ami Vladimir que son père l’élevait ‘à la dure’ et que les coups pleuvaient drus, que sa mère faisait des ménages pour qu’ils puissent manger tous les jours à leur faim, horizon du lendemain, juste pour survivre. Il en a gardé une fatigue continue, un fatalisme désarmant.


Je parle, je parle et le temps passe, il s’écoule plus vite ainsi, ça meuble mais ne fait pas venir Godot. Toujours personne à l’horizon. Heureux ceux qui vivent sans montre ! Mais les autres en pâtissent, et moi particulièrement aujourd’hui. Ce Godot est un malappris, sans éducation ni égards pour ceux qui l’attendent dans ce ‘non-lieu’ comme il dit, à en croire son estafette, tournant en rond dans une histoire dont ils ne maîtrisent rien et qui vire au non-sens. Moi, j’ai trop les pieds sur terre pour comprendre ce type et pour admettre l’absurdité de cette situation. Mais j’y pense, peut-être a-t-il encore le temps d’arriver avant la pleine nuit, peut-être a-t-il eu un contretemps, un accident –il y a tant d’accidents de nos jours- un fâcheux qui l’aura retenu au-delà du raisonnable, tant d’hypothèses me traversent l’esprit. Attendons encore, l’espoir n’est-il pas fait d’un baume sur le cœur des hommes !

 

En réalité, que sait-on vraiment de ce Godot ? Certains d’ailleurs l’appellent Godeau, susurrant même qu’il se nomme en réalité Honoré deGodeau avec une belle particule et serait un parti très recherché. D’autres laissent entendre qu’il a beaucoup voyagé, qu’il a naguère fait fortune aux Indes avant de revenir vivre au pays le reste de son âge. Mais qui croire ? Estragon, ce naïf plein de confiance, cet enfant dit qu’il l’aime bien Godot, qu’il ne le rudoie jamais et qu’il viendra à son secours. Moi, je connais l’âme humaine et sa noirceur, pour en avoir parfois souffert. Dans ses bonnes manières, je distingue l’aigrefin, le faiseur de haut vol. Trop poli pour être honnête, je vous dis, trop beau pour être vrai. Quant à vouloir à toute force trouver à tout ceci un sens supérieur, une vérité cachée, je vous en laisse tout loisir, même son père Samuel ne nous éclaire pas davantage. Ce qui est absurde est absurde, c’est tout ; la guerre aussi est absurde, tout le monde le sait et tout le monde trouve de bonnes raisons pour passer outre, pour partir la fleur au fusil, et l’on s’y exerce alors sans retenue.


  

Beckett : Oh! les beaux jours, Catherine Frot 

 

On s’y complait, on s’y vautre avec une volupté coupable, une conviction effaçant tout remords, avec cette volonté stupide de faire soi-même son malheur. Et vous, répondez-moi franchement, vous attendez aussi Godot ? De toute façon, on passe sa vie à attendre, on fait la queue, on attend un enfant, une augmentation, la fin du monde, que sais-je, l’attente est toujours espoir, la preuve d’un possible, une once du probable qui agite nos rêves éveillés.

 

Ah, j’aperçois Vladimir qui arrive d’un pas nonchalant, peut-être en sait-il plus que nous, peut-être pourra-t-il nous renseigner…

 

3- Grand Malamba et le tonneau : Diogène et Gatti

Le Grand Malamba sillonne aujourd’hui, comme chaque mois, l’immense marché de sa capitale qui s’étend parfois jusqu’aux marches de son palais, non pour y faire ses emplettes comme tout un chacun, avec un grand boubou et un vaste sac de jute, mais pour aller à la rencontre de ‘son peuple’ –c’est ainsi qu’il désigne ses concitoyens- apporter son onction pateline, transmettre sa chaleur communicative de ‘petit père du peuple’. Petit, non par la taille mais par un souci d’humilité, d’être plus près des gens et de leurs préoccupations. De toute façon, ici personne ne connaît ni Lénine ni Staline ! Le grand homme a effectivement la carrure de l’emploi, grande envergure, et grande gueule ; chez lui, tout est grand et c’est pour ça qu’il est un grand homme.

 

Ici on dit souvent ‘Grantom’ et on l’appelle Tom-Tom ou même Dom-Tom, mais c’est de l’humour africain. Si vous ne connaissez pas l’humour africain, allez donc faire vos courses du côté de Barbès, y’a pas besoin de tour-opérateur. Une façon pour le peuple de railler les tendances extrêmes de leur ‘guide suprême’ qui se livre parfois à quelques excès dont il sait qu’ils le desservent, mais c’est plus fort que lui, il faut qu’il se fasse remarquer, qu’on sache qu’il existe, partout dans le monde si possible. Le peuple, c’est sa façon de se venger de sa condition, de contester comme il peut le pouvoir de ‘Papa Malamba’. Mais il n’apprécie guère ce genre d’ironie, cette forme d’humour n’étant pas vraiment son fort. Mais ceci n’est qu’un échantillon, l’humour noir africain peut être autrement dévastateur.


    

Armand gatti : Rosa collective

 

C’est donc le jour où le Grand Malamba fait son tour de piste dans le grand marché, arpentant les allées, serrant maintes mains et donnant moult accolades, faisant le compliment et hélant qui ici ou là selon son humeur et l’importance de l’attroupement. Chacun répondait avec déférence aux sollicitations du grand chef, n’ayant garde par une réplique malvenue ou une moue inopportune, de l’indisposer et d’hypothéquer ainsi son avenir. En Afrique aussi –peut-être plus qu’ailleurs, prudence est mère de sûreté. Et puis, un sourire, une poignée de main, ça ne coûte rie, enfin pas grand-chose, juste une once d’amour-propre, mais qu’est-ce qu’un petit pincement de cœur quand on ne mange pas forcément à sa faim chaque jour que font Dieu le Grand Malamba. Lui jubile, c’est sa sortie cette séance de ‘serrage de mains’ mensuelle, un bain de foule comme ses collègues sur les marchés des villages millénaires de la France profonde. Lui aussi veut montrer qu’il peut se promener librement dans sa capitale sans craindre pour sa personne, que les opposants peuvent librement s’exprimer à condition d’être de son avis.


- Alors Mamadou, lance-t-il à un marchand de thé, comment vas-tu ? Et la famille ?
- Ô Grand Malamba, les affaires sont difficiles en ce moment. Les temps sont durs pour un pauvre homme comme moi et sa famille.

 

Chaque commerçant met un point d’honneur à se plaindre de tout -sauf du Grand Malamba évidemment- de la conjoncture, joli mot fourre-tout qui fait l’unanimité, du temps qui n’est jamais ce qu’il devrait être, des compagnies étrangères qui étrangles le commerce local –là c’est peut-être plus conforme à la vérité, mais nul n’y peut rien, elles sont trop fortes et dominent les marchés. Les marchés internationaux, ceux qui fixent le cours de la banane ou du cacao, pas le marché où sa pavane en ce moment le Grand Malamba. Mais une chose est sûre : ce n’est jamais la faute des impôts trop lourds ou de fonctionnaires corrompus. Au royaume du bon Malamba, ça ne peut exister, seulement y penser est un délit. Jamais en veine de compliments, il poursuit allègrement sa tournée :


- Tiens voilà Mamba, le grand spécialiste du maffé et de la sauce aux légumes saka-saka. La récolte s’annonce-t-elle sous de bons auspices cette année ?
- Une année bonne, une autre non, c’est le lot des paysans, répond Mamba en ouvrant ses larges mains pour représenter la fatalité. Mais je sais que je peux compter sur toi Grand Marabout.


Le Grand Malamba n’est pas plus marabout que vous et moi mais il aimerait le faire croire et il est toujours ravi de se l’entendre dire. Mamba le sait bien qui le fournit en plats locaux, étant devenu ainsi un commerçant reconnu dans la capitale.

 

Devant l’interminable étal pleins d’épices multicolores aux exhalaisons entêtantes qui se répandent jusqu’à l’entrée de la vieille ville, trône un énorme tonneau en ferraille rouillée. Au moment où le Grand Malamba passe suivi de ses gardes du corps et d’un grand échalas dégingandé qui le protège du soleil dardant d’une large ombrelle, une tête hirsute en sort brusquement en regardant le Grand Malamba d’un air narquois.

D’abord interloqué et reculant d’un pas devant l’algarade, cette incongruité surprenante, son excellence se rapproche en fronçant les sourcils, interpelant l’intrus :


- Que fais-tu donc ici, vermisseau, dans cette infecte carapace ?
- Je ne fais rien, votre grandeur, sinon me mettre à l’ombre au fond de ma demeure.
- Rien dis-tu, tu ne fais rien de tout le jour, tu n’es donc qu’un parasite vivant sur le dos des autres, sans aucune utilité pour personne.
- Qu’en sais-tu donc, toi qui juges de tout et semble tout savoir, que vois-tu de si loin, du haut de ton pouvoir ?


Devant tant d’impudence, le Grand Malambo ouvrit de grands yeux blancs tout ronds, sans voix pour une fois face à cet humanoïde à carapace qui le provoquait. Il aurait pu faire un petit signe à ses gardes du corps, moucher l’avorton d’une pichenette ou, d’un simple coup de reins, soulever le tonneau et son occupant pour les jeter tous deux dans un cul-de-basse-fosse ou au diable vauvert. Et effectivement, Ma Diogénus le Marabout entrait et sortait de sa boîte tel un diable avec un rire démoniaque quand un passant lui déplaisait ou qu’un malappris glissait un œil insolent dans son modeste gîte. 

 

Aujourd’hui, il était bien décidé à en découdre avec ce présomptueux de Malambo.


- Tu es là à plastronner, Grandeur terrestre, mais souviens-toi que même le bronze subit le vieillissement du temps et que, si haut placé que tu sois, tu ne reposes jamais que sur ton fondement.
- Qu’en sais-tu avorton, moi je protège mes sujets contre les mauvais sorts et les sortilèges diaboliques. Je désenvoûte, je 'maraboutise'…
- Ta condition d’homme fait que tu n’y peux rien changer, malgré tout ton pouvoir et tout ton or. Alexandre lui-même, celui que l’on appelle Le Grand, est mort de malaria dans des marécages irakiens. Mort bien misérable pour un Grand de ce monde. Souviens-toi, bavard impénitent, qu’il commença par perdre l’usage de la parole avant de succomber.
- Alexandre n’était qu’un piètre sorcier à côté de moi.
- Alexandre n’était qu’un fou, un ambitieux vendu aux dieux de la guerre.

- Tu méprises beaucoup Ma Diogénus pour être un sage. Sais-tu que je pourrais te faire couper la langue pour tes propos outrageants et ton impertinence à mon égard. En m’insultant, moi le guide suprême qui a reçu l’onction du conseil des anciens, c’est tout mon peuple que tu insultes.
- Ton prétendu peuple n’est pas plus à toi qu’à quiconque sur cette terre.
- Toi qui n’a besoin de rien, que veux-tu donc ?
- Pour moi, peu de choses, que tu te déplaces légèrement pour suivre le cours du soleil et que je puisse ainsi rester constamment à l’ombre.

 

 


 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

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