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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 15:01

 

Écrit sur la neige est une biographie de l'écrivain Bernard Clavel faite sous forme d’interviews recueillis et mises en forme par le journaliste Maurice Chavardès.

 

Ce livre où Bernard Clavel égrène ses souvenirs, ce qui a fait sa vie et nourri son œuvre, est né d’une série d’interviews recueillis par le journaliste Maurice Chavardès. Il y développe ses conceptions, disant qu'il écrit « pour communiquer mes émotions à mes semblables et pour en provoquer le renouvellement, » que ce métier requiert de la patience pour l'apprendre mais que « ne deviendra romancier que celui qui est né romancier : c'est-à-dire celui qui porte en lui un monde et le désir profond de l'animer. »

 

Il y évoque son enfance, son univers à Lons-le-Saunier avec ses parents, tout ce qui a disparu depuis, démoli, le jardin bétonné, saccageant ses souvenirs, qu’il ressent comme une blessure. Il revoit ces petits riens qui affleurent à sa mémoire comme la lampe pigeon de sa mère. Il voudrait retrouver les crépuscules d’hiver, le silence qui accompagne cette fuite de la lumière, « il imprégnait les âmes et ce qui pénètre ainsi une âme d’enfant peut à jamais colorer l’existence d’un homme. » Il était alors un rêveur invétéré.

 

Il y eut d’abord la peinture, cadeau de la tante Léa qui sera son initiatrice. Puis il rencontra à Lons-le-Saunier près de chez lui Roland Delbosco, un peintre-poète qui lui inocule le virus, lui fit découvrir le Rhône à Vernaison où il s’établit pour plusieurs années. Le Rhône, ce fleuve qui hante nombre de ses romans, de Pirates du Rhône jusqu’à La Table du roi. Vernaison est une étape essentielle, il s’y est marié, ses enfants y sont nés, là-bas il s’est colleté à la peinture puis à l’écriture. Là-bas, il fait la connaissance d’un amateur d’art Louis Mouterde chez qui il découvre la peinture de l’école lyonnaise. Ses goûts le portent aussi vers les impressionnistes et la peinture hollandaise, pays où il aime se rendre pour visiter les musées, surtout Rembrandt et Bruegel, le peintre qui l'a le plus marqué dans sa jeunesse.

 

Bernard Clavel n’aime pas évoquer le contexte de ses romans et des aspects biographiques qu’ils contiennent, « Parler de moi m’agace très vite » dit-il. Sur le métier d’écrivain, ou plutôt ce que « l’individu porte au plus secret de son être sensible », il sait pour l’avoir vécu que « tout vient de la vie », de ce que l’écrivain engrange de 'matière première', expériences faites d’événements et de sensations. « L’art est fait d’impulsions mises en forme. »

 

Généralement, ses œuvres il les porte longtemps, les laisse mûrir puis s’y invertit totalement jusqu’à oublier le présent et délaisser ses proches. Même s’il y répugne, il évoque la genèse de La Saison des loups, sa visite à Salins-les-Bains et le choc quand il découvre cette guerre oubliée quand la Franche-Comté, humiliée et dévastée, devient française, comment ses personnages l’ont amené à donner une suite à ce premier volume dans La Lumière du lac.

 

À la question de savoir s’il est un intellectuel, Bernard Clavel répond qu’un homme doit pouvoir changer de métier, lui se verrait plutôt menuisier ou charpentier. Sa vocation, même s’il n’aime guère ce mot, il l’a considère comme un 'bouillon de culture' : « Je suis né sensible, j’ai été élevé par une mère qui l’était, par un père secret… notre entourage d’artisans raconteurs d’histoires m’a impressionné. » Petit, on l’accusait de mentir alors que, dit-il, il ne faisait que « raconter des histoires. »

 

    

 

Son engagement s’est fait peu à peu, de façon naturelle, l’amenant à défendre un humanisme basé sur la sauvegarde de l’homme et de la nature, le recours à la non-violence. Pour lui, « un fleuve, une terre, un vignoble, des forêts sont tellement liés à l’existence de l’homme qu’il me paraît impossible que l’humanité oublie ce lien sans courir à sa perte. » Engagement pour l’écologie et les enfants martyrs, engagement contre l’État guerrier et marchand d’armes. Engagement aussi dans l’affaire Jean-Marie Deveaux ou l’affaire Buffet-Bontemps contre la peine de mort, contre les pratiques policières, l’impéritie de la justice et du système pénitentiaire. C’est un homme en colère qui fustige policiers et magistrats indifférents ou trop répressifs.

 

Tant que l’injustice sévira jusqu’aux plus hauts degrés de l’État, le problème de la délinquance restera entier. Mais il continuera malgré tout à se battre contre la violence et la haine. « Ma vie est plantée de jalons en forme de clefs », confie-t-il à son interlocuteur. Sa rencontre avec Louis Lecoin en est un. Il écrit dans ses revues Liberté et Défense de l’homme, il participe avec lui à son combat pour le statut d’objecteur de conscience. Son pacifisme remonte à cette nuit d’août 1944, nuit de torture d’un pauvre type qui lui laisse dans la bouche un goût de fiel. C’est le souvenir de cette nuit qu’il utilisera dans L’Espagnol pour peindre une scène semblable. Mais le petit garçon jouait à la guerre et creusait une tranchée dans le jardin de son père : épisode qu’il rappelle à plusieurs reprises et reprend dans son roman Quand j’étais capitaine. Sa rencontre avec le père Maurice Lelong devait aussi l’influencer, évoquant ensemble Romain Rolland, défendant les insoumis et luttant contre la guerre d’Algérie.

 

Son rejet de la guerre l’amène à publier Le Silence des armes, puis sa Lettre à un képi blanc. Il aura d’ailleurs l’occasion de rencontrer son contradicteur le caporal Mac Seale, « ouvert au dialogue, intelligent, et qui avait fort bien compris mon livre. » Hasard de la vie, il retrouve en Allemagne Hans Balzer, soldat allemand qui pendant l’hiver 1942-43 se trouvait comme lui à la prison de Carcassonne. Immense émotion, surtout quand ils visitent Buchenwald et parlent de leur admiration pour Romain Rolland.

 

Son engagement, c’est aussi sauver les enfants à travers l’association Terre des Hommes et du livre Le Massacre des innocents qu’il écrit à son profit. Avec Claude Mossé et les medias suisses, il se bat pour les enfants du Bengale, se rend sur place et se bat pour acheminer le maximum de vivres. Il y a certes la violence individuelle, Bernard Clavel sait combien il est facile d’y succomber, combien aussi des jeunes comme les héros de son roman Malataverne peuvent en être victimes, mais la violence d’État est encore la plus pernicieuse. Pour lui, l’arme absolue est la non-violence, la seule utilisable « sans enfreindre aucune loi morale. »

 

Sur le plan littéraire, il reconnaît lire peu de romans et, en matière d’influence note son ami et biographe Michel Ragon, « le rapprochement de tant d’auteurs (une dizaine) signifie qu’en réalité, il ne ressemble à personne. » Le jour où il démissionne de l’Académie Goncourt, il skie dans le Jura avec des amis, « la vraie vie », entre partage et amitié, « nous écrivons toujours sur la neige, note-t-il, le tout est de savoir à quelle heure se lèvera la tempête. »

 

Les décorations et les prix littéraires ne l’ont jamais intéressé, même s’il a obtenu le prix Goncourt dans des conditions assez rocambolesques auxquelles il est resté totalement étranger. Même s’il a obtenu de nombreux prix, il les juge plus néfastes qu’utiles. Ce qui l’a le plus marqué – et beaucoup aidé – ce sont les rencontres, ses premiers amis avec Delbosco qui, de fil en aiguille, vont lui permettre de devenir l’ami d’écrivains comme Hervé Bazin, Armand Lanoux, Roland Dorgelès, puis Jean Giono et Marcel Aymé. Ses livres lui valent l’amitié de philosophes comme Gaston Bachelard et Gabriel Marcel. Il se montre très critique envers les critiques, dénonçant le côté élitiste ou réactionnel de beaucoup d’entre eux. Mais il pense surtout à d’autres rencontres comme celle de Frédéric Ditis des Éditions J’ai lu ou avec le peintre Jean-François Reymond qui débouchera sur la publication du livre Bonlieu ou le silence des Nymphes.

Lors de ses débuts, Bernard Clavel a beaucoup travaillé pour la radio, excellent apprentissage pour lui à Radio-Lyon. S’il est déçu par les deux adaptations au cinéma (Le Tonnerre de Dieu et Le Voyage du père), il s’enthousiasme pour la télévision et participe à l’adaptation de plusieurs de ses œuvres.

 

Il a également beaucoup écrit pour la jeunesse car dit-il, « quel bonheur de retrouver un moment de sa propre enfance, rechercher ses propres sources d’émerveillement. » Mais il est difficile de traiter de la réalité en édulcorant les côtés les plus négatifs, en évitant toute violence, à promouvoir de nobles sentiments tels que « la droiture et l’honnêteté » sans pour autant bêtifier.

 

Si l’attitude de l’Église l’a souvent agacé, si sa recherche de Dieu a toujours été difficile, il a réussi à retrouver la foi. Avec l’âge, il lui semble peu à peu apprivoiser la mort, vouloir une mort plutôt lente avec laquelle il puisse se confronter mais, dans les cas extrêmes, être favorable à l’euthanasie.

 

Á propos de la Franche-Comté et de ses nombreux déménagements, il admet « être un déraciné » et que c’est un constat très « démoralisant ». Ceci l’amène à développer l’un de ses thèmes favoris : l’écologie, la culture biologique, la défense de la planète et de la biodiversité. C’est aussi le cas précise-t-il pour le Jura où il s’était installé un moment dans le village de Château-Chalon près de Lons-le-Saunier, pollué par l’urbanisation et le tourisme. Pourtant, il pense déjà à l’époque, en 1977, à revenir près de ses racines, « l’essentiel serait seulement que je puisse m’en rapprocher le plus possible. » [1]

 

Bibliographie

  • Portrait de Bernard Clavel par Marie-Claire de Coninck, Éditions de Méyère
  • Bernard Clavel, Écrivains d’hier et d’aujourd’hui, Michel Ragon, Éditions Seghers, 1975
  • Bernard Clavel, qui êtes-vous ?, J'ai lu, 1985, (ISBN 2-227-21895-2) : interviews recueillies par Adeline Rivart
  • Bernard Clavel, un homme, une œuvre, André Noël Boichat, Éditions Cêtre, Besançon, 1994

Notes et références

[1] NDLR : Il le réalisera en 2002 lorsqu’il s’installera dans la commune de Courmangoux dans le Revermont bressan, avant que tout soit remis en cause par la maladie.

 

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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 14:31

BERNARD CLAVEL ET ET SON ŒUVRE


     

Bernard Clavel qui êtes-vous ?

Référence : "Bernard Clavel qui êtes-vous ?", Adeline Rivard et Bernard Clavel, Paris, Éditions J'ai lu, 1985, isbn 2-227-21895-2

 

Il y a une résonance, une connivence entre ces deux ouvrages où Bernard Clavel égrène ses souvenirs et nous livre une partie de lui-même dans Les Petits Bonheurs et Bernard Clavel, qui êtes-vous ?, qui font l'objet de cette présentation. Évoquant des souvenirs, Bernard Clavel nous confie que « ce sont des choses que l'on croit avoir oubliées, mais qui sommeillent en vous et ressortent quand quelqu'un s'avise de les aiguillonner. »

 

Sa vocation d'écrivain transparaît, se dévoile quelque peu avec cette citation de Jean Guéhenno : « Les impressions d'enfance marquent la couleur de l'âme, » et son passé entre une mère conteuse-née et un père ressassant des souvenirs comme Henri Gueldry dans son roman Quand j'étais capitaine qu'on retrouve dans les tranchées creusées avec ses copains près du hangar. C'est lors d'un voyage à Lyon qu'il découvre le Rhône, qui va tant compter pour lui, « certain que dès ce jour-là, le Rhône est entré en lui. » Au cours de ses tournées, son père lui enseignait ce que Bernard Clavel nommera plus tard « sa géographie sentimentale ». Son enfance est un pays de rêves, il plane en haut de l'arbre du jardin, suit avec passion les préparatifs de départ d'un voisin, Paul-Émile Victor, faisant « des tours du monde imaginaires. »

 

Mais le rêve de l'enfance s'éloigne brusquement avec La Maison des autres, roman largement autobiographique sur son apprentissage de pâtissier, dur apprentissage de la vie aussi pour cet adolescent pour qui la ville de Dole avait été liée au bonheur des repas de famille. Vision contrastée de cette ville qu'il décrira dans Le Tambour du bief avec le Canal du Rhône au Rhin (canal Charles-Quint) et ses écluses. À travers une question sur le message que peut véhiculer un roman, c’est l’Ouvrier de la nuit qui répond, celui qui déplore que les intellectuels ne soient pas considérés comme des travailleurs.

 

Après La Maison des autres, c’est le début de la guerre, chapitre qui commence par cette histoire de Voltaire : « Le soldat tire à genoux, sans doute pour demander pardon de son crime ». La guerre, vieille compagne « qui le hante » dira-t-il en 2005, avec qui il a des comptes à régler : toujours la conviction que la guerre est dans le cœur de l’homme et qu’il faut opérer pour l’éradiquer, en passant comme il l’a fait, par une prise de conscience longue et douloureuse. De l’occupation, il retiendra surtout un grand amour malheureux et, dit-il, « j’ai passé l’essentiel de mon temps à poursuivre des chimères. C’est je crois, ce qui a rendu la vie si difficile à mes proches. »

 

Il travaille d’arrache-pied et, comme un artisan têtu, remet constamment l’ouvrage sur son chevalet. Ainsi a-t-il traversé le temps de la guerre celui qui voulait voir la mer, part loin de chez lui, loin de ses parents, à la découverte de la France puis c’est à Castres que le cœur de vivants va vivre un grand amour. À l’héroïsme du soldat, il préfère le courage, celui qui « consiste à savoir dire non au pouvoir lorsque ce pouvoir nous oblige à des actes condamnables. » Credo pacifiste de celui qui a écrit Lettre à un képi blanc. Ses 'affinités électives' vont vers des pacifismes Romain Rolland, Jean Giono, Jean Guéhenno et Gilbert Cesbron, « un frère pour moi. » Puis ce fut Les Fruits de l’hiver, la disparition de ses parents, lui qui a été « le déchirement de leurs dernières années. »

 

Après la guerre, il se marie, vit le long du Rhône à Vernaison au sud de Lyon et peint plus qu’il écrit. Il côtoie les gens simples qui lui inspirent plusieurs romans comme Pirates du Rhône, ou La Guinguette et le Rhône, ce fleuve qui est aussi pour lui un 'personnage' qui peut être calme ou traitre, mais qui pique aussi de terribles colères comme dans La Révolte à deux sous ou Le Seigneur du fleuve. Peu à peu, il a délaissé la toile pour les mots.

 

Vernaison, la vie de famille, la société de sauvetage, son travail de salarié, la charge est énorme : le piège pour un écrivain. Bernard Clavel se qualifie lui-même de « menteur-né », ne sachant vraiment plus la part de biographie dans son œuvre et cite Albert Camus : « Les œuvres d’un homme retracent souvent l’histoire de ses nostalgies ou de ses tentations, presque jamais sa propre histoire. »

 

Quand on lui parle du Rhône, le défenseur de la nature s’insurge contre « les massacreurs de la nature qui, prédit-il, seront à long terme vaincusBernard Clavel connaissait bien 'le prix du temps', écrivant « une pièce radiophonique par semaine, un roman par an, des émissions sur les disques et les livres, des articles pour des revues comme Résonances… » Telles sont ses 'années lyonnaises' de 1957 à 1964, quai Romain Rolland puis cours de la Liberté. Sa culture s’est forgée pendant ces années : « Tout est dans le tempérament mais tout vient aussi des rencontres, de ce que la pratique des métiers et le côtoiement des êtres vous apportent. » « Être romancier, dit-il, c’est porter en soi un monde, et c’est ivre en ce monde beaucoup plus qu’en celui qui vous entoure. » Malgré sa puissance de travail, Bernard Clavel plonge dans la dépression et il faudra l’intervention de son éditeur Robert Laffont pour qu’il arrive à tourner la page ».

 

Rupture, « l’éternel vagabond » s’installe dans la région parisienne à Chelles de 1964 à 1969 puis à Brunoy. S’il reste fidèle au stylo plume et au papier, le cinéma s’intéresse à lui et achète les droits de Qui m’importe et de Le Voyage du père. Terrible déception. Il ne reconnaît rien de ses romans et préférera désormais les adaptations télévisées auxquelles il participe, et la première, L’Espagnol, [1] réalisé en deux parties par Jean Prat et diffusé en 1967, est un gros succès. Parfois même, ses romans rejoignent la réalité, une réalité qu’il apprend bien sûr après coup : il en donne quelques exemples à propos de L’Hercule sur la place ou Le Voyage du père. Sans doute écrit-il d’abord pour exorciser la mort. Il confesse : « Finalement, je me demande si l’on ne crée pas avant tout pour se survivre ». Et puis, il y eut 1968, pas mai 68 mais la consécration : prix Goncourt surtout, mais aussi grand prix de la ville de Paris et prix Jean Macé. À la question classique, « pourquoi écrivez-vous », il répond : « Écrit-on jamais pour autre chose que pour aller au fond de soi ? » [2]


Sa maison de Chateau-Chalon

 

Retour au bercail : il s’installe dans la maison des abbesses à Château-Chalon près de Lons-le-Saunier où se déroule l’action de Le Silence des armes. [3] C’est l’époque où il écrit Le Seigneur du fleuve, Tiennot, Le Silence des armes et Lettre à un képi blanc. Avec ses deux derniers livres, c’est l’époque de la polémique, au côté des objecteurs de conscience, « j’estime, dit-il, que je n’ai pas le droit de cesser de me battre pour que la justice et la paix s’imposent ». S’il n’a aucun message à transmettre, il ne peut non plus écrire « une œuvre dégagée ». Il se veut comme son ami Roland Dorgelès « anarchiste chrétien ».


Sa nouvelle vie laisse augurer une grande stabilité mais c’est le contraire qui se produit : début 1978, il s’installe au Québec avec Josette Pratte, Montréal puis Saint-Télesphore, « je suis un homme d’hiver » dit-il, saison à laquelle il consacrera un album en 2005. [4] Il revient en France à Paris puis chez un ami à Bruxelles, le Portugal où il écrit Marie bon pain, Paris de nouveau chez des amis pour écrire La Bourrelle. Le périple se poursuit en 1979 dans une ferme du Doubs qu’il quitte en 1981 pour s’installer à Morges en Suisse sur les bords du lac Léman, renouer avec « La lumière du lac », là où en 1985 ce livre a été élaboré, avant de partir en Irlande.

 

Bernard Clavel se défend d’écrire des romans historiques - Les Colonnes du ciel sont faits de héros 'modernes' et l’histoire aurait pu se dérouler à notre époque, ou de mélanger réalité et fiction. Il précise : « J’ai fini par acquérir la conviction profonde qu’il y a pour l’artiste un droit absolu d’adhérer de plus près à son œuvre qu’aux êtres qui l’entourent. » Cette fois, il ne s’agit plus d’une simple rupture, c’est un second souffle, un homme résolument tourné vers l’avenir ; il a rencontré Josette Pratte, « un grand amour avec qui j’ai des échanges constants ». Quand on lui reproche un certain égoïsme, il répond que le métier d’écrivain est fatalement une longue solitude. Il parle de Harricana, cette rivière du Québec qui coule dans Le Royaume du Nord, des gens qu’il a rencontrés, qui sont devenus personnages, recomposés par son imaginaire. Et il conclut : « Vous voyez : une fois de plus, je n’ai rien inventé et j’ai tout inventé ».

 

Et s’il ne pouvait plus écrire, si on lui interdisait d’écrire, question cruciale : « Je ne vous ai pas attendu pour me la poser, répond-il à Adeline Rivard, il y a près d’un demi-siècle qu’elle me poursuit… » [5]


 


voir aussi : Les biographies de Bernard Clavel

- Bernard Clavel, Les Petits Bonheurs, Les Petits Bonheurs, écrit à Doon House hiver 6-87 et Vafflens-le-Château, mars 1999, Éditions Pocket 14/08/2001 – isbn 2-266-10364-4
- Bernard Clavel, Écrivains d’hier et d’aujourd’hui, Michel Ragon, Éditions Seghers, 1975
- Écrit sur la neige, Éditions Stock, interviews recueillies par Maurice Chavardès, 1977
- Bernard Clavel, un homme, une œuvre, André Noël Boichat, Éditions Cêtre, Besançon, 1994
- Bernard Clavel, un homme en colère, Bibliothèque cantonale et universitaire, Lausanne, 2003
- L’univers clavélien, colloque international Bernard Clavel, ARDUA, Bordeaux, 2003

 

Notes et références 

[1] L'Espagnol, réalisé en deux parties par Jean Prat (1967) sur ina.fr

[2] Référence page 123 

[3] Voir son livre Terre des écrivains : Bernard Clavel à Château-Chalon

[4] "L’Hiver", Éditions Nathan, collection Voyages et nature, 10/2003, 192 pages, ISBN 209261052x 

[5] Morges février-juillet 1985.

 

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Grand Prix Ville de ParisPrix Jean MacéPrix Goncourt 1968Prix Eugène LeroyGrand Prix Ville de Bordeaux
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21 février 2013 4 21 /02 /février /2013 14:15

tumb Bernard Clavel et sa femme Josette Pratte

 

Bernard Clavel, né le 29 mai 1923 à Lons-le-Saunier et mort le 5 octobre 2010 à La Motte-Servolex, [1] est connu surtout comme romancier mais il a aussi écrit des récits et des essais ainsi que de nombreux contes et nouvelles pour la jeunesse. Il repose dans le petit village de Frontenay dans le Jura, situé au nord de Lons-le-Saunier, sa ville natale.

Né dans une famille modeste, il devient apprenti pâtissier à 14 ans, exerce de nombreux métiers avant de travailler au Progrès de Lyon dans les années 1950, tout en pratiquant la peinture puis l'écriture, 'faisant ses classes' durant plusieurs années avant d'acquérir une certaine célébrité. Il s'est largement inspiré de sa jeunesse pour écrire sa première série romanesque en 4 volumes "La Grande patience" entre 1962 et 1968, dont le dernier tome intitulé "Les Fruits de l'hiver" lui valut de recevoir le prix Goncourt en 1968.

 

Son premier roman L'Ouvrier de la nuit, publié en 1956, marque le début de sa production littéraire, une bonne centaine de titres si l'on inclut ses œuvres pour la jeunesse ainsi que ses sagas romanesques qui ont rencontré un grand succès comme, outre La Grande Patience, Les Colonnes du ciel (5 volumes - 1976/1981) et Le Royaume du Nord (6 volumes 1983/1989). [2]

 

Associant l'enracinement régional (essentiellement, sa Franche-Comté natale, Lyon et le Rhône ainsi que le Québec, pays natal de sa femme Josette Pratte) et l'évocation historique (conquête de la Franche-Comté au XVIIè siècle, la vie des Canuts et des mariniers du Rhône au XIXè siècle, la guerre de 1914-1918, l'implantation française au Canada …, Bernard Clavel n'a jamais oublié ses racines et défend des valeurs humanistes, mettant en scène des destins individuels et collectifs, souvent confrontés aux difficultés et au malheur. Son sens de la nature et de l'humain, sa mise en question de la violence et de la guerre et son souci de réalisme expliquent sans doute qu'il ait été largement récompensé par de nombreux prix littéraires.

 

tumb    tumb

 

Bernard Clavel : le romancier
Bernard Clavel a écrit de nombreux romans à partir de 1956 jusqu'aux années 2000.

 

  Vous trouverez sous wikipedia la fiche de lecture que j'ai créée pour chacun de ses romans :

 

Les romans des années 1950 à 1980
L'Ouvrier_de_la_nuit, Julliard, 1956
(Ou « Jura ») Robert Laffont, 1971
Pirates du Rhône, André Bonne, 1957
Réédition chez Robert Laffont, 1974

Le Tonnerre de Dieu,

1958, Robert Laffont,
adapté du livre Qui m'emporte.

L'Espagnol, 1959 <ref>L'Espagnol, réalisé en deux parties par Jean Prat sur ina.fr</ref> Malataverne, 1960, Robert Laffont Le Voyage du père, 1965, Robert Laffont
L'Hercule sur la place, 1966, Robert Laffont Le Tambour du bief, 1970 Robert Laffont Le Seigneur du fleuve, 1972 Robert Laffont
Le Silence des armes, 1974 Robert Laffont Tiennot ou l'île aux Biard, 1977 L'homme du Labrador, 1982, Balland



Les romans des années 1990 et 2000
Quand j’étais capitaine, 1990 Albin Michel Meurtre sur le Grandvaux, 1991 Albin Michel La Révolte à deux sous, 1992 Albin Michel
Cargo pour l'enfer, 1993, Albin Michel Les Roses de Verdun, 1994, Albin Michel Le Carcajou, 1995 Robert Laffont
La Guinguette, 1997, Albin Michel Le Soleil des morts, Albin Michel, 1998 Le Cavalier du Baïkal, Albin Michel, 2000
Brutus, 2001, Albin Michel La Retraite aux flambeaux, Albin Michel, 2002 La Table du roi, 2003, Albin Michel
Les Grands Malheurs, 2004, Albin Michel

 

Liens externes
- Hommages à Clavel
- Culture livres
- Clavel à Courmangoux par C. Broussas

 

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   Cimetière de Frontenay, Jura

 

Notes et références

[1] Voir les sites TF1, Fce info et Le Dauphiné Libéré du 6 octobre 2010, édition de Chambéry, p. 36

[2] Bibliographie de Bernard Clavel

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 14:45

BERNARD CLAVEL : Biographie de Marie-Claire de Coninck


Référence : Marie-Claire de Coninck, "Bernard Clavel", éditions Pierre de Méyère, collections Portraits, postface interview de Bernard Clavel, 1991 

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>


           

Esquisse pour un portrait

Bernard Clavel, écrivain populaire ou populiste, anti-intellectuel aussi laisse-t-on parfois entendre. Populiste, il s’en défend, le prend plutôt comme un compliment et n’aime pas beaucoup il est vrai les intellectuels, « je me moque éperdument des intellectuels dont le commerce m’ennuie souverainement » répond-il dans une interview. Quant à l’adjectif "populaire", péjoratif dans la bouche des intellectuels, il s’assume et le revendique, mille fois "oui" s’il s’agit d’écrire pour le plus grand nombre, s’adresser au peuple et, quelle horreur pour certains, connaître le succès, le vrai, pas seulement un succès d’estime. Voilà qui laisse augurer des relations tendues qui vont prendre toute leur ampleur quand il recevra le prix Goncourt.

 

Le peintre des débuts, a finalement choisi la littérature parce que écrit-il « je pensais pouvoir m’exprimer plus complètement ainsi et m’approcher d’avantage de l’homme. » [1]Il y a du Claude Monnet chez cet homme qui va inlassablement cherché sur les rives des galets du Rhône à Vernaison, à traduire dans sa peinture les milliers de reflets de cette eau qui le fascine, changeant au gré des heures et du temps, impossibles à capter. Finalement, la pâte humaine l’intéresse davantage, ses personnages en apparence si simples mais en fait si complexes et portés par des sentiments si contradictions, ses frères, ses jumeaux parfois si près de lui, de ses désirs et de ses doutes ; Il ajoutera ces mots à sa profession de foi : « Également m’engager aux côtés de l’homme qui lutte pour sa liberté et pour la paix. » [2] "L’homme", "la paix","s’engager", simplement, les mots-clés sont lâchés, il leur donnera toujours leur sens le plus élevé, le plus noble jusque dans son dernier texte où il dénonce les terribles méfaits de l’arme atomique. [3]

 

Bernard Clavel conçoit son travail d’écrivain comme un métier d’artisan, un homme parmi les hommes, élevant ses trois enfants et s’installant à Chelles dans la région parisienne en 1964 pour mieux « gagner sa vie. » C’est ainsi qu’il conçoit ses personnages, entiers, prenant la vie à grandes brassées, mais souvent dominées par les événements. La vie abîme souvent ses personnages mais la vie réelle de l’Espagnol qu’il eut l’occasion de rencontrer bien après la sortie de son livre, fut pire que celle de son héros. Sa langue est simple dit-on parfois avec dérision, mais il considère que c’est le plus bel hommage qu’on puisse lui rendre, atteindre à la simplicité, c’est épurer, aller vers une concision qui donne au texte tout son sens. C’est ainsi qu’il parvient à dépasser la dichotomie classique entre le fond et la forme.

Avec l’intelligence du cœur

C’est dans une interview à propos de son roman "Celui qui voulait voir la mer" qu’on trouve son positionnement par rapport à l’écriture, « ce livre est un roman, c’est-à-dire une histoire imaginaire mais j’ai essayé que les sentiments soient vrais. » Le zoom cible ses personnages, leurs luttes, leurs réactions face aux situations de leur vie quotidienne. C’est plus les ressorts intimes de la pâte humaine qui intéressent Bernard Clavel, que la trame narrative de ses romans.

 

Idée essentielle qu’on retrouve dans cette réflexion tirée de sa biographie de Léonard de Vinci : « Ce qui place des écrivains comme Molière ou Balzac au-dessus des autres, c’est qu’ils ont su créer des types en modelant des personnages qui demeurent pourtant des hommes. » Équilibre instable dont seuls les grands écrivains parviennent à atteindre un point d’orgue. Ses personnages même s’ils sont malmenés par la vie, poursuivent sans relâche leur chemin. Ce qui en fait leur modernité, c’est leur ouverture sur le monde, ils savent prendre des risques pour se réaliser, pour atteindre leurs objectifs, souvent dominés par leurs coups de cœur, compatissant envers les plus faibles. Même les plus dures moments, ils restent indéfectiblement liés à leurs amis, à leur entourage et, comme Pablo envers la jeune déshéritée Jeannette ou Gilbert envers son ami le vieux pasteur, après la mort de sa bienaimée, retrouvent dans l’amitié cette partielle d’humanité qui guide leur vie.

 

Ce qui l’intéresse, c’est la flamme intérieure d’un être qui lui donne son caractère unique, la passion parfois poussée à son paroxysme, à son ultime dénouement comme la lutte sans espoir du "seigneur du fleuve" Philibert Merlin l’essor inéluctable du bateau à vapeur, contre les forces sauvages du fleuve et de ses terribles crues, un peu à la manière d’un Hermann Melville et la lutte du capitaine Achab contre Moby Dick. [4]

 

Ces hommes sont des aventuriers de leur époque, autant centrés sur leur passion que tournés vers les autres car « l’aventure est partout, offerte à tous, elle a mille visages, mille formes, mille aspects. » [5] Il précise sa pensée, écrit dans "Célébration du bois," « On est vraiment ce que l’on désire être. » Lui-même est aussi à sa façon un aventurier, pèlerin de la littérature avec, non pas son bâton à la main, mais son stylo, vagabond du monde se sentant partout chez lui, emportant dans sa tête son terroir, plein d’images à jamais serties dans sa mémoire, mais toujours insatisfait, à la recherche d’un ailleurs. Toujours ouvert aux autres également, n’hésitant pas à s’engager pour la paix, luttant contre la violence faite aux enfants car « on n’a pas le droit d’oublier qu’il y a toujours quelque part un endroit où on assassine un enfant. » [6] 

Comme le chant d’une vague

Parler de littérature, évoquer un grand écrivain suppose une certaine idée du rôle de l’écriture, de la puissance de son style, de son imagination, et repose sur cette substance de sa propre vie qu’il est capable de projeter dans son œuvre. Pour lui, « le génie est l’équilibre parfait entre le mental et l’émotionnel. Une émotion, c’est déjà beaucoup, c’est en tout cas suffisant pour que naisse un chef-d’œuvre si elle touche un artiste assez doué pour l’exprimer pleinement. »

 

Derrière l’histoire d’un homme, d’une famille, d’un groupe se profile dans ses romans sa colère [7] pour la violence qui contraint Pablo l’Espagnol à l’exil, le jeune Robert pris dans les filets de Malataverne à une réaction qui le conduira en prison, le jeune Julien Dubois jeté dans la guerre, balloté entre l’armée de l’armistice et la Résistance, hanté par le souvenir de la torture. Cette colère l’aide aussi à dénoncer des formes de violence sociale, celle qui jette Marie-Louise, l’apprentie-coiffeuse, sur le trottoir et désespère Quantin son père, qui oblige Gilbert et Les Pirates du Rhône à l’exil, causant la mort de Marthe sa fiancée ou, pour prendre un exemple plus collectif, qui contraint les canuts lyonnais à se révolter contre leurs conditions de travail dans "La Révolte à deux sous". Un thème si récurrent qu’on pourrait citer maints autres exemples à travers son œuvre et qu’il inervera encore ses derniers écrits.

 

On trouve ainsi dans ses écrits maintes références à la guerre et beaucoup de ses romans y font allusion où sont carrément centrés sur une période de guerre, guerres du passé, guerres mondiales ou guerres modernes. Il n’avait que l’embarras du choix. Dans sa grande fresque "Les Colonnes du ciel" dans une guerre terrible où les armées de Louis XIV ramèneront sans pitié la Franche-Comté dans le giron français, il décrit la longue marche, le long exil de ces populations déracinées obligées de quitter leurs villages de la forêt doloise pour partir dans une dure errance pour découvrir enfin sur les rives du lac Léman "la lumière du lac". [8][8] Une saga qui lui tient tant à cœur, lui le Franc-Comtois qui souffrent autant que ses personnages dont certains poursuivront leur aventure jusqu’au Québec, [9] réalisant ainsi le lien avec sa grande saga sur les pionniers du Québec "Le Royaume du nord".

 

Toutes les époques lui sont bonnes pour dénoncer la guerre et ses atrocités, de l’époque antique jusqu’à la guerre d’Algérie. "Le Cavalier du Baïkal," ce guerrier venu des steppes asiatiques, nous projette dans la guerre des Gaules, la soif de pouvoir de Jules César, et "Brutus" qui se déroule au siècle suivant au temps de l’empereur Marc-Aurèle, nous mène le long du Rhône entre Lugdunum le Lyon antique, et la Camargue, dans le monde romain de l’intolérance traquant et persécutant les chrétiens. Il nous projette aussi dans l’épopée napoléonienne, pendant les Cent-Jours en 1815 où la guerre civile qui oppose bonapartistes et royalistes, va venir percuter de pauvres bateliers aux prises avec une terrible crue du Rhône près du gros rocher de la "Table du roi" du côté de Valence.

 

Beaucoup de ses romans sont centrés sur l’histoire de gens simples, l’absurdité de la guerre et de la violence qui jettent les individus les uns contre les autres, comme si l’amour de la vie avait cédé la place à la haine. Les guerres contemporaines sont présentes, de façon parfois détournée dans "Les Roses de Verdun" par exemple, l’histoire d’un homme qui entreprend un long voyage des rives du Rhône jusqu’à Verdun pour rendre hommage à ce fils mort du côté de Verdun, mort comme beaucoup d jeunes de son âge et qu’il avait voulu préserver, malgré lui. Outre les trois derniers volumes de "La Grande patience" fortement autobiographiques et centrés sur la seconde guerre mondiale, au temps de sa jeunesse, Bernard Clavel nous entraîne dans les aléas de la Libération, dénonce les morts inutiles des dernières semaines de la guerre dans cette région, décrit la peur et les représailles dans ces villages au-dessus de Lons-le-Saunier qu’il connaît si bien, le dilemme de ces familles écartelées entre plusieurs pays et ennemies malgré elles comme ces "malgré eux" alsaciens face à un choix impossible. [10]

Un art… une loyauté

Riter, l’ami de Julien Dubois, rappelle à propos d’un de ses officiers, que pour Balzac, « la gloire est le soleil des morts, » expression que reprendra Bernard Clavel comme titre d’un roman en hommage à son oncle Charles Mour [11] où il s’interroge sur les ressorts de la haine et du sentiment de revanche et de leur récurrence chez les "braves gens" du peuple. [12] Bernard Clavel aime "la belle ouvrage", non seulement il ne s’en est jamais caché mais il l’a souvent clamé et son œuvre en est imprégnée. On en trouve maintes illustrations, par exemple dans cette interview où il dit : « J’aime la matière, c’est ce que je regrette le plus dans la peinture. Le papier, l’encre, tout cela m’est nécessaire. […] J’aime les outils, je les collectionne, et pour moi un stylo est un outil auquel la main s’habitue. On s’y attache, on l’aime très vite. Il fait amitié avec la main. » [13]

 

C’est l’amour pour ce monde de travailleurs manuels, paysans et ouvriers, qu’on peut juger désuet par certains côtés, qu’on lui a parfois reproché, avec ce qu’il contient de péjoratif pour le travail manuel. Son côté retro tient sans doute aussi à son appétence pour la nature, son goût marqué pour la campagne, la montagne et le froid, [14] ce peu d’attrait pour la ville qu’il décrit sans aménité dans Le Voyage du père où la neige lyonnaise est sale et poisseuse, deux univers qu’il oppose dans L’Homme du Labrador entre les fascinantes étendues glacées du Labrador et les tristes vieux quartiers de Lyon.

 

Son humanisme –et sa propre expérience- l’amène à évoquer les liens qui se tissent peu à peu entre les ouvriers, la solidarité qui en est le ciment et qui permet de résister à l’oppression d’un patron comme Julien Dubois dans La Maison des autres ou de revendiquer un minimum de dignité, le juste prix de leur labeur comme les canuts, ces ouvriers de la soie lyonnaise dans La Révolte à deux sous. L’oncle de Julien, syndicaliste convaincu, le met en garde contre tout paternalisme pernicieux, le prévenant « qu’il est impossible d’être copain avec un patron sans finir par être sa victime. » Ces hommes n’en exercent pas moins des métiers difficiles qui rendent les mains rugueuses et la peau hâlée, durs à la tâche, qui par exemple dirigent leurs embarcations dans les flots tumultueux du Rhône [15] ou qui, comme Bernard Clavel dans sa jeunesse a bûcheronné et vendangé du côté de Château-Chalon dans le Revermont jurassien et connaît le prix de la sueur. La nature est belle mais pas toujours magnanime envers les hommes.

 

Ces personnages qu’il choisit comme archétypes appartiennent à sa vie, ce sont souvent des gagneurs, des "self-made-men" qui savent ce qu’ils veulent même si finalement ils échouent comme Le Seigneur du fleuve, « tout remonte à mon enfance et à mon adolescence, tout vient de mon expérience » confie-t-il dans une interview. »

 

Notes et références

  1. Extrait de son interview dans Magazin de Bucarest, novembre 1966
  2. ] « Il existe aussi des raisons d’ordre purement artistique » exposées dans son album "Célébration du bois", précise-t-il dans une interview
  3. Voir ses deux derniers textes, le roman "Les grands malheurs" et sa préface "La peur et la honte" à l’ouvrage de Nakazawa Keiji "J’avais 6 ans à Hiroshima. Le 6 août 1945 8h15 "
  4. Référence à Hermann Melville
  5. Interview dans Liberté de mars 1967
  6. Voir "Jeunes frères ennemis", revue Europe, novembre 1965
  7. Voir "Un homme en colère", Maryse Vuillermet, 2003
  8. Titre du deuxième tome de la série Les Colonnes du ciel
  9. Dans le dernier tome de la série, intitulé "Les Compagnons du Nouveau monde"
  10. Voir le récit-témoignage "Marthe et Mathilde", Pascale Hugues, éditions Les Arènes, 305 pages, 2009
  11. L’oncle Charles Mour, capitaine, combattra dans les deux guerres mondiales et dans les bataillons d’Afrique.
  12. Bernard Clavel se réfère à une citation de Romain Rolland, qu’il admirait particulièrement : « Ce sont les "braves gens" qui font l’éternité des fléaux criminels dont l’humanité est martyrisée : ils les sanctifient par leur acceptation héroïque. » C’est là tout le thème de son roman "Le Soleil des morts".
  13. Interview à Magazin de Bucarest, novembre 1966
  14. Sur le thème de son attirance pour le froid, pour les paysages du Haut-Doubs ou du Canada, on peut citer Terres de mémoire et son album intitulé simplement L’Hiver
  15. Patrons de bateaux, nautoniers qu’on retrouve dans les trois romans suivants : "Le Seigneur du fleuve", "Brutus" et "La Table du roi".

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 14:36

Josette Pratte : Les Persiennes

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Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

Référence :
Les Persiennes, Josette Pratte, éditions Robert Laffont, 276 pages, 1985, isbn 2-221-04835-0, illustration Jérôme Coudrey

 

Les Persiennes est un roman de l’écrivaine québécoise Josette Pratte, qui décrit le combat d’une femme pour s’accrocher à un amour devenu impossible.

 

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Présentation et sommaire

Josette Pratte a placé en épigraphe cette citation de Georges Bernanos : « L’enfer, Madame, c’est de ne plus aimer. »

« Les persiennes sont tirées. Un jour blanc, léger, souligne les fentes. » Ainsi commence le huit-clos de Margot, une femme cachée derrière les persiennes de sa maison, prisonnière de son propre univers, qui guette l’arrivée de son mari et de sa maîtresse.

 

Les persiennes sont comme les grilles d’une prison où elle s’est volontairement enfermé, prisonnière de sa passion pour cet homme qu’elle a longtemps porté à bout de bras, qui lui doit tout et qui la quitte pour cette Christine dont elle ne peut prononcer le prénom et qu’elle appelle "la pute". Prisonnière de cet amour-passion qui lui permet de vivre et en même temps l’empêche de vivre.

 

Robert doit venir dans cette grande maison de campagne, la Gordanne, pleine de leurs souvenirs, pour prendre ses affaires personnelles, tout ce qu’il a laissé dans son atelier de peintre. Interdiction pour elle d’être présente : ainsi l’a voulu la justice des hommes.

 

Mais Margot s’est murée dans sa chambre. Elle attend en caressant le rêve fou que leur histoire peut continuer, qu’elle peut reconquérir celui avait qui elle a vécu pendant trente ans. Robert arrive mais avec Christine sa jeune maîtresse et Odette une de ses amies, qui l’a trahie. Elle va les épier ainsi pendant deux jours et une nuit, en toute une vie qui par bribes défile dans sa tête. Elle se sent défaite et tâte de temps en temps le vieux revolver qu’elle a apporté.

 

Situation poignante faite de cris d’amour et de haine d’une femme qui ne parvient pas à faire le deuil de son amour. Son désespoir est fait de tentations qui se focalisent sur ce révolver support de tous ses fantasmes. C’est lors du départ de Robert, son départ de la maison avec le camion de déménagement, qu’elle réalise l’inéluctable, départ définitif, il ne reviendra pas. Cette fois elle le sait au profond d’elle-même, la page est vraiment tournée. Mais elle ne baissera pas les bras, non, elle se battra en décidant péremptoirement : « C’est la guerre ! »

Bibliographie

  • Josette Pratte, " Et je pleure ", éditions Robert Laffont, 1981
  • Josette Pratte, "Les Honorables", éditions Robert Laffont, 1996
  • Josette Pratte, Bernard Clavel, Œuvres complètes de Bernard Clavel
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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 14:28

Les Honorables de Josette Pratte

<<<< Voir aussi Les Persiennes >>>>

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

Référence : Les Honorables, Josette Pratte, éditions Robert Laffont, 292 pages, 1996 2-221-08258-3, couverture Xavier Prinet ‘Coin canapé’ (1926)

Les Honorables est un roman de l’écrivaine québécoise Josette Pratte, qui décrit la "bonne" société québécoise des années à l’aube et pendant la seconde guerre mondiale.

 

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Présentation et sommaire

Josette Pratte, originaire du Québec où elle est née en 1951 et qu’elle ne quitte qu’en 1978 pour venir en France, nous fait pénétrer dans la vie quotidienne d’une grande famille québécoise dans ces années quarante de la guerre en Europe. Elle brosse à travers cette saga un monde qu’elle a bien connu et croque avec bonheur des personnages plus vrais que nature.

1- De l’automne 1938 – l’hiver 1938-39
2- L’été 1939
3- Les temps de guerre : 1939-42
4- Les temps de guerre : de l’été 1942 à Octobre 1945

La famille Desrosiers

Cette famille, l’une des plus importantes du Québec, repose sur le patriarche –l’Honorable dit-on là-bas- Elzéar Desrosiers, un homme vieillissant, ancien magistrat qui règne encore sur son clan. De caractère autoritaire et plutôt râleur, aux idées bien arrêtées sur les devoirs et obligations de sa caste, il dirige d’une main ferme sa propriété de la Grande-Allée et sa domesticité, sa campagne du Bas-du-Fleuve ainsi que sa maisonnée, ses deux filles Virginie et Daphnée, son fils Ernest et son gendre, "l’honorable" Adjutor Duguay. Seuls ses trois petits-enfants Charles, François et surtout Gabrielle savent toucher son cœur et obtenir de lui ce qu’ils veulent.

Virginie est à son aise, se sent bien entre un mari, édile local qu’elle admire et ses trois enfants. Sa sœur Daphnée se sent plutôt à l’étroit dans cette société étriquée, à la recherche de quelque chose d’autre qu’elle a du mal à définir. Elle va tomber amoureuse d’un riche canadien anglais protestant. Il est tout ce que le clan Desrosiers n’est pas et Elzéar ne peut admettre ce qu’il considère comme une rébellion, une atteinte à ses prérogatives. Débat classique entre l’amour et la pression familiale qui va briser le cœur de Daphnée. Elle va finalement e résoudre à se fiancer à un jeune avocat qui plaît à la famille mais qui va rapidement s’engager et partir à la guerre pour la ‘vieille Europe’.

Les temps de guerre

Cette guerre lointaine qui ravage l’Europe puis va s’étendre au Pacifique, partage les Canadiens qui se demandent s’il faut aller se battre pour l’Europe, pour ces deux pays colonialistes qui les ont conquis et occupés.

La ‘Belle province’ renâcle puis finit par céder à l’effort de guerre. Elzéar Desrosiers reste assez insensible à toute cette agitation contraire à son tempérament, qui gagne peu à peu toute sa maisonnée et sa fille Delphine la première. Pour les représentants de cette génération, c’est aussi les assises de leur société qu’ils ont tant aidé à bâtir, que la guerre menace de remettre en cause.

 

La guerre et l’occasion de dépasser les clivages entre Canadiens français et anglais, qui aiment à ressasser le passé et à marquer leurs différences. La cohabitation est difficile mais Daphnée participe au mouvement et se lance à corps perdu dans l’effort de guerre, organisant des défilés de mode, action pédagogique visant à développer l’esprit civique de ses concitoyens et de dégager ainsi des fonds pour les industries d’armement.

 

La guerre à présent est finie et le 2 octobre 1945, c’est la fête au pays, Elzéar Desrosiers regarde le Royal 22e régiment qui revient triomphalement de la vieille Europe. Son futur gendre Maurice, le fiancé de Daphnée, en fait partie, lui l’engagé volontaire dès 1939, parti donc depuis quelque six années. Daphnée est ainsi rattrapée par son passé et voit l’ombre portée de son amour pour Frederick Dobell s’éloigner irrémédiablement.

 

Main il semble bien que la guerre ait impact durablement la stabilité de cette société et que désormais, rien ne puisse être comme avant. 

Interview de l'auteure
 

« Je mets très longtemps à écrire quelque chose. J’ai mon propre rythme. Pour moi, il faut donner le temps au personnage et au monde d’exister. J’ai beaucoup de mal à accepter ce que je fais aussi. Ce sont des thèmes différents, d’écriture différente. Moi ce qui m’anime, c’est comprendre les êtres et donc, au fond, se comprendre, ou comprendre des morceaux de soi et les aimer. Pour moi l’essentiel est d’arriver à être soi; là est la force, arriver à trouver sa personnalité, l’affirmer, être soi et n’être que soi

Bibliographie

  • Josette Pratte, " Et je pleure ", éditions Robert Laffont, 1981
  • Josette Pratte, "Les Persiennes", éditions Robert Laffont, 1985
  • Josette Pratte, Bernard Clavel, Œuvres complètes de Bernard Clavel

Liens externes

BookNod Josette Pratte à Apostrophe en 1985

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 14:07

Josette Pratte : biographie


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<<<<<< Voir aussi son roman Les Honorables >>>>>>

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Josette Pratte, l’épouse de l’écrivain Bernard Clavel, est un écrivain canadien née à Québec en août 1951. À dix ans, elle perd sa mère, dont elle a brossé un portrait émouvant dans son premier roman : "Et je pleure". Interrompant des études de lettres qu’elle suivait à Montréal, elle part faire un séjour en Angleterre. Quand elle revient dans son pays natal, elle travaille dans différentes maisons d'édition.

 

A la fin de l’année 1977, invité pour une semaine au Québec, Bernard Clavel y rencontre sa future femme Josette Pratte. Depuis 1979, elle vit principalement en Europe avec son mari Bernard Clavel et jusqu’au décès de ce dernier en octobre 2010. Elle l’a soutenu dans l’adversité, depuis qu’un certain 27 octobre 2003, une attaque vasculaire laissait son mari handicapé du côté gauche, qui dira après quelques jours de coma : « J'écris. J'écris dans ma tête. »

 

Ce combat contre et avec les mots, il le mènera avec Josette Pratte, sa femme, elle aussi écrivain, juge impitoyable des œuvres qu’il lui soumet et qu’il corrigera jusqu’à ce qu’elle en soit satisfaite. « Je n'aurais pas écrit pareillement sans elle. C'est dur, la vie d'un couple d'écrivains. On ne vit jamais à deux, mais entourés de nos personnages. Et on s'engueule beaucoup à cause d'eux  »commente Bernard Clavel. [1] Il disait volontiers que son mariage avec Josette Pratte lui a permis de donner à son œuvre une deuxième vie. [2] Elle lui a apporté de nombreux livres, à commencer par sa grande fresque romanesque Le Royaume du Nord, inspirée par l'aventure des pionniers canadiens.

 

Durant ses dernières années, une grande photo trône dans sa chambre, un immense paysage neigeux autour de qui évolue une femme qui marche ; c’est sa femme Josette. Cette photo qu’il a sous les yeux et dont il dit « Pour moi, c'est la photo du bonheur. » En novembre 2011, elle a participé au cinquantenaire de l'Union Pacifiste [3] où ont été lus des textes pacifistes de Jean Giono et de Bernard Clavel. [4]

 

Elle est l’auteure de romans comme Et je pleure en 1981, Les Persiennes en 1991 ou Les Honorables en 1994. Elle a participé à quelques œuvres de son mari, [5] à des adaptations [6] et lui a apporté son concours pour Le Royaume du Nord, une grande fresque en six tomes qui se passe au Canada, son pays natal. Elle a également collaboré à la publication des œuvres complètes de Bernard Clavel aux éditions Omnibus.

 

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  Bernard Clavel et Josette Pratte                         Josette Pratte : Les Honorables    et    Les Persiennes

Citations

  • « Le meilleur moyen de garder un homme, c’est de le faire souffrir. » Et je pleure
  • « La femme abandonnée doit se contenter d'exister. » Les persiennes

  Notes et références

  1. Voir l’article du Nouvel observateur : Disparition de Bernard Clavel
  2. Cité dans la fiche Auteur de son éditeur Albin Michel
  3. voir la revue Emancipation du 14 septembre 2011
  4. Rencontre autour du livre pacifiste à la Mairie du I3ème, Place d’Italie, 75013 Paris. Présentations des œuvres pacifistes de Jean Giono et Bernard Clavel, avec la participation de l’Association Jean Giono et de Josette Pratte. Exposition-vente de livres et de journaux pacifistes.
  5. Par exemple, ils ont écrit ensemble l'album "Félicien le fantôme", édition Jean-Paul Delarge, 1980
  6. Par exemple, adaptation de la série historique de Bernard Clavel "Les Colonnes du ciel" pour la télévision, avec Michel Bouquet dans le rôle principal, voir Les Colonnes du ciel

  Bibliographie

  • Josette Pratte, "Et je pleure", 1981
  • Josette Pratte, "Les Persiennes", 1991
  • Josette Pratte, "Les Honorables", 1994
  • Josette Pratte, "L’énigme Charest", éditions Boréal, novembre 1998
  • Josette Pratte, Bernard Clavel, "L'Irlande", Regards sur l'Europe, France Loisirs, 1993, ISBN 2-7242-6710-9
  • Josette Pratte, L'univers clavésien, "A partir du réel... et au-delà du réel", colloque de Bordeaux, éditions Ardua, 2003

Voir aussi

Josette Pratte et Bernard Clavel à Courmangoux : Portrait, Courmangoux Bibliothèque
Les deux articles de Culture Libre Le Revermont et wikipedia Courmangoux (rubriques Personnalités et Patrimoine culturel)

 

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Josette Pratte inaugurant l'école de Dommartin (69), la bibliothèque de Roissiat-Courmangoux (01)

 

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Josette Pratte inaugurant le Parc de Vernaison (69)

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 13:54

BERNARD CLAVEL : LE CHIEN DU BRIGADIER

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

La guerre a toujours hanté Bernard Clavel et ses derniers écrits en sont remplis. Horreur de la guerre dans Le cavalier du Baïkal ou dans Les Grands malheurs, horreur de l’arme atomique dans son dernier texte "La Peur et la honte", [1] l’intolérance dans "Brutus", horreur et dénonciation présentes dans cette nouvelle qui traite aussi de ces morts inutiles, même au nom d’un nationalisme étroit, comme dans "La Retraite aux flambeaux".  

 

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Clavel, sa femme & son Rottweiler

Ça commence comme un roman policier : une enfant a été assassinée au lac de Bonlieu. [2] Immédiatement, le brigadier Roger Germain maître chien se rend sur place avec Sophocle, un rottweiler dressé pour effectuer des recherches. Le coupable, grâce à Sophocle, sera vite arrêté mais telle n’est pas l’intention de Bernard Clavel car nous sommes en 1939 et la guerre menace.

 

Le maître chien et Sophocle se retrouvent mobilisés et entraînés dans la guerre avec une mission qui deviendra vite pour Germain un dilemme : dresser des chiens, et d’abord Sophocle, pour qu’ils se fassent sauter avec les chars ennemis. Immédiatement, Roger Germain, soutenu par le lieutenant Berchon dont il devient l’ami, est réfractaire à une telle utilisation d’animaux. [3] Désobéir, déserter pour un gendarme comme lui représentait la pire des solutions. Mais s’en prendre à des animaux sans défens, surtout à Sophocle et à Youka, une jeune chienne bullmastiff était pour lui encore plus inacceptable. C’est l’annonce de la déclaration de guerre qui va le décider à sauter le pas.

 

Il part avec son chien se mettre à couvert dans cette région du Haut-Doubs qu’il connaît bien, à la frontière suisse. [4] Il sait qu’il peut compter sur l’aide de son ami Monot qui habite une ferme du Pissoux près du mont Chatelard, juste au-dessus du Saut-du-Doubs. Les choses évoluèrent rapidement, la "drôle de guerre" se transformant en guerre éclair qui vira vite en désastre militaire et en occupation. Au fil de ses aventures, l’ex déserteur devint avec son chien un passeur reconnu avec la Suisse et entre la zone libre et la zone occupée et rejoignit la Résistance où Sophocle et son flair firent merveille.

 

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Chien Rottweiler type Sophocle   et   Bullmastiff type Youka

 

Mais les aléas de la guerre et les surenchères qui vont déclencher une attaque prématurée contre les Allemands de Lons-le-Saunier, seront fatales au lieutenant Roger Germain. La consigne était claire : « Il ne faut pas que ce soient les Américains qui libèrent la ville. C’est au Maquis de le faire. » Épisode traumatisant qu’a vécu Bernard Clavel et qu’il évoquera aussi dans son dernier roman "Les Grand malheurs", paru aussi en 2005, où il parle de la même façon de la libération de Lons-le-Saunier. [5]

 

Le dernier acte sera écrit par Sophocle qui se laissera mourir de chagrin sur la tombe de son maître enterré dans le cimetière du village de Frontenay, « un très beau cimetière tout en haut de la colline, près d’une vieille église et tout entouré d’arbres. » [6] Comme a écrit Jules Renard dans cette phrase que Bernard Clavel en épigraphe : « Plus je connais les hommes, plus j’aime mon chien. »

 

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Référence : Bernard Clavel, "Le chien du brigadier," Reader’s digest éditions, mars 2005, isbn 2-7098-1667-9

 

Notes et références

  1. Préface au livre de Keiji Nakazawa, "J’avais 6 ans à Hiroshima le 6 août 1945 18h15"
  2. Voir son album consacré au lac de Bonlieu intitulé "Bonlieu ou le silence des nymphes"
  3. Sur ce thème d’un animal pris dans la guerre, voir son roman "Brutus"
  4. Sur le Haut-Doubs, région que Clavel connaît bien lui aussi, voir par exemple son album "L’Hiver" ou son ouvrage "Terres de mémoire"
  5. Sur un autre épisode consacré à la Libération, voir son roman "La Retraite aux flambeaux"
  6. dans ce cimetière que 5 ans plus tard Bernard Clavel fut inhumé

Voir aussi
- Le soldat de la Croix-Rousse, revue Résonnances, février 1958
- Chien rouge, adaptation théâtrale du Silence des armes sur une mise en scène d’Alain Beauguil et le "chien rouge" dans Le Silence des armes
- Amarok, le chien qui donne son titre au tome IV de sa saga canadienne "Le Royaume du nord"
- Le chien des Laurentides, éditions Casterman, 1979
- La chienne Tempête, Pocket jeunesse, 1998, réédition 2000
- Histoires de chien, Ipomée/Albin Michel jeunesse, 2000

- L’Univers clavélien, colloque international Bernard Clavel, ARDUA, Bordeaux 2003
- Voix de l'Ain

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 13:47

BERNARD CLAVEL : AU BONHEUR DE L'EAU

Si l’on en croit Bernard Clavel lui-même, à travers des souvenirs qu’il distille avec humour dans un texte intitulé Au bonheur de l’eau, il confesse qu’il fut un enfant fort turbulent et fort désobéissant.

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - juillet 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

Référence :
"Eau vivante en Franche-Comté", contribution de Bernard Clavel, "Au bonheur de l’eau", pages 16 à 31, Maison nationale de la pêche et de l’eau, éditions Cêtre, Besançon, 1991, isbn 2-878230-03-1

 

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Eau vivante, texte de Bernard Clavel -- Le Lac de Bonlieu
Clavel et le Rhône : "Chaque être dépend d'un fleuve"

Popi et l’eau du jardin

Popi est un pauvre hère difforme qui vient parfois aider son père au jardin et se désaltère à la pompe au fond du jardin. Personne d’autre ne boit cette eau glacée dont on ne sait si elle est potable, surtout pas le jeune Bernard que ses parents ont mis en garde : « Si tu bois cette eau, tu deviendras tordu comme Popi. » Peine perdue, il finit par goûter à l’eau interdite. Mais de peur de devenir tordu comme Popi, il avoue son forfait à sa mère, qui ne comprend pas la raison de son émoi. Et au lieu de faire amende honorable, il apostrophe sa mère, lui reprochant de lui avoir menti. Il n’en recevra pas moins la correction de rigueur. La morale est sauve.

Partie de pêche avec l’oncle Paul

Comme chaque année, Le jeune Bernard passait ses vacances à Dole chez sa tante et son oncle Paul, un fameux pêcheur un peu braconnier. Un jour qu’ils vont pêcher tous deux dans la Loue vers Ornans, son oncle l’avertit : « Ne te fie pas au beau temps, il va se gâter et la rivière va monter noyant la petite île ; donc pas question d’y aller. » Bien sûr, sitôt que l’oncle a le dos tourné, le jeune Bernard en profite pour filer pêcher sur l’île et bien sûr le temps se gâte rapidement. L’eau monte et l’enfant grimpe tant bien que mal sur un frêle peuplier, saisi d’angoisse, une peur bleue que la vouivre, énorme reptile à plusieurs têtes dit-on, crachant un feu d’enfer et le réduise en cendres.

 

Heureusement, l’oncle revint en barque et délivra le garnement. « Tu vois, lance mon oncle, ce que tu fais faire avec ta désobéissance. » Peur rétrospective, Bernard pense toujours à la vouivre, plein de doutes que renforcent les remarques ironiques de l’oncle. Puis il pense à sa tante et à sa mère : « Tu le diras pas à ma tante que j’ai désobéi… on ne me laisserait plus venir en vacances chez toi. » Il sait bien le garnement que pour rien au monde l’oncle ne passerait des vacances sans son neveu.


Ces deux illustrations procèdent de ces "impressions d’enfance" dont, rappelle-t-il, « Jean Guéhenno dit qu’elles marquent de manière indélébile la couleur de notre âme. » Le peintre n’est jamais bien loin qui, où qu’il soit, retrouve sa terre natale dans l’écriture ou, admirant lors de son séjour à Montréal au Québec, un Courbet représentant le Puits noir, quand « le chant assourdi de la Loue monte des profondeurs sombres vers la lueur vibrante des reflets » et il emporte avec lui « l’odeur si particulière des eaux qui viennent lécher les roches où vibre le ciel comtois.»

 

« L’eau me fascine. Plus l’obscurité s’avance, plus elle ressemble à un énorme reptile dont les écailles de feu miroitent encore entre les branches. »
"Au bonheur de l’eau"

 

 

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15 janvier 2013 2 15 /01 /janvier /2013 10:55

BERNARD CLAVEL : Histoires de Noël

 

Référence : Histoires de Noël - 10 histoires – éditions Albin Michel – octobre 2001, isbn 2 226 11861 6

Christian Broussas - Roissiat-Courmangoux - août 2012 - <<<<<<< ©• cjb •© >>>>>>>

 

- Noël sur l’océan : Nickson est le capitaine du navire négrier qui emmenait des esclaves aux Amériques, un homme sans pitié et même quelque peu raciste, qui ne croyait certainement pas au miracle. Et pourtant, il dut se rendre à l’évidence : le soir de Noël, un petit enfant noir plutôt effacé dégagea une lumière si extraordinaire quand Nickson le regarda… et qu’un grand vent soudain secoua le navire encalminé. Alors le capitaine, ébranlé dans ses certitudes, sous le coup du miracle de Noël, libéra les esclaves et dirigea son bateau vers l’Afrique.

 

- Marionnette : Joanès Buchard, vieux bûcheron harassé ce soir de Noël, décida cependant de sculpter une figurine dans une bûche pour sa petite Marion. Sa figurine en cornouiller était si réaliste qu’elle prit l’aspect et la voix de l’homme d’armes du château puis du seigneur lui-même. Il en conçut une super belle pour Marion qu’il appela… marionnette. Entre rêve et réalité, il aperçut devant la cheminée un vieux bonhomme à barbe blanche… le Père Noël. Alors il se remit au travail et sculpta tant et tant de marionnettes que le Père Noël put en distribuer à tous les enfants, y compris les enfants du seigneur.

 

- Le grand vieillard tout blanc : A ce roi sanguinaire et cupide, rien ni personne n’aurait pu résister. Un soir de Noël, un vieil homme tout blanc vint lui parler de paix et le chef de ses gardes le fit pendre. Mais le lendemain, ne restait pendu au gibet que sa pèlerine. Alors le roi sous le coup de l’émotion, comprit et, saisi par la grâce, voulut faire régner la paix sur ses états. Mais malheureusement, il fut destitué et la guerre reprit.

 

- Julien et Marinette : Cette année pour Noël, Julien voulait absolument un train électrique. Mais sa mère n’en avait pas les moyens et Julien, déçu par son modeste cadeau, fut inconsolable. Mais quand il vit son amie Marinette s’émerveiller devant un simple panier de fruits, son visage s’éclaira et il fut heureux pour son amie.

 

- Hiéronimus : Histoire de lyonnais que celle de Hiéranimus le vieux marionnettiste dont maintenant les mains ne sont plus capables d’animer même ses favoris Guignol et Gnafron. Alors son voisin le petit Denis est parti au musée Gadagne dans le Vieux-Lyon, chercher toutes les marionnettes qui s’empressèrent d’offrir à Hiéronimus le plus beau spectacle de sa vie. Et aussi le dernier.

 

         

 

- Le quêteux du Québec : Il y a bien longtemps à Saint-Télesphore entre le Saint-Laurent et la rivière des Outaouais, le quêteux était aussi facteur, un ami qui colportait les nouvelles. Et Jules le quêteux dans les jours précédant Noël passait de ferme en ferme chez les Dupré, les Garmeau pour arriver le jour de Noël chez les Tremblay. Mais cette année-là, pas de Jules qu’on retrouva assassiné pour rois fois rien. C’est Tim, le chien de Jules, qui finira par débusquer le coupable qui fut promptement pendu. Mais personne ne put remplacer Jules le quêteux qui répandait la joie de vivre dans les fermes où il passait.

 

- Les soldats de plomb : Le père Lormeau était un pauvre bûcheron encore au travail un soir de Noël. Un malheureux brimé par le seigneur des lieux et ses sbires. Heureusement, on veillait sur lui et une brave sorcière le protégeait et transforma le seigneur et ses gardes en petits soldats de plomb. Emporté par le terrible vent d’hiver, il s’envolait et lançait dans les cheminées ses soldats et des friandises. Ainsi dit-on, naquit le Père Noël.

 

Fait divers : Pour le réveillon de Noël, Didier se rendait chez des amis dans les monts du lyonnais. Temps exécrable, route enneigée, c’est l’accident avec un cyclomoteur. L’homme paraît mal en point et Didier, malgré les difficultés dues au mauvais temps et son Noël qui s’envole, décida de l’évacuer vers un hôpital de Lyon. Puisque c’est Noël, il ira chercher la femme et les enfants du blessé, et leur offrira même les cadeaux qu’il avait achetés pour les enfants de ses amis.

 

- L’apprenti pâtissier : Texte autobiographique qui rappelle son roman La maison des autres que ce jeune apprenti pâtissier brimé par un patron retors et même sadique. Pédalant avec entrain, il livre ses bûches de Noël dans la ville de Dole dans le Doubs, dans le froid vif d’un Noël sans neige. Mais le patron poursuivra son harcèlement en le renvoyant faire une dernière livraison et en l’obligeant à faire la plonge.

 

- Le Père Noël du nouveau millénaire : Le jeune Père Noël qui doit remplacer l’ancien qui doit prendre sa retraite en l’an 2000 est formel : désormais, plus d’armes de guerre dans sa hotte. Cette requête n’est guère du goût de l’ancien, décontenancé par une telle demande. Mais après une brouille et une réconciliation dûment arrosée, un pacte est scellé : fini les armes de guerre, ils vont faire équipe et le plus jeune regarde dans le ciel la nouvelle constellation de la paix pour se donner du courage.

 

- Récapitulatif : Noël sur l’océan (1988) – Marionnette (2001) – Le grand vieillard tout blanc – Julien et Marinette (1982) – Hiéronimus (1993) – Le quêteux du Québec (1997) – Les soldats de plomb (1998) – Fait divers (1985) – L’apprenti pâtissier (2001) – Le Père Noël du nouveau millénaire

 

 

 

 

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