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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 22:18
Référence : Albert Camus Carnets III, Mars 1951-décembre 1959, éditions Gallimard, collection Blanche, 280 pages, 1989
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« J'ai mis dix ans à conquérir ce qui me paraît sans prix : un cœur sans amertume. »
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La tenue de ces Carnets fut pour Albert Camus une façon de consigner ses réflexions, des extraits de lecture, des ébauches de romans, des anecdotes. Il les tiendra quasiment toute sa vie, de l'âge de vingt-deux ans jusqu'à sa mort et avait prévu leur publication en mettant au propre les notes prises au fil des jours, parfois en style télégraphique.
 
Mais ils ne parurent qu’après sa mort, repris par sa femme Francine Camus et Roger Quilliot, auteur d’un remarquable essai sur Camus intitulé La mer et les prisons, les deux premiers en 1962 et 1964, supervisés par les amis Jean Grenier et René Char

Le tome I paru en 1962 couvre la période  mai 1935-février 1942 et contient des notations sur Noces, La Mort heureuse, L'Étranger, Le Mythe de Sisyphe ou Caligula. Le tome II qui va de janvier 1942 à mars 1951, rassemble des textes allant de la période de "L’Étranger" à "L'Homme Révolté" en passant par "La Peste". 
 
Si Camus considérait plutôt les deux premiers comme des instruments de travail, le dernier est constitué aussi de notations plus intimes, apparaissant quelque peu décousu, fait d’éléments épars, parfois de quelques lignes ou d'une seule phrase. On voit mieux l’homme et son environnement avec sa famille, ses amis, des allusions aux courriers qu’ils échangent, ses engagements toujours nombreux, l'avancement de ses livres et ce temps qui lui file entre les doigts.

Il est ainsi possible de suivre l’évolution de son état d'esprit, parfois plus serein, parfois plombé par les difficultés, comme cette réflexion désabusée : « Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser et des citations fausses, » et qui, comme souvent, doute de son talent, de sa vocation car écrit-il « les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. »

           
                           Avec Mett Ivers et les Gallimard à Lausanne 31/10/1959

Il balance souvent entre optimisme et pessimisme, alternant réflexions lucides du genre « j'ai toujours pensé que si l'homme qui espérait dans la condition humaine était un fou, celui qui désespérait des événements était un lâche » et sans illusions car « si l'homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout. » 
 
Dans la période couverte par le tome III, entre 1951 et 1959, Albert Camus écrit L’Été, La Chute, L’Exil et le royaume. On suit ses réactions suite aux polémiques déclenchées par la publication de L’Homme révolté, à la tragédie de la guerre d’Algérie, ses voyages en Italie,  en Grèce et à Stockholm pour la réception de son  prix Nobel… On y décèle son désir d’harmonie, malgré toutes les difficultés, « à travers les chemins les plus raides, les désordres, les luttes ».‎
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Du 9 juin au 6 juillet 1958, il est en Grèce avec les Gallimard et quelques amis. Après la visite d'Athènes, de l'Acropole et de Rhodes, il se laisse porter d'île en île au gré des flots et des îles visitées, Kos. Psameros, Kalimnos, Patmos, Samos, Chios, Mytilène... et retour par Corinthe et Olympie
 
C'est pendant ce voyage que paraît Actuelles III qu'il titra finalement Chroniques algériennes, choix d'articles sur l'Algérie, des premiers au temps d'Alger-Républicain aux plus récents. En quelque sorte, son testament sur l'Algérie, après il n'aura rien à ajouter qui pût apporter une aide quelconque à une solution raisonnable.
Ce qu'on ne manqua pas de lui reprocher...
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La une de Combat

L’année 1959 –sa dernière année- est d’abord consacrée à son adaptation des Possédés de Dostoïevski : articles et interviews se succèdent avec comme point d’orgue la Première le 30 janvier. En mars, il est à Alger au chevet de sa mère malade.

À partir de fin avril, il sera souvent à Lourmarin où il prend des notes pour une adaptation de Macbeth de Shakespeare et surtout s’attelle à l’écriture du Premier homme qu’il espère mener à bien en huit mois. Il se dit alors sous le signe de « la solitude et de la frugalité. » Son activité ne sera guère entrecoupée que par un voyage à Venise début juillet puis par la préparation des fêtes de fin d’année qu’il passera avec Francine et les jumeaux ainsi qu’avec la famille Gallimard remontant de la Côte d’azur avant de regagner Paris où il n’arriveront jamais.
 
Les notations contiennent parfois cette touche de lyrisme qu’on trouve dans ses récits et traduisent assez souvent son humeur, comme cette phrase écrite au fil de la plume : « Chaque matin quand je sors sur cette terrasse, encore un peu ivre de sommeil, le chant des oiseaux me surprend, vient me chercher au fond du sommeil, et vient toucher une place précise pour y libérer d’un coup une sorte de joie mystérieuse. Depuis deux jours il fait beau et la belle lumière de décembre dessine devant moi les cyprès et les pins retroussés. »
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On pourrait choisir d’autres exemples, simples notations comme « j'aime les petits lézards aussi secs que les pierres où ils courent. Ils sont comme moi, d'os et de peau » en juin 1959 ou plus mélancoliques comme « certains soirs dont la douceur se prolonge. Cela aide à mourir de savoir que de tels soirs reviendront sur la terre après nous. »
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Le Vaucluse et Lourmarin l’inspirent aussi beaucoup, il s’y sent bien, loin de Paris et du "microcosme", quand il écrit « Vaucluse. La lumière du soir devient fine et dorée comme une liqueur et vient dissoudre lentement ces cristaux douloureux dont parfois le cœur est blessé » ou quand il arrive chez lui, même s’il a plu et qu’il est fatigué, « 28 avril 59. Arrivée Lourmarin. Ciel gris. Dans le jardin merveilleuses roses alourdies d'eau, savoureuses comme des fruits. Les romarins sont en fleurs. Promenade et dans le soir le violet des iris fonce encore. Rompu. » 

Parfois aussi, se laissant aller à une certaine amertume comme cette confidence de mai 1959 : « le théâtre au moins m'aide. La parodie vaut mieux que le mensonge : elle est plus près de la vérité qu'elle joue. »
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« Rien n'est plus méprisable que le respect fondé sur la crainte.  » (Carnets II)
« Vieillir, c'est passe de la passion à la compassion.  » (Carnets II)
« La démocratie, ce n'est pas la loi de la majorité, mais la protection de la minorité.  » (Carnets III)
 
Année 1959 : les 3 séjours à Lourmarin
- séjour 1 : du 28/04 au 28/05
- séjour 2 : du 9/08 au 2/09
- séjour 3 : du 14/11 au 3/01/1960

Voir aussi
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Camus au jour le jour en 1958 et en 1959 -
* Le cahier VIII
des Carnets III -
* Le voyage en Grèce dans les Carnets -
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30 avril 2020 4 30 /04 /avril /2020 16:28

     
Camus lors du voyage en Grèce de 1955

 

« Ces vingt jours de courses à travers la Grèce, je les contemple d’Athènes maintenant, avant mon départ, et ils m’apparaissent comme une seule et longue source de lumière que je pourrai garder au cœur de ma vie. » (Albert Camus, Carnets III).
 

Il rêvait de la Grèce comme d’une espèce de paradis perdu, il rêvait d’un voyage comme d’une communion. Déjà en 1936, il notait dans ses Carnets : « Voir la Grèce. Rêve qui faillit ne jamais s'accomplir. » Mais il rencontra longtemps des contretemps dus à la maladie et à la guerre… jusqu’aux deux voyages qu’il put enfin réaliser en 1955 et en 1958.
Ce rêve, on le voit se former dans la préparation du voyage avorté de septembre 1939, prenant beaucoup de notes sur les mythes et les légendes des grecs, déplorant dans Prométhée aux enfers en 1946 l’abandon de ce « projet somptueux de traverser une mer à la rencontre de la lumière. » Il l’évoque aussi dans Retour à Tipasa en 1952, constatant que « la guerre était venue jusqu'à nous, puis avait recouvert la Grèce elle-même. »   


Comme à son habitude, Camus nota dans ses Carnets les événements et ce que  lui inspirait son voyage, ce que lui évoquaient les lieux visités, les émotions qu’ils suscitaient.
Ses notes révèlent la profonde interrelation avec son œuvre antérieure et l’évolution de son état d’esprit.   
 

      
« Nous vivons ainsi le temps des grandes villes. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. » (L'Exil d'Hélène, 1940)

 

Le premier voyage au printemps 1955

Camus profite d’une invitation à un colloque de l’Union culturelle gréco-française sur "L’avenir de la civilisation européenne" pour se rendre à Athènes, visiter l’Acropole, « la lumière de 11 heures tombe à plein, […] entre dans le corps avec une rapidité douloureuse… le nettoie en même temps. [...] Les yeux s’ouvrent peu à peu et l’extravagante… beauté du lieu est accueillie dans un être purifié, passé au crésyl de la lumière. » C’est comme un bain de jouvence qui le lave des salissures de l’Europe occidentale. Son moral s’améliore rapidement et il peut écrire le 11 mai à son ami René Char : « Je vais revenir debout, enfin. »



Puis il part visiter les îles où il retrouve la lumière solaire d’Algérie, écrivant, toujours à René Char depuis l’île de Lesbos : « Je vis ici en bon sauvage, naviguant d’île en île, dans la même lumière qui continue depuis des jours, et dont je ne me rassasie pas. »

On peut le suivre presque à la trace à travers les nombreuses notations qu’il consigne dans ses Carnets.
À Mycènes, il est fasciné par la forteresse « couverte de coquelicots, » à Délos il écrit que « toute la Grèce que j’ai parcourue est en ce moment couverte de coquelicots et de milliers de fleurs. »

 

 
Avec Michel Gallimard, sur son bateau

 

Au cap Sounion, c’est la quiétude : « Assis au pied du temple pour s’abriter du vent, la lumière aussitôt se fait plus pure dans une sorte de jaillissement immobile. Au loin des îles dérivent. Pas un oiseau. La mer mousse légèrement jusqu’à l’horizon. Instant parfait. »

C’est toujours cette lumière pure qui le subjugue en Argolide : L’Argolide : « Au bout d’une heure de route, je suis littéralement ivre de lumière, la tête pleine d’éclats et de cris silencieux, avec dans l’antre du cœur une joie énorme, un rire interminable, celui de la connaissance, après quoi tout peut survenir et tout est accepté. »
Le plaisir des sens, c’est aussi Mikonos et l'odeur entêtante du chèvrefeuille, Lindos et « l’odeur  d’écume, de chaleur, d’ânes et d’herbes, de fumée… »


Comme à Tipasa, Camus respire les exhalaisons des plantes écrasées de soleil, comme si pendant ce temps, la tuberculose s'éloignait de lui, au Pirée, il est heureux de "sentir" l'eau et à Salonique, c'est « la belle odeur de sel et de nuit » et les baignades lui rappellent les plages d'Alger...

 

         
Albert Camus avec sa fille Catherine Grèce, 1958   
Albert Camus & Michel Gallimard, Grèce, 1958

 

Le second voyage à l'été 1958

Ce second voyage en juin 1958 durera une vingtaine de jours. Là encore, Camus renoue avec ses souvenirs de jeunesse et les plages d'Alger comme il l'écrit dans cette lettre à son ami Jean Grenier : « Je quitte le bateau le matin tôt, seul, et vais me baigner sur la plage de Rhodes à vingt minutes de là. L’eau est claire, douce. Le soleil, au début de sa course, chauffe sans brûler. Instants délicieux qui me ramènent ces matins de la Madrague, il y a vingt ans, où je sortais ensommeillé de la tente, à quelques mètres de la mer pour plonger dans l’eau somnolente du matin. »

Si ce voyage effectué en pleine été, souvent sous une chaleur suffocante, est plus fatigant que le précédent, ainsi revenu à Athènes, il note simplement « Chaleur. Poussière » et ne lui permet pas de retrouver la magie du printemps et de ses effluves, il va revenir en France le cœur plus léger, ragaillardi par cette rupture avec Paris et ses détracteurs.

 

Camus se sent attiré par le sens de la perfection des Grecs, « Tout ce que la Grèce tente en fait de paysages, elle le réussit et le mène à la perfection. » (Carnets, Delphes, 10 mai 1955). Cette perfection est l'expression de l'équilibre entre la nature et l'action de l'homme et prend ses racines dans ce paradoxe qui l'étonne : « Ce monde des îles si étroit et si vaste me paraît être le cœur du monde. »
Ces paysages sont pour lui le contraire du Brésil qu'il juge immense et étouffant. Toutes ces îles recomposent un monde spécifique qui tend à la perfection née d'une subtile conjonction entre terre, mer, ciel et hommes, ce qui lui fait dire à Délos : « Je peux regarder sous la droite et pure lumière du monde le cercle parfait qui limite mon royaume. »

 

Pour lui, comme il le note dans le tome III de ses Carnets, la Grèce représente « comme une île énorme couverte de fleurs rouges et de dieux mutilés dérivant inlassablement sur une mer de lumière et sous un ciel transparent. Retenir cette lumière, revenir, ne plus céder à la nuit des jours. »
Il a en quelque sorte reconnu son royaume et son exil finira très bientôt dans sa thébaïde de Lourmarin qui possède comme un air d'Algérie.

 

Voir aussi
*
Pour des détails sur le voyage de 1958, du 9 juin au 6 juillet, voir Camus au jour le jour 1958 et le cahier VIII des Carnets
* Le voyage en Grèce dans les Carnets --

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<< Ch. Broussas, Camus et la Grèce 30/04/2020 © • cjb • © >>
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16 avril 2020 4 16 /04 /avril /2020 13:47

            
 

« Je vais vous dire un grand secret ... . N'attendez pas le Jugement dernier. Il a lieu tous les jours. »
 

La Chute [1] est un long monologue, la confession d’un homme à un autre avocat, touriste rencontré dans un bar d’Amsterdam, [2] qui se poursuit à travers les canaux de la ville qu'il a sans doute choisis parce qu'ils sont l'illustration des cercles concentriques de l’Enfer de Dante puis vers l'ancien quartier juif de la ville qui a connu les pires exactions pendant la guerre et sur les eaux de Zuyderzee à l'horizon indéfini.
Jean-Baptiste Clamence, au nom prédestiné, [3] ancien avocat parisien, va voir son destin bouleversé par un fameux évènement qui a tout remis en question.

 

     La maison de Lourmarin

Avant cet évènement, Clamence était un égoïste, un individualiste soucieux de son image. Mais un soir en rentrant chez lui, il traverse le pont des arts et perçoit derrière lui le bruit d'un corps qui se jette à l'eau. Sans se retourner, il poursuit son chemin comme si de rien n'était. Mais il ne cesse d'y repenser, sa conscience le travaille et la culpabilité l'envahit, devient obsession. Il voit alors sa vie de façon différente, la juge vaine et frivole. Il change profondément face à cet événement qui le hante.

 

                                  
Le Caravage St Jean-Baptiste dans le désert      La Chute, premières leçons

 

La genèse de ce texte trouve son fondement dans la polémique qui, à partir de 1952, opposa Albert Camus à la revue Les Temps modernes et aux existentialistes. Certaines notations contenues dans ses Canets où il notait surtout des réflexions et des idées sur ses travaux en cours, en attestent comme « Temps modernes. Ils admettent le péché et refusent la grâce », « Leur seule excuse est dans la terrible époque. Quelque chose en eux, pour finir, aspire à la servitude », lit-on dans ses Carnets. [4] Ou encore en décembre 1954 : « Existentialisme. Quand ils s’accusent on peut être sûr que c’est presque toujours pour accabler les autres. Des juges pénitents ».

Voilà une bonne définition des "juges-pénitents", qui font en fait semblant de faire leur mea culpa pour mieux piéger les autres.
 

Jan van Eyck Les juges intègres
 

On pense aussi à la grave dépression qui a conduit son épouse Francine au bord du suicide, à un moment où il traverse lui-même une passe fort difficile -que l'on peut suivre aussi dans ses Carnets- qui ne se résorbera qu'après son retour de Stochholm pour la remise du Nobel, lors de son voayge en Grèce. Le personnage de Clamence tient ainsi autant de ses ennemis que de Camus lui-même.

 

On va apprendre aussi que le bruit de cette "chute" qui résonne dans sa tête a été précédée par le refus de l'avocat de secourir une victime qu'il aurait dû défendre et cette ration d'eau qu'il avait volé à un compagnon de captivité. Mais son repentir est-il vraiment sincère : s'il se confesse, c'est aussi pour mieux accuser l'humanité et pour Camus, de dénoncer ceux qui désespèrent des valeurs de liberté et de dignité, faisant le jeu des systèmes totalitaires.

 

  
Le Caravage La décollation de St Jean Baptiste                    (détail)

 

Jean-Baptiste Clamence finit par recevoir son compagnon dans sa chambre où il a  caché dans un placard Les Juges intègres,  et panneau dérobé du tableau de Van Eyck, L’Agneau mystique. Ainsi sans doute un jour va-t-il être arrêté et pouvoir expier sa faute, et d'autres fautes peut-êtrre encore moins avouable que celle dont il s'est accusé. Et peut-être que le "juge-pénitent" sera alors confronté aux "juges intègres" du tableau de Van Eyck.
 

Sa fille Catherine et son petit-fils Antoine
 

Notes et références
[1] Quelques repères :

* Octobre 54 : Amsterdam. Prises de notes durant ce voyage pour la future rédaction de La Chute. Balade dans La Haye, visite du musée Mauritshuis.
Amsterdam et promenade en bateau sur les canaux avec ses amis les Gallimard.
* 11 juillet 55 : en vacances à Montroc-le-Planet (74).  Camus termine la rédaction de La Chute.

* 16 mai 56 : Publication chez Gallimard de La Chute. Premier tirage : 16 500 exemplaires.
[2] Le court voyage qu’il a effectué deux mois plus tôt en Hollande a servi de cadre au récit
[3] Référence à Saint-Jean Baptiste prêchant sa doctrine seul dans le désert, "clamans" en latin signifiant criant, allusion à Jean-Baptiste criant dans le désert.
[4] Les 3 tomes de ses Carnets ont été publiés à titre posthume : tome I en 1962, tome II en 1964 et tome III en 1989

 

Le choc de la chute (extrait du livre)

« Sur le pont, je passai derrière une forme penchée sur le parapet, et qui semblait regarder le fleuve. De plus près, je distinguai une mince jeune femme, habillée de noir. Entre les cheveux sombres et le col du manteau, on voyait seulement une nuque, fraîche et mouillée, à laquelle je fus sensible. Mais je poursuivis ma route, après une hésitation.

J'avais déjà parcouru une cinquantaine de mètres à peu près, lorsque j'entendis le bruit, qui malgré la distance, me parut formidable dans le silence nocturne, d'un corps qui d'abat sur l'eau. Je m'arrêtai net, mais sans me retourner. Presque aussitôt, j'entendis un cri, plusieurs fois répété, qui descendait lui aussi le fleuve, puis s'éteignit brusquement. »

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:39

«  De plus loin que je me souvienne, il a toujours suffi qu'un homme surmonte sa peur et se révolte pour que leur machine commence à grincer ». Albert Camus
 

       
Albert Camus au théâtre Antoine en 1959

 

L'État de siège, comme Caligula sa pièce précédente, est d’abord une réflexion sur le pouvoir absolu, ici plus particulièrement sur la dictature.  Comme Camus l’a située à Cadix en Espagne, c’est bien sûr la dictature franquiste qui est visée, continuité de la part de celui  qui soutiendra jusqu’à sa mort les républicains espagnols. [1] En ce sens, il avait au moins ce point en commun avec André Malraux. [2]
Et n’en déplaise à Gabriel Marcel qui critiqua ce choix et aurait préféré que fût visée la dictature stalinienne. En cette matière, Albert Camus n’avait nulle leçon à recevoir, pas plus de Gabriel Marcel que d’un autre.
Camus n'a-t-il pas confié à propos de cette pièce qu'elle était  « l’un des écrits qui me ressemble le plus ».

 

Ceci dit, on a beaucoup reproché à Camus une trop grande ambition pour cette pièce conçue au départ pour 26 acteurs et une durée de quelque 3 heures. Il avait d’ailleurs dit lui-même : « Mon but avoué était d'arracher le théâtre aux spéculations psychologiques et de faire retentir sur nos scènes murmurantes les grands cris qui courbent ou libèrent aujourd'hui des foules d'hommes. »
 

     
                                                          Cadix, ville où se situe la pièce

 

Cette ambition se retrouve dans l’objectif de Camus de faire de sa pièce un "spectacle" au sens médiéval du terme, référence aux "autos sacramentales" espagnoles. [3] Dans une interview, le premier metteur en scène de la pièce Jean-Louis Barrault a précisé  qu’il s’agissait « d'un spectacle dont l'ambition est de mêler toutes les formes d'expression dramatique depuis le monologue lyrique jusqu'au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur. » D’où la profusion et la longueur du spectacle.
 

  Scène de l'état de siège
 

En 2016, la metteuse en scène Charlotte Rondelez en a donné une version plus courte et plus nerveuse, qui avait justement été saluée par la critique. Elle avait condensé la pièce, focalisée sur son fil conducteur, expurgeant les thèmes qui depuis ont perdu de leur intérêt comme la dénonciation du franquisme.
J’en avais donné à l’époque un compte-rendu que vous pourrez au besoin consulter en cliquant sur Rondelez L’état de siège . 

 

       
L'état de siège, mise en scène de Charlotte Rondelez et son portrait

 

La pièce repose sur la dimension socio-politique de La Peste,  l’instauration et le fonctionnement d’une dictature d’un régime totalitaire à travers l’instrumentalisation de la peur. Elle tourne autour de Quatre personnages dont chacun renvoie à un symbole : le symbole du pouvoir (la Peste), de l’absurde (la Secrétaire), de l’amour (Victoria) et de la révolte (Diego)
 

       
 

Une ville somme toute banale est soudain confrontée à une épidémie qui oblige à établir l’état de siège, symbole d’ordre et de contrôle. La terreur peut alors être instaurée jusqu’à ce que Diego prenne l’initiative de la révolte, « qu'ai-je donc à vaincre en ce monde, s'écrit-il, sinon l'injustice qui nous est faite ».


Ici, nul docteur Rieux comme dans La Peste, mais une autre figure de proue de la révolte, Diego, qui va en prendre la tête, une révolte contre le dictateur qu’on appelle "La Peste". Sur lui, aucun mécanisme de soumission à la peur ne fonctionne. Diego représente celui qui incarne la résistance, la révolte et la liberté contre tout ce qui est renoncement et passivité, autant de façons de baisser les bras,  favorisé par les techniques de manipulation que pratique le dictateur : « Le désespoir est un bâillon. et c'est le tonnerre de l'espoir, la fulguration du bonheur qui déchirent le silence de cette ville assiégée. »


Contre le cynisme de La peste qui part du principe que « Si le crime devient la loi, il cesse d'être crime » (p 119), Camus a placé en contrepoint Diego et Victoria dont le credo est « Ni peur ni haine, c’est là notre victoire !  » (p 164)

 

       
L'état de siège, mise en scène d'Emmanuel Demarcy-Mota

 

Notes et références
[1] Voir à ce sujet mon article intitulé Camus et l’Espagne  --
[2] Voir à ce sujet mon article intitulé Camus et Malraux autour de l’Espagne  --
[3] Pièce de théâtre espagnole basée sur une allégorie religieuse comme par exemple Le Grand Théâtre du monde de Calderón, auteur que Camus appréciait beaucoup. Il avait d'ailleurs mis en scène en 1953 au festival d'Angers La Dévotion à la croix, autre pièce de Calderón.

 

Voir aussi
*Mon article sur La Mer et les prisons de Roger Quillot, 1ère partie, chapitre 7 : Du bon usage de la peste, Guerre et peste
et L'État de siège : de l'apocalypse au martyre
 

Repères bibliographiques
Michel Autrand, « L’État de siège, ou le rêve de la ville au théâtre », dans Albert Camus et le théâtre, éd. Jacqueline Lévi-Valensi, Paris, IMEC, 1992, p. 57-70.

Madalina Grigore-Muresan, « Pouvoir politique et violence dans l’œuvre d’Albert Camus. La figure du tyran dans Caligula et L’État de siège », La Revue des lettres modernes, Série Albert Camus, éd. Philippe Vanney, no 22, 2009, p. 199-216.

Pierre-Louis REY, « Préface », p. 7-24 et « Dossier », p. 189-221, dans Albert Camus, L’État de siège, Paris, Gallimard, 1998

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8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 18:28

« La première chose à apprendre pour un écrivain c’est l’art de transposer ce qu’il sent dans ce qu’il veut faire sentir. Les premières fois c’est par hasard qu’il réussit. Mais ensuite il faut que le talent vienne remplacer le hasard. Il y a ainsi une part de chance à la racine du génie. »
Albert Camus

 

  
                                  
La "Maison forte" du Panelier

 

Albert Camus a séjourné plusieurs fois au Panelier, situé sur la commune de Mazet-Saint-Voy, à côté de la petite ville de Chambon-sur-Lignon dans la Haute-Loire. Son premier séjour s'est déroulé après son départ d'Algérie et sera suivi de son départ pour Paris.
Du Panelier, il écrira que « c'est un très vieux pays qui remonte jusqu'à nous en un seul matin à travers des millénaires. »

 

En janvier 1942, l'éditeur Gallimard vient d'accepter son roman L’Étranger et va bientôt être édité. Mais Camus subit une nouvelle attaque de tuberculose. A Oran, il crache le sang, son second poumon est aussi atteint. Sa femme Francine étant enseignante, ils attendent le mois d'août pour gagner la "maison-forte" du Panelier, à quatre kilomètres du Chambon-sur-Lignon en Haute-Loire. Ils y sont accueillis par la belle-mère de la tante de Francine, madame Oettly qui tient une pension de famille.
 

      
Au temps du Panelier                          Le couple Camus  

 

Tous les douze jours, Camus "descend" à Saint-Etienne pour des insufflations. Bénéficiant de l'air plus sec des montagnes, il se repose, lit en particulier Joyce et Proust, travaille au Malentendu et prend des notes pour La Peste. Début octobre, Francine repart enseigner à Oran et Camus espère bien la rejoindre fin novembre.

 

Mais le débarquement allié en Afrique du Nord le 7 novembre, va venir bouleverser ses projets. En réponse au débarquement, les Allemands franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone libre. Désormais, Camus est "coincé" en métropole.
Il se retrouve au début de l’hiver bloqué au Panelier, séparé de sa femme et très démuni.

 


Cartes de presse de Pascal Pia et Albert Camus

 

Pascal Pia, son ami qui dirigea Alger républicain avec lui, lui trouve un emploi à Paris-Soir où il travaille lui-même, et lui  obtient un statut de "lecteur" aux éditions Gallimard, poste qu'il conservera longtemps. Pascal Pia lui présente aussi son ami et résistant Francis Ponge qui fréquente parfois la pension du Panelier et dont il admire beaucoup son livre Le Parti pris des choses.

 

Lors de ses visites lyonnaises, il loge chez René Leynaud, poète et résistant exécuté par les nazis en 1944, au 6 de la rue Vieille-Monnaie (aujourd'hui rue René Leynaud) dans le bas du quartier de la Croix-Rousse, à deux pas de la place des Terreaux. À Lyon, il rencontrera aussi René Tavernier qui publie des poèmes d’Aragon dans sa revue Confluences. Sa maison, située rue Chambovet dans le quartier de Montchat, [1] sert en particulier de lieu de réunion au Comité national des écrivains. Camus y croisera Aragon et Elsa Triolet.

 

Même s’il fréquente assidument Pascal Pia, Francis Ponge et René Leynaud, Camus ne s’engagera vraiment dans la résistance qu'après son arrivée à Paris fin 1943 et commencera sa collaboration avec le journal clandestin Combat. Au début du mois de janvier 1943, refusant de passer un nouvel hiver solitaire au Panelier, il décide de s’installer à Paris où on lui trouve du travail aux éditions Gallimard rue Sébastien-Bottin et trouve une chambre d’hôtel au 22 rue de la Chaise.

 

       
Le Malentendu au théâtre des Mathurins avec Maria Casarès

 

Pendant sa retraite forcée, il commence à écrire une pièce de théâtre Le Malentendu, qu’il voulait d’abord intituler L’Exilé, mais rapidement il s'ennuie au Panelier: « Je vivais alors, à mon corps défendant, au milieu des montagnes du centre de la France. Cette situation historique et géographique suffirait à expliquer la sorte de claustrophobie dont je souffrais alors et qui se reflète dans cette pièce ». L’écriture ne suffit pas à Camus, il a besoin d’activité. Il se dirige vers Lyon pour retrouve Pascal Pia puis à Paris.

 


René Leynaud                                                 Lyon 1er, la rue René Leynaud

 

Néanmoins, il retournera au Panelier pour peaufiner le manuscrit de sa pièce Caligula, commencée en 1937 et basée sur le livre de Suétone. Il va en particulier la réactualiser à la lumière des événements qu'il est en train de vivre. A ce propos, il avait écrit cette note six ans plus tôt : « Non, Caligula n’est pas mort... Il est en chacun de vous. Si le pouvoir vous était donné, si vous aviez du coeur, vous le verriez se déchaîner ce monstre ou cet ange que vous portez en vous ». Il colle vraiment à l'actualité comme ce sera aussi le cas pour La Peste, le roman qui commence à lui trotter dans la tête.

 

Sitôt qu'il a mis un point final à son manuscrit, Camus part s'installer à Paris. dans le studio de la fille d'André Gide, retiré à Alger, au 1bis de la rue de Varennes. Son poste de lecteur aux éditions Gallimard lui permet de rencontrer Michel Gallimard dont il deviendra au fil des années, un ami intime.
Camus reviendra au Panelier y passant tous ses étés de 1947 à 1952, séjournant en particulier dans la villa Le platane.

 

       
Lyon 3ème, Le parc Chambovet à Montchat

 

Notes et références
[1] Cette maison a été démolie et son parc est maintenant un espace public appartenant à la ville de Lyon.

 

Repères bibliographiques
* Albert Camus, Une vie, par Olivier Todd. Folio n°3263.
*Albert Camus, par Herbert R. Lottman. Points Seuil.

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7 avril 2020 2 07 /04 /avril /2020 13:59

      
 

« Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. » Noces
 

Alger à travers ses textes, c’est d’bord les deux nouvelles de Noces, dont la plus connue Noces à Tipasa et L’été à Alger, qui comptent parmi ses plus beaux souvenirs de jeunesse, c’est aussi les nombreuses notes qu’on trouve dans ses Carnets, et d’abord dans le tome I qui couvre la période allant de mai 1935 à septembre 1942.  [1]

 

        
                                                      « Un grand bonheur se balance dans l'espace »


Dans ces deux textes en particulier, Albert Camus veut nous faire partager les sentiments que lui inspirent les paysages contrastés qu’il contemple, l'exaltation de sa balade dans les ruines de Tipasa où écrit-il,  « Le monde est beau, et hors de lui, point de salut », une beauté qui le conduit à définir ainsi le bonheur : « Qu’est-ce que le bonheur sinon l’accord vrai entre un homme et l’existence qu’il mène ».

 

Il s’efforce de "positiver" comme on dirait aujourd’hui, les périodes moins faciles à vivre car pour lui « une certaine continuité dans le désespoir peut engendrer la joie », ce qui llui inspire cette réflexion « l’espoir, au contraire de ce qu’on croit, équivaut à la résignation. Et vivre, c’est ne pas se résigner ».

 

       
                           « Que d'heures passées à écraser les absinthes »

 

« Qu'est-ce que le bonheur, sinon l'accord vrai entre un homme et l'existence qu'il mène. »

 

Dans ses Carnets, il évoque Alger, souvent avec nostalgie, prenant conscience de lui-même en regardant les jardins d’Alger, confronté à « l’ombre du monde ». [2]

Lors d’une de ses promenades sur une colline donnant sur la mer, dans « un soleil délicat, avec dans tous les buissons, des églantines blanches, il nous confie ses impressions d’un bonheur simple et tranquille d’une « journée traversée de nuages et de soleil, rêvant à « l’espoir du monde» [2]

 

        
Albert Camus à Tipasa

 

Cette sérénité retrouvée, il la vivait avec ses amis dans de grandes balades sur les hauts d’Alger où la limpidité des paysages enveloppait la perfection qu’il ressentait. Intuitivement, il lui semblait qu’il fallait retenir et emmagasiner ces instants furtifs si fragiles.  Ces moments privilégiés, engloutis dans le passé, il fallait absolument en retenir quelques atomes volés à l’oubli.



« Le soleil sur les quais, les acrobates arabes et le port bondissant de lumière. On dirait que ce pays se   prodigue et s’épanouit. Cet hiver unique et tout éclatant de froid et de soleil. […] Confiance et amitié, soleil et maisons blanches, nuances à peine entendues, oh, mes bonheurs intacts  qui dérivent déjà et ne me délivrent plus dans la mélancolie du soir qu’un sourire de jeune femme ou le regard intelligent d’une amitié qui se sait comprise. » Carnet I pages 23-25 mars 1936

 

       
Noces version audio                         Autre vue de Tipasa

 

 Sur les hauteurs d’Alger, il est fasciné par cette lumière extraordinaire qui descend du ciel, « en bas, la mer sans une ride et le sourire de ses dents bleues. Sous le soleil qui me chauffe un seul côté du visage, debout dans le vent, je regarde couler cette heure unique sans savoir prononcer un mot. » (p25 mars 1936)

 

Sa découverte de Tipasa, ce site célébrant « un jour de noces avec le monde », se produit un jour où il décide avec des comédiens de sa troupe de théâtre, d’aller camper vers les ruines antiques qui dominent la mer. Il en revient bouleversé, se rêvant « le fils d’une race née du soleil et de la mer. »
   

        
                         Camus à Tipasa avec ses amis Jaussand

 

Rapidement, Camus eut envie de consigner ce qu'Alger représentait pour lui. Dans L’Été à Alger,  la ville lui apparaît comme une ville ouverte, contrairement à Paris ou Prague, « refermées sur elles-mêmes. »


Son témoignage procède aussi de son écriture, comme un projet qui mûrissait pour devenir une œuvre, comme une chrysalide devient papillon. C'est cette nécessité, née à Tipasa, qui suscite chez lui cette réflexion :
« Il y a un temps pour vivre et un temps pour témoigner de vivre. Il y a aussi un temps pour créer, ce qui est moins naturel. Il me suffit de vivre de tout mon corps et de témoigner de tout mon cœur. Vivre Tipasa, témoigner et l’œuvre viendra ensuite. Il y a là une liberté. » (Essais page 59)   

 

Cette quête nostalgique et parfois désespérée sublime l'intensité de ses sentiments, quête qu'il poursuivra jusqu'à décider d'écrire Le Premier homme

 

Sa jeunesse fut un véritable parcours initiatique qui va nourrir sa mémoire et son œuvre. Il passa de Belcourt, quartier pauvre où il habite, aux quartiers opulents du centre ville qu'il découvre en allant au lycée Bugeaud, fut fier de cette mère handicapée, de l'oncle Acault, boucher rue du Languedoc dans le centre ville qui l'accueillera chez lui après sa première crise de tuberculose. Il découvrit la philosophie avec son prof Jean Grenier qui l'entraînait dans de longues promenades dans les rues d'Alger [3], la poésie dans la librairie d'Edmond Charlot. [4]
Il forgea sa passion du théâtre à la Maison de la culture d'Alger [5], passion qui l'habita toute sa vie [6], y vivra le Front Populaire et à l'occasion y rencontrera André Malraux. [7]

 

     

 

Puis il connaîtra un temps d'insouciance, installé sur les hauts d'Alger chez ses deux amies Marguerite Dobrenn et Jeanne Sicard dans la maison Fichu qu'il avait surnommée « la maison devant le mond ». De là-haut, il avait une vue magnifique sur Alger et sa baie, il disait « qu'elle n'était pas une maison où l'on s'amuse mais où on est heureux. » (Carnet I page 37) et il utilisera largement cette époque de sa vie pour écrire un roman, La mort heureuse, publié à titre posthume.


Ensuite, c'est l'aventure d'Alger Républicain où, avec son ami Pascal Pia, il défendit les valeurs de la Gauche, lutta contre le colonialisme, les inéglités et le sort fait aux populations musulmanes, écrivant en particulier une série d'articles "Misère  de la Kabylie" qui eut un grand retentissement. Mais Alger Républicain allait être vaincu par par un pouvoir colonial qui ne supportait plus la ligne éditoriale du journal et Camus poussé peu à peu vers Oran où il rejoignait régulièrement Francine puis vers la métropole où Pascal Pia le fit embaucher à Paris-Soir.

 

Alger allait alors s'embellir peu à peu dans son esprit, d'autant plus que l'éloignement se prolongeait. Il ne devait plus guère revoir "sa" ville et l'Algérie que lors de courts séjours ou pour rendre visite à sa mère. Il en garde des images éblouies, « L'odeur de miel des roses jaunes coule dans les petites rues. D'énormes cyprès noirs laissent gicler à leur sommet des éclats de glycine et d'aubépine... Un vent doux, le golfe immense et plat. Du désir fort et simple. » (Carnets I page 201)
 

        


En 1953, il est de retour à Tipasa [8] en plein hiver, à la recherche des sensations qui l'ont tant marqué, à la recherche d'un temps perdu. Il atteint le site antique par un temps exécrable, une pluie qui finirait par « mouiller la mer elle-même. » Pour y accéder, il doit maintenant passer sous les barbelés qui ceignent le site. Mais malgré tout, malgré Tipasa en hiver, sa joie est intacte

 

Il retrouve à Tipasa une source de bonheur inextinguible « comprenant que dans les pires années de notre folie le souvenir de ce ciel ne m’avait jamais quitté. » C’est une nouvelle communion qu’il célèbre avec cette terre promise, sur cette colline inspirée dont le souvenir « l’empêchait de désespérer ». Il en repart avec cette certitude que « au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »

 




La poétique chez Albert Camus [9]

Noces est sur ce plan très symptomatique de la poétique dans l'œuvre de Camus mais on pourrait aussi s’appuyer sur ses autres recueils de nouvelles, L'Été et L'Exil et le royaume. La poésie de Noces est particulièrement marquante dans le premier texte intitulé Noces à Tipasa, apparaît comme spontanée, incantation à cet appel à la nature et à la sensualité. Son style s’appuie sur un contraste des couleurs [10], une profusion des descriptions, la puissance de la présence intime des éléments, des images multiformes comme on en trouve aussi dans le texte suivant,  Le vent à Djemila où il perçoit « le son feutré de la flûte à trois trous... des rumeurs venues du ciel... »

 

La personnification des éléments, la mer « qui suce les premiers rochers avec un bruit de baiser » finissent par créer un symbolisme, la mer est synonyme d’infini et la montagne, de pureté. À Tipasa, écrit-il, « tout est munificence et profusion charnelle. »

 

L'Italie également possède une grâce particulière, sensuelle, des couleurs à profusion dans « les lauriers roses et les soirs bleus de la côte ligurienne. » Il est très sensible à certaines compositions picturales, surtout celles de  «  Cimabue à Francesca, une flamme noire », la beauté confrontée à la pauvreté de la condition humaine. Djemila qui, comme Tipasa possède  son soleil et ses ruines mais ne peuvent rien contre ce vent constant qui ronge la pierre, « tout à Djemila a le goût des cendres et nous rejette dans la contemplation. » On retrouve le même cas dans certains crépuscules d'Alger, « la leçon de ces vies exaltées brûlées dès vingt ou trente ans, puis silencieusement minées par l'horreur et l'ennui. »

 

          

 

Notes et références
[1] Le tome I est divisé en 3 parties : les cahiers n°1 de mai 1935 à septembre 1937, n°2 de septembre 1937 à avril 1939 et n°3 d'avril 1939 à février 1942  

[2] Carnet I p 21 (mars 1935) et p 16 (janvier 1936)
[3] Voir la Correspondance Camus-Grenier --
[4] Edmond Charlot publiera les deux premières œuvres de Camus, ses recueils L'Envers et l'endroit et Noces
[5] Après avoir été acteur, Camus devint vite directeur du théâtre de l'équipe d'Alger, renommé ensuite le théâtre du travail
[6] Voir mon article intitulé Camus et le théâtre --
[7] Sur Camus et Malraux, voir mes notes sur leur correspondance, À propos de l’Étranger (Camus, Malraux et l’Étranger) et Camus et Malraux, Autour de l'Espagne.
[8] Retour à Tipasa, une des nouvelles du recueil L’Été --
[9] Reprise de mes notes de lecture de l’essai de Roger Quilliot intitulé La mer et les prisons
[10] « Les bougainvillées rosats, hibiscus rouge pâle, roses thé épaisses comme la crème, long iris bleus sans compter la laine grise des absinthes... »

 

Voir mes fiches sur Camus :
* Ses recueils : L'Exil et le Royaume -- L'Envers et L'Endroit -- L’Été  --
* Actuelles III, "chroniques algériennes", dans Actuelles, chroniques -
* Mon article : Camus, A la recherche de l'unité --

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 22:07

       
 

Pour  ce soixantenaire de la disparition d’Albert Camus, le journaliste et  producteur de cinéma Georges-Marc Benamou a réalisé un très intéressant film documentaire sur sa biographie et son œuvre intitulé Les vies d'Albert Camus, diffusé le 22 janvier 2020. Le producteur y voit un homme qui se voulait cohérent et multiple : « En lui, tout se mêle de façon si inextricable : le bonheur et la tragédie ; la misère et la gloire ; les tribunes enfiévrées autant que le silence désespéré sur l’Algérie, les dernières années. Une course vers le bonheur, vers le tragique aussi. »
 

 Pour Camus, né, comme il aimait à dire, « à mi-distance de la misère et du soleil », la « pensée de midi » qui fut son credo tendait à réaliser un équilibre entre la beauté du monde et la défense des humiliés. Il fut d’abord un artiste au sens plein du terme, pensant qu’on défend mieux ses idées avec des images et des émotions, créant des formes romanesques inédites, des récits souvent assez courts dans ses nouvelles, plus longs avec La Peste ou l’Étranger.

Camus fut attaqué notamment par Jean-Paul Sartre et le milieu littéraire suite à ses prises de position contre les pratiques du bloc soviétique dans L'Homme révolté (1951). Il est aujourd'hui devenu une icône, L'Etranger (1942) étant l'un des plus grands succès de librairie au monde. 
 

      
 

« Un homme se juge aux fidélités qu’il suscite » écrivait Albert Camus en 1949. [1] Des amis, des vrais, il en eu Albert Camus, des amis de toujours, parfois d’Algérie comme Jean de Maisonseul (p 23) ou Jean Grenier, des amis écrivains comme Louis Guilloux [2] le breton ou René Char [3] qui lui fit connaître le Luberon et Lourmarin.
 


Camus journaliste à Combat en 1944

Mais de son vivant, il fut souvent rejeté, stigmatisé, même si « les morts sont tous des braves types » chantait Georges Brassens, même si depuis sa mort, il fut porté au pinacle.
On ne lui pardonna jamais d’avoir eu raison, d’avoir eu le courage de prendre du recul pendant la guerre d’Algérie, malgré son implication, malgré sa sensibilité exacerbée par la violence gratuite et par le profond sentiment de son impuissance, surtout après sa dernière tentative et sa proposition de « trêve civile ». [9]

On ne lui pardonna jamais non plus son essai sur L’homme révolté où il rejetait tout totalitarisme d’où qu’il vienne et stigmatisait ceux qui font le tri dans les totalitarismes au nom d’une idéologie.
 

   Camus et les jumeaux

Par contre, depuis sa mort, il n’en finit pas d’être fêté, encensé, portant le poids d’une postérité telle qu’elle brouille ce qu’il était vraiment et la portée de son œuvre. Il aurait sans doute préféré cette « postérité du soleil », titre du livre qu’il écrivit avec son ami René Char. [3]
 

      Camus à Paris
 

Quelques jours après sa mort, Jean-Paul Sartre lui rendra un hommage appuyé même s’il est tout en nuances, lui reconnaissant un « humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel » qui met en exergue « existence du fait moral » et la prééminence chez lui « des valeurs humaines ». [4]

Circonscrire ce qui fait la "substantifique moelle" de Camus, ce qui le distingue vraiment des écrivains de son époque, n’est possible que si l’on évite de séparer l’homme de son œuvre. Au-delà de sa complexité, il fut à la fois attentif à la beauté du monde, des plages d’Alger aux ruines de Tipasa (citation ?), tout comme aux injustices, aux vies étroites de l’Étranger et de ses frères ainsi qu’aux luttes trahies. C’est dans Retour à Tipasa, paru dans l’Été en 1952, que Camus écrit : « Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. »

On peut affirmer que si Albert Camus nous manque, c’est en raison d’une force de volonté sans faille de refuser le règne de la raison d’État, le massacre des innocents et le rejet des anonymes, du petit peuple dont il a fait partie dans sa jeunesse.  Car il a connu la pauvreté dans sa jeunesse à Alger après la mort de son père en 1914 jusque dans les années vingt. Il a pu comparer sa situation à ce qu’il a vu dans les beaux quartiers du centre ville après qu’il eut été admis au collège où il se rendait en tramway.

 

      
                                                         Albert Camus et Jean Grenier

 

Car il a connu aussi très tôt avec cette tuberculose qui l’a poursuivi toute sa vie et qui a provoqué ce rapport particulier qu’il eut avec la mort. Cette maladie aura de grandes répercussions sur sa vie, ne serait-ce que l’arrêt de ses études ou le fait qu’il se trouve bloqué en France dans la Haute-Loire pour se soigner, dans l’impossibilité de regagner l’Algérie (et de revoir Francine) pour cause de guerre mondiale.

Sa vie fut toujours surchargée et exténuante, écartelée entre sa vie de famille, sa vie personnelle, ses différentes activités, son travail de lecteur chez Gallimard [5], son travail d’écriture, ses adaptations théâtrales, ses participations à des meetings et des manifestations, les articles qu’il publie régulièrement et son activité de journaliste à Alger  Républicain à la fin des années 30, à Combat pendant et juste après la guerre et à l’Express en 1955-56 comme éditorialiste traitant essentiellement de la guerre d’Algérie.

Toujours préoccupé de l’ampleur de la tâche à effectuer, il disait à son ami Jean de Maisonseul lors d’une balade sur les quais de Seine, peu de temps avant sa mort : « Je n’ai écrit que le tiers de mon œuvre. Je la commence véritablement avec le livre que je suis en train d’écrire. » [6]
 

       
                                   
Albert Camus et André Malraux

Sur le plan de la pensée, ce qui fait son originalité est ce sentiment que la notion de concept dans tout ce qu’elle a de théorique et de rationnel devrait coexister avec le sensible, aussi bien dans sa relation à la nature que dans le lien profond existant entre le sensible et le réel. C’est cette dualité  qui le conduisit à l’idée de mesure, à la responsabilité de l’homme face à l’histoire, ce qu’il a appelé « la pensée de midi ». [7] Dans cet ordre d’idée, André Malraux dira que Camus était« celui par qui la France reste présente dans le cœur des hommes. »
 

C’est la complexité qui fait la richesse et celle de Camus l’était particulièrement, une personnalité contrastée à la fois en retrait (solitaire diront certains) et solaire, portée vers les autres, ne renonçant à rien, à la fois écrivain, dramaturge, metteur en scène, engagé sur le scène social aussi, résistant prêt à prendre des risques quand d’autres à cette époque ont choisi le silence ou le déshonneur. Il n’a jamais transigé face à ces trois vertus cardinales qu’étaient pour lui la liberté, la justice et la vérité. Il en a payé le prix, celui de la solitude adoucie par la famille et les amis, quand il fut attaqué de toutes parts, contrebalancée par l’attrait d’une nature qui l’apaisait et des patries affectives qui compensaient quelque peu son exil. 

Lire (ou relire) Camus, c’est retrouver sa foi en cette liberté qui lui était si chère, sa défense des humbles et des persécutés, action qui lui tenait particulièrement à cœur, son combat contre la violence d’État, et pas seulement des dictatures. C’est retrouver aussi, derrière un style unique, la justesse de la pensée et la lucidité d’une conscience qui se confronte sans ciller au réel.

 

                                        
Albert et son frère aîné Lucien vers 1920      Camus au festival d'Angers

Il opposait à la marche  inéluctable de l’histoire qui parfois écrase les hommes, la puissance de la liberté et sa juste révolte, incarnant une morale qui, selon la célèbre citation de Jean-Paul Sartre, représentait « peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. (p22)

Avec son installation à Lourmarin dans le Luberon, c’est une certaine forme de liberté qu’il trouve enfin, le dépassement de cet exil qu’il traîne depuis qu’il a quitté l’Algérie peu après son départ du journal Alger-Républicain. Cet exil, qui dans les moments difficiles qu’il a connus, après la parution de L’homme révolté par exemple, est aussi un exil intérieur qu’il essaie de compenser par l’amitié, par le travail, par les conquêtes féminines sans doute aussi, par les voyages comme ceux dont il s’est servi pour écrire certaines de ses nouvelles. [8] 

À Lourmarin, découvert avec l’ami René Char à la fin de l’été 1958, son sentiment d’exil s’était estompé. Il pensa même y accueillir sa mère mais elle refusa, incapable de quitter Alger. Il pouvait y écrire plus sereinement, pour un temps oublier Paris et son dernier roman Le Premier homme avançait bien. Mais voilà, son destin l’attendait sur une route de l’Yonne dans la Facel Véga qui le ramenait à Paris. « C’est bien trop jeune » dit sa mère à l’annonce de sa mort.  
 

          
Bio d'Olivier Todd                                             Essai de Roger Grenier

Notes et références
[1]
Voir la rétrospective l’œuvre de Richard Maguet, peintre et résistant, dans Œuvres complètes tome III, p. 1089

[2] Voir mon article sur la correspondance entre Albert Camus et Louis Guilloux
[3] Voir mon article sur la correspondance entre Albert Camus et René Char -
[4] Jean-Paul Sartre, "Un homme en marche", France Observateur, 7 janvier 1960
[5] Il ne voulut jamais dépendre uniquement de son travail d’écrivain
[6] Cité par Herbert Lottman dans sa biographie d’Albert Camus, Le Seuil, 1978
[7] Voir mon article sur l’essai La pensée de midi, de jacques Chabot
[8] Voir son dernier recueil de nouvelles intitulé L’exil et le royaume, en particulier La pierre qui pousse qui se déroule au Brésil et d’autres La Femme adultère, Les Muets et L’Hôte qui se déroulent en Algérie.
[9] La citation exacte est la suivante :
« J’ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s’exerce aveuglément, dans les rues d’Alger par exemple, et qui un jour peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. »

Voir aussi
* Albert Camus ou la parole manquante --
* L'engagemant d'Albert Camus -- La permanence camusienne --

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 20:42

L’É, c’est un voyage autour de la méditerranée, si chère à Camus, qui nous conduit en Algérie bien sûr avec le Minotaure à Oran, retourne ensuite dans les ruines de Tipasa, nous entraîne en Grèce avec Prométhée et Hélène et pour finir prolonge la balade jusqu’à l’atlantique pour voir La mer au plus près. L'essentiel, ce sont ses racines, la Méditerranée, avec «son tragique solaire qui n'est pas celui des brumes» et cette lumière, «si éclatante qu'elle en devient noire et blanche ».
 

« Il est arrivé qu’on lui reprochât sa pureté même» Jean Guéhenno
 

         
 

Cette saison rappelle à Camus les bons moments de sa jeunesse, les copains et les baignades sur les plages d’Alger ou un peu plus tard son séjour dans "la maison d’en haut" comme il l’appelait. L'été s’inscrit dans le cycle des saisons, un cycle toujours renouvelé qui oscille entre chaud et froid, entre abondance et frugalité, entre oui et non [1] ce qui renvoie aussi à son recueil L'Envers et l'Endroit.
 

L'Algérie es présente dans trois des nouvelles du recueil [2] car avoue Camus «  j'ai avec l'Algérie une longue liaison qui sans doute n'en finira jamais et m'empêche d'être tout à fait clairvoyant à son égard. » Il ironise quelque peu sur la jeunesse algéroise et n’hésite pas à opposer l’Alger gouailleuse et sa plage à Oran (la ville de sa femme), qu’il trouve assez laide et qui de plus, tourne le dos à la mer.
 

 
 

Il présente Oran comme un « lieu sans poésie » aux rues « vouées à la poussière, aux cailloux et à la chaleur» : «Tout le mauvais goût de l'Europe et de l'Orient s'y est donné rendez-vous… avec une application, une allure baroque qui fait tout pardonner ». Il trouve aussi que la ville sue l'ennui qui menace de vous y engloutir.

Il a beaucoup plus de mansuétude pour sa chère Alger où sourd la nostalgie quand il préconise « d'aller boire l'anisette sous les voûtes du port ». L’Algérie, c’est aussi la présence du désert, qu’on retrouve dans une nouvelle éponyme de Noces ou dans deux nouvelles de L’Exil et le Royaume : « Déjà, aux portes mêmes d'Oran, la nature hausse le ton » remarque-t-il, et sur les plages «tous les matins d'été ont l'air d'être les premiers du monde. Tous les crépuscules semblent être les derniers. »

 

 
 

On trouve aussi dans ce recueil d’autres formes d’ironie, plus grave dans L'Énigme ou plus nostalgique dans Retour à Tipasa qui est le pendant d’une première nouvelle Noces à Tipasa parue seize ans auparavant dans le recueil intitulé Noces, d’autant plus que Tipasa est désormais fermée avec des barbelés, et ceci même avec un beau soleil d'hiver et des héliotropes qui s’épanouissent. Pour lui, l’été à Tipasa, s’inscrit dans cette phrase, épitaphe gravée sur une pierre ocre inaugurée en avril 1961 par Francine Camus : « Je comprends ici ce qu’on appelle gloire, le droit d’aimer sans mesure. »

Dans ce Tipasa qu’il découvre pendant l’hiver, il écrit cette phrase lourde de sens : « Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l'Histoire.» Mais quand même, la beauté irradie, prédomine quand même, inséparable de la justice dont il écrit : « Qui veut servir l'une à l'exclusion de l'autre ne sert personne ni lui-même, et, finalement, sert deux fois l'injustice.»
Quand en mars 1958, il retourne à Tipasa, revigoré par sa balade, il note dans ses Carnets : « Sentiment de reconnaissance et de vénération. »
(Carnets tome III page 255)
 

« Une conscience contre le chaos. » Alain Bosquet 
 

               

Pour Camus, la Grèce a toujours défendu la beauté et en particulier celle d’Hélène et leurs dieux, comme Empédocle ou Prométhée, ont des humeurs fort humaines qui marquent leurs limitent, idée dont Camus fera le thème majeur de L'Homme révolté. [3]

L’Été et la sensation de volupté qui lui est souvent associée contraste avec la grisaille tristounette qu’il reproche à des villes comme Paris et Lyon qu’il a beaucoup fréquentées pendant la guerre, Prague aussi qu’il visita dans sa jeunesse dans des conditions, il est vrai,  assez mauvaises. À Paris, il lui semble être en exil comme Martha [4] rêvant de soleil dans sa Bohême natale ou Rambert prisonnier de la peste à Oran. «  Est-ce que je cède, se demande-t-il, au temps avare, aux arbres nus, à l'hiver du monde ? »
 

           
                                                                 L’Été à Alger

Pour Camus, 1952 est une année particulièrement difficile avec la polémique autour de L’homme révolté et la maladie qui le rejoint pendant son voyage en Amérique du sud. Comme le pressentait Roger Quilliot [5] l’art s’apparente plutôt pour lui à une prison, même s’il écrit dans Retour à Tipasa qu'il préserve «  au milieu de l'hiver... un été invincible. » C'est l'époque de cette polémique qui n’en finit pas, alimentée par les "sartriens", c'est l'époque aussi où la maladie empoisonnera son voyage en Amérique du sud.

On présente très souvent L'Été comme un livre solaire mais derrière l’ironie du propos ou le lyrisme de certaines nouvelles, on sent poindre une certaine gravité. Cette dualité est particulièrement sensible dans le dernier texte intitulé La mer au plus près.
 

                        

Dans ce texte, inspiré de son voyage en bateau en Amérique du sud, qui se présente comme un long poème en prose, il a «  toujours l'impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d'un bonheur royal. »

La mer lui permet alors de se libérer de son enfermement, une «  grande mer, toujours labourée, toujours vierge, ma religion avec la nuit ! » Le lyrisme du style cache en fait le dérisoire de sa situation, «  on me loue, je rêve un peu, on m'offense, je m'étonne à peine »,  l’esprit sans doute quelque part dans l’immense océan, au plus près des vagues.


Mais il y a aussi cette volonté plus forte que tout qu’on trouve dans cette phrase de Retour à Tipasa, «  il y a aussi une volonté de vivre sans rien refuser de la vie, qui est la vertu que j'honore le plus en ce monde. »

L’été renvoie Camus à une certaine nostalgie, il pense que « le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs » et il aime particulièrement « un à un les bruits imperceptibles dont est fait le silence ».

 

Extrait tiré de la nouvelle « Petit guide des villes sans passé »

[…] Le voyageur encore jeune s’apercevra aussi que les femmes y sont belles. Le meilleur endroit pour s’en aviser est la terrasse du café des Facultés, rue Michelet, à Alger, à condition de s’y tenir un dimanche matin, au mois d’avril. Des cohortes de jeunes femmes, chaussées de sandales, vêtues d’étoles légères et de couleurs vives, montent et descendent la rue. On peut les admirer, sans fausse honte : elles sont venues pour cela. A Oran, le bar Cintra, sur le boulevard Gallieni, est aussi un bon observatoire. A Constantine, on peut toujours se promener autour du kiosque à musique. Mais la mer étant à des centaines de kilomètres, il manque peut-être quelque chose aux créatures qu’on y rencontre. En général, et à cause de cette disposition géographique, Constantine offre moins d’agréments, mais la qualité de l’ennui y est plus fine.

 

En complément : L’Exil d’Hélène

C’est à Palerme dans le Vaucluse, près de L’Îsle-sur-la-Sorgue (et près de chez l’ami René Char) que Camus et sa famille sont en vacances en ce mois de juin 1948. Il y est déjà venu plusieurs fois, s’y sent bien et propose même à sa mère de venir s’y installer mais elle refusera finalement de quitter Alger. Dans ce paysage qui lui rappelle son Algérie natale, il a idée d’écrire une nouvelle où il évoque la Grèce, pays cher à son cœur, qu’il intitulé L’Exil d’Hélène.

Pour lui, la Grèce est le symbole de cette émulsion d’équilibre et de beauté qu’il appelait « la pensée de midi ». On y retrouve l’idée de « limite, » n’excluant « ni le sacré, ni la raison parce qu’elle n’a rien nié, ni le sacré, ni la raison, alors que l’Europe lancée dans la conquête de la totalité, est fille de la démesure. »

 

La Grèce a vertu de référence et la belle Hélène, égérie d’un pays qui porte son nom, se sentirait étrangère, en exil dans cette Europe qu’elle ne reconnaîtrait plus. Dans cette recherche d’un certain idéal, Camus aspirait y rencontrer « l’ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l’homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs

L’importance de ce texte tient aussi au fait qu’il annonce le thème essentiel de L’Homme révolté, comme l’illustre cet extrait : « Le sens de l’histoire de demain n’est pas celui qu’on croit. Il est dans la lutte entre la création et l’inquisition. Malgré le prix que coûterait aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. (Œuvres complètes, tome III, pages 600-601)

 

Notes et références
[1] "
Entre oui et non", titre d'une des nouvelles de L'Envers et l'Endroit
[2] Ces trois nouvelles sont Le Minotaure ou la halte d'Oran, le Petit guide pour les villes sans passé et Retour à Tipasa

[3]  Sans doute était-il alors frustré de son voyage en Grèce, annulé en 1939 pour cause de guerre
[4] Personnage de sa pièce Le Malentendu
[5] Roger Quilliot, La Mer et les prisons, éditions Gallimard, 1956

Bibliographie
* L'Été, éditions Gallimard, collection Blanche, 1954, réédition Folio, 2006, 130 pages
* Emmanuel Roblès, Camus, frère de soleil, éditions Le Seuil, 1995
* Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002
* Pierre Nguyen-Van-Huy, La métaphysique du bonheur chez Albert Camus, Neuchâtel, éditions La Baconnière, 1962

Voir aussi mes fiches :
* L'Exil et le Royaume -- L'Envers et L'Endroit -- L’Été  --
* Camus et le théâtre --

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 20:34

 

Albert Camus eut souvent recours à la nouvelle au cours de sa vie, surtout dans les périodes de recherches ou de doute, quand il ne se sentait pas assez de force ou de désir pour créer une œuvre plus conséquente. De ses recueils de nouvelles, on compte en particulier L’Envers et l’endroit et Noces dans sa jeunesse, l’Été paru en 1954 et L’Exil et le Royaume, dernière œuvre anthume importante en 1957.
Comme on le voit, Camus a eu recours à ce genre littéraire tout au long de sa vie, ce n’était donc pas pour lui simple question d’opportunité ou de facilité.
 

          

Les héros de ce recueil qui contient six nouvelles voudraient bien se sentir à l’aise avec la nature et avec leur prochain, accéder ainsi au Royaume mais dans le même temps, ils sont confrontés à un grand isolement, symbole de l’exil qu’ils ressentent. [1]


Camus quant à lui, a vécu au cours de sa vie un quadruple isolement, d’abord géographique avec son départ d’Algérie pour la France après la fin du quotidien Alger Républicain [2], socio culturel avec la polémique qui a suivi la parution de L’homme Révolté, et son rejet par le milieu parisien, politique par son rôle dans le conflit algérien, que beaucoup ne comprirent pas à l’époque et personnel enfin avec la tuberculose qui le poursuivra toute sa vie et une dépression souvent aggravée par les autres causes.


Camus a traversé une période très difficile où il parvenait à grand peine à donner le change et note fin décembre 1957 dans ses Carnets « Crise d’étouffement, interminables angoisses. » Mais son état va assez vite s’améliorer, notant quelque deux mois plus tard « les grandes crises ont disparu. Sourde et constante anxiété seulement. » [3] En mars 1958, il note une étonnante amélioration après son retour de Tipasa qu’il a revue avec une joie sans mélange, un enthousiasme qui lui fait écrire « sentiment de reconnaissance et de vénération [3] et au début de l’été 1958, il est en Grèce où il recouvre toutes ses capacités physiques et morales, son bonheur de visiter Delphes et « les instants délicieux » qu’il goûte sur l’île de Rhodes.   
 

         
 

De ces six textes, La Femme adultère, Le Renégat, Les Muets, L'Hôte ou Jonas ne sortiront indemnes des situations auxquelles ils sont confrontés. Seul D’Arrast, le héros de La pierre qui pousse, sera épargné, évoluant dans un contexte géopolitique différent qui est celui du Brésil, échappant à ce dilemme, son isolement ne l’empêchera pas de connaître la solidarité et une forme de fraternité.
 

Si l’on peut leur trouver un fil conducteur, ce pourrait être une sensation d'insatisfaction ou d'échec du personnage principal, ce que Camus traduit par la sensation d’être en exil dans son environnement ou dans for intérieur, un enfermement qui rend très difficile de trouver le chemin du « Royaume », celui qui donne un sens à sa vie et un certain goût du bonheur.

Les personnages ont ainsi des points communs dans leur comportement profond, quelles que soient les situations dans lesquelles ils sont plongés. Plusieurs de ces nouvelles se déroulent en Algérie, que ce soit le campement nomade dans le désert, les villages du sud, l'école isolée dans la montagne, les quartiers ouvriers d'Alger, mais aussi dans un quartier bourgeois de Paris pour Jonas ou un village du Brésil pour La pierre qui pousse.
 


L’exil et le royaume par Émilie, Hilda et Barnabé à l’Atelier du Midi
 

Voilà en quelques lignes un résumé de chacune de ces nouvelles avec leur thème central. 

  • Janine la Femme adultère est lassée de sa vie médiocre de femme au foyer, qui accompagne son mari représentant en tissus dans le sud algérien et qui va vivre une expérience intime avec l’espèce de magnétisme qui émane du désert, une espèce d’adultère très éloigné du sens commun.
  • Le Renégat ou un esprit confus a une forme particulière. Il se présente comme le long monologue d'un missionnaire chrétien victime de reniement, basculant dans le délire et l'hallucination en vivant le martyre que lui inflige une tribu animiste du désert, qu’il voulait évangéliser.
  • Les Muets puise dans la jeunesse de Camus et se passe dans une tonnellerie d'Alger, comme son oncle. Il existe d’ailleurs une photo assez connue où on peut voir le jeune Albert à côté de son oncle dans la tonnellerie. Même s’il aime la solidarité ouvrière dans la lutte contre leur patron, même s’il aime toujours sa femme, l’un des ouvriers nommé Yvars ne parvient pas à insuffler du sens à sa vie, malgré tous ses efforts.
  • L’Hôte est l’histoire de Daru, un instituteur européen d'Algérie, isolé dans son école par l'hiver sur des plateaux montagneux et confronté à une situation inédite pour lui. Il doit conduire un délinquant en ville pour le remettre aux autorités locales. En cours de route, il décide de le libérer, mu par un mélange de remords et de compassion, mais celui-ci décidera finalement de se rendre aux autorités, ce qui déclenchera des réactions de menace de la part de ses frères arabes. Dépassé par les événements, Daru se sent seul et dépassé par des événements qui lui échappent. [4]
     
  • Avec Jonas ou l’artiste au travail, on suit  le cheminement de Jonas, artiste-peintre parisien, qui passe de la réussite à l'impuissance créatrice et à la dépression profonde.  « Il guérira » certes, mais à condition de résoudre le dilemme posé par la dualité entre être solitaire et être solidaire, ces deux mots qu’on finira par découvrir écrits de sa main en tout petit, à la fin de la nouvelle. [5]
  • La Pierre qui pousse se passe au BrésilCamus est allé en 1949. L’ingénieur français D'Arrast, se sent plutôt déraciné et seul dans ce pays qu’il connaît peu et mal. Il trouvera toutefois une forme de communion dans un village en partageant avec ses habitants leur fête locale basée sur un mélange de rites chrétiens et de possession vaudou. Il se présente comme le symbole d'un Sisyphe heureux d'avoir contribué à l'œuvre collective en prenant le relai et en portant cette lourde pierre pendant la procession.
     

              
Albert Camus, L’Hôte           Loin des hommes, L’Hôte au cinéma
 

Les personnages ont également en commun d’être plutôt des Français moyens, des actifs évoluant dans le monde du travail. Janine est femme d’un représentant de commerce dans la Femme adultère, Yvars un ouvrier tonnelier dans Les muets, Daru instituteur dans L'Hôte, D’Arrast ingénieur dans La pierre qui pousse. Même les deux personnages plus typiques exercent un rôle social dans leur activité à travers son art pour Jonas et son sacerdoce pour le Renégat.
 

               
L’Étranger                                  Jonas et La Pierre qui pousse
 

Ils sont unis par un sentiment d'échec et de solitude dominé par l’exil qui les sépare de leur aspiration à rejoindre le Royaume : échec du couple dans La Femme adultère, échec de la rédemption dans Le Renégat, échec de la vie sociale dans Les muets, échec de l'intégration dans L'Hôte, échec de la création pour Jonas, lassitude de D'Arrast dans La pierre qui pousse. Seuls échappent en partie à cette malédiction Janine qui a eu une véritable révélation, Jonas qui entrevoit le bout du tunnel et surtout D'Arrast par son intégration dans le groupe des villageois.
 

   Camus au festival d'Angers en 1953
 

À propos de sa nouvelle L’Hôte

À propos de sa nouvelle L’Hôte, on a parfois reproché à Camus la figure de l’arabe livré à ses bourreaux par l’instituteur alors que dans son esprit, la guerre d’Algérie et ses excès rendaient impossible tout dialogue. De la même façon, L’Étranger montrait aussi que le meurtre d’un arabe suscitait surtout l’indifférence.
Dans sa préface à L’Hôte, dans sa réédition de 2010, Boualem Sansal écrit que Daru et l’arabe « font le choix de la responsabilité et du respect de soi, c’est le seul chemin qui vaille… » Mais malheureusement, « ils étaient seuls. » Il revient sur les liens entre ces deux hommes qui peuvent au moins « croire que (leur histoire) sera à la hauteur de leurs rêves, des rêves de liberté et de justice. »  

 

 

Notes et références
[1]
Par ses termes opposés, "L'exil et le royaume" renvoie à un essai précédent de Camus paru en 1937, "L'envers et l'endroit", dont il disait qu’il était la matrice de son œuvre et où il évoquait les souvenirs d'un enfant pauvre d’Alger et sa découverte de son environnement.
[2] Camus ne fera ensuite que des séjours de plus en plus courts en Algérie et dans les dernières années, essentiellement pour aller voir sa mère.

[3] Voir Carnets tome III pages 255 et 259
[4] Cette nouvelle a été adaptée en bande dessinée par Jacques Ferrandez, avec une préface de Boualem Sansal puis au cinéma par David Oelhoffen sous le titre Loin des hommes.
[5] On a souvent vu dans le personnage de Jonas une projection de la vie de Camus, des préoccupations qui étaient les siennes à une époque de difficultés personnelles où il se sentait coincé dans son quotidien à Paris et qu’il avait du mal à supporter.

Voir aussi mes fiches :
* L'Exil et le Royaume -- L'Envers et L'Endroit -- L’Été  --
* Camus et le théâtre --

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19 mars 2020 4 19 /03 /mars /2020 20:27

    Albert et Francine Camus


« Je donne au théâtre un temps que je refuse avec obstination aux dîners en ville car c'est le lieu de la vérité. »

 

L’œuvre théâtrale d’Albert Camus n’a guère été vraiment considérée jusqu’à présent comme particulièrement importante, elle en représente cependant un domaine essentiel de sa création. On peut même affirmer après Hélène Mauler que « Le théâtre fait partie pour Camus de cette éducation populaire à laquelle voudra également travailler après guerre Jean Vilarpar son T.N.P. » [1]

Si son théâtre peut paraître assez maigre avec quatre pièces et quelques adaptations, dont celle des Possédés de Dostoïevski, il n’en a pas moins été le moteur de l’activité de Camus à ses débuts et a rencontré son public, surtout avec la pièce consacrée à Caligula qui est devenue un classique du théâtre de cette époque, version dramatique de sa trilogie de l’absurde.

 

      Le théâtre de Camus, Hélène Mauler

 

« Le théâtre de Camus est un théâtre de texte. Mieux : un théâtre d’idée. »

 

Depuis toujours, Camus a aimé le spectacle, le cinéma et surtout le théâtre qui sera aux tout débuts son activité principale avec Le Théâtre du travail. Il en parle d’ailleurs dans son dernier roman largement autobiographique Le Premier homme. Après le théâtre du Travail vint le Théâtre de l’Équipe à Alger en 1935-36.

Pour Camus, cette forme de théâtre est vraiment un élément essentiel de l’éducation populaire qui est dans ces années-là représente ce qu’il désire faire et Jacques Copeau, le fondateur du Vieux-Colombier, fut son inspirateur et Camus s’est beaucoup référé à lui. Dans une interview d’août 1957, il dit que « les écrit de Copeau m’ont donné l’envie puis la passion du théâtre. J’ai mis le Théâtre de l’Équipe, que j’ai fondé à Alger, sous le signe de Copeau et j’ai repris, avec les moyens du bord, une partie de son répertoire. Je continue de penser que nous devons à Copeau la réforme du théâtre français et que cette dette est inépuisable. »

 

« Pour vivre dans la vérité , jouez la comédie ! »

 

 
                    Albert Camus avec Maria Casarès et Jean-Louis Barrault

 

Victime d’échecs, le théâtre du Vieux-Colombier avait ombré dans la gaudriole et les pièces de boulevard et c’est Jacques Copeau qui lui redonna ses lettres de noblesse. Ce que Camus traduit de cette façon : « Le lieu privilégié du sacrifice théâtral  était  le lit à deux places, (…) lorsque la pièce était particulièrement réussie, les sacrifices se multipliaient et les lits aussi. »

Il aime Copeau parce qu’il « plaçait avant toute chose le texte, le style, la beauté et il prétendait en même temps qu’une œuvre dramatique devait réunir, et non diviser, dans une même émotion ou un même rire, les spectateurs présents.

Il pensait aussi de la même façon qu’un comédien doit surtout être capable de se donner et pour cela, il faut d’abord qu’il se possède. » Contrairement à ce  que pensent certains, c’est le métier qui représente le libérateur de l’émotion. » Et pour que ce soit possible, le metteur en scène doit se faire discret, « amorcer le sentiment chez l’acteur, non le dicter. » Copeau, selon l’expression de Camus « cachait le metteur en scène derrière le comédien et le comédien derrière le texte. »

 

   
Albert Camus au théâtre Antoine et au théâtre Hébertot avec Jacques Hébertot

 

À l’occasion de l’exposition consacrée à Jacques Copeau en 1959, Camus intitula la plaquette qu’il lui consacra : « Copeau, seul maître. » Il rejoint ainsi Diderot et son Paradoxe du comédien qui pensait que « l’art est le résultat d’un travail conscient, il a affaire à l’artifice. » Aucun rapport avec la spontanéité qui domine aujourd’hui la scène théâtrale.

Car le théâtre de Camus est un théâtre de texte autant que d’idée. Pas de performance physique, d’idées difficiles à retrouver sous l’épaisseur des références et de  la virtuosité mais c’est plutôt disait l’une de ses interprètes Catherine Sellers qui joua dans "Requiem pour une nonne" et "Les Possédés", « une histoire de grandeur racontée par des corps ».

On retrouve dans la correspondance entre Albert Camus et sans doute sa principale interprète Maria Casarès beaucoup d’informations sur les rôles qu’elle a incarnés, Martha dans Le Malentendu, Victoria dans L’État de siège et Dora Doulebov dans Les Justes.

 

       
L’État de siège au théâtre de la Ville en 2017
Camus (à gauche) dans le rôle de Gringoire de Théodore de Banville en 1937

 

« Le théâtre accompagne Camus tout au long de sa carrière. À chacun de ses cycles correspond au moins une grande pièce. »

 

Albert Camus a expérimenté toutes les facettes du théâtre, aussi bien en tant qu’auteur, qu’acteur à ses débuts, que metteur en scène, que directeur d’une petite troupe. Il aimait l’ambiance, la vie collective que donnait lieu toute création, disant même que « le théâtre est mon couvent. L’agitation du monde meurt au pied de ces murs et à l’intérieur de l’enceinte sacrée, pendant deux mois, voués à la seule méditation, tournés vers un seul but, une communauté de moines travailleurs, arrachés au siècle, prépare l’office qui sera célébré un soir pour la première fois. »
Pendant les répétitions, rien n’existait alors pour lui que la cohésion du groupe, condition indispensable à la réussite de la pièce.

 

      
Caligula 2017 joué par Benoît Mc Ginnis
Adaptation de La chute mise en scène de Vincent Auvet

 

Le théâtre va accompagner Camus jusqu’au bout puisqu’à sa mort, il était question qu’il prenne la direction d’un théâtre national. À chacun de ses cycles correspond au moins une grande pièce : Caligula et Le Malentendu pour le cycle de l’absurde, Les Justes [2] et l’État de siège pour le cycle de la révolte, les projets d’un Don Juan et d’un Faust au cycle à peine entamé de l’amour. De Dostoïevsky, il reprendra Les frères Karamazov au théâtre de l’Équipe puis Les Possédés beaucoup plus tard en janvier 1959 au théâtre Antoine.

Quand il était en proie au doute, c’est au théâtre que pense Camus : « Le théâtre au moins m’aide. La parodie vaut mieux que le mensonge : elle est plus près de la vérité qu’elle joue. »

 

Notes et références
[1]
Hélène Mauler, Le Théâtre d’Albert Camus, Éditions Ides et Calendes

[2] Voir la version 2019 des Justes mise en scène par Abd Al Malik au théâtre du Châtelet

 

Nordine Marouf dans La Peste

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