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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 18:47

L'Écriture ou la Vie est un livre de l'écrivain espagnol Jorge Semprún, publié en 1994. Il mêle un récit autobiographique sur la vie de l'auteur après sa sortie d'un camp de concentration, et une réflexion sur la difficulté de raconter directement l'expérience de la déportation. Bien qu'étant autobiographique, ce sont avant tout des mémoires, car il raconte son vécu et l'emprise de l'histoire sur sa vie selon l'afflux de ses souvenirs.


Référence Jorge Semprún, "L'Écriture ou la Vie", éditions Gallimard, collection Blanche, 318 pages, 1994, réédition Folio n° 2870, 400 pages, 1994, isbn 2070400557


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À Buchenwald, Jorge Semprún découvre encore tout jeune ce qu'il qualifiera lui-même de « vivre sa mort. » Lors de son retour du camp, lui qui en a réchappé, il croit qu'il peut exorciser cette mort qu'il a vue de si près par l'écriture. Renaître par l'écriture. En vain. Pour cet ouvrage, Jorge Semprun a obtenu le Prix Femina Vacaresco. Il a également été récompensé par le Prix littéraire des Droits de l’Homme en 1995, pour honorer sa vie exemplaire et son amour de l’humanité, mais aussi pour ses qualités littéraires.

Présentation et contenu

« À Ascona dans le Tessin, écrit-il, un jour d'hiver ensoleillé, en décembre 1945, je m'étais mis en demeure de choisir entre l'écriture et la vie. » Il avait fait ce choix, non parce qu'il ne parvenait pas à écrire, parce qu'il n'arrivait pas à survivre à l'écriture. Car l'écriture le replongeait dans la mort, l'y submergeait : « J'étouffais dans l'air irrespirable de mes brouillons, chaque ligne écrite m'enfonçait la tête sous l'eau comme si j'étais à nouveau dans la baignoire de la villa de la Gestapo à Auxerre. Je me débattais pour survivre. J'échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au silence ; si j'avais poursuivi, c'est la mort qui m'aurait rendu muet. »

 

C'est une femme qui va jouer un rôle majeur dans sa libération par l'écriture : « Elle n'avait nulle autre raison de s'intéresser à moi que moi-même : c'est ça qui était bouleversant, grâce à Lorène qui ne savait rien de moi, j'étais revenu dans la vie, c'est-à-dire dans l'oubli : la vie était à ce prix. Oubli délibéré de l'expérience du camp. Il n'était pas question d'écrire quoi que ce fût d'autre. Cela aurait été dérisoire, ignoble peut-être. »


Ce livre, il ne l'écrira qu'en 1987, l'ayant remanié maintes et maintes fois, précédé d'autres dont Le Grand Voyage, son premier témoignage écrit en 1963 qui parle de son départ pour Buchenwald. Dès le début, c'est le choc des regards qui domine : celui de Jorge Semprun, « son regard de fou, dévasté », celui « dilaté d'horreur d'un jeune soldat américain fixé sur l'amoncellement des cadavres qui s'entassaient à l'entrée du bâtiment des fours. Un amoncellement de corps décharnés, jaunis, tordus dos pointus sous la peau rêche et tendue, les yeux exorbités. »


À partir de là, il va évoquer les souffrances, les humiliations, les coups, les pas de course dans la boue, les chiens, la mort de ses amis. Tout ce qui faisait le terrible quotidien de la vie d'un camp de concentration. Puis s'insinue dans cet indicible qu'il tente malgré tout de nous faire partager, la littérature, l'évocation de Goethe dont la chère ville de Weimar n'est guère éloignée de Buchenwald, avec le lieutenant Rosenfeld, naturalisé américain, Juif, d'origine Allemande, venu combattre le nazisme.


Puis au fil des pages, se glisse des souvenirs, la littérature, philosophie, romans, poésie, tout ce qui le rattache à la vie, mêlée aux horreurs du camp mais en fin de compte plus forte qu'elles. Par sa démarche aussi originale que vitale pour lui, il essaie de témoigner sur ce qu'ont pu vivre ces hommes et ces femmes, de témoigner pour tous ceux qui ne sont pas revenus ou qui ne parviennent pas à exprimer leur terrible vécu.


« Comment vivre quand on revient du néant ? Et comment écrire à partir de ce néant  » s'interroge l'écrivain Jean-Paul Enthoven.

Voir également sur cette époque

  • Jorge Semprún, Le Grand Voyage, Gallimard, 1964 et "Quel beau dimanche
  • Pierre Clostermann, "Le Grand Cirque", 1946
  • Romain Gary, "Les Racines du ciel", 1956
  • Roald Dahl, "Escadrille 80", 1986
  • Joseph Kessel, "Le Bataillon du Ciel", 1947 et "L'Armée des ombres", Plon, 1963
  • Vercors, "Le Silence de la mer", Éditions de Minuit, 1941
  • Roger Vailland, Drôle de jeu, éditions Corrêa, Prix Interallié 1945
  • Francis Ambrière, Les Grandes Vacances, 1946, prix Goncourt
  • David Rousset, "L'Univers Concentrationnaire", 1946 et "Les Jours de Notre Mort", 1946
  • Primo Levi, "Si c'est un homme", 1945
  • Vidéo I.N.A
  • "Si la vie continue...", Entretiens de Jorge Semprún avec Jean Lacouture, éditions Grasset, 12/2001, isbn 9782246794325
  • Jorge Semprún, "Le fer rouge de la mémoire", recueil de textes, annotations, préfaces..., éditions Gallimard, 2012, isbn 2070136248

Jorge Semprun, préface à "Lettre sur le pouvoir d'écrire", Claude-Edmonde Magny, éditions Climats, 70 pages, 08/2012, isbn 978-2-081-28220-9

 

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 18:40

Mal et Modernité est un essai écrit par l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprún et publié en 1995.

Référence : Jorge Semprún, "Mal et Modernité", éditions Le Seuil, collection Point-Essai, série Poche Histoire, 95 pages, 1995, isbn 978-2-7578-1063-7

Présentation

Jorge Semprún utilise comme point de départ une citation de Hermann Broch [1] qui écrivait à New York en 1940 : « Les dictatures sous leur forme actuelle sont tournées vers le mal radical... » [2]
Le mal radical : das radikal Bose!


Cette idée que Jorge Semprún défend depuis longtemps déjà -et comme ancien dirigeant du Parti communiste espagnol exclu en 1964, il sait fort bien de quoi il parle- il va l'illustrer dans ce court essai ayant recours à quelques-uns de ses anciens compagnons du camp de Buchenwald. Il les appelle, il les interroge dans cet ouvrage et c'est sa façon à lui de relier sa réflexion à la réalité et de convoquer l'Histoire devant tous ceux qui ont disparu là-bas, ceux qui, comme disait le poète Paul Celan, « ont une tombe au creux des nuages ».[3]


Dante le Mal.jpg . . . . . . . . . . . . Musée Guggenheim de Bilbao.jpg
L'image du Mal selon Dante . . . . . . . . Image de la modernité : musée Guggenheim de Bilbao

Contenu et résumé

Le philosophe Paul Ricoeur lui aussi parle du mal radical en 1985 dans une conférence intitulée Le Mal: un défi à la philosophie et à la théologie. Il écrit  : « la problématique du mal radical sur laquelle s'ouvre La religion dans les limites de la simple raison, rompt franchement avec celle du péché originel... » [4]


Jorge Semprún, faisant allusion à son livre Quel beau dimanche écrit : « Un dimanche, à Buchenwald, donc, n'importe lequel des dimanches après-midi de Buchenwald, autour du châlit de Maurice Halbwachs et d'Henri Maspero, le mal radical selon Emmanuel Kant est apparu dans notre discussion. » Le thème essentiel en était ce questionnement que Paul Ricoeur, dans sa conférence, définit le problème qui se pose à toute théodicée : « Comment peut-on affirmer ensemble, sans contradiction, les trois propositions suivantes: Dieu est tout-puissant; Dieu est absolument bon; pourtant le mal existe ? »


Jacques Maritain, pour sa part, dans son traité de 1963, Dieu et la permission du mal, ne parvient pas à donner une réponse satisfaisante à la contradiction induite par Ricoeur. Pour lui, Dieu est bon [5] et la cause du mal vient de l'homme. Un autre camarade du camp est venu leur parler de Schelling qui distingue ce qui est Dieu lui-même de cette volonté de l'humain « d'être Un », indivisible, et de citer cette phrase de Schelling : « sans cette obscurité préalable, la créature n'aurait aucune réalité : "la ténèbre" lui revient nécessairement en partage"" ». Et commente Jorge Semprún : « ""Ces mots énigmatiques nous semblaient nommer l'évidence. Les dimanches de Buchenwald, autour de Halbwachs et de Maspero, gisant dans leur litière, mourants, "la ténèbre" nous revenait nécessairement en partage. »


En novembre 1936 à Vienne, on célèbre le 50ème anniversaire de Hermann Broch. L'écrivain Élias Canetti prend la parole pour parler de son ami et, à la fin prononce ces phrases saisissantes : « L'œuvre de Hermann Broch se dresse entre une guerre et une autre guerre; guerre des gaz et guerre des gaz. Il se pourrait qu'il sente encore maintenant, quelque part, la particule toxique de la dernière guerre. Ce qui est certain toutefois, c'est que lui, qui s'entend mieux que nous à respirer, il suffoque aujourd'hui déjà du gaz qui, un jour indéterminé encore, nous coupera le souffle. » Paroles prémonitoires du grand écrivain qui obtiendra le prix Nobel de littérature en 1981.


« Le mal, écrit Jorge Semprún, n'est ni le résultat ni le résidu de l'animalité de l'homme: il est un phénomène spirituel, consubstantiel de l'humanité de l'homme. Mais le bien l'est tout autant. » C'est cette certitude qu'exprime admirablement un homme comme Marc Bloch dans son livre L'Étrange Défaite. Il conclut en opposant la pensée de Martin Heidegger qui, même si « la déchirure traverse son cœur», n'en demeure pas moins pessimiste sur l'avenir de la démocratie, et celle de Karl Jaspers, autre philosophe allemand de cette époque, qui est la preuve « que l'on peut penser la modernité lucidement... »


Au moment où les raisons d'espérer sont immenses, où s'effondrent les puissances de l'Est, « il est réconfortant, conclut Jorge Semprún, de rappeler la pensée allemande qui, de Herbert Marcuse, en 1935, à Jürgen Habermas aujourd'hui, en passant par l'œuvre immense de Karl Jaspers, a maintenu la déchirante lucidité de la raison. »

 

Notes et références

  1. Le vendredi 16 juin 1944, Marc Bloch a été fusillé par les nazis à Saint-Didier-de-Formans, commune de l'Ain près de Lyon
  2. Citation tirée d'un texte intitulé : À propos de la dictature de l'humanisme dans une démocratie totale
  3. Titre que Jorge Semprún reprendra pour son dernier ouvrage
  4. La religion dans les limites de la simple raison : ouvrage du philosophe Emmanuel Kant écrit en 1793 où l'on trouve la théorie du mal radical.
  5. Semprún parle ironiquement de l'innocence absolue de Dieu

Voir aussi

  • Denis Rosenfeld, "Du mal : essai pour introduire en philosophie le concept de mal"
  • Schelling, "Recherches sur l'essence de la liberté humaine"
  • Luc Ferry, Philosophie politique, tome II, "Les Systèmes des philosophies de l'histoire"
  • Karl Jaspers, "La Culpabilité allemande"

Liens externes

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 18:25

Federico Sanchez vous salue bien est un livre de l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprún, publié en espagnol en 1992 et l'année suivante en version française.

 

Jorge Semprun Portrait 80.jpg

 

Quasiment autobiographique comme beaucoup d'ouvrages de Jorge Semprún, son action se situe au cours des années où l'auteur, revenu dans son pays après de nombreuses années d'exil en France, a été nommé ministre de la culture dans le gouvernement de Felipe González, poste qu'il occupera de 1988 à 1991.

Présentation

Sommaire

- I D'un retour dans la ville de mon enfance
- II D'un premier conseil des ministres . . . .
- III De la culture et de son ministère . . . . .
- IV Du corps du roi et de la modernité . . . .
- À propos d'une visite du Prado . . . . . . . . .
- V De l'Europe : 1939/1989 . . . . . . . . . . .
- VI D'une lecture de Tocquville. . . . . . . . . .

Jorge Semprún reste lucide sur son passage au gouvernement socialiste. Dans une interview, il cite André Malraux qui disait que pour qu’un ministre de la culture réussisse, il devait réunir deux conditions : du temps et un budget. « Je n’ai eu ni l’un ni l’autre, ajoute-t-il. Le bilan personnel est positif, mais le bilan ministériel est, disons, plutôt nul. »

 Résumé et contenu

Après un roman intitulé Autobiographie de Federico Sánchez, voilà qu'il est de retour avec ce livre où Jorge Semprún a de nouveau utilisé son pseudonyme du temps de la clandestinité communiste. C'est en effet sous ce nom qu'il cachait ses activités de responsable communiste au temps du franquisme.

 

Lui, le rescapé du camp de Buchenwald, lui qui a bravé la terrible police franquiste avant d'être exclu en 1964 du PCE, le Parti communiste espagnol, il se retrouve ministre de la culture du gouvernement socialiste de Felipe González. Parcours on ne peut plus atypique de ce fils de la grande bourgeoisie madrilène avec grand-père ministre et père ambassadeur. Il est aussi ministre mais cette fois-ci d'une monarchie qui semble ancrée à la démocratie.

 

Jorge Semprún se penche une nouvelle fois sur son passé, sur le chemin parcouru et tente de cerner certaines questions sur son engagement, quel bilan faire de ce demi-siècle de luttes, comment concilier la culture avec la gestion quotidienne d'un ministère ? Il nous croiser la route de personnalités qu'il a rencontrées pendant son passage au ministère, celles au moins qui l'ont le plus marqué ou intéressé, Ernest Hemingway et son ami le torero Dominguin, Primo Levi et la vie des camps, le roi Juan Carlos et le premier ministre Felipe González dans le cadre de ses activités ministérielles ou encore Raïssa Gorbatchev.

 

On y découvre aussi l'Espagne de la "Movida", cette période que beaucoup d'Espagnols attendaient depuis longtemps, que d'un point d vue politique, on a appelé la transition démocratique espagnole que Jorge Semprún tente de décrire avec la lucidité qu'on lui connaît.

 

JS Movida Pedro almodovar penelope cruz.jpg  Almodovar et Pénélope Cruz, icônes de la "Movida"

Sources bibliographiques

  • Jorge Semprún, "Federico Sanchez vous salue bien", Éditions Gallimard en 1993, rééditions Éditions LGF/Le Livre de poche, 249 pages, 1995, Éditions Points/Le Seuil, 01/1996, isbn 2-02-028232-1 et en 1998 chez Grasset et Fasquelle
  • Maria Angélica Semilla Duran, "Le Masque et le Masqué : Jorge Semprún et les abîmes de mémoire", essai critique, 02/2005, 253 pages, Presses Universitaires du Mirail, Collection des Hespérides, isbn 2858167699
  • Édouard de Blaye, "Franco ou la monarchie sans roi", éditions Stock, 1974

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 17:42

Montant, la vie continue

 

Montand la vie continue est un ouvrage biographique de l'écrivain franco-espagnol, Jorge Semprun publie en 1983 sur la vie du chanteur-comédien Yves Montant et la longue amitié qui les liait.

 

SOMMAIRE

1- Présentation                   2- Retour de voyage        3- Autheuil-sur-Eure

4- La rupture                      5-  Entre carrière & engagement

6- Flash back                     7- Infos complémentaires

1- Présentation

L'amitié d'Yves Montand et de Jorge Semprun a d'abord reposé sur une vieille complicité de deux hommes de gauche qui n'ont jamais caché leur engagement et qui vont naturellement se retrouver dans des projets de cinéma engagé qui dénonce la violence, la torture et la dictature. C'est surtout son l'égide d'un autre ami, le cinéaste Costa-Gavras qu'ils vont dénoncer les extrémismes de tout bord où Yves Montant est le héros de scénarios écrits par Jorge Semprun.


Trois films marquent cette période : d'abord Z en 1969 où Yves Montand est Grigoris Lambrakis, député de gauche et leader socialiste grec assassiné par le régime des colonels, puis L'Aveu l'année suivante où Montand incarne le vice-ministre tchèque Artur London incarcéré par le régime communiste avant de subir un procès inique et enfin État de siège en 1973 où Montand campe un américain, inspiré de Dan Mitrione, conseiller du régime chilien de Pinochet, enlevé par un groupe de gauche1.

 

Yves Montand tiendra aussi le rôle principal, celui de Diedo Mora, en 1966 dans le film La guerre est finie2 tourné par Alain Resnais, sur un scénario de Jorge Semprun et tiendra le rôle du commissaire Pierre Marroux dans le film Netchaïev est de retour tiré du roman éponyme de Jorge Semprun3. Il acceptera également en 1973 de faire le narrateur dans un film tourné par Jorge Semprun, intitulé Les Deux Mémoires.

2- Retour de voyage

Plan du livre 

  • 1- Maracanazinho, 31 août 1982
  • 2- Amarcor
  • 3- Journal de voyage au Brésil
    (et divers lieu de la mémoire)
  • 4- Quelques rendez-vous réussis
    et un rendez-vous manqué
  • 5- La rupture
  • 6- Vive la Pologne, messieurs
  • 7- Yves Montand, la guerre continue

Alain Meilland Yves Montand printemps de bourges 1982.jpg

 

« Rien d'étonnant, note Semprun, à ce que Diego Mora, le personnage de La guerre est finie, fabuleusement interprété par Yves Montand, murmure à un certain moment une bribe de Baudelaire. Il vient d'arriver à Paris après l'un de ses voyages clandestins. Il est seul dans sa chambre. Il range des papiers. Et il dit à mi-voix comme si cela allait de soi : "Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses..." » C'est le début d'une longue collaboration entre eux et d'une longue amitié.

 

À l'occasion d'un retour de voyage, Montand revisite son enfance à Marseille. Brusquement, ça lui a pris, une envie subite de revoir l'impasse des mûriers et sa sœur Lydia qui l'aime d'un amour possessif. Lors d'une longue tournée, Montand trouvait à l'hôtel un petit mot de sa sœur. Il était à la fois attendri et agacé. Un jour au cours d'une discussion, Lydia Ferroni lui dit que leur père Giovanni Livi avait débarqué à Marseille le 2 février 1924, fuyant le village de Monsummano et le fascisme italien, elle en est sûre, c'est inscrit noir sur blanc sur le livre de Torquato Tasso intitulé La Gerusalemme liberata 4 dont Montant avait totalement oublié l'existence. Émotion. Lydia, mémoire de la famille. Jorge Semprun se « souvient alors d'un poème de Baudelaire, à propos du tableau d'Eugène Delacroix sur le Tasse enchaîné. » Montant reconnaît enfin sur le livre la gravure de son enfance. « Il a fini par se souvenir de Torquato Tasso. »

3- Autheuil-sur-Eure

Costa-Gavras

 

Le lieu privilégié pour les rencontres intimes entre amis, c'est la maison de campagne d'Yves et de Simone à Autheuil-sur-Eure. Jorge Semprun le décrit ainsi : « Grand solitaire pris de bougeotte quand il ne travaille pas, Montant n'est pas un bavard. Pourtant, son langage est un parler. Un franc parler même. Superbe par ailleurs. » En 1963, Semprun fréquente la maison d'Auteuil, « elle était une sorte de paradis de l'amitié. »

Il parlaient peu de politique et beaucoup de cinéma, « surtout quand il y avait Costa-Gavras, et il était souvent là. » Son premier film, Compartiment tueurs a été conçu à Autheuil, « un pur produit du bocage normand. » Montant confie à Alain Rémond : « C'est de Compartiment tueurs que date ma vraie vocation, mon véritable engagement pour le cinéma. »5

 

C'est ensuite, par l'intermédiaire de Jorge Semprun, que Montand fut présenté à Alain Resnais et qu'il joua le rôle de Diego Mora dans La guerre est finie. Le film connut quelques avatars à sa sortie, retiré des festivals de Cannes et de Karlovi Vary du fait des réactions vindicatives de l'Espagne franquiste. Dès lors, Montand va se donner au cinéma et, en un peu lus de 3 ans, tourner 8 films importants.

4- La rupture

Stade de Maracanãzinho

 

Montant triomphe sur toutes les scènes du monde : à Maracanãzinho, « 14.000 Brésiliens, débout, l'ovationnent, « à Washington, on l'appelle désormais "Le Français qui parle la langue de tout le monde," » jusqu'à cette soirée du 7 septembre 1982 et l'apothéose au Metropolitan Opera de New York. Les titres des journaux sont dithyrambiques, « Montant est formidable » titrera l'un d'eux en français. »

Mais au-delà du succès, il y a les difficultés du métier, « l'inévitable solitude du chanteur de foules », il y a aussi en 1956 son adieu aux moscovites massés dans le stade Loujniki. Premiers signes de la rupture avec le communisme. Yves Montand a créé un personnage madame Pluvier, militante de base du PCF à qui il invente une vie et plein d'anecdotes cocasses. Il en joue avec ses amis qui sont dans la confidence et connaissent les aventures de cette pauvre militante. Semprun fera de Bernadette Pluvier un petit personnage dans La guerre est finie. Clin d'œil à l'ami Montand.

 

La rupture survient en 1968. Pendant les "événements" « Montant ne dit rien. Il va d'un endroit à un autre. Il observe, il écoute. » Au cinéma, il s'engage dans le personnage de Lambrakis, le héros du film Z qui aura un grand impact sur les évolutions qui se dessinent. Au cours de cette année, Montant n'a pas chômé : après "Z", c'est une série de récitals à l'Olympia puis Hollywood pour un film à la fin de l'année.

Selon Jorge Semprun, Piaf a représenté une espèce de synthèse entre la jeune femme légère et l'image de la pureté féminine incarnée par sa mère. Mais il faut qu'une femme lui apporte plus, autre chose, une expérience qui l'intéresse, le concerne et qu'il trouvera plus tard chez Simone Signoret. Mais à l'heure de la rupture, c'est l'image du père qui surgit, le père communiste qui disparaît au moment où le fils rompt avec le Parti communiste 6.

 

L'Aveu fut avant tout un film d'acteurs, écrit Semprun. « C'est le film de Montant tout d'abord. Non seulement parce que le poids de l'histoire repose entièrement sur lui, mais aussi parce qu'il s'y est engagé totalement, avec une sorte de fureur sombre et retenue. » Une très grande performance d'acteur. Dans Télé 7 jours Jacqueline Michel écrivait : « C'est peu de dire qu'Yves Montand incarne Artur London 7. L'identification est si totale, si douloureusement absolue que l'on aurait honte de parler d'une performance d'acteur. Ce qu'il fait est très au-delà. » Sa performance est d'autant plus remarquable que ce film austère et douloureux s'insère entre deux comédies, Le diable par la queue de Philippe de Broca et La folie des grandeurs de Gérard Oury.

 

Évidemment, la sortie du film fut épique. Mais six ans plus tard, le film put être projeté à la télé, aux 'dossiers de l'écran' dans une ambiance décontractée. Les choses ont évolué, « décembre 1976, Franco était mort depuis un an. Bientôt, le PC espagnol allait retrouver la légalité démocratique. La guerre était vraiment finie en somme. » Et Jorge Semprun écrivait Autobiographie de Federico Sánchez. Mais onze ans plus tard anticipe Semprun, « nous allions voir se reproduire le même type de comportement. À propos de la Pologne cette fois-ci. »

5- Entre carrière et engagement

Après la répression voulue par le général Jaruzelski en Pologne, Montant décide de réagir. Le 16 décembre 1981, il intervient sur Europe 1 avec Michel Foucault pour dénoncer les arrestations et la mise au pas de Solidarnosc. Déjà en février 1974, il avait organisé un récital exceptionnel pour les réfugiés chiliens pour afficher sa solidarité avec tous les chiliens victimes de la dictature de Pinochet, ce pays où il avait tourné État de siège avec Costa-Gavras 8. Lors de ce récital, Jorge Semprun retrouve le solitaire, « comme tous les grands fauves de la scène, Montant est un solitaire. Mais sa solitude est pleine de vitalité... comme une pulsion de vie. »

 

"Les Grands boulevards"

 

C'est en 1979 que Montant décide de remonter sur les planches : un beau défi pour une première à l'Olympia qui aura lieu le 13 octobre 1981, jour de ses soixante ans. Selon lui, tout s'est joué à Autheuil. « Il était seul, il se promenait dans sa maison, vêtu comme à son habitude d'alors d'un pantalon et d'un gilet de velours noir à côtes, sur une chemise blanche. » Par jeu, il se coiffe d'un chapeau haut-de-forme et se regarde dans la glace e pied de la porte de séparation, il a « l'intuition fulgurante que c'est dans cette tenue familière... qu'il fallait commencer le spectacle. »

 

Mais en cette fin d'année 1981, il dénonce au micro d'Europe 1 la répression en Pologne et fait descendre sur la scène de l'Olympia, à la fin de son spectacle, une pancarte de Solidarnosc. La polémique s'amplifia, surtout avec le Parti socialiste parce que finalement, Yves Montand était un homme libre n'engageant que lui alors qu'un homme comme Lionel Jospin subissait les contraintes inhérentes à l'action politique.

 

Pour en arriver là, à ce moment de sa vie où il défend Chiliens et Polonais contre l'arbitraire, Yves Montand a évolué, « a retrouvé sa vérité politique, » surtout « à travers son expérience de comédien de cinéma. »

À New York le 2 septembre, Simone est là « qui a déjà marqué son territoire. » Cette fois, elle est présente après une longue maladie qui l'a tenue éloignée de la préparation et du début de la tournée.

Le 19 octobre 1982, Jorge Semprun part rejoindre Montant qui donne un concert à Los Angeles au Greek Theatre. Il arrive au moment où il entonne sa chanson Les grands boulevards.

6- Flash back

Metropolitan Opera

 

C'était la fin de cette grande tournée et Montand « comme il était un peu triste et très heureux, était exubérant. » Concert de louanges pour sa performance mais irritations parfois de Simone Signoret fatiguée du rappel contant de l'épisode Marilyn Monroe. Pendant la tournée, Montand suit l'actualité, objet de grandes discussions avec Jorge Semprun, « à Osaka, nous avions plusieurs jours assez calmes, qu'on a pu consacrer à nos activités favorites : la discussion et la promenade. » À un journaliste qui lui posait une question tendancieuse sur Israël, il répond : « Je ne suis pas pour Israël, systématiquement. Je suis systématiquement pour la démocratie... »

 

Jorge Semprun contemple la silhouette de Montant « perdue au milieu de la scène du MET, le Metropolitan Opera de New-York. » Quel plaisir fou quand il "chante-récite" Les bijoux sur un poème de Baudelaire. Le rêve s'est réalisé. Fabuleuse reconnaissance, extraordinaire destin pour cet homme qui vient d'un des quartiers les plus pauvres de Marseille. « Il avait traversé l'univers du travail, du temps compté,réglé, mis en coupe. » Il débute dans le quartier Saint-Antoine, devant un public « chahuteur et charmé. » Il se souvient encore des cris de sa mère qui l'appelait : « Ivo, monta !, Ivo, monta ! » La guerre stoppe sa carrière et il reprend le travail à la place que lui assignait l'ordre social, « le terrible désordre de l'injustice sociale » : un poste de manœuvre aux Chantiers de Provence. Mais il va reprendre son combat, « arracher cette chaîne, tirer sur ce collier jusqu'à le rompre. »

 

Mais les débuts sont durs. Il fuit la Milice, chante dans des boîtes de nuit, vit dans des hôtels borgnes puis se bat à l'ABC pour retenir un public soucieux de respecter le couvre-feu. Et il gagne. Trente huit ans après, c'est l'énorme ovation de New-York. Il salue, sourit, revient et revient sur la scène pour communier avec son public. Et pendant ces moments privilégiés, Jorge Semprun pense que c'est l'image de son père qui s'insinue dans son triomphe, qui « qui vient de traverser la scène, d'un pas lourd et léger à la fois, comme celui des revenants dans une pièce de Giraudoux. »

Notes et Références

  1. Montant fera aussi une courte apparition en soldat qui mange sa soupe dans un autre film de Costa-Gavras Section spéciale dont Semprun avait aussi écrit le scénario
  2. Sur ce thème, voir aussi le roman de Jorge Sempun Autobiographie de Federico Sánchez
  3. Pour ce qui concerne le roman, voir la fiche Netchaïev est de retour
  4. La Jérusalem délivrée, œuvre de Le Tasse
  5. Voir son livre intitulé Yves Montand
  6. Sur cette période, voir l'interview de Montant par Franz-Olivier Giesbert parue dans Le Nouvel Observateur en septembre 1977
  7. Sur cette période, voir la fiche le Procès de Prague
  8. Voir le film de Chris Marker intitulé La solitude du chanteur de fond

Références bibliographiques

  • 1975 : La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, mémoires de Simone Signoret, Éditions du Seuil, Paris, (ISBN 2-02004-520-6)
  • 1977 : Yves Montand, Alain Rémond, Editions Henri Veyrier
  • 1979 : Le lendemain, elle était souriante..., Simone Signoret, Éditions du Seuil
  • 1981 : Montand Yves de Ysabel Saiah , Éditions du Sciapode
  • 1990 : Tu vois, je n'ai pas oublié de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Éditions Seuil/Fayard

Vidéo :Chris MarkerOn vous parle de Prague : Le Deuxième procès d'Artur London


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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:30

Adieu, vive clarté est un récit roman autobiographique de Jorge Semprún qui se déroule pendant la période précédent son départ dans le camp de concentration de Buchenwald.


Référence Jorge Semprún, "Adieu, vive clarté...", éditions Gallimard, 1998, réédité chez France Loisirs en 1998 et en édition de poche Folio/Gallimard en 2000, isbn 978-2-07-041173-3


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Jorge Semprun dans les années 80 . . . . . . . . .   . . . . . . . sa tombe à Garengeville


« […] toute mon imagination narrative a semblé aimantée par [le] soleil aride [de Buchenwald], rougeoyant comme la flamme du crématoire. Même dans les récits les plus éloignés de l’expérience personnelle, où tout était vrai parce que je l’avais inventé et non parce que je l’avais vécu, le foyer ancien était à l’œuvre, incandescent ou couvant sous la cendre. » (Jorge Semprún - Adieu, vive clarté…)

Présentation

« Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ; Adieu, vive clarté de nos étés trop courts ! »
(Charles Baudelaire - Extrait des "Les Fleurs du mal")


Jorge Semprun, né à Madrid en 1923, futur dirigeant du PCE (Parti communiste espagnol), est non seulement le fils d'un diplomate républicain mais aussi le petit-fils d'un Premier ministre du roi Alphonse XII. Il accède à la langue française à travers Baudelaire, à qui il emprunte le titre de ce livre « "Adieu, vive clarté..." » Lors d'une interview en 1998, il précise que ce livre est « le récit de la découverte de l'adolescence et de l'exil, des mystères de Paris, du monde, de la féminité. Aussi, surtout sans doute, de l'appropriation de la langue française. »


Adieu, vive clarté... évoque la nostalgie de l'exil quand il se rend le plus proche possible de la frontière espagnole à Biriatou : « A Biriatou, de la terrasse ombragée du restaurant, je regardais l'Espagne, sur la rive opposée de la Bidassoa. Le soleil se couchait sur l'océan, invisible, au loin. L'horizon de nuages légers, cotonneux, voguant dans un ciel pâle, était encore rougi par son absence imminente. L'Espagne toute proche, interdite, condamnée à n'être qu'un rêve pour la mémoire. Toute la journée, la lumière d'août qui s'évaporait dans la brume du soir avait été remuée, traversée par des reflets d'automne : du chatoyant, du mordoré, émiettant quelque peu la densité, l'aplomb du soleil estival. Septembre s'insinuait déjà dans le paysage, dans la langueur renouvelée, l'obsolescence des couleurs, la nostalgie rose et bleu des massifs d'hortensias. Orientée au sud, la terrasse du restaurant de Biriatou surplombait le cours de la Bidassoa. Les ombres de cette fin d'après-midi semblaient monter de cette gorge humide sur les versants des collines espagnoles d'Elizondo (Navarre), juste en face, au sud; de Fontarabie, à l'ouest. »


Il évoque longuement cette période précédant sa déportation au camp de Buchenwald. Il a écrit plusieurs livres sur sa terrible expérience dans ce camp et en particulier en 1994 où il raconte, dans un récit poignant dans sa douloureuse réalité, l'appropriation de ses souvenirs de déporté et les raisons qui ont fait qu'il lui a été impossible d'écrire après son retour de Buchenwald.


 Résumé et contenu

« […] toute mon imagination narrative a semblé aimantée par (le) soleil aride (de Buchenwald), rougeoyant comme la flamme du crématoire. Même dans les récits les plus éloignés de l’expérience personnelle, où tout était vrai parce que je l’avais inventé et non parce que je l’avais vécu, le foyer ancien était à l’œuvre, incandescent ou couvant sous la cendre. » (Jorge Semprun - "Adieu, vive clarté…")


Dans ce livre, Jorge Semprun parcourt ses souvenirs, autant d'événements qui se suivent et s'entrechoquent pour finalement donner sens à son vécu. « Plus je me remémore, plus le vécu d'autrefois s'enrichit et se diversifie, comme si la mémoire ne s'épuisait pas » écrit-il. La guerre civile qui a ravagé l'Espagne est terminée, le jeune homme part en exil à Paris au début de l'année 1939 pour être interne au lycée Henri-IV.


« Madrid était tombée et j'étais seul, foudroyé » se souvient-il, évoquant tout à tour la mort prématurée de sa mère -il a à peine neuf ans- celle du poète Antonio Machado que son père lui avait fait connaître et sa rencontre avec une jeune femme qu'il trouve « éblouissante » mais qu'il qualifie de quelque peu « ravagée » quand il la revoit dix ans plus tard dans un bar de Biarritz. Semprun écrit aussi à cette époque une pièce de théâtre sur une jeune femme « belle, intelligente et courageuse » Le Retour de Carola Neher.[1] Il relativise et en arrive à cette conclusion que « La vie en soi, pour elle-même, n'est pas sacrée : il faudra bien s'habituer à cette terrible nudité métaphysique. »


Il se tourne alors vers la littérature, dévore Charles Baudelaire mais aussi des auteurs comme Arthur Rimbaud, Jean-Paul Sartre, Paul Nizan, André Malraux, Jean Giraudoux et le "Palude" d'André Gide : s'approprier la langue française lui permet « un enracinement dans l'univers. » Il note que « face aux Français, j'étais séduit mais la langue espagnole ne cessa pas pour autant d'être mienne. En somme, du point de vue de la langue, je ne devins pas Français mais bilingue. » C'est de cette ambivalence culturelle et linguistique dont il traite dans un autre ouvrage intitulé L'Algarabie. 


      


Notes et références

  1. Actrice allemande très connue dans les années 1920 dans son pays mais elle dut quitter l'Allemagne nazie et disparut ensuite dans les purges staliniennes

Voir également

  • Jorge Semprun, Elie Wiesel, "Se taire est impossible", éditions Mille Et Une Nuits, 07/1997, réédition Livre de poche
  • Annette Wieviorka, "L'ére du témoin", éditions Hachette/Pluriel, 03/2002, isbn 2818503000
  • Primo Lévi, "Le devoir de mémoire", éditions Mille Et Une Nuits, 07/1997

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:21

Le Retour de Carola Neher est une pièce de théâtre écrite par l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprún et parue aux Éditions Gallimard en 1998. Elle fut représentée pour la première fois par la compagnie Orphéon - théâtre intérieur en 2001 dans une mise en scène de Georges Perpes et Françoise Trompette.


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Référence Jorge Semprún, "Le Retour de Carola Neher", éditions Gallimard, collection 'Le manteau d'arlequin', 58 pages, 1998, isbn 2-07-075222-4

 Présentation et contenu

On retrouve dans cette pièce les fantômes qui poursuivront Jorge Semprun toute sa vie, et des fantômes, il y a aura en effet dans sa pièce.


le dernier survivant des camps nazis se réfugie aux alentours de Buchenwald, lieu qu'il connaît bien, qu'il revisite souvent, dans le parc du Château du Belvédère et de son cimetière. C'est là qu'il se cache et que vont revenir ses souvenirs, mélange de rêves et de fantasmes, lieu propice à une réflexion où se mêlent histoire personnelle et histoire de l’Allemagne que représente le personnage de Carola Neher, actrice allemande des années trente qui interpréta Bertold Brecht, Von Horvath, et bien d'autres.


On la voit par exemple apparaître dans le film de Pabst, L'Opéra de quat'sous. Comme beaucoup d'autres, chassée de son pays par le nazisme, elle disparue ensuite dans le goulag stalinien. Réfugiée en URSS, elle sera dénoncée en 1936, ainsi que son mari Anatol Becker aux autorités soviétiques, alors en pleines purges staliniennes, comme trotskyste par son compatriote, le réalisateur Gustav von Wangenheim. Son mari est fusillé en 1937 et elle meurt du typhus dans un goulag près d'Orenbourg en 1942.


Dans la pièce, dix comédiens prêtent leur voix à ceux qui sont morts ou qui ont souffert ici :Goethe qui se promenait dans les environs avec son ami Ekermann, Léon Blum, Carola Neher et plusieurs réfugiés. Ces dialogues à multiples voix se croisent, se répondent, se superposent comme autant d'échos, pour une mise en perspective de l’Histoire du XVIIIe siècle jusqu'aux temps tragiques de l'époque contemporaine.


Cette pièce se veut un témoignage sur ces plaies du XXe siècle que sont la déportation, l’univers concentrationnaire et la purification ethnique. Les lieux de représentation se veulent aussi symboliques de cette déliquescence : ancienne carrière de Cuers, ancienne charbonnerie à Châlon-Sur-Saône évoquant la face sombre de notre civilisation.


JS la retirada.jpg Scène de "La Retirada"

Données complémentaires

Autour de la pièce : Orphéon compagnie - théâtre intérieur


Cette pièce a été représentée par la compagnie Orphéon pour le passage au XXIe siècle du 5 février au 2 mars 2001.

Organisation : Mise en scène : Georges Perpes et Françoise Trompette, Scénographie : Daniel Chaland et Jean-Louis Masson, Constructeur : Yannick Lemesle, Conception lumières : Fritz Reinhart, Costumes : Fabienne Varoutsikos, Chargé de production : Bruno José

Distribution : : artistes interprètes, Bettina Kuhlke (Carola Neher) Henriette Palazzi (La Suivante) César Gattegno (Le Survivant) Andreas Pobbig (Goethe) Jacques Bénard, Philippe Xiberras, Stefano Foghe, Robert Blanchet (les Musulmans)

Voir aussi :

  • Jorge Semprún, "Exercices de survie", préface Régis Debray, Collection Blanche, éditions Gallimard, 112 pages, novembre 2012, isbn 9782070139002, Gencode 9782070139002, [1]
  • Peter Knapp dessine "L'Écriture ou la vie" de Jorge Semprun, coédition Gallimard/Éditions du Chêne, 96 pages, Octobre 2012, isbn 9782070138791
Jorge Semprún, "La littérature et le feu", in "La vie en mouvement", Mario Vargas Llosa, éditions Gallimard, avril 2006, isbn 2070779955

Liens externes

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:10

Le Mort qu'il faut est un récit roman autobiographique de Jorge Semprún qui se déroule dans le camp de concentration de Buchenwald.

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. . Jorge Semprún : Portrait . . . . . . . . . . . .. . . . . . . Maurice Halbwachs : Les cadres sociaux de la mémoire


Référence : Jorge Semprún, "Le Mort qu'il faut", éditions Gallimard, collection Blanche, 208 pages, 2001, isbn 207075975X, "Le Mort qu'il faut", 'Post-scriptum au Grand Voyage', éditions Gallimard, 2001

Présentation

« La vie en soi, pour elle-même, n'est pas sacrée : il faudra bien s'habituer à cette terrible nudité métaphysique. » (Jorge Semprun - Adieu vive clarté...)


Il aura fallu à Jorge Semprun plus de cinquante ans pour parler de cet épisode de sa vie dans le camp de concentration de Buchenwald. Il ne la mentionne ni dans Le Grand Voyage ni dans L'Écriture ou la Vie ses deux livres précédents qui décrivent la vie de Buchenwald. C'est au cours d'une conversation avec le peintre Zoran Music, plus exactement à partir d'un dessin représentant deux cadavres allongés tête-bêche, que resurgirent ses souvenirs.


Cette fraternité dans la mort apparaît déjà dans L'Écriture ou la Vie avec la mort de son ami et professeur Maurice Halbwachs. Mais ici, face à l'agonie du mort qu'il faut, de François L avec qui il avait parlé littérature, Semprun ne peut prononcer une parole. Dans cette espèce de tombeau qu'est à l'aube ce lieu, le Lager, « salle des sans-espoir », il tente de recueillir quelques bribes de paroles balbutiées par cette bouche inerte. François L, avant de sombrer dans « l'éternité de la mort » tente d'articuler quelques sons mais Semprun ne distingue que cette bride "nihil", prononcée deux fois.


Ce n'est que cinquante ans plus tard qu'il repensera à ces syllabes prononcées par François L quand il adapte Les Troyennes de Sénèque pour le théâtre de Séville, ce vers qu'il retrouve : « Il n'y a rien après mort, la mort elle-même n'est rien. »
   

Résumé et contenu

Quand une note arrive au camp, venant de la Direction centrale des camps de concentration à Berlin, ce n'est jamais bon signe. Elle aboutit sur le bureau de la Politische Abteilung, l'antenne de la Gestapo de Buchenwald. Il s'agit d'une demande de renseignements sur un certain Jorge Semprun. L'intéressé n'est pas trop inquiet, ce n'est qu'un obscur exécutant, un anonyme dans le camp.

 

Mais on s'organise, prenant les précautions nécessaires en pareil cas. Les camarades de l'organisation communiste clandestine qui ont intercepté la note de Berlin décident de mettre en place la solution utilisée dans une telle situation : envoyer Semprun à l'infirmerie et lui donner l'identité d'un certain François L qui est agonisant. Ainsi se met en place le mécanisme de changement d'identité dans un face-à-face avec la mort.

 

C'est comme si Semprun tardait à aborder la question essentielle, celle de l'identité, la sienne qui dit être écartée en raison du danger, celle de cet être mourant qui va perdre et sa vie et son identité. Son écriture indirecte, où la mémoire hésite à défiler les événements, où la chronologie n'a pas sa place, nous conduit dans la longue nuit au Lager, revenant sur des moments, sur des lieux, sur ces fameuses latrines de Buchenwald, « lieu d'asile et de liberté » unique, hors du regard des nazis qui n'y pénètrent jamais.

 

Il revoit les visites du dimanche à son ami et professeur Maurice Halbwachs, autour du châlit du bloc 56, évoquant le passé. Son refuge, c'est aussi la présence constante de la poésie, la récitation silencieuse de poèmes qui l'obligent à d'énormes efforts de mémoire mais lui permet d'oublier la promiscuité du camp. C'est là qu'il apprendra que les camps ne sont pas l'apanage de l'Allemagne nazie et qu'il en existe aussi en URSS.

Il glane des renseignements sur François L, ce « quasi-mort qu'il faut », cet homme dont il "usurpe" l'identité. C'est un étudiant parisien, fils d'un des chefs de la Milice française, « ce mort vivant était un jeune frère, mon double peut-être, mon Doppelgänger : un autre moi-même ou moi-même en tant qu'autre. » Il lui restait à lui Jorge Semprun, au-delà du devoir de mémoire, d'écrire ces pages pour faire revivre cet homme dépossédé de son histoire, de son identité, d'écrire et décrire cette mort pour qu'au moins à travers les liens qu'elle a forgés, elle prenne un sens.

 

Œuvres de Semprun sur cette époque

Autres œuvres sur cette époque

  • Primo Levi, "Si c'est un homme" (Se questo è un uomo), Mémoires, 1947 et 1958
  • Marguerite Duras, "La Douleur", Éditions POL, 1985
  • Robert Antelme, "L'Espèce humaine", Éditions Gallimard, 1947, rééditions en 1957 et 1999

Voir aussi :

  • François-Jean Authier, "Le texte qu'il faut... réécriture et métatexte dans Le mort qu'il faut de Jorge Semprun, Travaux et recherches de l'UMLV, autour de Semprun, numéro spécial, 65-78, mai 2003

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 18:00

Jorge Semprún : "LES SANDALES"


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                                   Jorge Semprun : les sandales

 

Référence : Jorge Semprún , "Les sandales", nouvelle, éditions Mercure de France, septembre 2002, isbn 2-7152-2367-6


Cette nouvelle -genre rare chez Semprún- nous entraîne dans une histoire apparemment simple, celle du mari, de la femme et de la maîtresse. France cette dernière se prépare à retrouver son amant Bernard fort attaché à cette femme qui a pourtant pris la décision de le quitter, que ce serait leur dernier rendez-vous. Lors d'une escapade à Venise, dans la chambre d'hôtel, elle se prépare en repensant à leur histoire et se pare pour la circonstance.

 

Description des préparatifs : D'abord, prendre une bonne douche, se faire un léger maquillage puis se vêtir. Phase capitale, "l'emballage" : ajuster une jupe serrée à la taille, aux hanches, évasée plus bas (Une jupe allègre, facile à trousser), les bas noirs à jarretières, la petite culotte minimale en dentelle.« Mes instruments de travail  » se dit-elle pour garder ses distances avec elle-même, face au trouble de leur relation. Et comme dernière touche, « des sandales raffinées, à talons et lanières, qui mettaient en valeur la finesse des chevilles, le galbe des jambes minces, fines et musclées. Elle était prête. »

 

On devine qu'ils sont sans doute tous deux issus d'un milieu aisé où la culture a sa place, l'art et la littérature, Picasso et René Char, rythment leurs journées et la recherche du plaisir pimente leurs étreintes.

 

Il y a Clémence bien sûr, la femme légitime, jusqu'à présent, aucune équilibre n'a encore été menacé, mais n'a t-elle pas décidé de le quitter ? Elle est bien décidée à la rupture mais en définitive, n'est-ce pas la vie qui décide, la passion n'étant pas éloignée de la tragédie.

 

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-Jorge Semprún : "Les Sandales" -- Le Masque et le Masqué : Semprún et les abîmes de mémoire

 

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:48

Vingt ans et un jour (Veinte años y un díaest) est un livre de l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprún, publié en espagnol en 2003 et l'année suivante en version française dans une traduction de "Serge Mestre". Quasiment autobiographique comme la plupart des livres de Jorge Semprún, son action se situe au cours de l'année 1956, un peu après les grandes manifestations étudiantes opposées au régime franquiste.


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Référence Jorge Semprún, "Vingt ans et un jour", Éditions Gallimard, collection "Du monde entier", 304 pages, 2004, isbn 207073482x et Folio/Gallimard, 2006, isbn 2070336859

Présentation

Le titre Vingt ans et un jour représente la peine que la justice franquiste réservait aux dirigeants politiques de l'opposition clandestine. Jorge Semprún brosse le portrait d'un pays toujours traumatisé par la terrible guerre civile qui l'a durablement marqué mais qui aime aussi penser à l'avenir et à une possible réconciliation. Les histoires et les anecdotes se mêlent et s'emmêlent -comme souvent chez Semprún- autour d'une surprenante histoire centrale, romanesque et théâtrale, où il ne faut pas se fier aux apparences, surtout avec un narrateur qui "s'avance masqué".


Nous sommes au cours de l'été 1956 en Espagne et un historien nord-américain nommé Michael Leidson arrive dans le pays pour y effectuer des recherches sur la guerre civile. Ceci n'offre rien de très original mais tout ne va pas se dérouler comme prévu. À sa grande surprise, cet homme avec son regard extérieur, même s'il parle bien la langue du pays, va se trouver aux prises avec de bien étranges événements. À la Maestranza, une grande propriété de la région, il pensait naïvement assister à un rituel vieux de vingt ans : depuis 1936, année qui marque l'assassinat du jeune homme qui devait héritier de ce riche domaine par des paysans, cette grande famille fait rejouer chaque année les scènes de sa mort.

 

Mais cette fois-ci, cette espèce de cérémonie expiatoire ne se déroule pas comme d'habitude : Michael Leidson assistera à l'inhumation d'un des tueurs de la victime et qui plus est, l'un de ses meilleurs amis d'enfance.

  Résumé et Contenu

Beaucoup de questions se posent à propos de cette mystérieuse cérémonie : c'est comme un roman policier, l'énigme est posée au départ et il faut remonter dans les événements, dans la biographie des protagonistes ce qui a bien pu se produire.


Étrange cérémonie en effet dans le vaste domaine de La Maestranza, dans la crypte, on s'apprête à enterrer ensemble le maître José Maria et le domestique Chema, principal responsable du soulèvement des journaliers, le 18 juillet 1936. Que s'est-il passé ce jour-là, à la Maestranza ? Pourquoi cette fusillade, alors que personne n'en voulait à ces patrons, les paysans désiraient seulement collectiviser le domaine ? Pourquoi tant de temps après procéder à cette inhumation commune, qui apparaît comme scandaleuse ?


Juillet 1956, dans le petit village de l'Espagne profonde, à Quismondo près de Tolède, les habitants du domaine de la Maestranza se préparent pour commémorer le vingtième anniversaire du début de la guerre civile et l'assassinat le 18 juillet 1936 d'un des trois frères propriétaires du domaine: « Cette mort, écrit Semprún, bien qu'elle fût cause de tout, n'était pas la chose la plus importante. Il y en eut tellement au cours de ces jours-là. Le plus intéressant, c'était ce qui arriva par la suite. Tous les ans, en effet, depuis la fin de la guerre civile, la famille - la veuve et les frères du défunt - organisait une commémoration le 18 juillet. Pas seulement une messe ou quelque chose de ce genre, mais vraiment une authentique cérémonie expiatoire et théâtrale. Les paysans de la propriété devaient reproduire le fameux assassinat : faire semblant de le reproduire, bien entendu. »


Cette cérémonie rappelait étrangement ces petites pièces en un acte jouées pour la fête du Saint-Sacrement, en Espagne au XVIIe siècle, une tradition que même un homme comme Ernest Hemingway, pourtant habitué à la guerre, trouva de très mauvais goût. Ce recours à une vieille symbolique chrétienne et le retour à un ordre social brutalement rétabli par la franquisme avivait les haines inexpiables nées de la guerre civile et créait une culpabilité qui interdisait de se tourner vers l'avenir.


Même si Jorge Semprún a écrit le scénario de La guerre est finie, elle est toujours présente dans les cœurs et dans les esprits et il faut parcourir les arcanes des souvenirs pour y voir un peu plus clair... Jorge Semprún dessine un pays qui se cherche dans la dure réalité du franquisme des années 50, de la répression policière qui nie l'espoir de changement qui se fait jour dans la jeunesse. L'église catholique elle-même est très partagée et, même si la hiérarchie a choisi le camp franquiste, l'un des frères du défunt que décrit Semprún, père jésuite et lecteur de Marx, n'hésite pas à introduire ses œuvres en fraude.


Mais la société est encore anesthésiée, la femme soumise, propriété de la famille dans ce monde dominé par les hommes où les êtres sont prisonniers de leurs préjugés, où le mariage est encore considéré comme un moindre mal, un compromis avec le péché. Le tableau qu'en dresse Jorge Semprún est comme une œuvre impressionniste, l'ensemble acquiert sa densité par petites touches successives, des va-et-vient constants qui remontent jusqu'à l'année 1935 pour sauter ensuite à l'automne 1985. Mais en juillet 1956, malgré quelques velléités de changement, les grèves des étudiants, rien n'a encore changé en Espagne.

La démarche de Jorge Semprún

À l'occasion de la parution de ce livre, Jorge Semprún est interviewé par son éditeur et donne quelques précisions sur sa démarche.

   * En ce qui concerne le titre qu'il a choisi, il dit :
« (Vingt ans), c'est le délai qui s'est écoulé entre les deux principaux épisodes de l'histoire : le 18 juillet 1936 où un propriétaire terrien est assassiné et juillet 1956, l'année où se déroule le roman. C'était aussi le "tarif" encouru par tous les dirigeants clandestins anti-franquistes. Le jour rajouté rendait la procédure de liberté conditionnelle beaucoup plus difficile. Ce jour en plus était donc le jour fatidique. Il y a un jeu de miroir entre la temporalité des deux parties de l'histoire, celle du vécu et celle de la mémoire, et la peine qui menace le personnage de Federico Sánchez. »
   * En ce qui concerne l'histoire, sa réalité et son écriture, il confie :
« (Cette histoire) est réelle dans le sens où le premier récit de cette cérémonie expiatoire m'a été fait par un très bon ami, Domingo Dominguín. La manière dont je relate les circonstances de ce premier récit, lors d'un déjeuner dans un restaurant de Madrid en présence d'Hemingway est absolument exacte.

 

Dominguín me l'a raconté une deuxième fois dans leur propriété familiale de La Companza, dans ce village de Quismondo qui existe réellement. La Companza d'ailleurs, m'a servi de modèle pour le domaine de La Maestranza qui lui, est totalement inventé. Enfin, il a raconté cette histoire une troisième fois, avec un luxe de nouveaux détails. Mais à chaque récit, le lieu exact était variable : une fois c'était la région de "Tolède", une autre en "Estrémadure"...

 

Mais j'ai tout de même eu la confirmation indirecte que l'histoire, tout au moins dans son noyau central, était réelle, puisque Pepe Dominguín, le frère cadet de

Domingo, a fait remarquer que "pour une fois son aîné racontait une histoire vraie ! Ensuite, j'ai brodé... »

Pour l'histoire elle-même, il reconnaît jouer « avec cette histoire, tantôt telle qu'elle m'a été racontée, tantôt comme je l'a raconte. Quelle est la version romanesque, quelle est la version réelle ? Par moments, je ne sais plus moi même ce qui appartient au récit d'origine et ce que j'ai rajouté ! »


À cette remarque que « tout le roman est traversé par un fil rouge, et même rouge sang : un tableau représentant « Judith et Holopherne », Jorge Semprun qui à 16 ans en 1939 découvre un livre de Michel Leiris ititulé L'Âge d'or, l'explique ainsi : « C'est une histoire très personnelle. [...] Il y a dans ce livre une longue analyse du thème de Judith qui m'avait beaucoup frappé. Comme tous ceux qui fréquentent des musées, j'ai vu bien des "Judith et Holopherne", c'est un thème classique de la peinture de la Renaissance, surtout italienne. Mais, et c'est absolument vrai, la vision de cette Judith d'Artemisia Gentileschi au musée de Naples a été un choc. Immédiatement, les éléments épars de ce roman, qui était encore comme une nébuleuse, ont commencé à cristalliser. Cela dit, j'ai vu ce tableau en 1986, vous voyez le temps qu'il m'a fallu pour écrire le livre ! »


Judith et Holopherne Naples GENTILESCHI.jpg Judith et Holopherne Naples


Indications bibliographiques

  • Bartolomé Bennassar, "La guerre d'Espagne et ses lendemains", Éditions Perrin, Paris, 2004
  • Édouard de Blaye, "Franco ou la monarchie sans roi", Éditions Stock, 1974

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25 février 2013 1 25 /02 /février /2013 17:00

Autobiographie de Federico Sánchez est un livre de l'écrivain espagnol Jorge Semprún, publié en espagnol en 1977 et l'année suivante en version française, dans une traduction de Claude et Carmen Durand.

 

Comme dans la plupart de ses livres, l'auteur parle de son expérience, fait un travail sur la mémoire en évoquant des passages de sa vie, en l'occurrence sa vie de clandestin dans le Parti communiste d'Espagne, essentiellement dans les années cinquante, tout en se livrant à une analyse sur lui-même. Il a obtenu pour cet ouvrage le prix Planeta.

 

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Hommage aux prisonniers de Carabanchel               Village de Lekeitio en Biscaye

Présentation

Après la seconde guerre mondiale, Jorge Semprún est un membre actif du PCE (Parti communiste d'Espagne) qui lutte contre le pouvoir franquiste. Il commence par militer tout en continuant son travail de traducteur à l'UNESCO. En 1952, il devient permanent du parti [1] affecté au travail clandestin en Espagne.

De 1953 à 1962, il coordonne la résistance communiste au régime de Franco, séjournant en Espagne à de nombreuses reprises sous différents pseudonymes, notamment celui de Federico Sánchez qui a donné son titre à ce livre. [2] Intellectuel lui-même, comme il le note avec ironie dans son livre, il se voit chargé des relations avec les milieux intellectuels. Il entre alors au Comité central du PCE en 1954 puis au Comité exécutif (Bureau politique) en 1956. Il effectue aussi plusieurs missions dans les pays de l'Est et c'est alors qu'il fait la connaissance de Dolores Ibárruri, Secrétaire général du parti communiste.[3]

En janvier 1956, ils se voient à Bucarest et en 1959 à Ouspenskoie (URSS), avec Santiago Carrillo, moment que choisit Dolores Ibárruri pour donner sa démission du poste de Secrétaire général. C'est justement par cet épisode que commence ce livre. En 1962, le choses se gâtent et le secrétaire général Santiago Carrillo le retire du travail clandestin en Espagne. Deux ans plus tard, il est exclu du PCE avec son ami Fernando Claudín pour des divergences importantes avec la ligne du parti.

Ce livre constitue aussi une réponse au livre-interview de Santiago Carrillo Demain l'Espagne [4]Federico Sánchez est directement visé provoquant dans cet ouvrage cette réplique de Jorge Semprún : « Il va lui falloir confronter son absence de mémoire à celle de Federico Sánchez. Il va lui falloir entendre la voix de Federico Sánchez. Car ça ne va pas être facile de le réduire au silence, Federico Sánchez. »[5]

Rencontres avec la Pasionaria

Quelques références

- PSUC : Parti socialiste unifié de Catalogue, parti des communistes catalans créé en 1936;
- PCE : Parti communiste espagnol dirigé par "Santiago Carrillo" et "Dolores Ibarruri";
- PSOE : Parti socialiste ouvrier espagnol de "Felipe González";
- POUM : Parti ouvrier d'unification marxiste d'obédience trotskiste, dirigé par Joachim Maurin et Andreu Nin;
- IDC : Parti de la gauche démocratique chrétienne opposée aux franquistes;
- ETA : Mouvement de la gauche nationaliste basque qui élimina "Carrero Blanco", le 'bras droit' de "Franco".

C'était en 1959, Jorge Semprún faisait partie de la délégation du PCE devant se rendre en Russie; à cette époque, il s'appelait Federico Sánchez, bien qu'il utilisât aussi d'autres pseudonymes. Il écrivait des poèmes "marxistes" teintés de références hégéliennes, de Rubén Darío [6], poète préféré de son père, à La Pasionaria [7], ses "Canto a Dolores Ibarruri" comme il les appelait. [8]

Vers toi Dolores je voulais laisser monter ma voix
Du plus profond, du plus secret de moi.
Bien modeste est dans les rangs De ton parti ma place de militant;
Mon travail n'est guère plus exemplaire;
Je te le dit de façon simple et sincère :
Je ne suis pas un bolchevik, j'essaie de l'être.

Il ressent « un sentiment de culpabilité que suscite chez l'intellectuel d'origine bourgeoise le fait d'avoir vu le jour au sein d'une classe d'exploiteurs » [9], sentiment qu'il n'a pas encore dépassé et sur lequel il ironise quand en 1976 il écrit ce livre. C'est un homme en prise avec sa mémoire, son passé [10], un passé marqué ici par l'après-guerre de l'Espagne franquiste, par une vie clandestine au service du PCE. Ainsi vit alors cet homme double, aux deux identités qui se mêlent et s'emmêlent, attaché à cette double culture franco-espagnole qui sera toujours la sienne.[11]

Jorge Semprún retrace ses rencontres avec Santiago Carrillo et les autres dirigeants du PCE d'alors. Ce passé, il veut l'assumer, cette époque où il était un « intellectuel stalinien », le proclame et cherche pourquoi il a choisi cette voie, avec la lucidité d'un homme qui cherche sa vérité profonde sans concessions, qui écrit « il serait on ne peut plus facile de d'oublier soi-même son propre passé [12], de perdre la mémoire comme ont coutume de le faire nos 'Petits Timoniers' locaux et vernaculaires. Ce serait trop facile. Du mien passé, je n'oublie rien. » Il s'efforce de décrypter « les rapports des intellectuels...avec le mouvement ouvrier dans son ensemble, un des thèmes dominants de cet essai de réflexion sur le mode autobiographique. »


JS Dolores pasionaria 78.jpg . . . . . JS Santiago Carrillo 2006.jpg
La "Pationaria", Dolorès Ibaruri . . . Santiago Carrillo en 2006

Du militant clandestin à l'exclusion

Lors de cette fameuse réunion où chacun attendait le discours de la Pasionaria en mars ou avril 1964, il manquait en particulier Simón [13], son vieil ami Simón Sánchez Montero qui va croupir dans les geôles franquistes depuis le mois de juin 1959, victime d'une trahison. Soumis à la torture, il ne parlera pas et personne d'autre ne sera inquiété. Ces longues années de rencontres avec Simon « se sont cristallisées dans ma mémoire (Federico), autour de certains lieux déterminés : une cafeteria, une portion de trottoir... »

Jorge Semprún accomplit sa première mission clandestine en Espagne en 1953 dans des conditions assez précaires, une organisation qui ne brillait pas par son réalisme. Mais il va rencontrer des gens formidables qu'il n'oubliera pas. La mémoire, c'est aussi l'amitié, la confiance donnée par José Antonio et Colette Hernandez par exemple. « À jamais cela restera gravé dans ma mémoire. »

Dix ans après son arrestation, Simón est libre, il a repris le combat mais Federico Sánchez n'existe plus. Il est redevenu Jorge Semprún. Quand ils se rencontrent, c'est la fête. Nostalgie et souvenirs des actions menées ensemble. Mais la clandestinité, c'est aussi un fossé avec le réel, les discours idéologiques des responsables communistes et Santiago Carrillo en premier lieu que Jorge Semprún fustige avec ironie.

À travers toutes les discussions, les témoignages des anciens combattants fascinés par la mythologie de la guerre civile, il se rend compte que la nouvelle génération devra tourner la page pour bien se persuader que la guerre est finie [14] et pouvoir ainsi se tourner vers l'avenir. Et il conclut : « Histoires d'écrivain fourvoyé en politique, très probablement. »


Conclusion qui prend tout son sel quand on sait que Jorge Samprún deviendra ministre de la culture du gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, expérience qu'il va narrer en ressuscitant Federico Sánchez, son double dans la clandestinité, qu'il intitulera Federico Sánchez vous salue bien. [15]


« Rappelle-toi » dit Jorge Semprún à son double d'alors Federico Sánchez, « rappelle-toi » cette période noire de la vie du PCE où il n'était qu'un militant de base approuvant sans réserve les résolutions du Parti, approuvant les accusations de titisme [16], l'exclusion de responsables comme Jesús Monzón et Joan Comorera [17] ou l'exécution de Gabriel Leon Trilla. Victimes expiatoires de l'orthodoxie stalinienne.


Jorge Semprún se revoit -et se juge aussi- à travers la figure du jeune militant naïf qu'il fut. Il pense qu'il manque maintenant le témoignage des responsables, beaucoup de protagonistes sont morts et les quelques survivants ne parlent pas, murés dans leur silence comme Ramón Mercader [18], l'assassin de Trotski, ancien militant du PSUC. [19] Il engage une sévère critique contre les responsables du PCE et surtout de son secrétaire général Santiago Carrillo [20] qui refait l'Histoire, soutenant avec impudence la thèse de l'indépendance du Parti par rapport au PCUS [21], [22], niant l'influence de Staline dans les décisions strétégiques [23], alors qu'il s'est produit l'inverse.[24] Profondes dissensions qui portaient déjà les germes de l'exclusion.[25]

Vers l'exclusion

À la mort de Joseph Staline, le culte de la personnalité est plus que jamais présent, Jorge Semprún écrit un long poème imprimé et largement diffusé dans les rangs du Parti :

« le cœur de Staline a cessé de battre. Son cœur ! Le souffle du Parti ! »

En 1954, il est avec Simón Sánchez Montero le seul membre du Comité central présent à Madrid. Mais de plus en plus, il va rechercher une « cohérence entre ce qu'on fait et ce qu'on dit. » Son ami aussi va le lâcher : même s'il reconnaît que les conditions matérielles des Espagnols se sont améliorées, il pense que les deux dissidents « semblent fascinés par la puissance du capitalisme. » C'est le triomphe de la "langue de bois". Comme Jorge Semprún le note d'une façon plus générale, « la permanence de l'organisation... est sources de routines et de rites, de parasse d'esprit et de soumission à l'autorité. » Il a l'impression que « le but suprême de tout révolutionnaire ... n'est pas de faire la révolution mais de préserver le parti. »


D'autres souvenirs lui reviennent en mémoire. D'abord celui-ci né d'une coïncidence. Le 10 décembre 1976, le jour où Santiago Carrillo sort de la clandestinité, Jorge Semprún retrouve à Barcelone Francesc Vicens, alias Juan Beranguer, le seul membre du Comité central du PCE à avoir pris la défense de ses deux camarades menacés d'exclusion, Federico Sanchez et Fernando Claudín lors de la fameuse séance en 1964 où ils s'apprêtent à écouter la diatribe de La Pasionaria. Puis aussi à l'occasion de la mort de Julián Grimau en prison, lui rappellent ses démarches pour empêcher ce nouveau forfait franquiste, l'écriture de l'ouvrage collectif dédié à sa mémoire[26] mais aussi la lutte fratricide contre le POUM au début de la guerre civile.


c'est en 1956 que des dissensions apparaissent lors de l'admission de l'Espagne aux Nations-Unies : pour certains cette admission, votée par l'Union soviétique, a une portée économique importante, pour d'autres, groupés autour de la Pasionaria, c'est inadmissible. Le conflit est inévitable. Federico Sanchez est envoyé en arbitre auprès de la Pasionaria et de ses amis. Il rencontre Enrique Líster et Vicente Uribe puis la Pasionaria elle-même dans le train de Bucarest. Et elle finit par capituler. Mais ce n'est que partie remise. Sur le thème de l'avenir de l'Espagne, la majorité du Comité exécutif livre ses conclusions : la liquidation du fascisme devrait se faire en douceur, abandonné par une partie de la bourgeoisie, pour laisser place à un régime démocratique lié à l'essor du capitalisme. Cette analyse validée par l'Histoire sera refusée par les dirigeants communistes dominés par Carrillo. Occasion perdue qui va pousser Semprún à la contestation et explique son exclusion.


Le 24 janvier 1964, Jorge Semprún et Fernando Claudín sont mis sur la sellette à travers les attaques de leurs collègues du comité exécutif Delicado, puis Éduardo Garcia défendant la thèse d'une dégradation de la situation espagnole reprise par Santiago Carrillo.

Retour vers l'écriture

Un voyage en Hollande, à La Haye, va lui rappeler les débuts de la guerre civile avec ses parents et une partie de sa famille, C'est là-bas écrit-il, « en passant devant l'église de l'Alexanderstraat [...] que mûrit soudainement la trame d'un récit qui allait devenir "La Deuxième Mort de Ramón Mercader". »[27]


Pour son premier livre, les choses vont évoluer peu à peu puis se précipiter. Le passé va revenir le hanter dans l'appartement de la rue Concepción Bahamonde mis à sa disposition par le Parti en 1960. Son 'propriétaire Manolo Azaustre lui raconte souvent sa vie à Mauthausen, la vie terrible du camp, mais lui, le clandestin, ne peut évoquer sa propre expérience à Buchenwald, cette identité de destin qui aurait due les réunir. Ces propos réveillent dans sa mémoire assoupie » les fantômes de Buchenwald qui allaient le conduire à écrire "Le Grand Voyage".[28]


Lors d'une grande rafle à Madrid effectuée par la police franquiste, Federico Sánchez -qui n'est pas encore Jorge Semprún- se trouve pour quelque temps relégué dans un appartement de la rue Bahamonde. Période de viduité, jours « qui furent de très curieuses vacances de l'esprit. » C'est dans ces conditions qu'il va commencer un récit qui deviendra en 1963 Le Grand Voyage, résonances de souvenirs qui soudain prennent forme, deviennent signifiants dans le silence propice de cet appartement où il se trouve, isolé dans la capitale madrilène.[29]


À l'automne 1962, Federico Sánchez est à Paris. Il confie le manuscrit du Grand voyage -ce qu'il n'avait encore jamais fait- à son amie Monique qui travaillait aux Éditions Gallimard. Voilà comment les choses s'enchaînèrent, « Monique aima le livre... Elle le donna à lire à l'écrivain Claude Roy, (lecteur chez Gallimard)... qui l'aima lui aussi. » En décembre 1962, Jorge Semprún est triste de quitter Madrid qu'il parcourt depuis 1953 comme clandestin. Tout ça est fini, il rentre à Paris, « je m'en retournais chez Angel Gonzalez place San Juan de la Cruz. C'est là que j'avais trouvé refuge pour ce dernier séjour à Madrid. Je préparai ma valise. » Il ne pense plus à son livre mais en France une nouvelle vie l'attend où il va retrouver son livre et suivre sa vocation d'écrivain...


La suite sera parfois cocasse car les responsables franquistes poursuivront Jorge Semprún de leur vindicte. Ils tenteront de le discréditer auprès des organisateurs du prix Formentor qu'il recevra pour "Le Grand Voyage" en lui expédiant un télégramme le dénigrant puis en interdisant la publication du livre dans sa traduction en espagnol, ce qui donna lieu à un incident lors de la remise du prix à Salzbourg le 1er mai 1964.[30] Le même genre de mésaventure lui arrivera avec le film d'Alain Resnais "La guerre est finie", dont il écrivit le scénario, retiré de la sélection du festival de Cannes puis de celui de Karlovy Vary en Tchéquie.

L'année 1975

En octobre 1975, la rumeur de la mort du général Franco commence à se répandre. Pourtant Jorge Semprún a du mal à y croire. Depuis le temps qu'il attend ce moment ! Pourtant, pendant l'été il a commencé un roman Le Palais d'Ayete où son héros, Juan Lorenzo Larrea réalise un attentat apparemment réussi contre Franco, pourtant il vient de relire L'automne du patriarche de Gabriel García Márquez alors, quand même, il se dit « cette fois, c'est la bonne. » Même en cette période de fin de règne, la mort rôde encore dans ce crépuscule du pouvoir fasciste : le 27 septembre 1975, cinq jeunes anti-franquistes sont encore passés par les armes.

Ce qu'est la mort, nous n'avons pas attendu pour le savoir;
Son étoile criblée de trous, nous la connaissons déjà.
Nous savons bien, le jour où elle est venue te voir,
Que des roses de sel de sa navaja
Sont tombées sur ton front lisse comme un miroir.
Mais tu n'es pas mort, camarade, ce jour-là...

Pendant l'été, il revient à Lekeitio au Pays basque, le village où il se trouvait en vacances en juillet 1936 quand la guerre civile a éclaté. Pratiquement quarante ans, tout a changé ici, il ne reconnaît plus rien, seuls demeurent quelques souvenirs et le livre annotés par son père, Das Kapital par Karl Marx, édité par Gustav Kiepenheuer en 1932. C'est tout. Et il part pour Madrid.


Le livre s'achève comme il avait commencé, cette fois par le souvenir de cette réunion d'avril 1964 où Jorge Semprún fut exclu de comité central du PCE et où « La Pasionaria a demandé la parole ». Dans son roman inachevé Le Palais d'Ayete, que Jorge Semprún rédigeait à l'époque de la mort de Franco, un peu plus de dix ans après cette réunion fatidique, il pensait encore à son intervention et au prix exorbitant du sang que le maintien de l'orthodoxie du Parti avait coûté pendant toutes les années de la dictature.

Entretien avec Gérard de Cortanze - 1981

La publication de ce livre a été reçue de façon très variée. On y a surtout vu un livre politique, au pire un règlement de compte, au mieux un ouvrage nécessaire mais jamais son contenu littéraire, le récit et sa construction, son côté "romanesque". C'est sans doute cet aspect qui rend ce livre actuel et intéressant. Non seulement Jorge Semprun attend 1977 pour publier son livre [31] mais surtout il décide d'écrire celui-ci en espagnol par référence au rapport complexe entre l'expérience et la langue. Et l'expérience en l'occurrence, c'est son retour à Madrid même comme clandestin. Jusque-là, ses livres censurés par les franquistes, circulent sous le manteau, traduits et publiés en Amérique latine.


A l'heure de cette interview en 1981, il s'attelle à un livre qu'il concocte depuis au moins deux ans sur le langage, un "sabir" qu'il écrira finalement en français sous le titre L'Algarabie, charabia ou "algarabia" en espagnol, et a pensé à réécrire Quel beau dimanche dans sa langue natale.

 

Voir aussi

  • Bartolomé Bennassar, "La guerre d'Espagne et ses lendemains", Éditions Perrin, Paris, 2004
  • Édouard de Blaye, "Franco ou la monarchie sans roi", éditions Stock, 1974
  • Max Aub, "La véritable histoire de la mort de Francesco Franco", éditions du Rocher, mars 2003, isbn 2268045110

Notes et références

  1. Le PCE est alors clandestin, interdit en Espagne et en France en septembre 1950
  2. Son héros Federico Sánchez revient dans un autre ouvrage Federico Sánchez vous salue bien paru en 1993, qui relate son expérience gouvernementale comme ministre de la culture
  3. Voir son autobiographie, ¡No pasarán!, publiée en 1966.
  4. Demain l'Espagne, interviews de Santiago Carrillo par Max Gallo et Régis Debray, Éditions Le Seuil, 1974
  5. Voir page 242 de l'édition française
  6. Poète nicaraguayen, auteur de L'Espagne contemporaine en 1901 et de Terres de soleil en 1904)
  7. Surnom sous lequel on la connaît le plus souvent
  8. Il fait référence au livre de Georg Lukács, Histoire et conscience de classe
  9. À Buchenwald, certains communistes marquaient une certaine méfiance envers Jorge Semprún, renforcée du fait de son origine sociale - voir son livre "Le Mort qu'il faut"
  10. Jorge Semprún a été hanté par son expérience des camps de concentration, qu'il a souvent retracée et qui domine une partie de son œuvre, de "Le grand voyage" jusqu'à "Quel beau dimanche" ou "Le mort qu'il faut"
  11. Jorge Semprún a écrit en français la majeure partie de son œuvre.
  12. Un écrivain comme Roger Vailland nourrira les mêmes sentiments qui le poursuivront toute sa vie et qu'il mettra en scène lui aussi dans Un jeune homme seul par exemple.
  13. Sanchez Montero Simon : membre du comité exécutif du PC espagnol
  14. Titre du scénario du film qu'il écrivit pour Alain Resnais, dont il dit de son héros, Diego Mora : « Il assure le passage concret, vital, malaisé de la réalité fantomatique mais agissante... de Federico Sánchez à la réalité de chair et d'os, et pourtant hypothétique de Jorge Semprún »
  15. Livre dans lequel Jorge Samprún parle de son expérience comme ministre de la culture, revenant sur les combats qu'il a menés, comparés aux aléas, aux petitesses de la politique quotidienne
  16. Déviationnisme idéologique reproché alors aux militants et responsables qui critiquaient la ligne politique du Parti, s'éloignant de l'orthodoxie léniniste et le plus souvent étant considérés comme favorables à des conceptions trotskistes
  17. Il fut un des dirigeants du PSUC (branche catalane du Parti communiste d’Espagne)
  18. Ramón Mercader (Jaime Ramón Mercader del Río Hernández) est né à Barcelone en 1914 et mort à La Havane en 1978. Activiste communiste espagnol, il est surtout connu pour avoir comme agent du NKVD assassiné Léon Trotsky en 1940 au Mexique
  19. Voir son autre livre "La Deuxième Mort de Ramón Mercader"
  20. Voir Santiago Carrillo, Eurocommunise et Étant, Flammarion, 1977
  21. Nom du parti communiste de l'Union soviétique
  22. Voir aussi Demain l'Espagne, interviews de Carrillo par Max Gallo et Régis Debray, Éditions Le Seuil, 1974
  23. Voir Bernardo Valli, Gli Eurocomunisti, interviews de Carrillo, Paolo Spriano et Jean Elleinstein, 09/1976
  24. Voir par exemple Enrique Líster, Ça suffit !
  25. Voir Fernando Claudín, "a crise du mouvement communiste", (2 volumes), François Maspéro, 1972
  26. Julián Grimau, l'homme, le crime, la protestation, ouvrage collectif de Jorge Semprún, Fernando Claudín...
  27. Il écrit exactement : « Et c'est là que tous les éléments épars qui flottaient dans mon imagination depuis plusieurs semaines, toutes ces obsessions et tous ces rêves cristallisèrent avec la soudaineté d'un éclair silencieux pour former de manière irréfutable, élaborée jusque dans ses moindres détails, la trame d'un roman qui devait s'appeler La Deuxième Mort de Ramón Mercader. »
  28. Il écrit notamment : « Si je n'avais passé cette année-là au 5 de la rue Concepción Bahamonde et si je ne m'étais pas trouvé en compagnie de Manolo Azaustre, il se peut fort bien que je n'eusse jamais écrit Le Grand Voyage. »
  29. Il le relate de cette façon : « Et peut-être serait-il plus exact de dire que ce livre s'écrivit de lui-même comme si je n'avais été que l'instrument, que le truchement de ce travail anonyme de la mémoire et de l'écriture. »
  30. Voir le détail de ces anecdotes dans "Le Grand Voyage"
  31. Il n'a rien écrit en espagnol entre 1964 et 1977

 

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