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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 18:36

                    
Giacometti et buste de son frère Diego, 1955    

 

Giacometti : La quête permanente de la vérité de l’être.

 

L’un des questionnements essentiels de Giacometti fut : « Qu’est-ce qu’une tête ? » [1] Une obsession qui le faisait revenir sans cesse sur le sujet, jamais satisfait car, précisait-il, «  plus tu approches de la vérité, de la réalité de l’être, plus elle s’éloigne, plus tu te rends compte que tu en es infiniment éloigné. Que chaque détail saisi, ajouté, corrigé, t’en éloigne un peu plus encore… »
Avec en filigrane l’importance du regard.

 

         
Giacometti dans son atelier                                    Le chien

 

Pour Giacometti, la vie se trouve dans les yeux. [2] D’une façon plus générale, c’est le fragment qu’il regarde qui lui donne l’intuition du tout : « Je ne peux pas simultanément voir les yeux, les mains, les pieds d’une personne qui se tient à deux ou trois mètres devant moi, mais la seule partie que je regarde entraîne la sensation de l’existence du tout. »

 

            
 Buste de son frère Diego   Autoportrait aux Grisons   Portrait de sa mère 1920  

 

Pour Giacometti, la réalité de l’être réside dans son regard. Ceci transparaît aussi bien dans ses dessins, ses tableaux que dans ses sculptures. Ceci transparaît aussi dans les témoignages ou les documents qu’on possède, où on le voit travailler, modeler un corps, une tête, toujours en train de modifier des détails, de rectifier un élément et en ajuster d’autres en conséquence.

 

  L'atelier de l'artiste

 

Il explique ainsi son travail : « Si tu as le regard, c’est que tu as l’œil, alors seulement tu pourras avoir l’arcade sourcilière et si tu as l’arcade, alors tu pourras avoir le nez et ainsi de suite, mais si tu touches l’œil, tu comprends, tu dois tout changer… ainsi, plus tu t’approches, plus tu t’éloignes…» [1]
Toujours retouchant son sujet, toujours insatisfait.

 

                               
Giacometti-Cartier-Bresson   Trois hommes qui marchent   Giacometti-Gruber

 

Ses visages et ses corps vont du figuratif pointilleux des œuvres de jeunesse à une géométrie qui se rapproche du cubisme.  Elle va ensuite s’estomper progressivement pour aller vers des traits regroupés en pelote ou rassemblés en de nombreux segments.

 

    La quête du regard 

 

De ces ensembles qui peuvent paraître assez hétéroclites se dégage comme une promesse de vie… Puis ces écheveaux s’étirent peu à peu pour se transformer en ces corps effilés qui ont fait son succès.

 

       
Fleur en danger 1932                                 Femme couchée qui rêve 1932

 

Alberto Giacometti et Henri Cartier-Bresson avaient en commun une solide amitié et aussi  la même volonté de faire ressentir l’éphémère d’une situation et la fugacité de l’instant. On peut choisir comme illustration "Fleur en danger", sculpture de Giacometti créée en 1932 où l’on voit une catapulte chargée menaçant une frêle fleur inclinée comme si elle implorait pitié. L’œil acéré de l’artiste lui permet de se focaliser sur une attitude sans pour autant figer le sujet.

 

 
Mère et fille 1933      Femme debout 1952             Pointe à l’œil 1931-32

 

Après les guerres mondiales et la barbarie qui ont marqué le 20e siècle et défiguré le corps humain, comment représenter alors ce corps ou simplement un visage ? Les tentatives minimalistes et abstraites ont toutes failli. Dans cette quête, Giacometti a tenté de lui restituer l’essence de sa plastique humaine. 

 

                                  
Portrait d'Annette sa           La table surréaliste       L'homme et la femme 1928-29
femme 1950 [3]

 

Notes et références
[1] 
Michel Van Zele, "Alberto Giacometti. Qu’est-ce qu’une tête ?"
[2] Voir en particulier
Étienne Barillier, "Alberto Giacometti, Une vie dans le regard", Ppur Presses Polytechniques, Janvier 2021
[3] Alberto Giacometti. Le dessin à l’œuvre, éditions Gallimard/Centre Pompidou,  2001



Voir mes fiches sur Giacometti
*
Giacometti,Une vie dans le regard --
* L'exposition Picasso-Giacometti en 2016 --
* Giacometti-Bacon, l'obsession du corps --
* Rodin-Giacometti, expo à Martigny --

 

Voir aussi
* l’atelier d’Alberto Giacometti, éditions Centre Pompidou/Fondation Giacometti, 2001
* Jean-Marie Drot, "Un homme parmi les hommes : Alberto Giacometti", collection les Heures chaudes de Montparnasse.
* Cyril de Turckheim, "Les Mains éblouies : Miro, Calder, Giacometti, Tapies"
* Panorama de l’art --

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 18:33

Référence : JMG Le Clézio Le flot de la poésie continuera de couler, Éditions Philippe Rey, 208 pages, novembre 2020

 

« Dans les périodes difficiles nous avons besoin des poètes (...) qui essayent de combattre par les mots cette épouvantable situation et j'admire beaucoup la poésie pour ça. »

 

        

 

Jean-Marie Gustave le Clézio a une appétence particulière pour la poésie chinoise et l'époque Tang du VIIIème siècle. Selon lui, pour bien communier avec la Nature, il est nécessaire d'avoir « un passeur qui est le poète. » Et c'est justement la poésie de cette époque qui nous permet d'être en accord avec l'univers et de savoir mieux se comporter en société avec les autres êtres vivants sur terre.

Déjà au temps de sa jeunesse, cette civilisation le séduisait car disait-il, « je crois que c’était l’idée du faible qui l’emporte sur le fort, la force du non-agir. J’imagine que dans notre esprit [de lycéens], cela rejoignait l’idée de non-violence, pour nous très importante à l’époque de la guerre d’Algérie. »

 

              
Le processus de création dans l’œuvre de Le Clézio
Le Clézio à Saint-Maloen en Betagne, 1999



Il pense que, surtout « dans les périodes difficiles, nous avons besoin des poètes (...) qui essayent de combattre par les mots cette épouvantable situation. »
Ce n'est pas pour rien que l'époque Tang a été appelée l'âge d'or de la poésie chinoise dont les principaux représentants sont de Du Fu, Li Bai, Wang Wei, Li Shangyin et Meng Haoran. [1]

 

               
Li Bei                                         Du Fu                               Li Shangyin

 

C’est Li Bai (701-762, poète chinois du VIIIe siècle [2], qui a révélé à JMG Le Clézio toute la beauté de la poésie chinoise. Un poème qui confronte l’homme à la montagne, décrivant « un lieu d’immobilité et de majesté devant lequel l’être humain, dans sa faiblesse et son impermanence, ne peut que s’asseoir et regarder. »

« Je cours et je cours sans aucun but
Fuyant vers le sud à la poursuite des étoiles et des lumières. »
Li Bai

 

                      

 

Adolescent, il devient le disciple d'un ermite, Zhao Rui, sur le mont Omei où il s’initie au taoïsme et où il s’extasie devant la nature sauvage qui imprègnera ensuite toute sa poésie. Vers la fin de sa vie, reparti par les routes, il rencontre à Loyang où il réside, le poète Du Fu, rencontre extraordinaire entre ceux qu’on considère comme les deux plus grands poètes de la période Tang.

Ces poètes, qui ont évolué dans une époque troublée, étaient des bons vivants qui aimaient vivre dans un environnement naturel en communion avec la faune et la flore.

 

             

 

C’est une poésie qui déconcerte un occidental comme Le Clézio qui est confronté comme il dit et qui lui apporte « une plénitude, une paix intérieure. » Il ajoute que « la poésie Tang est sans doute le moyen de garder ce contact avec le monde réel, elle nous invite au voyage hors de nous-mêmes, nous fait partager les règnes, les durées, les rêves. »
L'ouvrage a également été illustré par Dong Qiang, de calligraphies et de peintures chinoises.

 

         
Spectacle "Le temps qui nous sépare de la foudre" sur des textes de Prévert et Le Clézio

 

Pour Le Clézio, l’homme contemporain a trop tendance à se mettre à l’abri des sentiments, se préserve et la poésie Tang apporte par sa simplicité même une profondeur essentielle qui nous manque tant aujourd’hui car dit-il « cette itinérance, tous inventent une liberté. »   

 

Notes et références
[1] Voir l'ouvrage Les Trois Cents Poèmes des Tang nommés aussi l'Anthologie de trois cents poèmes des Tang, compilation des poèmes de cette époque, datant de 1763.
[2] Li Bai est appelé aussi Li Bo ou encore Li Taibai, son nom de plume.

Voir aussi
* Anthologie de la poésie chinoise classique --

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5 décembre 2020 6 05 /12 /décembre /2020 18:26

Référence : Eddy Mitchell, Eddy Moine, Le dictionnaire de ma vie, éditions Kero, 216 pages,  7 octobre 2020

 

 

 

Soixante ans de carrière, une vie bien remplie, finalement avec plus de hauts que de bas, entre la famille, surtout ses trois enfants bien sûr, ses potes, (important pour un mec qui a la fidélité chevillée au corps), la chanson évidemment et le cinéma pour une dernière séance qui n’en finit pas.

Eddy Mitchell de A à Z dans « Le Dictionnaire de ma vie », écrit par son fils Eddy Moine auquel il a confié ses souvenirs. Un menu fort éclectique reprenant toutes les lettres de l’alphabet, essentiellement à travers l’enfance de "P’tit Claude" [1], l’ado fou de rock et de cinéma (il l’est resté fou… et ado), à travers ses humeurs et ses coups de gueule.

 

                   

 

À ses côtés, on se balade dans les moments forts de sa vie et de sa carrière. Des Chaussettes noires (Si, si, rappelez-vous… le grand blond au centre, avec une chaussure… non, des chaussettes noires) jusqu’aux Vieilles Canailles avec ses deux potes de leur quartier parisien.

 


Avec sa femme Muriel, son fils Eddy et sa belle-fille

 

N’allez pas chercher des secrets révélés, du buzz, ce n’est pas le genre de la maison. Ce sont plutôt des anecdotes, des réflexions bien senties qui font le sel de ses souvenirs qu’il égrène au gré des mots-clés choisis comme thèmes de présentation. Le gosse de Belleville a donné naissance au chanteur-rocker-crooner, de Chuck Berry à Franck Sinatra, avant de dégainer sa plume pour ciseler des textes plus personnels avec l’ami Pierrot (Pierre Papadiamandis). [2]

 

      

« L’autodidacte que je suis éprouve une grande méfiance envers les intellos, les fonctionnaires, l’armée… »

 

Autodidacte soit, c'est la vie qui a décidé qu'il commencerait ainsi mais ça ne l'a pas empêché ensuite de réussir dans la chanson, le cinéma, quelques bouquins aussi, malgré les lacunes qu'il constate. Ses débuts, c'est chanter dans des boîtes comme Le Petit Jardin ou La Flèche d'or avec un gamin de 15 ans qui chantait "Ah les femmes" d'Eddie Constantine comme un adulte.

Des souvenirs inoubliables : « Le Tahiti et de sa piste flottante, du côté de Clichy, avec un parquet pour danser et de l'eau en dessous, Le Petit Jardin avec son orchestre au balcon et le chanteur en bas avec une corde à ses côtés... qui servait à grimper au balcon en cas de bagarre... »

 

                   

 

Petit nostalgie à l'évocation de son enfance à Belleville, les copains, le rock, les cinés, mais malheureusement, déplore-t-il, tout ça est bien loin, c'est moins sympa, gangrené par la came. Le quartier n'est plus ce qu'il était.

 

Avec Pierre Papadiamandis

 

Côté chanson, sa préférée c'est Le Cimetière des éléphants (voilà sans doute pourquoi il en a enregistré 2 versions). Côté chanson et amitié, c'est Johnny bien sûr. Il aime rappeler leur première rencontre quand, crime de lèse-rock, le Johnny essaie de lui cravater des 45 tours de Gene Vincent, Bill Haley et Little Richard ! C'est ainsi qu'ils sont devenus potes. Comme quoi...
Près de 60 ans et sans embrouilles.
Il nous raconte quelques anecdotes comme celle de la super guitare que Johnny lui demande de lui rapporter des États-Unis et qu'il s'empresse de jeter dans la foule lors d'un show...

 

         
Avec sa femme Muriel          Avec sa première femme Françoise

 

Côté coups de gueule, il s'élève contre les interdits qui bouffent notre quotidien, contre ceux qui grignotent la liberté d'expression, ces fichus réseaux sociaux où on peut dire n'importe quoi sous prétexte d'anonymat et les politiciens qui ne font pas grand chose pour empêcher ça.
Les politiques, ce n'est pas sa tasse de thé, même de Gaulle passe à la trappe. Seul en réchappe Michel Charasse, devenu un ami, qui l'avait aidé quand il était allé chanter pour des troufions en Arabie saoudite, dans un pays qui n'aime pas le rock.

 

         
Ses deux filles Pamela (à gauche en rouge) et Maryline avec lui

 

Côte bouquins, c'est assez décousu, le coupable c'est son père qui ramenait chez eux des livres de chez Gallimard, des invendus ou avec des défauts. Son univers, c'est le roman noir américain [3] bien sûr et aussi Céline que, dit-il, William Faulkner a dû beaucoup lire, mais aussi Baudelaire pour son style incomparable. C'est ce qui l'intéresse, le style, surtout quand il est cursif, synthétique.

 


Muriel et Eddy entourent Pamela

 

Côté États-Unis, ce n'est plus ça et « le rêve américain est bien loin ». Il n'aime pas beaucoup les grandes villes comme New-York ou  Los Angeles, leur préférant des lieux plus préservés tels que l'Arizona ou le Nouveau-Mexique. Le cinéma hollywoodien est bien loin désormais de ce qu'il était naguère et même la façon de vivre des américains ne lui plaît guère.

Voilà, tout est dit (ou Tout Eddy comme vous voulez). S’il n’en reste qu’un...

 

     
Avec Joe Dassin                                               Avec sa filleule Laura Smet

 

Notes et références
[1] Voir l’article que j’avais fait à l’occasion de la parution de cette autobiographie.
[2] Pianiste et compositeur d'Eddy, il a écrit plus d'une centaine de chansons pour lui (dont La Dernière séance et Couleur menthe à l'eau) depuis J'ai oublié de l'oublier en 1966.
[3] En particulier, James Hadley Chase, Raymond Chandler, James Cain


Voir aussi mes fiches
* Eddy 2015 -- Eddy "Héros" -- Eddy, Fiche synthèse --

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<< Ch. Broussas, Eddy Dico 29/11/2020 © • cjb • © >>
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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 14:38

          

« Plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres.  » Voltaire

 

Appelé « Le SIÈCLE des LUMIÈRES », le XVIIIe siècle est une époque dominée par la pensée et une certaine idée de l’humanité. Il est marqué par un extraordinaire essor des sciences, la parution de l’Encyclopédie dirigée par des hommes comme Diderot et d’Alembert, les idées de Montesquieu et sa théorie des pouvoirs, qui est une des bases de la démocratie, un rationalisme qui renvoie à l’antichristianisme de philosophes comme Voltaire, Kant et Rousseau.

Cette confrontation entre science, philosophie et culture a largement contribué à faire évoluer les mentalités. Dans plusieurs domaines, l’époque contemporaine doit beaucoup au XVIIIe siècle et lui ressemble aussi par certains côtés. Ceci explique que pour bien comprendre notre époque, on ne peut faire l’économie d’une étude du siècle des Lumières et des idées qui l’ont marqué.

 

 

Les idées nouvelles : Égalité des droits, refus de la monarchie absolue, liberté religieuse, Bienfaits du progrès, Bonheur pour tous
Voltaire : combattre l’injustice sociale - Rousseau : défense de la liberté –
Diderot/D'Alembert : L’encyclopédie - Montesquieu : la démocratie -

De façon contradiction, ce XVIIIe siècle doit beaucoup à l’humanisme chrétien et l’importance qu’il accorde à la personne. L’évolution de la philosophe qui se sépare radicalement de la théologie à travers les œuvres de penseurs comme René Descartes [1], Blaise pascal, Gottfried Leibnitz ou Baruch Spinoza comme l’évolution des sciences appliquées qui préfigurent la société industrielle ont joué un rôle prééminent dans cette transformation socio-économique. Il est d’ailleurs symptomatique de constater que les plus grands philosophes du XVIIe siècle furent aussi des scientifiques.

 

   
Galileo Galilei, dit Galilée  René Descartes (1596-1650)      Blaise Pascal

 

Les siècles précédents
 

Même si l’histoire est parfois faite de ruptures, elle est d’abord une très longue évolution que des historiens comme Fernand Braudel se sont efforcés de mettre en lumière. La Renaissance par exemple, souvent présentée comme une rupture d’avec le Moyen- âge est d’abord le produit conjugué de la fin des guerres en Orient et en Occident et l’ouverture du monde au continent américain permettant l’essor du commerce.

Le Moyen-âge lui-même a connu une accélération de son évolution, la menace extérieure se desserrant vers la fin du Xe siècle et le rôle de l’état-nation augmentant progressivement. On a surtout retenu de ces deux évolutions leurs aspects culturels, la première aux XIe et XIIe siècles marquée par l’édification des grandes cathédrales gothiques, la seconde à la fin du XVe siècle par la productions d’œuvres picturales et architecturales marquantes dans ce qu’on a appelé la Renaissance, italienne d'abord avec le Quattrocento, qui va progressivement s’étendre à l’Europe.

Le goût pour l’antiquité implique le retour à un certain paganisme, encouragé il est vrai par le Grand schisme et ses séquelles, qui signifie aussi un esprit plus individualiste et sceptique.  

Si le siècle des lumières est né en France, c'est sans doute en grande partie dû aux conditions du règne de Louis XIV marqué par un absolutisme et une censure omniprésente, conjugués à la guerre de Succession d'Espagne qui a plombé la fin de son règne, tout ceci pesant lourdement au peuple français. Cette situation s'est dénouée avec la politique libérale du Régent le duc d'Orléans qui a permis aux idées des philosophes de se répandre dans la société française. La censure sourcilleuse de Louis XV ne fera ensuite qu'élargir le fossé séparant le pouvoir royal des élites dont les idées se répandirent en France et dans toute l'Europe.

 

                
                              Paris au siècle des lumières

 

Le triomphe de la raison

La Renaissance et son goût de l'observation allait permettre les découvertes majeures du XVIIe siècle. On peut citer dès  1608, Lippershey qui réalisa la première lunette d’approche, ce qui déboucha ensuite sur le télescope de Galilée, en 1628, Harvey décrivait le mécanisme de la circulation sanguine, vers 1650 Torricelli, Roberval et Pascal parvenaient à évaluer la masse de l'air puis en 1676, Rœmer calculait la vitesse de la lumière et en 1690, Denis Papin construisait la première machine à vapeur.

Ces avancées scientifiques eurent d'extraordinaires répercussions, surtout quand Newton découvrit le principe de la gravitation universelle puis en 1704, décrivit les principes de la lumière et la perception des couleurs. C'était une confrontation entre l'homme et la nature où Dieu n'avait plus guère de place.

 

               
Portraits de Voltaire jeune et âgé                              Jean-Jacques Rousseau

 

La pensée de René Descartes (1596-1650) et la connaissance

Ce concept de réflexion rationnelle, qui rejette la grâce chrétienne, remonte au philosophe anglais Roger Bacon qui disait se méfier des idées toutes faites et les soumettre au filtre de la pensée. Mais c'est René Descartes qui va théoriser cette conception dans ses deux ouvrages, Le discours de la méthode en 1637 et  Les Méditations métaphysiques en 1641.

Descartes [1] avait pris acte des évolutions technologiques de son époque et d'une nécessaire évolution subséquente de la pensée philosophique, qui devait se séparer définitivement de la scolastique. [2] Toute réflexion doit se baser désormais sur une réflexion, une méthode inductive mettant en doute toute évidence afin d'en tirer des conclusions opérationnelles. Le doute devient ainsi ontologique, le propre de l'homme pensant.

À partir de là, on a surtout retenu de sa démarche : Douter, c’est penser ! Concrétisée par son fameux Cogito, ergo sum — « je pense, donc je suis.  » Hegel disait que « Descartes a inauguré une philosophie du Sujet ».

Descartes [1] était un croyant qui pensait qu'étudier objectivement la nature ramènerait à Dieu mais d'autres pensaient qu'à partir de sa démarche on pouvait dire « je pense que..., donc... » Sa théorie du « cogito  » allait dès lors donner lieu à un certain nombre d'interprétations influençant grandement les courants de pensées.

L'homme pouvait ainsi éprouver sa liberté à travers sa raison. Ceci correspondait parfaitement aux progrès accomplis par des hommes qui répandaient sur l’humanité les « lumières » de la science et de la liberté tels que Farenheit, Franklin, Réaumur ou Buffon. Pour cette génération, la raison, comme l'a écrit Pierre Beyle dans son Dictionnaire historique et critique en 1697, est « le tribunal suprême qui juge en dernier ressort et sans appel  » en l'opposant à la foi qui est une croyance qui se suffit à elle-même.

 

               
Denis Diderot                 Jean Le Rond D'Alembert          Montesquieu

 

Kant et le mouvement de libération

Emmanuel Kant s’est demandé ce qu’il fallait entendre par "Les Lumières". Pour lui, c’est  « un mouvement de libération de l’esprit et de la conscience, un effort de l’homme pour oser enfin se servir de sa raison. » Ça signifie d’une part reconnaître un rôle moteur à la Raison et d’autre part travailler pour le bonheur de l’humanité. D'où sa devise "aie le courage de te servir de ta raison", que les révolutionnaires ont appliqué en 1793 en instituant  le culte de la déesse Raison à Notre-Dame de Paris. Il faut également remarquer que sous la régence de Philippe d’Orléans, on n’en était pas là.

Les idées des « philo­sophes » se diffusèrent dans les salons, les cercles, les cafés, ainsi que les journaux qui se développèrent à la mort de Louis XIV. Les pamphlets proliférèrent dont les titres parlent d'eux-mêmes : “De la cruauté religieuse, “L’imposture sacer­dotale”, “Les Prêtres démasqués”. Voltaire lui-même publia quelques libelles qu'il nommait des “rogatons et petits pâtés chauds”.
Il y eut d'autres textes de même nature comme par exemple le poème satirique la “Pucelle d’Orléans” de Voltaire ou “La Religieuse” de Diderot.

 

               

 

L'encyclopédie

Dès 1728, l'anglais Ephraïm Chambers avait publié une première Encyclopédie ou Dictionnaire des arts et des sciences, et Diderot estimait qu'on pouvait faire beaucoup mieux. Pour cela, il réunit une équipe (dont d'Alembert) et s'entoura d'auteurs connus tels que Montesquieu, Buffon, Voltaire, Condillac, Turgot, Rousseau, le baron d’Holbach, Helvétius... dans tous les domaines de la connaissance. Cette somme d'informations devait représenter, une fois terminée, dix-sept volumes d’articles et onze autres de planches, qui parurent entre 1751 et 1772.

Cette énorme entreprise novatrice s'était donné comme objectif, avec la raison pour guide, de prendre en mains son destin en rejetant toute fable, toute super­stition, que véhiculait en particulier la religion. Mais L'encyclopédie se garda bien d'attaquer directement l'Église et la religion, sachant fort bien que la censure royale pourrait s'abattre sur eux, préférant dans ces conditions utiliser d'autres moyens comme l'insinuation ou l'ironie.

 

               
Frontispice de l'Encyclopédie                                     Par Michel Forest

 

Le mythe du "bon sauvage"

Ce mythe du "bon sauvage" vient sûrement des voyages des grands navigateurs et des récits de voyageurs qui firent connaître aux chrétiens européens d'autres civilisations et d’autres mœurs. On eut alors tendance à attribuer à ces populations lointaines beaucoup de vertus, et conclure comme Rousseau, que l’homme naît naturellement bon et que ce sont la société et la religion qui le dépravent. 

Montesquieu se rendit célèbre par ses Lettres persanes (1721), où il imaginait deux Persans en visite en France et échangeant des lettre avec leurs amis restés à Ispahan, ce qui lui permit de stigmatiser la monarchie et la religion. Le procédé est là aussi indirecte : « Attaquer indirectement le christianisme en feignant de s’en prendre au seul paga­nisme. »

 

         
Par Albert Soboul           Par Daniel Bonnot               Un salon des Lumières

 

Le recours au déisme

Ce siècle marque la fin du dogme, de ce qu’il faut admettre a priori sans appliquer son libre arbitre. Tout devient relatif et conjoncturel, contingent, la connaissance est subjective, le libre examen de toute proposition, le rationnel qui s’oppose à la croyance.

Cette transformation rapide du rapport à Dieu va provoquer des guerres qui se propagèrent en Europe. De 1618 à 1648, la Guerre de Trente Ans, aux fortes connotations religieuses, ravagèrent l’Allemagne en particilier. De même en Angleterre, l’intransigeance de Charles 1er finit en guerre civile et dans la dictature puritaine de Cromwell (1649-1658).
La France ne fut pas épargnée quand Louis XIV révoqua l’Édit de Nantes en 1685, la répression sévit dans plusieurs régions du Midi et quelque 200 000 protestants durent se résoudre à l’exil.

C’est dans ce climat que certains tentèrent de récupérer le fait religieux en une religion excluant toute référence au mystère et à la foi. Dieu doit être accessible à la Raison, il devient l’Être Suprême, séparé des hommes et de leur morale. C’est cette conception qu’on nomma le déisme.

D’abord développé par les grands philosophes anglais Hobbes, Locke et Hume, le déisme se propagea en Europe continentale dont Voltaire est le plus célèbre représentant.

 

   
Thomas Hobbes                       John Locke                             David Hume

 

L'esprit de tolérance

La tolérance est bien un précepte du siècle des Lumières. Son champion est sans conteste Voltaire et ses combats pour la justice, le calviniste Jean Calas accusé à tort de meurtre en raison de son ap­partenance religieuse. Voltaire écrivait dans son Traité sur la Tolérance en 1763 : « Il faut regarder tous les hommes comme nos frères. Quoi ! mon frère le Turc ? mon frère le Chinois ? le Juif ? le Siamois ? — Oui, sans doute : ne sommes-nous pas tous enfants du même père et créatures du même Dieu ? »

Bien sûr, le Dieu de Voltaire a un profil déiste prononcé et il assimile parfois "son" peuple à « la canaille » et distingue « les honnêtes gens qui pensent de la populace qui n’est point faite pour penser. »

 

       

 

L'apport d'Emmanuel Kant (1724-1804)

« Rien de grand n'a été accompli sans l'enthousiasme dans le monde. » Emmanuel Kant

Son importance tient d'abord au fait qu'il a tiré toutes les conséquences du concept cartésien et qu'il a pratiqué l’analyse critique de la raison, en particulier dans son ouvrage Critique de la raison pure, La théorie cartésienne avait donné lieu à deux conceptions divergentes. Selon le courant rationaliste, contre toute idée de révélation, seule la raison peut maintenir l'ordre de l'univers (Leibniz, Spinoza) et selon le courant empirique, il faut élargir cette démarche à l'expérience sensible de la personne (Locke, Berkeley, Hume). 

Kant voulut réaliser une convergence de ces deux théories. L'essence de sa pensée est qu'on ne peut connaître de la réalité que ce qui nous est perceptible, les "phénomènes". Notre connaissances est limitée par ce que nous y mettons nous-mêmes ce qui influe sur notre perception qui en est ainsi déformée. « La chose en soi est inconnaissable » disait-il.

 

                 
                                           Emmanuel Kant

Au-delà du XVIIIe siècle, Les successeurs de Kant

Parmi ses successeurs les plus importants, on peut citer Fichte (1762-1814) et sa réalité du "Moi absolu" conscient de lui-même dans l’évolution de l’humanité. Pour Schelling (1775-1854), l’essence du monde réside dans l’activité libre et créatrice de l’homme lui-même. On est près de l’immanence contemporaine où tout se concentre sur l’homme et sa conscience.

Friedrich Hegel (1770-1831) donnera la prééminence à l’Esprit, la pensée comme essence du "roseau pensant", qui conditionne tout devenir.
Au XIXe siècle, à côté de l’idéalisme de Hegel se développe a contrario le matérialisme de Feuerbach (1804-1872), pour qui l’homme est l’Être suprême, qui sera repris par Karl Marx (1818-1883) avec sa théorie du "matérialisme dialectique".
On retrouve ainsi sous une autre forme l’opposition entre idéalisme et empirisme qui a marqué le XVIIIe siècle. C’est le philosophe danois Søren Kierkegaard (1813-1855) qui va tenter de dépasser ces différents points de vue en partant des difficultés inhérentes à la condition humaine.

Il définit le cadre de l’existentialisme en précisant que chaque individu pose les bases de sa propre existence et que seuls comptent les choix personnels, par nature subjectifs et libres, qui sont de la responsabilité de chacun.
Jean-Paul Sartre (1905-1980) ajoutera un peu plus tard : « Il n’y a rien au ciel, ni Bien ni Mal, ni personne pour me donner des ordres. »

 

           
                                                                      Chronologies, doctrines, auteurs

Condition humaine et individualisme

On peut conclure que la façon dont le XXe siècle appréhende sa psyché et ses propres représentations collectives doit beaucoup au siècle des Lumières. On pourrait dire ainsi « 
je pense donc… c’est ainsi… » et de cette manière disparaît toute morale transcendante pour faire place à un système de valeurs personnelles irréductibles. En ce sens, elle représente un relativisme dans une seconde moitié du XXe siècle riche en confrontations intellectuelles.

 

              



Notes et références
[1] Voir aussi mon article Denis Kambouchner Sur Descartes -
[2]
 La scolastique vise à concilier l'apport de la philosophie grecque, surtout celle d'Aristote, et la théologie chrétienne des Pères de l'Eglise, en particulier Les 4 Pères de l'Église, Augustin, Grégoire, Ambroise et Jérôme.

Voir aussi
*
Évelyne Lever, Chronique de la cour et de la ville, 1715-1756 --
* Autour de l'histoire, Le XVIIIe siècle --

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23 novembre 2020 1 23 /11 /novembre /2020 06:30

« Avec l’âge, c’est toujours l’enfance qui prédomine, et si je pouvais être moi-même, ce serait probablement rue Princesse, où je suis né... », Charles de Gaulle

 

La maison natale Charles de Gaulle à Lille, à l’origine maison des grands-parents maternels du général où il naquit en 1890, est devenue musée ouvert au public en 1983 et classé Maisons des Illustres.

 

       

 

La maison est située au 9 rue Princesse dans le quartier du Vieux-Lille et appartenait à ses grands-parents Jules-Émile et Julia Maillot, des industriels du textile. Le général y a ensuite parfois séjourné pendant sa jeunesse. Elle se présente comme un bel hôtel particulier d'une famille bourgeois de l’époque.

 

         
                                                               Le jardin d'hiver

Inscrite aux monuments historiques depuis 1989, elle permet maintenant de voir le parcours de Charles de Gaulle à travers les différentes étapes de sa biographie, les moments importants qu’il a vécus dans la région comme son service militaire à Arras ou son mariage à Calais avec une Calaisienne, Yvonne Vendroux.

La maison a connu quelques transformations par rapport à ce qu’elle était à la fin du XIXe siècle et des travaux ont été entrepris pour reconstituer le décor dans lequel le jeune homme a évolué. Une nouvelle campagne de rénovation a été initiée ces dernières années pour qu’elle soit de nouveau ouverte au public avant le 22 novembre 2020, pour célébrer le 130e anniversaire de la naissance de Charles de Gaulle.

 

         

 

Le projet : restituer la maison telle qu’elle était à l'époque de la naissance du général de Gaulle

Cette reconstitution a atteint son but : coller le plus près possible au décor et à l’ambiance qu’à connu le jeune homme, aboutir à une authenticité la meilleure possible. C’est le cas par exemple du jardin d’hiver où Charles de Gaulle aimait jouer aux soldats de plomb avec ses frères et ses cousins pour reconstituer les grandes batailles de l’histoire de France.

 

        
Vue des chambres au premier étage

 

L'ensemble se présente en deux parties séparées par une cour-jardin intérieure : la première appelée "Logis familial" et la seconde "Centre culturel" ou "La Fabrique d'histoire".

Les différentes pièces du logis familial permettent de revenir à l'époque de la naissance du général à travers des souvenirs familiaux, des portraits et des objets comme par exemple son berceau, sa robe de baptême, ou même son sabre de saint-cyrien.
On y trouve en particulier au rez-de-chaussée la véranda, les deux salons et la salle à manger, au premier étage les chambres dont celle de madame Maillot.

 

                    
La partie logis vue de la cour intérieure                  Entrée côté rue

 

Le Centre culturel a été installé dans l'ancienne tuilerie de la famille. Il comprend un accueil qui présente une grande fresque reprenant les dates clés de son parcours, un forum audiovisuel et un centre de ressources multimédia avec une base de données contenant des archives et d'importants documents.

 

           

* Voir aussi Les Maisons des illustres --

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 15:16

Référence : Catherine Saliou, Le proche-Orient, De Pompée à Mahomet, Ier s. av. J.-C. - VIIe s. apr. J.-C., éditions Belin, 608 pages, octobre 2020
 

         
 

 De Pompée à Muhammad (ou Mahomet)

Un livre synthèse, une somme énorme de connaissances  qui balaie huit siècles d’histoire dans une zone géopolitique qui a toujours été assez instables. Pour comprendre ce phénomène qui perdure encore, il faut revenir sur l’évolution historique de cette région.  

 

             
                      Symbolisme du pouvoir dans le Proche Orient ancien

 

La première question qui se pose est d’abord de savoir ce qu’on inclut dans cette nébuleuse qu’on appelle le « Proche-Orient ».  Ce livre de la collection « Mondes anciens » permet justement de prendre la mesure d’une région qui a longtemps été considérée comme secondaire dans le jeu compliqué de la géopolitique mondiale.

Même si tout le monde n’est pas d’accord sur l’étendue du Proche-Orient, on peut considérer qu’il comprend la péninsule arabique, l’est de la Méditerranée avec Le Liban, la Syrie, Israël, la Turquie et parfois l’Égypte, et du côté du golfe persique, l’Irak et la Jordanie.

 

               

 

De Palmyre à Pétra, d'Antioche à Jérusalem

Cette région, ce « croissant fertile » couvrant des contrées arides entre Méditerranée et Euphrate fut longtemps un lieu d'échanges entre l'orient et l'occident, et déjà entre l’Empire romain et la lointaine Asie, la Perse, l’Inde et la Chine, où passaient l’encens, la myrrhe, le poivre, les perles et la soie.
Vue de Rome ou de Constantinople, elle était pourtant considérée comme une simple zone de transit, même si elle était essentielle pour les échanges commerciaux.

 

               

 

Depuis le 1er siècle avant J.C., c’est-à-dire depuis les conquêtes d’Alexandre le Grand, les pays de cette région ont le plus souvent été intégrés à des empires. L’histoire du Proche-Orient est étudiée d’abord d’un point de vue géo historique globale de l’évolution de cette entité et de ses liens avec les autres pays. Puis l’auteure s’intéresse à la chronologie de l’histoire de la région, à la lumière du mode de vie des populations et des types d’évolutions constatées.
Le dernier point abordé est une réflexion plus générale sur l’identité ethnique de ces populations, leurs langues et leurs religions.

 

               

 

Pour que le lecteur puisse se repérer plus facilement, des cartes le guident dans cette région pas forcément bien connue, complétées par de très belles illustrations sur Jérusalem et Massada, sur les splendeurs de Palmyre et de Pétra ou dans un autre domaine, les fresques de la synagogue de Doura-Europos par exemple.

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 22:33

Référence : François de Coustin, Élie Decazes, Le dernier favori,  éditions Perrin,  470 pages,  15 octobre 2020

 

                   
                                                        Le duc Decazes : lettres à monsieur Hervé

 

Élie Decazes,  le grand favori de Louis XVIII, n’a pas vraiment laissé un nom dans l’histoire de France. Personnage méconnu donc, qui a tenté de dynamiser un pays dont les dirigeants étaient tourné vers le passé.

Rien ne le prédisposait à devenir "le" ministre de la Restauration, ni son milieu social, ni son parcours politique avant le retour des Bourbons. Il devait bien se dire aussi que le temps lui était compté et que l’avènement du réactionnaire Charles X sonnerait le glas de sa politique. Mais bien sûr, il ne pouvait pas prévoir l’assassinat du duc de Berry en 1820.  

 

         

 

Le jeune ambitieux
D’abord, Élie Decazes est un roturier, un provincial de Libourne dans la Gironde. Pendant le 1er Empire, il s’occupe des affaires d’Hortense de Beauharnais et de son mari Louis Bonaparte, passant ensuite au service de la mère de Napoléon.
C’est un homme charmant qui présente bien, un "Rastignac" qui se rallie rapidement aux Bourbons, même pendant les Cent-Jours. Nommé préfet de police par Fouché puis ministre de la police et trois ans plus tard ministre de l’intérieur, Decazes fait son chemin, pousse ses pions dans l’ombre du ministère Talleyrand-Fouché qu’il remplacera lors de sa chute.

 

                   
                                                  Sa statue à Libourne et à Decazeville

 

Le favori de Louis XVIII
Louis XVIII
est un roi coincé entre son désir de dépasser les antagonismes et ceux qui le soutiennent, qui prônent une politique réactionnaire. Il passe rapidement sous le charme de Decazes qu’il appelle son fils et qui peut seul mettre en place sa politique de balance qui ne fait pas l’impasse sur la Révolution tout en donnant des gages aux royalistes.

Il applique donc cette politique, non sans difficultés et critiques mais il ne pourra résister à la vague des ultras-royalistes qui l’emportera après l’assassinat du duc de Berry et signera son meurtre politique.  

 

         
                                  Le château de la famille Decazes à Bonzac en Gironde

 

L’après gouvernance
Sa carrière politique s’arrête en 1820, si ce n’est un poste d’ambassade à Londres, il revient à Paris sans retrouver de fonctions ministérielles car c’est le temps des gouvernements ultras. Il va ensuite exercer une certaine influence avec ses amis Guizot et Pasquier. En 1830, il se démène pour rallier la chambre des pairs à Louis-Philippe. Devenu un pair de France influent sous la Restauration et la monarchie de Juillet, il présida à la restauration du palais du Luxembourg et de ses jardins.

Esprit ouvert et curieux, il devint chef d’entreprise faisant des expériences dans le domaine agricole et dans l’industrie du fer et les mines, en particulier les forges de l'Aveyron à Decazeville qui lui doit son nom.
Il mourra accidentellement en 1860 sous le Second Empire, cet homme dont la vie a inspiré plusieurs personnages à Balzac.

 

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 22:15

Référence : Georges Minois Charles Martel, édition Perrin, 400 pages, novembre 2020

 

      

 

Les ouvrages sur Charles Martel (718-741) et son époque sont assez rares pour susciter l’intérêt. Celui de Georges Minois remet bien les choses en place et s’inscrit dans la continuité d’un précédent ouvrage publié en 2010 et consacré à son petit-fils Charlemagne.  Il y rappelle que c’est Charles Martel qui a expédié le mérovingien Childéric III dans un monastère, assurant ainsi la couronne à son fils Pépin le Bref et initiant la dynastie des Carolingiens.

 

Charles Martel à la bataille de Poitiers en octobre 732 par Charles de Steuben

 

Sa fameuse victoire contre les arabo-musulmans de Abd el-Rahman à Poitiers, en 732 [1], est à peu près tout ce qui reste de lui dans la mémoire collective, lui qui a pourtant occupé le pouvoir comme maire du palais pendant une longue durée, de 718 à 741. On peut se poser la question de savoir si la bataille en elle-même est une simple bataille sans conséquences cruciales ou qui a permis de bouter les islamistes hors d’Europe.

 

        
Charles Martel par Joseph de Bay et au siège d’Avignon

 

Son rôle historique est d’abord d’avoir fait le lien (en douceur) entre la dynastie finissante des Mérovingiens et celle des Carolingiens.  Charles Martel, ce "roi sans couronne" est avant tout un chef de guerre qui a remporté de nombreuses victoires mais il sut également s’entendre avec les missionnaires et avec le pape. Ceci en fit le prince le plus puissant de son époque, protecteur du monde franc et rempart de la Chrétienté.

 

       
Charles Martel partage son royaume entre ses fils Carloman et Pépin
Son gisant dans la cathédrale Saint-Denis

 

Après avoir réunifié la Gaule, Charles Martel s'intéresse à l'avance musulmane dans l'Ouest de l'Europe, qui l'inquiète tout particulièrement. Les musulmans ont déjà conquis la péninsule ibérique (711-726), franchi les Pyrénées et se sont emparés de la Gaule narbonnaise [2], dépendance des Wisigoths. Ils remontent ensuite vers Tours, alors appelée « la ville sainte de la Gaule ». En octobre 732, c'est la bataille décisive entre l'armée omeyyade de Al-Ghafiqi et les armées franques et aquitaines [3] entre Tours et Poitiers, qu'on connaît sous le nom de bataille de Poitiers, qui stoppe net la dernière des grandes invasions arabes dans le royaume.

Les forces musulmanes refluent, les francs reprenant aussi Agde, Béziers et Maguelone vers Montpellier sans toutefois parvenir à reprendre toute la Narbonnaise wisigothe. Cette guerre à peine terminée, il se portera sur la frontière est, contrôlant la Bavière, l'Alemania et la Frise.

Charles Martel fut aussi un excellent gestionnaire, renforçant le système féodal. Il défendit le siège du pape Grégoire III menacé par les Lombards. Comme c'était la coutume, il partagea le royaume entre ses deux fils Pépin le Bref et Carloman, mais ce dernier fut éarté en 747 et dès lors, Pépin le Bref régna seul et se fit couronner roi en 751.

 

 

Notes et références
[1] Voir Salah Guemriche, Abd er-Rahman contre Charles Martel : la véritable histoire de la bataille de Poitiers, éditions Perrin, 2010, 310 pages
[2]  La Gaule narbonnaise correspond à la province du Languedoc qui se prolongerait à l'est jusqu'aux Alpes
[3] Michel Rouche, L'Aquitaine des Wisigoths aux Arabes : 418-781, naissance d'une région, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales, 1979, 776 p

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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 22:09

« L'écriture est un immense plaisir et un tourment quotidien. »

Itinéraire atypique que celui de James Salter, cet écrivain américain dont on a beaucoup vanté le style. Quelqu’un qui abandonne une carrière militaire pour devenir écrivain, voilà qui est en effet original.
Cet américain francophile disait que du « grand amoncellement des jours », il voulait faire « quelque chose qui dure, […] un poème sur un monument.  »

 

     
Brigdehampton Long Island 2013

 

James Salter s’appelait en fait James Horovitz. Mais il préféra se choisir un nom de plume qui lui permettait de dissimuler ses origines, confiant aussi au New Yorker « je ne voulais pas apparaître comme un auteur juif new-yorkais supplémentaire, il y en avait déjà assez comme ça ». Il ira même plus loin en faisant légaliser ce nom de plume.

C’était un homme « vif et spirituel » qui portait allègrement ses quatre vingt dix ans passés, se déplaçant jusqu’à Paris pour présenter en 2014 son dernier roman intitulé Et rien d’autre. Il avait un côté mélancolique qui ne le cédait en rien à une détermination sans complaisance, allant toujours à l’essentiel. Le titre de ses Mémoires parues en 1999, Une vie à brûler (Burning the Days) est particulièrement éloquent.

 

        

 

« Il y a des moments où l'on est important, d'autres où on existe à peine. »

 

Cette vie, il l’avait d’abord brûlée à la guerre dans l’aviation. Issu de la célèbre académie militaire de West Point, il devint pilote de chasse à l’US Air Force (à l’époque Army Air Corps). En 1945, il est victime d’un grave accident d’avion et est alors affecté aux Philippines puis au Japon.

 

 

C’est la guerre de Corée qui va lui inspirer son premier roman "The Hunters" en 1956, paru en français sous le titre Pour la gloire en 2015. Son héros Cleve Connell, un capitaine d’aviation, veut absolument devenir un as en descendant 5 avions ennemis. Mais le feu sacré du départ laisse peu à peu place au doute. [1] C’est peu après que Salter quitte l’armée, confiant que « il arrive un moment où vous savez que tout n’est qu’un rêve. Que seules les choses qu’a su préserver l’écriture ont des chances d’être vraies. »

 

 

Mais en tant qu’écrivain, il écrit peu et vend peu, n’arrivant pas à atteindre le grand public, même s’il connaît un succès d’estime.
Deux romans marquent cette période, Un sport et un passe-temps et Un bonheur parfait. Le premier se déroule dans la France de l’après-guerre, une histoire d’amour fort érotique pour l’époque, entre un étudiant américain et une jeune Française. L’autre est aussi une histoire d’amour mais qui se délite peu à peu cette fois-ci, entre guerre du couple et trahison, « l’axe majeur de toute vie est sexuel », disait-il souvent, et l’un des protagonistes est forcément perdant.

 

 

 

Après L’Homme des hautes solitudes en 1979, il cesse d’écrire des romans pour se tourner vers  des productions très diversifiées, mémoires, nouvelles, scénarios, récits de voyage ainsi qu’un recueil de poésie. Et subitement en 2013, trente-cinq ans après, il revient au roman avec Et rien d’autre, l’histoire de la vie d’un New-Yorkais moyen des années d’après-guerre à nos jours, qui obtint un immense succès.

 

 

Très francophile, il voyait la France comme « un paradis hédoniste » et appréciait particulièrement André Gide .  « On dit de Gide qu’il était un écrivain méticuleux mais qu’il n’aimait pas faire de sentiment. Cela me plaît… » confiait-il en 2014

 

 

L’écrivain et journaliste Philip Gourevitch, précise dans une interview que l'art de Salter consistait à « combiner, à proportions égales, un sens de l’austérité, une ascèse à l’ancienne, avec un abandon sensuel parfaitement contemporain ». Son style alternait entre le direct et le flamboyant avec des  ellipses pour renforcer la puissance des sentiments.

Notes et références
[1]
Dick Powell en tirera un film en 1958 intitulé "Flammes sur l’Asie" avec Robert Mitchum

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18 novembre 2020 3 18 /11 /novembre /2020 21:40

Agota Kristof (1935-2011) fait partie de cette génération qui eut un destin mouvementé et pas très enviable comme ces autres écrivains d’Europe centrale, l’écrivaine germano-roumaine  Herta Müller ou son compatriote Imre Kertész  l’auteur d’Être sans destin.

 

         

 

On le voit très bien à travers deux réactions qui ont marqué sa vie : son refus d’écrire dans sa langue maternelle le hongrois et à la fin de sa vie, un total rejet de l’écriture la poussant même à détruire son Journal qui lui rappelait trop de souvenirs douloureux qu'elle se refusait à partager.

Son traumatisme est lié à cette perte d’identité qu’elle a ressenti toute petite en entendant parler allemand dans son pays puis après la guerre en entendant parler russe. Elle s’était sentie dépossédée de sa langue maternelle, étrangère à elle-même, incapable d’écrire désormais en hongrois.

 

       

 

Quand elle choisit l’exil en 1956 avec son premier mari et son bébé, après un périple éprouvant qui les mena jusqu’à Neuchâtel en Suisse, elle décida d’écrire désormais en français, malgré les difficultés d’approche d’une langue qu’elle découvrit progressivement. Cette langue qu’elle appelait par ironie « ennemie » tant elle peina pour la dominer et  pour parvenir à réaliser une véritable œuvre littéraire. [1]

C'est cet itinéraire, ce lien étroit entre langue et identité qu'elle décrit dans son ouvrage autobiographique intitulé "L'analphabète" où elle s'aperçoit que parler de soi ne peut se faire que dans sa langue maternelle.

 

 

Elle avait sans doute toujours été tiraillée entre le hongrois et le français mais elle s’aperçut vers la fin de sa vie que le conflit d’identités en elle l’empêchait de dresser en français un autoportrait qui la satisfasse vraiment. Elle cessa alors d’écrire en français et voulut revenir à sa langue maternelle. Mais elle perdit le besoin d'écrire sans qu’elle sache l’expliquer. Pour finir, elle vendit  aux Archives littéraires suisses tous ses manuscrits, sa machine à écrire et son dictionnaire bilingue hongrois-français.

 

                   

 

Écrivaine éclectique, elle publie romans, nouvelles, poésies et pièces de théâtre mais elle est surtout connue pour sa trilogie des jumeaux, composée de Le Grand cahier, La Preuve et Le Troisième mensonge.

Le Grand cahier, c’est la vie misérable de jumeaux livrés à eux-mêmes dans un pays en guerre, qui devront trouver les moyens de leur propre survie. Leur grand cahier, c’est leur Journal qu’ils rédigent en notant leurs découvertes et leurs apprentissages. Ils rejettent toute morale et construisent eux-mêmes leurs propres valeurs.

 


Clous et autres poèmes   
Le Monstre, pièce mise en scène par Guillaume Malasné

 

Dans La preuve, Lucas désormais seul, a décidé de faire le bien, de devenir  un être social dans un pays soumis à la dictature. Mais est-ce possible, difficile de penser qu’il peut y avoir de la générosité sans crime dans une société de peur où l’on s’épie.

Dans Le Troisième mensonge, pour Claus l’autre jumeau, le mensonge est une technique de survie. La guerre et la dictature font désormais partie du passé. Et maintenant, c’est la liberté mais qui n’a pas forcément un air de vérité. Trois époques, trois mensonges, n’est-ce pas finalement la vie de Lucas et de Claus qui n’est qu’un mensonge ?

 

Notes et références
[1]
 Valérie Petitpierre, D'un exil l'autre : les détours de l'écriture dans la Trilogie romanesque d'Agosta Kristof, Carouge - Genève, Zoé, 2000

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