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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 14:21

 

 

Le Premier Homme est un roman autobiographique inachevé d'Albert Camus, publié par sa fille en 1994 aux éditions Gallimard. Une adaptation cinématographique, réalisée par Gianni Amelio, est sortie en 2012, avec dans les rôles principaux Jacques Gamblin et Denis Podalydès.

 

Camus avait pensé ce livre comme la première partie d'une trilogie qu’il avait en tête lorsqu'il fut victime d'un accident de la route le 4 janvier 19601. Il raconte son enfance de pied-noir algérien et la recherche de son père, dans un décor fictif. Il crée un parallèle entre Camus adulte et Camus, encore dans sa jeunesse.

 

Jacques Cormery, l'alter ego de Camus dans le roman, est un homme de 40 ans qui retourne dans son Algérie natale d'avant guerre sur les traces de son enfance. Il y retrouve sa mère, une femme encore belle mais désormais sourde et distante.


     

Notes et références

  1. Voir le tome III des Carnets de Camus où il évoque en particulier et à plusieurs reprises le mythe de Némésis

Bibliographie

  • Jean Sarocchi, Le Dernier Camus ou le Premier Homme, Paris, A.-G. Nizet, 1995 (ISBN 2-7078-1194-7)
  • Pierre-Louis Rey, Le Premier Homme d'Albert Camus, coll. Foliothèque, Paris, Gallimard, 2008 (ISBN 978-2-07-034099-6)

Liens externes

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 13:57

La Mort heureuse est le premier roman d'Albert Camus écrit entre 1936 et 1938 et resté inédit jusqu'à sa mort. Il a paru le 4 avril 1971 aux éditions Gallimard.

 

Référence : Albert Camus, La mort heureuse, éditions Gallimard, 231 pages, avril 1971, isbn 2 07 02 7789 6,
réédition en poche dans la collection Folio, 2010, (ISBN 978-2-07-040246-5) 

 

       

Présentation

La Mort heureuse fut entrepris vers 1936, à l'époque où Camus écrit L'Envers et l'Endroit et Noces. L'auteur en abandonnera l'écriture bien que largement terminée, pour se consacrer à L'Étranger1. Le roman paru seulement en 1971 soit onze ans après la mort de son auteur.

 

Camus a commencé à prendre des notes pour La Mort heureuse dès l'année 1936. Camus a dit lui-même que son principal défaut était celui d'un premier roman, l'auteur voulant aborder trop de sujets à la fois sans connaître clairement ses intentions, voulant tout dire, tout aborder. C'est aussi un roman fortement autobiographique où l'on reconnaît son itinéraire de jeunesse, où il ne parvient pas vraiment à s'extraire de ses souvenirs qui prennent le pas sur la maîtrise de sa pensée. Ainsi, on reconnaît le quartier populaire de Belcourt où Camus passa sa jeunesse, la bataille de la Marne où mourut son père, la tuberculose qu'il traîna toute sa vie, le voisin tonnelier sourd et à demi muet qui n'est autre que son oncle2 et la présence de la Maison devant le Monde.

 

Contenu et synthèse

La trame est celle d'un pauvre employé Patrice Mersault qui rencontre un riche infirme, Zagreus, que lui présente Marthe, leur maîtresse commune. Sachant qu'il a préparé son suicide, Mersault le tue, arrange la scène de façon convaincante et prend son argent, une somme considérable. C'est d'ailleurs la théorie de Zagreus de considérer que le crime est acceptable s'il est un moyen pour accéder au bonheur. Le meurtre n'est pas découvert et, sans remords, l'esprit tranquille -« Sans colère et sans haine, il ne connaissait pas de regret, écrit Camus »- il part en voyage, visite Prague et Gênes avant de revenir à Alger.

 

Il y connaît un certain bonheur avec celles qu'il appelle les trois 'petites bourriques' dans cette 'Maison devant le monde' sur les hauteurs d'Alger, pour y avoir résidé durant sa jeunesse.

 

Mais il devient instable, aime une femme, en épouse une autre, Lucienne, qu'il renvoie bientôt. Il part s'installer seul dans le 'Chenoua', « à quelques kilomètres des ruines de Tipasa », dans une maison face à la mer où il peut admirer son cher Tipasa. Mais cette vie de rentier ne dure pas, il tombe malade et meurt rapidement. Ce qu'il a appris sur le bonheur, basé sur la volonté d'être heureux lui permet de trouver une mort heureuse. Peut-on vraiment atteindre le bonheur, fut-ce au prix d'un crime ? Il a en tout cas sa petite philosophie personnelle quand il dit  : « Avoir de l’argent, c’est avoir du temps. Je ne sors pas de là. Le temps s’achète. Tout s’achète. Être ou devenir riche, c’est avoir du temps pour être heureux quand on est digne de l’être. »

 

Si Camus écrivit le roman à la troisième personne, son héros lui ressemble par bien des traits. C'est toute l'ambivalence du roman que ce 'il' qui oblige Camus à rester tantôt extérieur au personnage quand il parle de ce qu'il fait mais aussi à l'intérieur quand il évoque ce qu'il pense. Ce roman est cependant comme l'annonce la présentation, « riche de descriptions lumineuses de la nature et de réflexions qui sortent de l'ordinaire. »

Notes et références

  1. « Conscient et pourtant étranger, dévoré de passion et désintéressé, écrit Camus » et on remarque bien sûr cette identité patronymique entre Patrice Mersault et le Meursault de l'Étranger
  2. Voir la nouvelles Les muets de L'Exil et le royaume ou Le Premier homme

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 13:41

Journaux de voyage est un ouvrage autobiographique de l'écrivain Albert Camus paru à titre posthume, avec un texte établi, présenté et annoté par Roger Quilliot.

 

Référence : Albert Camus, Journaux de voyage, éditions Gallimard, collection Blanche, 148 pages, mai 1978, isbn 2-07-029853-1
 

Journaux de voyage est un récit en deux partie, issu des notes qu'Albert Camus avait prises à l'occasion des deux voyages qu'il effectua en Amérique :

  • En Amérique du nord de mars à mai 1946,
  • En Amérique du sud de juin à août 1949.

Après des hésitations, Francine Camus et Roger Quilliot décidèrent de réunir ces deux récits et de les publier à part bien que le premier ait été inclus dans les cahiers du deuxième tome des Carnets. Le ton de ces deux relations de voyage est assez différent dans la mesure où pour le premier aux USA, Camus évoque peu aussi bien son voyage que son séjour, plus préoccupé semble-t-il par l'écriture de La Peste, alors en pleine gestation, que de l'évolution des États-Unis.

 

Son regard sur ce pays est très ambivalent, tantôt admiratif pour le travail accompli, tantôt soucieux de la démesure, de la supériorité de cette société qu'il découvre et a du mal à comprendre, de cet expansionnisme qu'il soupçonne et constate parfois. Il gardera toujours son quant-à-soi vis-à-vis des Américains et refusera toujours de choisir entre le capitalisme américain et le communisme soviétique. Il confie à son ancien instituteur monsieur Germain, pour qui il a une tendresse infinie : « Mon voyage en Amérique m'a appris beaucoup de choses qu'il serait trop long de détailler ici. C'est un grand pays, fort et discipliné dans la liberté, mais qui ignore beaucoup de choses et d'abord l'Europe. » De plus, les autorités américaines ne voient pas forcément d'un bon œil ce journaliste marqué à gauche débarquer dans leur pays et ne lui facilitent pas les choses.

 

Le voyage en Amérique du sud effectué presque trois ans plus tard, est d'une toute autre teneur. La-bas, il est fêté comme un écrivain reconnu mais malheureusement, son voyage sera gâché par une nouvelle attaque de tuberculose dont il mettra longtemps à se remettre. À son retour en France, il partira plusieurs mois en convalescence d'abord à Cabris près de Grasses puis dans les Vosges.

 

Il répugnera désormais à entreprendre ce genre de voyage, par exemple au Japon où on lui offre des conditions exceptionnelles, faisant cependant deux exceptions1 pour des pays méditerranéens qui lui sont chers, l'Italie et la Grèce. En fait le voyage est assez inégal, avec un programme souvent chargé et parfois il s'ennuie, gêné par les réceptions, les mondanités qu'il déteste. Si loin de chez lui, il ressent un sentiment d'exil qui, allié à la maladie, le conduisent sur la pente d'une dépression qui parvient à surmonter à force de volonté. Il est par contre très intéressé par les contrastes qu'il découvre, une richesse voyante opposée à une extrême pauvreté, existence raffinée et mœurs barbares, la surpopulation des grandes cités, qui aurait tendance à l'angoisser.


Paradoxalement note Roger Quilliot, lui qui parcourut l'Europe durant sa jeunesse, bougea assez peu quand il fut un écrivain reconnu et l'achat de sa maison de Lourmarin n'aurait sans doute rien arrangé.


Bibliographie

  • La Postérité du soleil, éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)
  • Albert Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, éditions Gallimard, 2007, (ISBN 978-2070783311)
  • Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)

Notes et références

  1. Avec le voyage en Suède mais c'était pour la remise du prix Nobel en 1957, et suite à l'insistance de son éditeur Gallimard et de son ami Roger Martin du Gard

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 11:41

La Postérité du soleil est un ouvrage co-écrit par l'écrivain Albert Camus et le poète René Char, agrémenté de photographies d'Henriette Grindat.

Référence : Albert Camus/René Char, La postérité du soleil, éditions Gallimard, 80 pages, novembre 2009, isbn 9782070127788

La Postérité du soleil est née de la grande amitié qui lia les deux hommes après la libération. Leur rencontre s'est faite aussi sous le signe du département du Vaucluse, René Char, installé à L'Isle-sur-la-Sorgue, fera connaître à Camus ce Luberon qu'il aima tant au point de vouloir s'y installer et d'y acheter une maison. C'est d'ailleurs là-bas à Lourmarin qu'il est enterré tout près de cette maison dont il n'a guère profité et que sa fille Catherine habite depuis de nombreuses années. Leur amitié est donc aussi une question de terroir et de mode de vie.

C'est un éditeur suisse Edwin Engleberts qui publia en 1965 l'édition originale, œuvre de bibliophilie tirée seulement à 120 exemplaires 1. Elle en faisait aussi une œuvre confidentielle réservée à quelques-unes et c'est sous l'impulsion de René Char 2 que cette nouvelle publication fut rendue possible  3.

 

Cet ouvrage est resté longtemps confidentiel mais la correspondance des deux hommes fait plusieurs fois allusion à ce projet de 'livre sur le Vaucluse' représentant la trace tangible de leur amitié. Si le livre fut pratiquement prêt depuis des années, il ne parut que bien après la mort de Camus avec un texte d'ouverture de René Char.

 

« Les poèmes sont limpides comme l'eau de la fontaine de Vaucluse » a écrit un journaliste à propos de cet ouvrage dont les photos monochromes d'Henriette Grindat rehaussent le ton lumineux des textes et dont la postface de René Char est un hymne à l'amitié.

 

Au-delà de l'exposition d'une amitié et d'un amour commun pour ce terroir, c'est l'affirmation que même le soleil disparu, il reste encore la lumière et l'espoir malgré tout que magnifie Camus dans cette citation : « Demain, oui, dans cette vallée heureuse, nous trouverons l'audace de mourir contents ! » La photographie représentait aussi une certaine idée de la permanence solaire, la fixation d'un éblouissement à travers le prisme du mélang d'ombres et de lumière. « Comment montrer, écrit René Char dans son poème d'ouverture, sans les trahir les choses simples, données entre le crépuscule et le ciel ? Par la vertu de la vie obstinée, dans la boucle du Temps artiste, entre la mort et la beauté. »


           

Impression soleil levant (Monet)

Éditions

  • La postérité du soleil, éditions de l'Aire, Préface de Jean Romain, Lausanne, 1986.
  • La postérité du soleil, éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)
  • Albert Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, éditions Gallimard, 2007, (ISBN 978-2070783311)
  • Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)

Notes et références

  1. Cette édition du 15 octobre 1965 se fit en in-folio, 428x340mm, avec feuilles sous chemise et coffret de l’éditeur recouvert de toile verte, 152 pages
  2. La parution de La Postérité du soleil s' est accompagnée d’une exposition à l’Hôtel de Campredon – Maison René Char,à l’Isle-sur-la-Sorgue en 2010.
  3. Note des éditions Gallimard pour la publication dans la collection Blanche

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 17:36

Albert Camus ou la parole manquante est un essai d'Alain Costes publié en 1973, consacré à Albert Camus. Le cheminement intellectuel de l'écrivain est étudié sous un angle psychanalytique, et décomposé en trois « cycles » : le cycle de l'absurde, le cycle de la révolte et le cycle de la culpabilité.

 

Référence : Alain Costes, Albert Camus oula parole manquante, éditions Payot, collection Science de l'homme, 252 pages, septembre 1973

 

Camus parole.jpg

1- Cadre conceptuel

Alain Costes se propose de saisir le cheminement intellectuel d'un des écrivains français les plus lus, aussi bien dans son pays que dans le monde. C'est à dessein qu'il a placé cette citation de Camus en tête de son ouvrage :

« Comme les grandes œuvres, les sentiments profonds signifient toujours plus qu'ils n'ont conscience de le dire. »
Le Mythe de Sisyphe

Alain Costes fonde son étude sur une double approche, à la fois textuelle sur l'analyse des textes de Camus -la plus exhaustive possible- et sur une approche biographique de l'homme. Pour lui, les deux approches sont complémentaires pour rendre compte le plus exactement possible de ce qui a fondé la démarche camusienne. Son objectif est de rechercher ce qui fait le désir de création d'un écrivain comme lui et de s'attacher à expliquer les modes de sublimation littéraire : pourquoi est-il devenu écrivain, « où puise-t-il son énergie créatrice ? »

 

Il est certain que dans son cas le fait parental est un élément évident. D'une part, il n'a pas suffisamment connu son père, mort pendant la guerre en 1914, un an après la naissance d'Albert, pour en garder la moindre image. D'autre part, sa mère, douce et peu loquace, s'est toujours effacée derrière la figure autoritaire de la grand-mère. L'enfant est donc rapidement confronté à une forte absence parentale. Pour combler ce manque, il va rechercher en particulier des substituts de père, qu'il va trouver chez son instituteur monsieur Germain 1 puis chez Jean Grenier, son professeur de philosophie au lycée d'Alger. (ce qu'Alain Costes appelle des imagos) 2 Il leur impute son amour pour le football, dont son instituteur était particulièrement féru 3, de la nage et de la mer, qui lui viendrait de son oncle tonnelier qui vivait avec eux chez la grand-mère, et de l'écriture qu'il tiendrait du professeur Jean Grenier.

 

Son amour du théâtre en découle largement : « Le théâtre transportait Camus dans le monde qui était exactement le sien du fait de ses identifications paternelles littéraires. »

2- Le cycle de l'absurde

« L'homme que je serais si je n'avais été l'enfant que je fus. » Carnet II page 137

 

  Sisyphe

 

Apparemment, La mort heureuse son premier roman, s'inscrit dans un cadre œdipien banal : Mersault entretient une liaison avec Marthe qui va de temps en temps voir Zagreus, son ancien amant. Mais Mersault tue Zagreus dans une crise de jalousie. Tout se complique cependant  : Mersault a surtout tué Zagreus pour le voler, Zagreus l'estropié, (comme l'oncle de Camus) 4 infirmité qu'il a rapportée de la guerre, cette guerre où son père est mort. Voilà la raison essentielle du meurtre de Zagreus par Mersault, cet homme silencieux qui rappelle à Camus cette mère absente et murée dans son silence 5.


L'analyse d'Alain Costes est confortée par un article 6 où les difficultés de Meursault 7 se traduisent ainsi : échec du travail de deuil, perte de contact avec la réalité 8 et rupture des relations objectale 9. C'est en quelque sorte le fantasme de Camus qui a pour titre l'Étranger.

 

L’ambivalence de Camus, le côté positif qu’il investit dans la Nature idéalisée et le côté négatif d’une perte de contact avec la réalité, c’est d’abord son premier recueil de nouvelles où l’on retrouve dans le titre cette dualité : 'L’endroit' qu’il projette sur la Nature, sur l’amour et 'L’envers' qui représente le monde absurde et angoissant. Face à cette angoisse, à ses tentations suicidaires –le suicide est le seul problème philosophique, écrit-il dans Le Mythe de Sisyphe- Camus veut exprimer son pari pour la vie, par-delà l’absurde à travers l’analyse qu’il nous livre dans Le Mythe de Sisyphe.


« Quoi qu’il en soit, écrit Alain Costes, la pierre angulaire de la pensée de Camus réside dans les silences de sa mère 10. Comme les mythes, les silences sont faits pour que l’imagination les anime. » Il rêve d’une 'philosophie du minéral', « à force d’indifférence et d’insensibilité, il arrive qu’un visage rejoigne la grandeur minérale d’un paysage. » 11.


C’est la bonne mère Nature qui réapparaît mais sous une forme dénudée, hiératique, celle où il est souvent question de pierre ou de désert 12. Le Malentendu aussi est une tragédie du mutisme, de la non communication, « comme toutes les œuvres du cycle de l’absurde » 13. En février 1943, quand Camus termine Le malentendu, il note dans ses carnets : « C’est le goût de la pierre qui m’attire peut-être tant vers la sculpture. Elle redonne à la forme humaine le poids et l’indifférence sans lesquels je ne lui vois de vraie grandeur. »1 4.

 

Comme le sculpteur qui fait parler la pierre, « Camus peuple le silence maternel de ses fantasmes ». C’est le mythe de Niobé 15, réduite au silence pour avoir provoqué la mort de ses enfants. Ce silence qui fascine tant Camus et lui renvoie l’image de sa mère, il va le vaincre par l’écriture, oralité du langage, qui tient aussi à son père mort et à son oncle muet.

3- Le cycle de la révolte

  La révolte selon Delacroix

 

La conception de La Peste est difficile, laborieuse, trois versions se succèdent pour composer, recomposer, peaufiner son texte. Pour Alain Costes, ce long et pénible travail exprime la « restructuration progressive du moi physique camusien ». Camus précise ainsi son objectif : « Faire ainsi du thème de la séparation le grand thème du roman; c’est le thème de la mère qui doit tout dominer ». C’est un Camus recomposé en 4 personnages, expression de la restructuration de son Moi 16 : le docteur Rieux est le résistant Camus, Tarrou est le fils dont le père (comme celui de Camus) assista à une exécution capitale, Rambert le journaliste que la peste sépare de sa femme et Grand le long travail de création.

 

En octobre 1948 est jouée la première de L’État de siège. Dans cette pièce, les habitants de Cadix vivent une vie insouciante quand survient le tyran Peste et sa secrétaire. Seul Diego s’oppose au tyran et se sacrifiera pour qu’il parte. Mais ici c’est l’image paternelle du tyran qui est maléfique, alors que l’imago maternel est valorisé et Diego va engager une lutte victorieuse contre le Père. Cette évolution indique selon Alain Costes, que Diego-Camus « aborde très clairement la situation œdipienne ».

 

Les Justes, cette pièce ou des révolutionnaires russes doivent tuer le Grand-duc, représentant du tsar (donc le Père) repose sur l’histoire du meurtre du père et l’histoire d’une passion avec Dora-Kaliayev. Les amants se rejoignent enfin au-delà de la mort dans un acte qui transcende leur amour contrairement à l’histoire de Victoria et de Diego dans L'État de siège. C’est pourquoi Alain Costes peut soutenir que pour la première fois, on y trouve une problématique authentiquement œdipienne.


Lors de la gestation de L'Homme révolté, Camus prend ses distances vis-à-vis de ses premiers maîtres, André de Richaud, André Gide, André Malraux, les philosophes allemands… et même Jean Grenier dont il dit : « rencontrer cet homme a été un grand bonheur. Le suivre aurait été mauvais, ne jamais l’abandonner sera bien »17. L’homme révolté, c’est la recherche de la mesure, ce ce qu’il appelle « La pensée de Midi ». Camus veut dépasser le thème de l’absurde en repartant du Mythe de Sisyphe, « je crie que je ne crois à rien et que tout est absurde, mais je ne puis douter de mon cri et il me faut au moins croire à ma protestation 18. C’est ce dépassement qui devient révolte. Touche après touche, Camus trace à partir des faits accumulés (le recours au rationnel) ce qu’il appelle la mesure, qui doit permettre de concilier dimensions personnelle et collective, justice et liberté. On assiste selon Alain Costes au « passage d’une pensée antithétique à une pensée dialectique, La Pensée de Midi, synthèse de liberté et de justice, de culpabilité et d’innocence, d’individuel et de collectif, de personnel et de lucide.

4- Le cycle de la culpabilité

Schéma de la culpabilité

 

Dans L'Exil et le Royaume, aussi bien Janine La Femme infidèle dépressive qui, dans le Sahel loin de chez elle, perd ses repères et sa confiance en elle-même que dans Le Renégat, cet 'esprit confus' qui cherche une rédemption masochiste jusque dans le désert saharien, ces deux héros dépressifs se vivent en tant qu’objet, « en état de totale dépendance », en quête d’un objet perdu (le mari pour elle et le père pour lui)19.

 

On retrouve cette tendance dans la nouvelle Retour à Tipasa 20 où Camus est effectivement retourné, mais en hiver cette fois, contraste marquant avec le Tipasa de Noces écrasé de soleil. Il y trouve un temps de mélancolie et la frustration du retour à Paris car « il y a la beauté et il y a les humiliés ». Il emportera « une petite pièce de monnaie », beau visage femme côté pile et face rongée de l’autre côté.

 

La dépression latente, l’extrême difficulté à écrire s’inscrit dans les deux Jonas. La nouvelle conte l’histoire –très autobiographique- d’un peintre qui laisse envahir sa vie et ne parvient plus à exercer son art. Il en arrive à vivre dans la gêne, à se réfugier dans une espèce de cagibis où Alain Costes y voit comme un rappel de l’utérus, régression ultime de la dissolution du Moi.

Dans la seconde version plus optimiste, un mimodrame, Jonas se reconstruit en peignant une immense toile mais sa prise de conscience sera fatale à son 'objet', à sa femme qui dépérit et finit par mourir. Dans la seconde version, Camus est dans son élément, la réalité théâtrale où il va désormais se réfugier pour quelques années, échappant dans l’adaptation théâtrale au contenu, au fond qu’il emprunte aux auteurs qu’il adapte.

 

La seule nouvelle de L'Exil et le Royaume qui soit plus 'optimisme' (porte ouverte au Royaume) s’intitule La pierre qui pousse. Cette pierre rappelle bien sûr le rocher de Sisyphe mais ici le héros d’Arrast va se débarrasser de sa pierre en la déposant chez son ami 'le coq'. Selon Alain Costes, ce n’est qu’en retrouvant la parole par sa discussion avec 'le coq' que d’Arrast va pouvoir « évacuer son objet persécuteur (jeter sa pierre) et clore son travail de deuil ».


Dans La Chute, son héros Clamence va s’infliger un châtiment radical pour apaiser sa culpabilité, devenir sourd à ce cri, ce corps qui tombe à l’eau et le poursuit depuis si longtemps. Il s’installe dans cette ville de canaux et de brume, lui qui n’aime que le soleil de la Méditerranée, dans le 'malconfort', « cette cellule de basse-fosse », comme Jonas va s’isoler dans sa soupente. De là, il va pouvoir prendre à témoin le monde entier, s’auto accuser, « projeter son surmoi sur le monde extérieur », se réfugier dans ce personnage double de juge-pénitent.


Ces années cinquante sont les années où Camus se lance dans l’adaptation et la direction théâtrale. Il y a, comme le note Roger Quilliot, des raisons objectives, le décès de Marcel Herrand 21, « la crise physique et morale confinant à la dépression » qui mobilise une partie importante de ses forces. Mais Alain Costes y voit surtout l’omnipotence des images du père 22, « retour au théâtre, retour aux grandes admirations adolescentes, retour au Père ».

En 1959, Camus tourne une nouvelle page. C’est en janvier, la première des possédés qui lui a coûté tant de temps et d’efforts, en novembre il commence à écrire Le Premier homme, double quête de la mère et du père où « Camus avait retrouvé sa créativité » à travers la sublimation par l’écriture.


    Mes articles sur Albert Camus 23, 24

5- Informations complémentaires

Références psychanalytiques

  • IMAGOS : Image fantasmatique des représentations des 2 sexes avec qui le sujet a vécu une relation affective durable. On peut ainsi discerner d'une façon très générale : l'imago de la bonne mère ou l'imago de la mauvaise mère. (même chose pour le père)
**********************
  • Mme Chasseguet-Smirgel, Dépersonnalisation, phase paranoïque et scène primitive, Revue française de psychanalyse, 1958
  • Culpabilité (psychanalyse)
  • Imago maternel et paternel : voir cartouche
  • Surmoi : phase postérieure à la liquidation de l'œdipe, trouvant sa source dans l'intériorisation des interdits parentaux et constitue le représentant psychique de la réalité extérieure (pages 34, 163-64)
  • Désintrication : arrêt d'une situation entremêlée (pages 43-44)
  • Parents combinés : fantasme très archaïque, précédant la scène primitive, défini par Mélanie Klein où les parents apparaissent confondus dans une relation sexuelle ininterrompue (pages 63 et 74)
  • Processus primaire : Ensemble des mécanismes de l'appareil psychique de l'inconscient, produisant rêve et symptôme, lapsus et œuvre d'art. Les processus principaux sont le déplacement, la condensation et le retournement dans le contraire (page 75)
  • Processus secondaire : Mécanisme qui joue sur le pré conscient et l'inconscient avec révision du désir après examen de la réalité extérieure.

  Notes et références

  1. Monsieur Germain à qui il dédiera ses Discours de Suède, donc d'une certaine façon son prix Nobel de littérature
  2. Voir la définition générale dans le cartouche
  3. Camus sera d'abord un gardien de buts accompli au Racing club d'Alger puis un supporter assidu à Paris
  4. Pour un portrait de cet oncle qui vivait avec eux à Alger, voir la nouvelle Les muets dans le recueil L'exil et le Royaume
  5. Voir ses nouvelles autobiographiques dans L'envers et l'endroit
  6. Pichon-Rivière et Baranger, Répression du deuil et intensification des mécanismes et des angoisses schizo-paranoïques, Revue française de psychanalise, 1959
  7. Ne pas confondre Mersault héros de La mort heureuse et Meursault héros de L'Étranger
  8. perte du réel « qui finit, écrit-il, par une stupeur catatonique »
  9. dont le fantasme se focalise sur un objet
  10. La pièce de Ben Jonson qu’il donne en mars 1937 avec sa troupe du Théâtre du Travail s’intitule La femme silencieuse.
  11. Voir La Pléiade tome2 page80
  12. Voir la nouvelle « La halte d’Oran ou Le minotaure » ainsi que la nouvelle intitulée « Le désert »
  13.  »La tragédie n’est-elle pas toujours 'malentendu' au sens propre du terme, stupeur et pour tout dire, surdité » commente Roger Quillot dans son essai sur Camus « La mer et les prisons »
  14. Voir Les Carnets tome2 page 78
  15. Voir Le mythe de Niobé dans la mythologie grecque ainsi que la tragédie d'Eschyle
  16. Morvan Lebesque écrivait déjà dans son essai sur Camus : « En Rieux, en Tarrou, voire en Joseph Grand ou en Rambert, c’est Camus lui-même qui se rassemble ».
  17. Voir Carnets tome II page 277
  18. Voir La Pléiade tome II page 420
  19. Alain Costes résume ainsi ces nouvelles : « Janine en quête d’un homme, le Renégat courant de père en père, les muets réduits (aux aussi) au silence par leur patron, Daru dans L’Hôte rendu étranger à son pays du fait de la loi, d’Arrast, Jonas et Clamence ulcérés par les exigences de leur surmoi, tous sont torturés par une problématique dont la plaque tournante est l’imago paternelle
  20. Nouvelle intégrée au recueil L'Été
  21. Cette disparition prématurée oblige Camus à prendre la direction du festival d’Angers
  22. Camus recherchera la tombe de son père avant d’aller s’y recueillir en 1957 (à Saint-Brieuc)
  23. Editions Books LLC, juillet 2010, ISBN 1159535655, voir Livres groupe
  24. Principaux articles : La Mer et les Prisons, Camus, philosophe pour classes terminales, Albert Camus ou la parole manquante, Albert Camus, Solitaire et Solidaire, Avec Camus: Comment résister l'air du temps, Albert Camus par lui-même, Albert Camus, la pensée de midi, Albert Camus, soleil et ombre, Société des études camusiennes, Camus, nouveaux regards sur sa vie et son oeuvre, Albert Camus, fils d'Alger, Camus ou les promesses de la vie, Albert Camus contemporain, Camus l'intouchable. Polémiques et complicités, Les Derniers jours de la vie d'Albert Camus, Le cycle de l'absurde.

Bibliographie

  • Durand A., Le cas Albert Camus, Éditions Fischbacher, 1961
  • Ginestier P., Pour connaître la pensée d'Albert Camus, Éditions Gallimard, 1969
  • De Luppé R., Albert Camus, Éditions Universitaires, 1962
  • Simon, Pierre-Henri, Présence de Camus, Éditions Nizet, 1962
  • Onimus, Jean, Camus, Éditions Desclée de Brouwer/Fayard, 1965
  • Danièle Boone, Camus, Éditions Henri Veyrier, collection La plume du temps, 1987
  • Pichon-Rivière et Baranger, Notes sur l'Étranger de Camus, Revue française de psychanalyse, 1959
  • Jean Grenier, Les Îles, Éditions Gallimard, 1964
  • Société des Études Camusiennes
Œuvres d'Alain Costes
  • Lacan : Le fourvoiement linguistique, Presses Universitaires de France, 2003, (ISBN 2-13-052914-3)
  • Lecture Plurielle De L'écume Des Jours, sous la direction d'Alain Costes, collection 10/18
  • Boris Vian : le corps de l'écriture, une lecture psychanalytique du désir d'écrire vianesque, par Alain Costes, juin 2009, 260 pages, (ISBN 978-2-915806-96-0)

 

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 15:28

Correspondance Albert Camus, René Char présente la correspondance échangée entre 1946 et 1959 entre l'écrivain Albert Camus et le poète René Char dans une édition établie, présentée et annotée par Franck Planeille.

 

Référence : Correspondance Albert Camus, René Char, éditions NRF:Gallimard, collection Blanche, 263 pages, 2007, isbn 2-07-078331-1
Camus et Char

Présentation et contenu

SOMMAIRE
  1. Rives et rivages, René Char et Albert Camus
  2. Note sur la présente édition
  3. La correspondance entre René Char et Albert Camus
  4. Albert Camus sur René Char
  5. René Char sur Albert Camus
  6. Sur La Postérité du soleil
  7. Chronologie, index

Quelque 184 lettres entre Albert Camus et René Char, échangées sur plus de douze années, de leur rencontre en 1945 jusqu'à la mort de Camus le 4 janvier 1960, la dernière lettre étant datée de décembre 1959 et leur famille ayant passé ensemble le réveillon du 1er janvier 1960 à Lourmarin. De par leurs obligations et le fait qu'ils se voyaient de temps en temps -beaucoup plus dans les dernières années- leur correspondance est irrégulière, importante à certaines moments, sporadique à d'autres. Elle diminue quand, à partir de 1956, Albert Camus loue à Paris un pied-à-terre rue Chanalailles, dans le même immeuble que René Char.
Les originaux de leur correspondance sont presque tous à la Bibliothèque Nationale de France (département des manuscrits) et au centre Albert-Camus d'Aix-en-Provence.


 

Les relations étroites entre Albert Camus et René Char, qui se sont renforcées au fil du temps, amènent Franck Planeille à s'interroger : « la fraternité est-elle possible entre les créateurs » ? C'est sans doute plus difficile quand les artistes « incertains de l'être mais sûrs de ne pas être autre chose » ont tendance à se protéger 1. À l'âge de la maturité, l'influence réciproque est plutôt un enrichissement. « Le paysage comme l'amitié, est notre rivière souterraine. Paysage sans pays » écrit René Char.

 

Pourtant, la première lecture de L'Étranger n'avait pas laissé un souvenir impérissable à René Char 2. Mais sans se connaître, ils vont suivre des itinéraires parallèles, luttant avec la gauche pour le front populaire 3 puis dans la Résistance, ce qui les caractérise alors, « c'est un engagement et des prises de position au nom même de ce qu'affirment et défendent leurs œuvres encore en maturation. » Au sortir de la guerre, ce qui va définitivement les rapprocher, c'est le regard qu'ils portent sur leur époque, une époque de démesure où l'homme se doit d'équilibrer la violence, « ce qu'il y a d'aveugle et d'instinctif » dans chaque homme 4.

 

La conjonction va se produire quand Albert Camus voudra publier les Feuillets d'Hypnos dans une collection qu'il dirige chez Gallimard et quand René Char lui écrira tout le bien qu'il pense de sa pièce Caligula qui développe justement le thème de la violence et de la démesure 5,6. Pour tous les deux, leur travail d'artiste, leur œuvre et leur engagement d'homme sont intimement liés. « Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la beauté 7. » Camus se retrouve dans ce texte qu'il aimait et traduit à la même époque cette préoccupation par ces mots souvent cités et qui dépeignent si bien son état d'esprit : « Oui, il y a la beauté et il y a les humiliés. Quelles que soient les difficultés de l'entreprise, je voudrais n'être jamais infidèle ni à l'une ni aux autres. » 8 

 

René Char lui confie que « notre fraternité -sur tous les plans- va encore plus loin que nous l'envisageons et que nous l'éprouvons. » 9 Et Albert Camus lui fait écho, lui confiant à son tour que dans les moments de doute, « il faut bien s'appuyer sur l'ami, quand il sait et comprend, et qu'il marche lui-même du même pas. » 10

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Notes et références

  1. Citation triée de la préface à L'Envers et l'Endroit
  2. Voir sa post-face à La Prospérité du soleil
  3. « De plus en plus, lui écrit René Char en 1951, nous allons gêner la frivolité des exploiteurs, des fins diseurs de notre époque. »
  4. Voir interview d'Albert Camus, reprise dans les Essais, bibliothèque de La Pléiade, page 1925
  5. Voir la lettre du 13 mars 1946 de René Char à Albert Camus
  6. Caligula paraît en septembre 1945 chez Gallimard et est joué le même mois au théâtre Hébertot
  7. Citation des Feuillets d'Hypnos, bibliothèque de La Pléiade, page 232
  8. Citation tirée de L'Été, Retour à Tipasa
  9. Voir la lettre du 3 novembre 1951 de René Char à Albert Camus, écrite de L'Isle-sur-la-Sorgue
  10. Lettre à René Char du 21 juillet 1956

Infos complémentaires

Spectacle

À l’occasion du 50ème anniversaire de la mort d’Albert Camus, Bruno Raffaelli, sociétaire de la Comédie Française, et Jean-Paul Schintu ont présenté La correspondance entre Camus et Char, le 26 janvier 2010 dans l'amphithéâtre 'huit' de l'Université Paris Dauphine.
Ce spectacle présente des extraits de la correspondance entre Albert Camus et René Char, ainsi que des extraits du livre la Postérité du soleil, avec des photos d'Henriette Grindat.

Bibliographie

  • La Postérité du soleil, éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)
  • Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)
  • Albert Camus et Jean Grenier, correspondance 1932-1960, notes de Marguerite Dobrenn, Gallimard, 1981, (ISBN 9782070231751)
  • Albert Camus, Pascal Pia, correspondance, 1939-1947, présentation et notes de Yves Archambaum, éditions Fayard/Gallimard, 2000

Liens externes

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 14:22

La Mer et les Prisons 2ème partie
Roger Quilliot

Sommaire

8- Du bon usage des maladies           9- L'été : pèlerinage aux souces

10- Un monde anbigu : La Chute, L'exil & le royaume

11- Le déchirement algérien                 12- Les dernières années                  - Retour 1ère partie

 

8- Du bon usage des maladies

Un ouvrage comme "L'Homme révolté" ne peut pas susciter de tels remous, telles polémiques s'il ne constitue pas un manifeste politique. L'Homme révolté se penche sur la révolution et ses modes de fonctionnement, mais c'est aussi pour Camus l'occasion de mettre de la cohérence dans ses pensées, après tous les événements qu'il a traversés. Camus a voulu cet essai comme un prolongement au "Mythe de Sisyphe", une révolte existentielle contre l'absurde, et une réflexion sur les dérives sanguinaires des révolutions.


Pour Albert Camus, la nature humaine est faite d'une prise de conscience génératrice de révolte et du constat des limites humaines. Elle n'est pas ontologique, 'essence par définition', mais permanence dans cette contradiction et débouche sur la solidarité entre tous car écrit Camus « je me révolte donc nous sommes. » Cette permanence de la révolte prend sa source dans l'écart entre théorie et pratique de la liberté, « mystification de la bourgeoisie » qui la confisque à son profit [1].


De toute façon, la liberté absolue aboutit à l'ordre absolu. De cette évolution est né en particulier le nihilisme et « il s'agit de savoir si l'innocence, du moment où elle agit, ne peur s'empêcher de tuer. » Pour Camus, c'est une espèce de maladie [2] qu'il faut diagnostiquer et traiter et il s'emploie d'abord à recenser depuis 1789 les différents types de révolte. La question centrale est de savoir si la révolte au 20ème siècle est consubstantielle à la privation de liberté et au terrorisme [3]. Une certaine vision de l'absurde dominait le surhomme nietzschéen ou la démarche surréaliste mais elle a ensuite été déformée, réinterprétée par les tenants de la tyrannie [4].


La révolution française qui a chassé le divin, « substitue à la grâce les décrets d'une justice absolue », la loi devient le bien absolu [5] et doit être impérativement obéie. La volonté de perfection mène obligatoirement à la terreur. À cette révolution jacobine qui voulait fonder l'unité, « succèderont les révolutions cyniques, qu'elles soient de droite ou de gauche », constate Camus, de façon très amère [6]. C'est pourquoi la révolution communiste aboutit à ce que Roger Quilliot nomme « une théocratie athée » qui est un impérialisme et le marxisme « est une doctrine de culpabilité quant à l'homme, d'innocence quant à l'histoire. »


Selon Camus, il y toujours des libertés à conquérir [7] qui vont de pair avec la lutte contre l'injustice [8]. L'homme révolté doit ainsi parvenir à se libérer sans violence, rester vigilant pour dénoncer les abus et contraindre le pouvoir en place. Cette action mesurée faite dans le respect de l'homme, il la résume par cette formule la pensée méditerranéenne qui lui fut beaucoup reprochée. L’absurde est toujours là, rien n’est cohérent, mais rationnel et irrationnel s’équilibrent, rien ne nous est donné mais tout demeure possible… Camus est de ces hommes pourvus d’une grande sagesse, de ceux qui « refuseraient éternellement l’injustice sans cesser de saluer la nature de l’homme et la beauté du monde. »

9- L’Été : pèlerinage aux sources

Roger Quilliot a placé en exergue cette citation de Baudelaire : « Mon âme est un trois-mâts cherchant son Icarie. »

L'été, c'est la saison qui se prépare au cœur de l'hiver et dans l'alchimie du printemps. Ce cycle éternel qui va du sens au non-sens, du oui au non [9] rappelle les thèmes développés dans L'Envers et l'Endroit. Si ce livre avec ses nombreuses nouvelles paraît hétéroclite, il est traversé par des lignes de force qui lui confère une certaine unité. L'Algérie inspire trois des nouvelles présentées [10] car écrit Camus « j'ai ainsi avec l'Algérie une longue liaison qui sans doute n'en finira jamais et m'empêche d'être tout à fait clairvoyant à son égard. » Son ironie mordante lui sert à ailler la jeunesse algéroise qui va « se promener (ses) souliers sur les boulevards, » la rivalité avec Oran, la laideur de cette dernière qui tourne le dos à la mer.

 

Mais l'ironie [11] peut aussi se faire grave dans la courte nouvelle L'Énigme ou nostalgique dans Retour à Tipasa marqué par son contraste avec Noces à Tipasa. [12] En effet, Tipasa a bien changé depuis Noces, maintenant fermée, entourée de barbelés. Pourtant le soleil d'hiver est revenu et les héliotropes resplendissent. Ce méditerranéen convaincu qu'est Camus a aussi un faible, non seulement pour l'Italie [13] et Florence, mais aussi pour la Grèce.[14] Les Grecs ont combattu pour la beauté, celle d'Hélène, leurs dieux ont des faiblesses, leur humanité comme Empédocle ou Prométhée, ils ont marqué les limites humaines, ce thème central de L'Homme révolté. [15]

 

Le symbole de l'été, c'est aussi le rejet des villes ‘grisaille’ au soleil parcimonieux, de Paris à Lyon [16] qu'il connut pendant la guerre et Prague qu'il visita lors d'un voyage de jeunesse. Cependant, il s'installe à Paris, choisissant son exil comme Martha qui rêvait de soleil au fond de la Bohême [17] ou Rambert prisonnier de la peste à Oran. « Est-ce que je cède, écrit-il, au temps avare, aux arbres nus, à l'hiver du monde » ? Pour Roger Quilliot, en 1952 la lassitude l'emporte et il se demande si pour Camus l'art n'est pas devenu une prison, même s'il avoue qu'il préserve « au milieu de l'hiver... un été invincible. » C'est l'époque de la polémique autour de L'Homme révolté, c'est l'époque aussi où la maladie se réveille pendant son voyage en Amérique du sud. Il y a ainsi dans L'Été une ambivalence entre un livre solaire de la teneur de Noces et la gravité du propos, cachée sous l'ironie ou le lyrisme. C'est sans doute le dernier texte La mer au plus près, long poème en prose, qui en est la meilleure illustration. Dans ce texte inspiré du voyage en bateau en Amérique du sud il balance, ayant « toujours l'impression de vivre en haute mer, menacé, au cœur d'un bonheur royal. »

 

C'est d'abord la mer qui le délivre de ses prisons, « grande mer, toujours labourée, toujours vierge, ma religion avec la nuit ! » Derrière le lyrisme du style, filtre l'ironie de sa situation, « on me loue, je rêve un peu, on m'offense, je m'étonne à peine, » quand il y pense par instants, perdu dans l'immensité de l'océan, 'au plus près' des flots. On y retrouve, moins que dans Noces sans doute mais de façon différente, ce mélange de poésie et de réflexion qui en fait l'originalité. Comme il l'écrit dans Retour à Tipasa, « il y a aussi une volonté de vivre sans rien refuser de la vie, qui est la vertu que j'honore le plus en ce monde. »

10- Un monde ambigu

101- Le monde ambigu de La Chute

Albert Camus rêvait-il d’impossible, comme Jonas devant ne toile blanche ? Les projets ne manquent pas (adapter Les Possédés, développer le thème de l’exil ou Le Premier Homme) mais cinq longues années vont séparer L’Homme révolté de La Chute. C’est surtout dans la préface à la réédition de L’Envers et l’endroit où il écrit « toute mon œuvre est devant moi », que transparaît sa volonté de prendre un nouveau départ. Après le temps des polémiques, des engagements et du journalisme, vient le temps de dépasser l’impuissance de Jonas car écrit-il, « le malheur est à la fois d’être seul et de ne pouvoir l’être ». Il se reproche sa sécheresse, « de là cette raideur parfois ». Á chaque attaque, il a réagi, blessant à son tour, alimentant l’injustice.

 

Jusque là, il a dénoncé le crime légal avec Meursault, les tyrans comme les terroristes dans Les Justes, le fanatisme dans L’Homme révolté… Il n’est guère possible d’écrire impunément. Sartre lui reproche brutalement de vouloir « faire régner la loi morale » et de s’être intronisé « accusateur public ». « Je vivais impunément » dit Clamence, avant de recouvrer sa lucidité, « je reçus toutes les blessures en même temps et je perdis mes forces d’un seul coup. » [18] Roger Quilliot constate que La Chute est d’abord la fin d’une illusion. Camus rêve d’écrire le roman d’un lâche qui se croyait courageux, une espèce de Foucauld qui vivra jusqu’au bout sa déchéance comme le personnage du missionnaire. Á travers le personnage de Clamence, il va gratter sa face d’ombre, être « un Caligula qui n’accuse plus le monde mais lui-même. » Sous des dehors ironiques, il bar sa coulpe : il se trouvait « un peu surhomme (sur) son piédestal portatif ».

 

Reste encore les petites lâchetés, la résonnance du rire déclinant, fameux rire poursuivant Clamence sur le pont des Arts. L’image que renvoie le miroir est sans concessions. Sartre ne s’y est pas trompé, lui qui avait connu une démarche similaire dans Les Séquestrés d’Altona, « dans ses yeux mourants, j’ai vu la bête toujours vivante, moi… ». De même dans Les Mots, il avoue : « Pour l’autocritique, je suis doué ». Jean-Baptiste Clamence, faux prophète d’une caricature évangélique qui prêche dans le désert, « vox clamens in deserto », faux prophète « pour temps médiocres ».

 

Les changements de style mélangeant répétitions, ellipses et ruptures de construction accentuent encore le discours d’une dérision mordante de Clamence. Si ce livre tient d’une « rancœur, d’une douleur à exorciser », d’une stigmatisation de certains intellectuels, il décrit aussi la contingence de l’être humain et de ses rêves. Régurgiter ses démons, c’est se débarrasser de ses remords de ne pouvoir atteindre l’absolu, de s’accepter tel qu’il est et de parvenir ainsi à «l’endroit des choses ». [19]

 102- Le monde ambigu de L’Exil et le royaume

Pour Camus, « l’œuvre la plus haute sera toujours… celle qui équilibrera le réel et le refus que l’homme oppose au réel. » (Discours de Stockholm) Tout est lié dans ce schéma car il n’existe pas d’envers sans endroit, de réalisme sans rêve, d’exil sans royaume. Dans ces nouvelles de L’Exil et e royaume, la jeunesse de Camus, son adolescence, toute sa douleur d’algérien transparaissent dans ces personnages de gens du peuple « dans ce pays cruel à vivre, même sans les hommes qui pourtant n’arrangeaient rien.

 

C’est Janine, « La Femme adultère », celle qui trahit par ses rêves impossibles, « trop épaisses, trop blanches pour le monde où elle venait d’entrer » même si « elle oubliait le froid, le poids des êtres… la longue angoisse de vivre et de mourir. »

Daru aussi dans le sud algérien cèdera à ce sentiment de plénitude qui « buvait à profondes respirations la lumière blanche », même Le Renégat ressent cette excitation du soleil sauvage du Sahara et de sa blessure. Bouillant lyrisme d’un monde aride ou au contraire luxuriant de La Pierre qui pousse au Brésil où la fête célèbre la transe des filles qui dansent dans un temps suspendu. Pas plus que Janine et Daru, D’Arrast n’est à sa place dans cette fête où il se sent étranger, rejeté dans son exil.

 

L’unité de ces différentes nouvelles, c’est le dilemme qui agitent ces êtres, la blessure du malentendu : le peintre Jonas écartelé entre les obligations de l’art et celles de la gloire, Janine coincée entre ses rêves impossibles et le poids du passé, L’Hôte prisonnier de sa neutralité et des fanatiques qui le guettent, « tu as livré notre frère, tu paieras » lui écrit-on, les Muets partagés entre leur lutte professionnelle et la douleur d’un enfant, et même D’Arrast « tenté par la mystique communautaire et bientôt ramené à l’homme ».

 

Dans L’Envers et l’endroit, Camus écrivait quelque peu désabusé « qu’est-ce que ça fait si on accepte tout ?... Après tout, le soleil nous chauffe quand même les os. » (L’ironie) Quelque vingt ans après dans L’Exil et le royaume, le ton varie du lyrisme du Renégat au climat troublant de La Femme adultère ou au réalisme de L’Hôte et des Muets, il a rejoint l’exil mais le royaume est possible. Sauf pour Le Renégat, le missionnaire apostat, Camus parie malgré tout pour l’homme, pour que Le Premier homme puisse quand même au prix d’efforts incessants, reconstruire son univers. Depuis la voix ‘persiflante’ de Jean-Baptiste Clamence, il avance plus que jamais dans le doute, reprenant son parcours en écrivant : « On n’est sûr de rien, voyez-vous. »

 11- Le déchirement algérien

Cette guerre qui ne voulait pas dire son nom fut effectivement un terrible déchirement pour l’algérois qu’était quelque part resté Camus. Pourtant ses mises en garde n’avaient pas manqué, le sentiment que les occasions perdues déboucheraient tôt ou tard sur une situation ingérable et sur l’inéluctable. Á part trois exceptions notables, (Le Malentendu, Les Justes et La Chute), tous ses livres parlent de l’Algérie. Le balancement dont il parle, entre oui et non dans L’Envers et l’endroit, entre le dénuement dans le quartier de Belcourt et la richesse de la mer et du soleil, cette antithèse entre la beauté de Tipasa et l’aridité austère de Djémila.

L’Algérie est terre de contradiction et les hommes aussi, leur soif de vivre alliée à un désespoir de mourir qui les terrasse soudain ; contradiction pour lui insurmontable entre le goût du sang, la guerre inexpiable et cette ‘pensée de midi’ qu’il appelait de ses vœux. Beaucoup d’espoirs déçus : son adhésion au Parti communiste anticolonialiste, le plan Blum-Viollette jamais appliqué, sa dénonciation de la misère en Kabylie qui n’eut pas grand résultat. Et de fait la situation n’évolua guère par la suite.

 

L’injustice et la misère débouchent sur la révolte de SétifCamus se rend sans délais pour juger de la situation. Le temps est passé et l’assimilation n’est plus d’actualité. Camus se bat comme il peut avec sa plume, témoignant aussi pour ses amis musulmans. (à Blida en 1951 puis en 1953 et 1954) La rébellion qui éclate en 1954 est bien loin de la rigueur morale des Justes qui préféraient la vie d’un enfant à la mort du Grand-duc. En 1955-56, il rejoint l’Express espérant encore une solution pacifique, l’instauration d’une société multiculturelle, ce en quoi il tait beaucoup trop en avance sur son époque. Il se lance dans la campagne électorale, pense à une solution Pierre Mendès-France pouvant provoquer un électrochoc comme pour l’Indochine deux ans plus tôt.

 

Mais on sait ce qu’il en advint, le délitement rapide du Front républicain de Guy Mollet, l’appel au contingent, la terrible dualité attentats-répression. La déception de Camus fut à la hauteur de ses espoirs. La ‘trêve civile’ qu’il voudrait instaurer en se rendant à Alger le 22 janvier 1956 malgré les risques encourus, tourne court. Il va se sentir de plus en plus écartelé entre deux communautés irréconciliables, manipulées par des extrémistes. Désormais, rien n’y fera et ses ‘Chroniques algériennes’ (Actuelles III) passeront inaperçues, boycottées par la majorité des publicistes ; il constate que ses efforts ont été nuls jusqu’ici et que « ce livre est aussi l’histoire d’un échec. »

 

Si son action humanitaire fut ignorée, ses propos tenus à Stockholm, amplifiés et déformés, cette phrase surtout, « je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice. » [20] Reste à savoir si cette phrase doit être prise dans un sens littéral ou symbolique. Il est vrai qu’en attendant que justice se fasse, nombre de mères étaient mortes en Algérie et que Camus se sentait de plus en plus exilé de son pays.

 12- Les dernières années

Une lettre à Pierre Berger indique bien l’état d’esprit du Camus d’alors, cet abattement qui s’est emparé de lui dans ses dernières années : « Certains matins, (je suis) découragé devant l’œuvre interminable à poursuivre, malade de cette folie du monde. » Depuis L’Homme révolté, sa production littéraire se résume à La Chute et à deux recueils de nouvelles. Malgré de nombreux projets, il se dirige vers des adaptations théâtrales, le siècle d’or espagnol a ses préférences avec La Dévotion à la croix et Le Chevalier d’Olmédo, mais aussi Faulkner avec Requiem pour une nonne et son cher Dostoïevski avec Les Possédés. Même le prix Nobel ne put le guérir de ce trouble persistant, « je sais qu’il arrive qu’on ait envie de disparaître, de n’être rien en somme… » confie-t-il à son ami René Char.

 

Il cherche, voudrait que son écriture traduise « l’unité d’un monde épars… les déchirements en termes d’équilibre ou de tension. » Á peine l’équilibre s’établit-il que Camus remet tout en cause, attiré par le malheur comme Meursault juste au moment du meurtre. Son ambivalence fondamentale –ce balancement, cette tension disait-il- tient dans ces mots qu’il écrivait à M. Mathieu dans une lettre de décembre 1958 : « Aimer la vie, après tout ce n’est pas seulement jouir de sa face de lumière, c’est aimer aussi sa face d’ombre, vouloir qu’elle soit, bénir l’ennemi, faire face au malheur. »

 Revenir à la 1ère partie : Camus-Quilliot, La Mer et les Prisons

 Infos complémentaires

Bibliographie
• Le minotaure ou La halte d'Oran, Albert Camus, fin 1939, repris dans le recueil L'Été
• Le témoin de la liberté, Albert Camus, allocution publiée dans la revue La Gauche en décembre 1948
• Devant la mort, J. Héon-Canonne, préface d'Albert Camus, souvenirs de résistance, juin 1951
• Chronique de ces années dans Albert Camus Actuelles I et Actuelles II ainsi que dans les Carnets (Camus)
• Documents sur La Peste : Archives de La Peste, avril 1947, cahiers de La Pléiade, l'exhortation aux médecins de la Peste, Club du Meilleur livre
• Emmanuel Roblès, Camus, frère de soleil, éditions Le Seuil, 1995
• Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, isnb 2-74-490376-0
voir ma fiche-synthèse : [1]
• Pierre Nguyen-Van-Huy, La métaphysique du bonheur chez Albert Camus, Neuchâtel, La Baconnière, 1962

 

Voir aussi
• La Table ronde, numéro spécial, février 1960
• La Nouvelle Revue française, numéro spécial, mars 1960
• Société des études camusiennes : voir Société des études camusiennes

 

Notes et références

  1. De l'ordre bourgeois, il dit que « son crime n'est pas tant d'avoir eu le pouvoir que de l'avoir exploité aux fins d'une société médiocre... qui tire ses jouissances du travail de millions d'âmes mortes. »
  2. Comme pour Lénine existait une « maladie infantile du communisme »
  3. Il fait sienne cette citation tirée de Les aventures de la dialectique de Merleau-Ponty : « Que toutes les révolutions connues dégénèrent, ce n'est pas un hasard... (elles) sont vraies comme mouvements et fausses comme régimes. »
  4. « La violence est sortie magnifiée de ces tentatives et l'ordre renforcé jusqu'à la dictature » écrit Roger Quilliot
  5. « La logique du bien absolu rejoint la logique du mal. » Roger Quilliot page 233
  6. « Pour tirer de la décadence des révolutions les leçons nécessaires, il faut en souffrir, non s'en réjouir » écrit-il dans la préface à 'Moscou au temps de Lénine'
  7. « Celles que nous avons... sont des étapes sur le chemin d'une libération concrète. » (Le pain et la liberté, Discours de Saint-Étienne du 10 mai 1953
  8. « Il est bien vrai qu'il n'y a pas de liberté possible pour un homme rivé au tour toute la journée et qui, le soir venu, s'entasse avec sa famille dans une seule pièce. » (Le pain et la liberté, opus cité)
  9. Entre oui et non, titre d'une des nouvelles de L'Envers et l'Endroit
  10. Ces trois nouvelles sont Le Minotaure ou la halte d'Oran, le Petit guide pour les villes sans passé et Retour à Tipasa
  11. L'ironie, est le titre de la deuxième nouvelle de L'Envers et l'Endroit
  12. Noces à Tipasa, est le titre de la première nouvelle de Noces
  13. L'Italie qu'on retrouve aussi bien dans L'Envers et l'Endroit que dans Noces
  14. Ressentant alors la frustration du voyage en Grèce, annulé en 1939 pour cause de guerre
  15. « Les Grecs n'ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont dit qu'elle existe et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l'histoire d'aujourd'hui ne peut le contredire. » (cité dans le livre de Roger Quilliot page 252)
  16. Où il se maria avec Francine avant de partir s'installer avec elle à Oran, sa ville natale.
  17. Voir sa pièce Le Malentendu
  18. Voir Roger Quilliot page 265
  19. Voir ibidem page 278
  20. Le Monde du 14 décembre 1957

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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 11:45

La Mer et les Prisons 1ère partie
Roger Quilliot

Sommaire

1- Présentation           2- Esthétique et poétique chez Camus     3- Le théâtre de l'absurde

4- La plume et l'épée            5-  La dramaturgie chez Camus      6- Le mythe du salut

7- Du bon usage de la peste    7bis- Lire la Suite

1- Présentation générale

« Je comprends ici, écrit Albert Camus, ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »


L'objet de cet essai de Roger Quilliot est d'analyser tout à la fois la création littéraire, la réflexion de l'essayiste et l'action du journaliste. À partir de cet objectif, il traite des thèmes favoris de Camus : la beauté et la mort, la solitude et la fraternité, la splendeur du monde et la souffrance des hommes.


Son attachement passionné à la justice comme à la liberté dans un temps de violence et de barbarie, vient sans doute de la dure expérience que fut sa jeunesse que, malgré la maladie, son amour de vivre [1]. Roger Quilliot établit une relation où l'œuvre éclaire l'homme et ses prises de position et inversement, un écrivain qui se voulait engagé et en prise avec son époque.

 2- Esthétique et poétique chez Camus

21- L'esthétique

L'envers et l'endroit

« Sur la vie elle-même, je n'en sais pas plus que ce qui est dit de façon informe dans L'Envers et l'Endroit.  » Voilà qui explique pourquoi Camus nourrissait pour cet essai de jeunesse une affection particulière. L'Envers et l'Endroit, si le style en est parfois maladroit [2] est l'œuvre où Camus s'est le plus livré. Ses nombreuses activités cachent souvent un malaise, la maladie aidant, dont il dit « qu'il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre. » Cet essai peint l'univers du quartier pauvre de Belcourt dans toute sa dure réalité quotidienne, sans effets, sans étalage, sans pitié non plus, avec un œil extérieur, la compassion étant plutôt affaire de riches.

 

Pour lui, la religion n'est qu'un recours contre les angoisses dans un climat de pauvreté spirituelle. « On est chrétien par impuissance ou impatience » écrit-il, ce qui le détournera à jamais de la religion car pour lui « à cette heure, tout mon royaume est de ce monde. » On sent dans la distanciation des personnages la présence, l'influence de sa mère, muette et lointaine, « cette manière d'absence, d'épaisse transparence, qui fait toute l'étrangeté de Meursault, nous la trouvons déjà dans cette mère curieusement silencieuse. »


L'esthétique de Camus, c'est ce regard qu'il porte, projection sur la vie, comme il le dit lui-même « de deux ou trois images simples et grandes, sur lesquelles le cœur pour la première fois s'est ouvert. » [3] Elle prend sa source dans cette confidence tirée de cette préface qu'il a longuement mûrie : « Il y a plus de vrai amour dans ces pages maladroites que dans tout ce que j'ai écrit par la suite. » Son regard sur le monde reste celui d'un enfant d'un quartier pauvre d'Alger qu'il traduit par ces mots : « Je tiens au monde par tous mes gestes, aux hommes par toute ma pitié et ma reconnaissance. » « Entre oui et non, ce pourrait être aussi le principe fondamental de son esthétique » écrit Quilliot. Elle traduit une vie de solidarité, une vie difficile où l'art est absent. Son esthétisme est donc loin des raffinements d'un Oscar Wilde ou d'un Barrès sur qui il a déjà écrit [4]. « Sa lucidité... ne reflète l'image du monde et des êtres que pour découvrir leur vérité profonde » précise Roger Quilliot. Il parle de situations à partir desquelles il met en perspective ses personnages, le vieux face à la mort, le jeune face à sa propre étrangeté, le pauvre face à son ennui, « autant de situations éternelles. »


  L'envers et l'endroit

22- La poétique

Noces représente le prototype de la poétique dans son œuvre mais c'est aussi le cas de ses autres recueils de nouvelles, L'Été, L'Exil et le royaume, des textes qui exaltent « l'emportement d'aimer. » La poésie de Noces, très marquante dans Noces à Tipasa, est toute spontanée, comme un défi dans cet appel à la nature et l'exhalaison de la sensualité. Son univers sensuel exalte le contraste des couleurs [5], la puissance de le présence intime des éléments.« Le son feutré de la flûte à trois trous... des rumeurs venues du ciel... », le vent à Djemila.


La personnalisation des éléments, la mer « qui suce les premiers rochers avec un bruit de baiser » mène à une symbolisation, la mer révèle l'infini, la montagne est la pureté. À Tipasa, « tout est munificence et profusion charnelle. » Comme Tipasa, l'Italie a aussi une grâce sensuelle et facile, des couleurs qui touchent Camus, « les lauriers roses et les soirs bleus de la côte ligurienne. » Il monte de cette Italie, à travers le pinceau sans concession de ses peintres, « de Cimabué à Francesca, une flamme noire », car ils ne sont pas dupes parmi toutes ces beautés de la pauvre condition humaine.  

 

Djelima aussi, malgré son soleil et ses ruines comme à Tipasa, mais elles ne pourront rien contre le vent omniprésent qui ronge la pierre, « tout à Djemila a le goût des cendres et nous rejette dans la contemplation [6]. » C'est également le cas des crépuscules d'Alger, « la leçon de ces vies exaltées brûlées dès vingt ou trente ans, puis silencieusement minées par l'horreur et l'ennui. »


Le théâtre de l'absurde

3- Le théâtre de l'absurde

Caligula

Déjà dans L'Envers et l'Endroit, les vieillards et même les jeunes sont des personnages tragiques. Albert Camus et le théâtre, c'est une histoire d'amour. De sa jeunesse avec le Théâtre de l'Équipe [7] à Alger jusqu'à la fin avec le festival d'Angers et l'adaptation des Possédés, Albert Camus se sera donné au théâtre. Pour lui, tragédie signifiait symbole lui permettant d'exprimer ses pensées profondes et de leur conférer valeur universelle.

 

Elle donnait aussi du corps, de l'épaisseur aux mythes qu'il voulait incarner [8]. Les héros modernes tel Caligula ébranlent le sens commun parce qu'ils vont au bout de la logique, de leur raisonnement. La révolte absolue, c'est pour Caligula une façon de lutter contre la résignation qu'il voit autour de lui, « les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être. »

 

Caligula met le doigt 'là où ça fait mal', dénonce l'absurde par ses actions, ce trop-plein de vie qu'il brandit comme une arme. Il offre la liberté aux hommes mais les hommes n'en veulent pas, ils veulent continuer à obéir à leur empereur sans oser rêver d'une utopie, à vouloir décrocher la lune, sinon rien n'a d'importance. Chaque coup que porte Caligula révèle le caractère des hommes, son entourage qui voudrait le sauver de lui-même, Chéréa et son courage tranquille, Cæsonia et son amour désintéressé et Scipion si « pur dans le bien. » L'utilisation du chœur accentue la prise de conscience en médiatisant l'action, plaçant le spectateur sur scène, à l'intérieur du chœur, comme un élément du spectacle.


Par son suicide conscient, calculé, par le défi qu'il lance à ses semblables, Caligula les oblige à assumer leur destin et à dépasser leur condition. À son extravagance, à « son goût du difficile et du fatal, » Camus lui oppose deux figures apaisées, contrepoints à sa geste désordonnée, son délire brouillon, Chéréa qui veut simplement « vivre et être heureux, » qui a le goût du bonheur dans une recherche d'équilibre entre le corps et l'esprit, et Scipion qui veut vivre dans le présent, consent à la pauvreté, symbolise la mesure hellénique. Camus s'investit dans ces personnages, dans Cæsonia aussi, qui se sacrifie par amour, en ce sens plus forte que Caligula qui ne peut nier son amour, dans Scipion qui, par son sens de la mesure opposé à la démesure de Caligula, préfigure ce que sera L'Homme révolté et l'ombre portée de Némésis.


Le Malentendu
Cette pièce prend racine dans une scène de L'ÉtrangerMeursault, alors en prison, découvre entre la paillasse et la planche de son lit un bout de journal « jauni et transparent » qui relate un fait divers somme toute banal : L'assassinat par sa mère et sa sœur d'un homme qui revient chez lui incognito après une longue absence. Tel est le fil conducteur de la pièce. Meursault aura cette réflexion : « Je trouvais que le voyageur l'avait un peu mérité et qu'il ne faut jamais jouer. »


L'ambiance terne et tendue rappelle les souvenirs de son voyage à Prague, la Bohème froide et sans rivages était pour lui le symbole de l'exil. Les répétitions des occasions manquées confinent à l'absurde, une réaction, un mot même, aurait pu modifier le cours de cette histoire mais la mécanique s'est mise en marche dans toute sa logique. Pas de mélodrame ici, du genre 'l'auberge rouge', pas de facilité d'une trame narrative qui aurait pu ménager un certain 'suspens', donner plus d'ampleur à l'ensemble. Personnages sans vraie passion, ils sont le jouet du destin, des personnages œdipiens où tout s'enchaîne et plie devant l'inéluctable. Le silence, l'incompréhension qui avaient perdu Meursault, vont aussi les condamner. Les phrases courtes, le style discontinu rappellent L'Étranger et des relations impossibles. Ces froids assassins qui opèrent sans états d'âme, agissent comme des bureaucrates de camps de concentration sans qu'on connaisse leurs motivations.


Ils sont sans passé, héros transparents qui manquent d'épaisseur, où se sent le mal-être de ces deux femmes, la mère et la fille, qui ont le sentiment d'être passées à côté de leur vie, une vie absurde et sans horizon que Martha rêve au soleil. Pièce des occasions manquées, c'en est aussi une pour Camus, très déçu par son échec, qui en a banni tous les effets pour traiter de l'essentiel, donnant à ces femmes une lucidité trop lourde à porter, trop écrasées par leur condition pour que leurs dialogues soient vraiment crédibles.


   

4- La plume et l’épée

La plume a servi à Camus d'épée symbolique, continuant aussi les actions qu'il mena tout au long de sa vie. Il clame dans Lettres à un ami allemand son amour de la vie : « Vous acceptez légèrement de désespérer et je n'y ai jamais consenti » confessant « un goût violent de la justice qui me paraissait aussi peu raisonné que la plus soudaine des passions. » Il n'a pas attendu la résistance pour s'engager. Il vient du prolétariat et le revendiquera toujours, n'en déplaise à Sartre [9]; la première pièce qu'il joue au Théâtre du Travail, Révolte dans les Asturies, évoque déjà la lutte des classes. [10]


Il va enchaîner avec l'adhésion au Parti communiste et son célèbre reportage sur la misère en Kabylie paru dans Alger-Républicain. [11] Il y dénonce « la logique abjecte» du colonialisme. Les pressions qu'il subit l'obligent à quitter l'Algérie mais la guerre et la maladie vont le rattraper en France. Malgré cela, il se lancera dans la résistance. [12]


À écrire dans Combat, à lutter pour ses convictions, Camus éprouve une certaine lassitude. [13] Il veut pouvoir concilier justice et liberté, lutter contre toutes les formes de violence [14], défendre la paix et la coexistence pacifique, combattre à sa façon pour résister, contester, dénoncer. [15] De sa vie pendant la Résistance, on sait peu de choses car « le genre ancien combattant n’est pas le mien ». Ses préfaces aux livres de résistants sont surtout des hommages. [16] La guerre par contraste, est porteuse de valeurs d’un monde qui paraissait privé de sens. Son engagement dans le journal Combat est d’abord pour défendre la démocratie et une presse libre, « l’information, clef de la démocratie ». [17] Contre la violence discrète et l’injustice, « nous sommes déterminés… à déclarer que nous préféreront éternellement le désordre à l’injustice ».


Il rêve d’un monde « où le meurtre ne soit pas légitime » (Actuelles, ni victimes ni bourreaux) et réaffirme son ancrage dans la gauche. [18] Il répond aux attaques des écrivains de droite comme François Mauriac et Gabriel Marcel [19] et engagera une lutte sans merci contre le franquiste, au point de quitter l’UNESCO quand l’Espagne y sera admise. Á son sens, le goût du bonheur va de pair avec la lutte contre la misère et l’injustice. Il proclame son humanisme dans ce crédo formulé dans une interview en 1948 : « Si les hommes ne sont pas innocents, ils ne sont coupables que d’ignorance. » [20] Il professe un ‘pessimisme actif’, croit en homme et en son rôle créateur, même s’il doute parfois du monde dans lequel il évolue à condition qu’il se forge une morale pour se poser des limites [21].

 

Il refuse aussi bien la résignation que le rôle dominant de l’histoire [22] dans une recherche de conciliation entre justice et liberté. Là où Sartre ne voit qu’une sorte « de suffisance sombre », il y a beaucoup de doutes et d’inquiétude, reconnaissant qu’il n’a pas « la supériorité de ceux qui ne se trompent jamais ».


Camus a toujours été un homme engagé, « le monde étant ce qu’il est, nous y sommes engagés, quoi que nous en ayons » écrit-il dans Ni victimes ni bourreaux, bien qu’il ait pu parfois paraître isolé par sa clairvoyance, sa vision du cours de l’histoire, même s’il refuse de choisir entre la liberté et la justice. Il tend à rétablir l’équilibre entre la nécessaire révolte contre l’absurdité de sa condition et les nécessaires limites de cette révolte, « jusqu’à nouvel ordre résistant inconditionnel, et à toutes les folies qu’on nous propose. » (Défense de l’homme, juillet 1949)


5- La dramaturgie chez Camus

Le roman permet à Camus d'aborder autrement le tragique pour transformer un modeste employé de bureau en héros, en personnage tragique né du quotidien, contrairement au tragique de Caligula né du pouvoir absolu. Meursault, cet homme sans prénom, n'a aucun pouvoir, et n'en veut pas. Quand son patron lui propose une meilleure situation, il renâcle, à quoi bon quitter ce qu'il a pour un peu plus de confort, que désirer d'autre finalement que sa petite vie étriquée mais bien à lui. Il n'a aucun rêve d'amélioration, de grandeur, le tragique naît aussi de la réalité banale du quotidien qui bascule sans raison apparente dans le drame, car écrit Camus dans L'Homme révolté, « le roman fabrique du destin sur mesure. »


Faire témoigner les êtres, en faire des symboles et restituer à travers Meursault une expérience unique, tel est la dramaturgie de Camus. Déjà dans L'Envers et l'Endroit, pendant l'été à Alger les jeunes gens vivaient dans le présent, pour eux aussi « tout le royaume était de ce monde. » Derrière Meursault, se dessine la silhouette de la mère de Camus, femme passive, « d'une présence trop naturelle pour être sentie ». Cette manière d'absence ressemble à Meursault, dans son comportement quotidien fait de mots simples, de désirs simples. Son amie Marie Cardona lui ressemble, fille simple et romantique qui se contente de peu, du peu qu'il lui donne; elle n'attendrait rien de bon d'une passion dévorante ou d'un amour exclusif. Son environnement est à son image, un quartier pauvre, un appartement étriqué et banal, qu'il ne pense même pas à personnaliser, où se trouve « toute l'absurde simplicité du monde. » C'est la vie dans un quartier pauvre telle que Camus l'a vécue dans sa jeunesse, où le désir passe par le corps, où toute forme de culture est absente [23].

Camus s'est-il souvenu de L'Étranger, ce poème de Baudelaire qui finit ainsi : « Et qu'aimes-tu donc extraordinaire étranger ?


J'aime les nuages -les nuages qui passent là-bas - les merveilleux nuages.»

Pour Meursault, c'est le soleil dominant, omniprésent, et des petits événements qui vont rythmer une vie monotone. Sartre ne dit pas autre chose dans La Nausée : « Quand on vit, il n'arrive rien, les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. » Il est comme Vincent, le copain algérois dont parle Camus dans Noces, qui vit ses désirs simplement, au quotidien [24].

 

En fait, Meursault ne joue pas le jeu, il n'a ni initiative, ni ambition, se laisse porter par les hasards qui émaillent son existence, et ne jouera pas non plus le jeu devant ses juges. Il ne respecte pas les artifices sociaux du procès, reste sec et étranger au spectacle, sans remords apparent, sans contrition pour la victime; il ne se bat pas la coulpe pour se réconcilier avec la société et demander son indulgence. Sartre y a vu un côté 'conte voltairien' dénonçant l'arbitraire et la logique judiciaire, auxquels il faut ajouter cette ignominie, la peine de mort, cet homicide accompli de sang froid au nom de la société, que Camus a toujours dénoncé et combattu [25]. Il participe aussi à cette mécanique sociale qui broie les plus faibles, ceux qui ne savent pas se défendre, "biaiser avec le système" [26]. C'est cet homme sans passé et sans avenir que le destin va rattraper.


Meursault va bien tenter de se révolter contre sa condition en déversant son désespoir sur l'aumônier mais à quoi bon. Lui aussi comme Caligula, meurt de ne pas avoir voulu jouer le jeu des hommes [27]. Quelque part, ils sont frères et ne peuvent se rejoindre que dans la mort, en exemples [28] Mais c'est aussi le chemin frayé à la lucidité, à la conscience. Camus lui-même écrit ce commentaire : « Il s'agit d'une vérité encore négative, la vérité d'être et de sentir, mais sans laquelle nulle conquête sur soi et sur le monde ne sera jamais possible [29]. »


  Représentation de Sisyphe

6- Le mythe du salut

« Un roman, écrivait Camus en 1938 [30] n'est jamais qu'une philosophie mise en images. » Le Mythe de Sisyphe serait ainsi la théorisation de L'Étranger et de sa conception de l'absurde [31]. Camus part de son expérience : le mal-être d'un voyageur perdu dans une ville étrangère, qui se sent en exil, comme lui-même lors de son voyage à Prague [32]. Une réaction aussi, une terrible lassitude face à la banalité de la tâche toujours recommencée, l'homme placé devant un problème existentiel et qui doit trouver malgré tout des raisons d'espérer car « il n'y a qu'un problème sérieux, c'est le suicide » déclare-t-il.


L'homme se définit d'abord par ses actes, ce qui concrétise sa volonté, non par ses intentions. Que peut-on savoir de ses intentions, comment sonder le cœur de Meursault, interpréter ses silences -surtout lors du procès- et ne pas se méprendre sur ce qu'il ressent au fond de lui ?

L'éveil de la conscience découvre le caractère absurde d'une existence vouée à la mort [33]. Si le progrès scientifique a connu un essor considérable, la condition de l'homme est restée de même nature, allant du servage au prolétariat; elle n'a guère évolué. L'absurde naît de l'absence de sens, « de la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus profond de l'homme. » Mais l'absurde n'est pas seulement un sentiment négatif, c'est un pas nécessaire, une conscience claire qui doit lui permettre de se dépasser pour sublimer sa condition.


« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre. » Ce paradoxe établit le lien entre L'Envers et l'Endroit et Le Mythe de Sisyphe, entre sentiment et rationnel, l'esprit balance dans ce va-et-vient où « l'absurde est la raison lucide qui découvre ses limites [34]. » Si a priori rien n'est interdit à l'homme dans un univers désormais privé de Dieu, il doit alors se forger une morale, rechercher le possible dans un effort constant et une volonté sans égale. Mais si la vraie connaissance lui est refusée, l'espoir même est une chimère, il reste à l'homme de vivre, de relever lucidement ses contradictions, « un style de vie où le refus équilibre l'acquiescement », vaincre sa peur et lutter contre les humiliations que les structures socio-économiques font subir à ceux qui souffrent le plus. Même dans un monde privé de sens, là se trouve la grandeur de l'homme [35]


Image de la peste

7- Du bon usage de la Peste

71-  Guerre et Peste

Pour Camus, La Peste est une chronique [36], l'évolution au jour le jour de l'extension de la maladie dans Oran, une ville qu'il connaît bien pour y avoir vécu [37] Il n'y a plus comme dans L'Étranger une succession de moments dénués de sens mais un continuum, une histoire qui devient un destin [38]. Ce destin va fondre sur Oran et ses habitants sous la forme d'un fléau légendaire de l'humanité : la peste. Cette maladie très contagieuse sépare les hommes, les rend méfiants, mais par la lutte collective qu'elle suscite, les rapproche aussi, ce que décrit Camus avec minutie [39].


Entre le marché noir et la fumée noire des fours crématoires, un livre écrit-il, qui a « comme contenu évident la lutte de la résistance européenne contre le nazisme » [40]. La peste est aussi le mythe du Mal. Camus interroge : « Qu'est-ce que cela veut dire, la peste ? » et il répond « c'est la vie, voilà tout. » C'est une lutte continuelle contre le Mal car selon le docteur Rieux « le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais. » et la révolte va naître du désespoir des hommes et de leur soif de vivre.


Les personnages se précisent peu à peu au long du récit, ce sont des résistants, ceux qui engagent une lutte à mort contre le fléau, quelles que soient leurs motivations. Selon Roger Quilliot, ils seraient plutôt « un éclatement du personnage de l'Étranger » à travers la lucidité du docteur Rieux, la modestie de Grand, la recherche de pureté de Tarrou, la sensualité de Rambert [41]. Même le père Paneloux finira par rejoindre les 'résistants' [42] et apporter aide et compassion à son prochain [43]. Tarrou, c'est ce jeune homme de L'Étranger qui compatit pour Meursault et rejette comme une monstruosité sa condamnation à mort. Il déteste se faire remarquer et parler pour ne rien dire; c'est 'un pur'. Il connaît le terrible défi « de faire le moins de mal possible et même parfois un peu de bien. »


Le docteur Rieux semble un roc, étranger au découragement, un costaud capable de porter la lutte à bout de bras et se confond avec elle. Pourtant, il reste dans l'ombre. Meursault parlait à la première personne, étranger à lui-même, Rieux pour engagé qu'il soit, s'exprime à la troisième personne, effacé, en retrait dans le récit [44]. Camus lui-même confirme ce décalage calculé : « La Peste est une confession, et tout y est calculé pour que cette confession soit d'autant plus entière que la forme y est plus indirecte ». Ce sont des hommes de bonne volonté qui pensent « qu'il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer [45], » qui luttent aussi contre les complices du fléau, ces corps constitués qui subissent, sans véritablement engagé le combat.


Finalement, le docteur Rieux pense qu'il est juste « que de temps en temps au moins la joie vînt récompenser ceux qui se suffisent de l'homme et de son pauvre et terrible amour. »

 72-   L'État de siège : de l'apocalypse au martyre

Cadix où

 

Cette pièce créée avec Jean-Louis Barrault, a eu un accueil mitigé. On attendait plutôt une adaptation de La Peste mais Camus avait en tête un autre projet : créer un 'spectacle' au sens médiéval du terme, dans la veine des 'autos sacramentales' espagnoles. Dans une interview, Jean-Louis Barrault donne le ton : « Il s'agit... d'un spectacle dont l'ambition est de mêler toutes les formes d'expression dramatique depuis le monologue lyrique jusqu'au théâtre collectif, en passant par le jeu muet, le simple dialogue, la farce et le chœur. »

 

Apocalypse à Cadix : chacun vit dans la ferveur de l'été, à l'ombre des hauts murs de la cité, insouciant au mal mystérieux qui menace. Le mime et les effets sonores symbolisent la peur qui s'insinue peu à peu. Le merveilleux s'estompe derrière le « squelette allégorique » de La Peste. Le tragique de cette Peste qui s'abat sur la ville et broie les hommes, devrait s'appuyer sur la cruauté implacable du dictateur mais Camus n'est pas un homme de haine et finalement, on en reste aux symboles. Pour lutter, il faut d'abord vaincre la peur et seulement ensuite contre-attaquer. Cadix n'est pas Oran, Rieux, Tarrou et les autres se sont dispersés, seul Diégo va se sacrifier. L'État de siège conclut Quilliot, « est donc un appel à la résistance sous toutes ses formes » : contre l'égoïsme, la violence et tyrannie franquiste [46].

 

En contrepoint, Camus a placé, à travers les personnages de Diégo et de Victoria, le symbole de l'amour qui s'oppose à la violence de La Peste, un peu comme dans Le Malentendu, le contraste du couple Jan et Maria pris entre « la nécessité, la force et l'espoir. »

73- Les Justes

Dans cette pièce, Diégo devient terroriste dans la Sainte Russie livrée à la peste tsariste. En janvier 1948, un article de La Table ronde évoque ces terroristes russes que Camus reprendra dans un chapitre de L'Homme révolté [47]. Le 2 février 1905, Kaliayev refusa de lancer sa bombe sur le grand-duc Serge pour épargner la vie de ses neveux qui se trouvaient dans le carrosse et monta à l'échafaud sans avoir rien tenté pour sauver sa vie. La question centrale est aussi celle des Mains sales : un révolutionnaire peut-il recourir au meurtre [48] ? Pourtant, rien ne prédisposait ces jeunes gens issus de milieux aisés au recours à la violence. Yanek Kaliayev est « un peu fou, trop spontané, » Dora une jolie fille simple qui regrette le temps de l'innocence. Stepan est le seul qui soit habité par le meurtre et qui s'oppose à Kaliayev [49].


Deux conceptions du révolutionnaire s'affrontent ici. Stepan veut traiter le mal par un remède drastique, le meurtre, sans faiblir [50]. Kaliayev refuse de choisir entre la violence et la vie, un de ceux que Camus appelle dans L'Homme révolté, « les meurtriers délicats. » [51] Mettre ses scrupules, la mort entre parenthèses, au nom de l'efficacité ne suffit pas à redonner une certitude [52]. Seul le sacrifice de leur vie, ce don suprême, peut réussir à équilibrer le meurtre.

La dimension humaine revient par la souffrance de la Grande-duchesse, ce recours en grâce qu'agite le policier Skouratov sous le nez de Kaliayev.

 

Elle domine aussi la scène d'amour entre Yanek et Dora qui, oubliant dans un mouvement d'abandon leur rêve de pureté et l'action révolutionnaire, se retrouvent, dans un sursaut de bonheur et de tendresse. Mais chacun d'eux « porte sa vie à bout de bras » dans un profond déchirement et « cet absurde... les porte au martyre avec une joie amère. » Les Justes, c'est l'histoire d'un groupe de jeunes gens épris de pureté, que révolte le cynisme de leur époque et qui pourraient provoquer la prise de conscience nécessaire pour « réintégrer la morale dans l'histoire. »

Lire la suite : Camus-Quilliot, La Mer et les Prisons 2

Albert Camus (ina)

Notes et références

  1. Il a aussi écrit : « Dans sa recherche obstinée, seuls peuvent aider l'artiste ceux qui l'aiment. »
  2. Comme l'affirme Roger Quilliot page 27
  3. Voir la préface de L'Envers et l'Endroit
  4. Pour Wilde, voir sa préface intitulée L'artiste en prison à la Ballade de la geôle de Reading
  5. « Les bougainvillées rosats, hibiscus rouge pâle, roses thé épaisses comme la crème, long iris bleus sans compter la laine grise des absinthes...
  6. Voir Roger Quilliot page 54
  7. Qui s'est appelé Théâtre du Travail puis Théâtre de l'Équipe
  8. Le mythe de Prométhée par exemple, lui qui avait mis en scène et joué avec le Théâtre de l'Équipe le Prométhée d'Eschyle
  9. Qui lui a reproché dans Les Lettres françaises, de 's'être embourgeoisé'
  10. La pièce sera d'ailleurs interdite par le gouvernement général de l'Algérie
  11. En particulier, les articles intitulés Le Grèce en haillons, Un peuple qui vit d'herbes et de racines ou Des salaires insultants
  12. « Pour être tout à fait précis, je me souviens très bien du jour où la vague de révolte qui m'habitait a atteint son sommet. C'était un matin à Lyon et je lisais dans le journal l'exécution de Gabriel Péri. (réponse à Emmanuel d'Astier de la Vigerie, Actuelles page 185) »
  13. « Pour un temps encore inconnu, l'histoire est faite par des puissances de police et des puissances d'argent contre l'intérêt des peuples et la vérité des hommes. »
  14. « Jusqu'à nouvel ordre, résistant inconditionnel, -et à toutes les folies qu'on nous propose. » (Défense de l'homme, juillet 1949)
  15. « Le monde étant ce qu'il est, nous y sommes engagés quoi que nous en ayons. » (Ni victimes ni bourreaux)
  16. Voir par exemple les préfaces à "Combat silencieux devant la mort", de madame Héon-Canonne ou les "Poèmes posthumes " de René Leynaud
  17. Journal "Combat" 31 août 1944, 27 juin 1945 et 12 octobre 1944
  18. Il est bien vrai que je n’aurais plus de goût à vivre dans un monde où aurait disparu ce que j’appellerai l’espoir socialiste. » (Lettre à Roger Quilliot)
  19. Voir sa réponse à François Mauriac dans Combat du 11 janvier 1945 et de décembre 1948
  20. Il écrira aussi : « Ce qui me frappe au milieu des polémiques, des menaces et des éclats de la violence, c’est la bonne volonté de tous. » (Ni victimes ni bourreaux)et « Je crois que le monde n’a pas de sens supérieur… » (Lettres à un ami allemand)
  21. « Revaloriser même arbitrairement le prodige qu’est la vie humaine dans sa relativité » (René Char, "Recherche de la base et du sommet, Empédocle I) "
  22. « L’histoire n’est que l’effort désespéré des hommes pour donner corps aux plus clairvoyants de leurs rêves » (Actuelles page 169)
  23. « L'Algérie ne nous parle de l'esprit que par antithèse et par prétérition » écrit Roger Quilliot page 56
  24. « Mon camarade Vincent qui est tonnelier... a une vue des choses encore plus claire : il boit quand il a soif, s'il désire une femme, cherche à coucher avec et l'épouserait s'il l'aimait... ensuite, ça va mieux. »
  25. Réflexions sur la peine capitale (1957), en collaboration avec Arthur Kœstler, texte de Camus Réflexions sur la Guillotine
  26. Ces « symboles de ce monde désespérant où des automates malheureux vivent la plus machinale des expériences. » (L'Homme révolté)
  27. « On aura une idée plus exacte des intentions de son auteur si l'on se demande en quoi Meursault ne joue pas le jeu. La réponse est simple, il refuse de mentir. » (Préface de Camus à l'édition américaine)
  28. « Meursault, c'est Caligula tel qu'il était avant la mort de Drusilla » (Préface de Camus à l'édition américaine)
  29. Préface de Camus à l'édition américaine
  30. Article d'Alger-Républicain d’octobre 1938
  31. « L'œuvre d'art n'apporte aucune satisfaction au besoin de cohérence et d'unité, si vivace chez Camus » (Quilliot page 102)
  32. Voir son récit dans L'Envers et l'Endroit
  33. Camus a ressenti très vivement ce sentiment avec cette tuberculose qui le handicapera toute sa vie
  34. Roger Quilliot page 115
  35. « Comprenez, écrit Camus, qu'on peut désespérer de la vie en général mais non de ses formes particulières, de l'existence, puisqu'on n'a pas de pouvoir sur elle, mais non de l'histoire où l'individu peut tout. »
  36. Le docteur Rieux « savait cependant que cette chronique ne pouvait être celle de la victoire définitive »
  37. Oran est la ville de sa femme Francine où il a vécu quelque temps
  38. « ... l'action trouve sa forme; les êtres livrés aux êtres, où toute vie prend figure de destin »
  39. Il a au préalable réalisé de nombreuses études et s'est largement documenté sur cette question
  40. Lettre à Roland Barthes de février 1955
  41. Un homme qui au début se sent en exil à Oran mais écrit Camus, « il peut y avoir de la honte à être heureux tout seul. »
  42. « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères vous l'avez mérité » gronde-t-il au début
  43. Dans l'esprit de Camus, le personnage balance entre l'aumônier meurtrier des Lettres à un ami allemand à son ami résistant, le poète chrétien René Leynaud
  44. Le recours fréquent au style indirect accentue cette impression de retrait
  45. Pour Quilliot cette confession renvoie au Camus résistant, un combat qu'il voulut juste et sans violence comme celui de Rieux
  46. Voir aussi Pourquoi l'Espagne, réponse à Gabriel Marcel où il écrivait : « L'État de siège est un acte de rupture
  47. Si Camus a conservé le nom de son héros Kaliayev, les autres Dora Brillant, Boris Savinkov et Voinarovski font penser à Dora Doulebov, Boris Annenko et Voinov
  48. « Le plus grand hommage que nous puissions leur rendre, écrit Camus, est de dire que nous ne saurions en 1947 leur poser une seule question qu'ils ne se soient déjà posée et à laquelle dans leur vie ou par leur mort, ils n'aient en partie répondu. » (L'Homme révolté page 209)
  49. « C'est un frère de Martha, puritain sans âge » pour Roger Quilliot
  50. « Vivez-vous dans le seul instant ? Alors choisissez la charité et guérissez seulement le mal de chaque jour, non la révolution qui veut guérir tous les maux présents et à venir. »
  51. « Si un jour moi vivant, la révolution devait se séparer de l'honneur, je m'en détournerais. »
  52. Sur le thème de la morale voir Camus Le témoin de la liberté, Actuelles page 261

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 19:05

Se taire est impossible est un essai écrit conjointement par l'écrivain franco-espagnol Jorge Semprún et le prix Nobel de la paix Élie Wiesel. Il s'agissait aussi pour eux de commémorer le cinquantenaire de la libération des camps de concentration allemands.


Référence Jorge Semprún et Élie Wiesel, "Se taire est impossible", Éditions Mille et une nuits, 'La petite collection', décembre 1995, 47 pages, isbn 2-84205-026-6


Jorge Semprun2.jpg   Elie Wiesel Congres us.jpg

Présentation et contenu

Élie Wiesel et Jorge Semprún : deux hommes, deux destins confrontés au tragique du XXe siècle, deux témoins incomparables qui se retrouve dans cet essai pour livrer leur expérience, réfléchir et confronter leur vision de cette époque.


Ils se croisent en 1945, anonymes parmi les anonymes, dans le troupeau des condamnés du camp de concentration nazi de Buchenwald. Et ils se retrouvent en 1995 -un demi-siècle plus tard donc- pour parler, faire une espèce de bilan et d'en tirer quelques lignes de conduite qui font qu'au moins, la vérité qu'ils portent en eux soit exprimée à travers leurs souvenirs et leur vécu.


Entre ces deux époques, il y eut une brève rencontre qu'évoque Jorge Semprún dans son livre de souvenirs sur son ami "Yves Montand" intitulé Montand la vie continue : Jorge Semprún est à New York en septembre 1982, accompagnant Yves Montand en tournée. Le journaliste Marc Kravetz s'y trouvait aussi, qui venait d'interviewer Simone Signoret, article qui parut dans Le Matin de Paris, interviewa également Montand et les présenta à Élie Wiesel que Semprún « ne connaissait pas personnellement. »


« Je le visitais une fois, ajoute-t-il, avec Simone (Signoret) et Colette, celle-ci (la femme de Semprún) étant venue nous rejoindre à New York. Et puis une deuxième fois le dimanche 12 septembre 1982, avec Simone seulement, ma femme ayant déjà regagné Paris. [...] De Buchenwald à ce dimanche new-yorkais, en passant par nos visions d'Israël, nos vies avaient cheminées sans se croiser, nouées pourtant autour d'expériences comparables. Si tant est qu'on puisse comparer l'expérience d'un ancien déporté juif comme Wiesel à n'importe quelle autre expérience de notre époque. »


Quelques semaines plus tard, ajoute-t-il en conclusion, à Los Angeles le 20 octobre et à Tokyo les jours suivants, « j'ai pourtant longuement évoqué avec Montand lui-même les conversations que nous avions eues avec Élie Wiesel. »


Se taire est impossible.jpg         Semprun et les livres.jpg

Données complémentaires

  • Élie Wiesel et François Mitterrand, "Mémoire à deux voix", dialogues, éditions Odile Jacob, 1995
  • Brigitte-Fanny Cohen, "Élie Wiesel. Qui êtes-vous ?", éditions La manufacture, 1987
  • Michaël de Saint Cheron, "Entretiens avec Elie Wiesel" suivi de "Wiesel, ce méconnu", éditions Parole et Silence, 2008
  • Robert Antelme, "L'Espèce humaine", Éditions Gallimard, 1947, rééditions en 1957 et 1999
  • Maria Angélica et Semilla Duran, "Le Masque et le Masqué : Jorge Semprún et les abîmes de mémoire", Editions Presses Universitaires du Mirail, Collection des Hespérides, 253 pages, 24 février 2005, isbn 2858167699

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26 février 2013 2 26 /02 /février /2013 18:54

Quel beau dimanche est un récit autobiographique de Jorge Semprún qui se déroule dans le camp de concentration de Buchenwald.

Sempun 2008.jpgJorge Semprun en 2008 Signac Paul un dimanche 1890.jpg Un "beau" dimanche (Signac)


Référence : Jorge Semprún, "Quel beau dimanche", éditions Gallimard, 1980, éditions Grasset, collection Les cahiers rouges, n° 144, 2002, 437 pages, isbn 2246088836, LGF/Le Livre de Poche, n° 5652, 1982


« Avais-je rêvé ma vie à Buchenwald ? Ou bien, tout au contraire, ma vie n'était-elle qu'un rêve depuis mon retour de Buchenwald » dira-t-il à propos de ce livre qu'il considère comme son ouvrage essentiel, sans doute parce qu'il y a mis cet essentiel de lui-même qui fait la substance même de son travail de création. "Quel beau dimanche", lvre qu'il considère comme essentiel, est aussi une « vertigineuse recherche d'identité d'un double rescapé du nazisme et du stalinisme. »

Présentation

Qu’il s’agisse de Autobiographie de Federico Sánchez, de la Deuxième mort de Ramón Mercader ou de ce "Beau dimanche", le déclenchement de son écriture est identique : un ou plusieurs événements lui suggèrent le schéma du récit. [1]


Ce dimanche de neige de décembre 1944 représente le dimanche de Buchenwald, jour le plus insupportable parce qu'il n'y avait rien à faire de 2 heures de l’après-midi à 10 heures du soir, l’heure du couvre-feu en hiver, malgré réunions politiques ou culturelles. L’orchestre du camp jouait donnant à cette journée « l’allure des dimanches provinciaux mais contribuait à rendre l’atmosphère plus lourde, plus difficile à assumer.  » Le choix du mois de décembre, c’est aussi l'arrivée les premiers convois de juifs venant des camps polonais. « Les SS n’en voulaient pas, leur présence"rabaissait" le camp et leur fierté. » A cette date, ce fut aussi l’écrasement de la Résistance communiste grecque par les troupes britanniques, qu'ils avaient appris et qui les inquiétaient beaucoup. [2]

Contenu et synthèse

"Quel beau dimanche" se présente d'abord comme une quête d'identité d'un autre lui-même rescapé d'un camp de concentration et rescapé du franquisme. Cet ancien dirigeant du Parti communiste espagnol clandestin, viré en 1964 par les orthodoxes du parti cherche sa vérité à travers ce siècle qui a connu tant de vertiges collectifs. Dans une interview, il a confié combien la lecture d'Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne avait été importante pour l'écriture de ce livre.


Au camp de Buchenwald, Jorge Semprun n'est pas encore Federico Sanchez mais Gérard et c'est un dimanche ordinaire d'hiver au camp qu'il raconte dans ce livre. C'est pour lui une occasion de faire des allers et retours dans sa mémoire, de revisiter le passé sur le site de Buchenwald, parler de l'arbre à l'ombre duquel Goethe et Eckermann tinrent leurs fameuses conversations que reprit Léon Blum qui se retrouva lui-même, caprice du destin, prisonnier des Allemands à l'ombre de cet arbre. Le futur, c'est l'avenir de l'organisation des communistes de Buchenwald, dont Gérard était membre, persécutés et persécuteurs, simples acteurs comme Barizon qui s'écria le matin de cette nouvelle journée : « Quel beau dimanche ! »


Buchenwald deportation.jpg Baraquement à Buchenwald

 

Notes et références

  1. Pour "Autobiographie" par exemple, ce sont les entretiens de Carillo avec Debray qui ont servi de détonateur mais le thème du livre, qu'il refusa de publier avant la fin du franquisme, lui était venue bien avant, lors des réunions qui aboutirent à son exclusion du PCE en 1964.
  2. D'après son interview à Bernard Géniès dans La Quinzaine littéraire du 66/03/1980

Voir aussi sur cette époque :

  • Le Grand Voyage, L'Évanouissement, L'écriture ou la vie, Le mort qu'il faut
  • Primo Levi, "Si c'est un homme" (Se questo è un uomo), Mémoires, 1947 et 1958
  • Marguerite Duras, "La douleur", Éditions POL, 1985
  • Robert Antelme, "L'Espèce humaine", Éditions Gallimard, 1947, rééditions en 1957 et 1999

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