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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:43

Brassens libertaire par Marc Wilmet

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Référence : Marc Wilmet, "Brassens libertaire ?", éditions Aden Belgique, collection "Petite Bibliothèque D'aden", 208 pages, octobre 2010, ISBN 280590060X

 

Brassens wilmet.jpg . Brassens libertaire.jpg Brassens lisant "le Libertaire"

 

Dans cette veine du chanteur-poète-libertaire, plusieurs ouvrages sont déjà venus apporter leur témoignage ou leur analyse de cette période de la vie de Georges Brassens et des traces qu'on trouve ensuite dans sa vie et dans ses chansons. [1] Brassens lui-même apporte apporte sa pierre à l'édifice avec les lettres envoyées à son ami Toussenot, rassemblées et publiées par la suite en un volume.[2]


Marc Wilmet [3] a ainsi rassemblé des articles qui donnent une autre image que l'image habituelle plus policée et plus "consensuelle", les accompagnant d’une présentation thématique et stylistique de ses chansons et de ses autres écrits. On y découvre des textes assez virulents d'un Brassens jeune et inconnu qui dénonce l'hypocrisie, les tares de cette société qu'il n'aime guère, et ses corps les plus représentatifs comme les force de coercition (les flics et l'armée), la religion et les curés, le pouvoir du fric... [4]


On peut avoir une idée du style de celui qui, en ce temps-là, signait souvent ses articles du pseudo de Géo cédille dans les deux exemples donnés sur le site des anarchistes, "Aragon a-t-il cambriolé l'église du Bon-secours et Le hasard s'attaque à la police, [5] ou l'ouvrage qui reprend les articles du Libertaire de Brassens "Les chemins qui ne mènent pas à Rome." [6]


Bibliographie

  • Clémentine Deroudille, "Brassens le libertaire de la chanson", éditions Gallimard
  • Bernard Lonjon, J'aurais pu virer malhonnête, Éditeur Du Moment, janvier 2010, ISBN 2354170645
  • Jacques Vassal, "Brassens, l'homme libre", éditions Le Cherche-midi, 03/2011
  • Joann Sfar et Clémentine Deroudille, "Brassens ou La liberté", éditions Dargaud, bande dessinée, 03/2011
  • Victor Laville, Christian Mars, Brassens, le mauvais sujet repenti, éd. l’Archipel, octobre 2006, ISBN 978-2-84187-863-5

Voir aussi

  • Bibliographie sélective
  • Georges Brassens, Tome 1, le poète rebelle, Alphonse Bonnafé :
  • Georges Brassens, Tome 2, le poète philosophe, Lucien Rioux : présentation de la galerie de portraits qu'a dessinés Georges Brassens et de ses personnages qui ressemblent au chanteur-poète : comme lui, ils sont aimables, tolérants, mêlent l'humour et la tendresse, la fraîcheur et une roborative philosophie de la vie. On retrouve ainsi ses personnages les plus familiers, les plus intimes comme La Jeanne et Bonhomme, l'Auvergnat (Marcel, le mari de Jeanne) et le Pauvre Martin, la Brave Margot et le Mauvais sujet repenti... Toute une fresque de personnages attachants et pittoresque illustrée de nombreux documents photographiques intéressants et souvent inédits.

Notes et références

  1. Pour les principaux ouvrages concernés, voir la bibliographie
  2. Brassens - Lettres à Toussenot, 1946-1950 - Recueil composé par Janine Marc-Pezet (lettres écrites à son ami, le philosophe Roger Toussenot), Textuel/France Bleu, 2001, ISBN 978 2 8459 7039 7.
  3. Marc Wilmet enseigne la linguistique à l’Université de Bruxelles et dans d'autres universités à l'étranger.
  4. Voir le commentaire sur le site Critiques libres
  5. Brassens libertaire
  6. Georges Brassens, "Les chemins qui ne mènent pas à Rome", Réflexions et maximes d'un libertaire, préface de Jean-Paul Liégeois, éditions Le Cherche-midi, 01/2008
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:28
<<<<<<<< sous titre : La vie philosophique d'Albert Camus >>>>>>>>
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La vie philosophique de Camus

 

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1- Albert Camus philosophe
2- Héritage et maladie
3- L'Homme révolté
4- Un authentique camusien

**************************

 

1- Albert Camus philosophe

 

« Camus philosophe ? », ce qui semble paradoxal quand on se souvient des dénégations d'Albert Camus sur ce sujet. « Oui, bien sûr » répond Michel Onfray. Philosophe non comme l'intellectuel issu du sérail et construisant sa glose sur la pensée de ses prédécesseurs mais comme un penseur engagé dans son siècle et qui évalue le chemin parcouru, en détermine sa vérité humaine.

 

Camus fut un homme très calomnié de son vivant, en butte aux attaques de tout bord, peut-être parce qu'il était avant tout un non-conformiste, refusant la tradition conservatrice comme les révolutions, rejetant le conformisme lénifiant de droite comme la dictature du prolétariat, mettant en fait dans le même panier ordre capitaliste et ordre totalitaire, leur préférant un ordre libertaire. pour lui, pas de pensée unique. Son objectif était de replacer l'homme au centre de sa pensée, d'où le caractère profondément humain de sa démarche avec les doutes et les approximations qu'elle suppose. Sartre et les sartriens ont lancé l'anathème sur son œuvre et, plus grave, ont voulu déconsidérer l'homme. Entreprise de sape qui, à défaut de l'abattre, lui a fait beaucoup de mal.

 

Michel Onfray passe tout en revue, reprend textes, biographies et écrits de ses adversaires, démontant les accusations sans fondement d'un Camus "philosophe pour classes terminales", [1]d'un Camus défenseur des colons d'Algérie, de ces "petits Blancs" dont il est issu. Il décrit un Camus fidèle à l'image qu'il a laissée, à ce qu'on connaît de sa biographie [2] fidèle à la figure d'un père qu'il n'a jamais connu -"Un homme, ça s'empêche"- et sur les traces duquel il va marcher [3], fidèle à une mère modeste femme de ménage, mal-entendante et murée dans son silence, habitant Belcourt l'un des quartiers pauvres d'Alger, fidèle à ses idéaux au point de s'engager dans une lutte incertaine contre le pouvoir colonial et , malgré sa tuberculose, ensuite dans la Résistance, fidèle à ses idéaux, à sa cohérence intellectuelle, quittant le Parti communiste après un bref passage, sentant toujours la présence de la Méditerranée et de cette "pensée du midi" qu'il regrettera avec nostalgie quand il sera installé à Paris.

 

Concernant Jean-Paul Sartre, il met le doigt là où ça fait mal, rappelant la légende d'un Sartre "intellectuel-résistant" construite par les sartriens et Simone de Beauvoir après la guerre, qu'il s'est incliné devant la violence, qu'elle vienne des régimes communistes ou du terrorisme FLN, qui déclara « Jamais nous n'avons été plus libres que sous l'occupation allemande » et fit l'éloge de Jean Giraudoux en 1943 dans la revue collaborationniste "Comœdia".

 

Concernant Albert Camus, les convergences sont nombreuses entre les deux hommes : père ouvrier agricole, mère femme de ménage, d'une certaine façon des "étrangers", l'un algérien, l'autre normand, à l'intelligentsia parisienne et ne s'y étant jamais vraiment adaptés [4] Ils ont reconnu aussi un maître, Jean Grenier pour Camus, Lucien Jerphagnon pour Onfray, la figure de proue de Niezsche avec en toile de fond une remise en cause des idées, des systèmes à la mode que dénoncent Camus dans L'Homme révolté et Onfray avec sa remise en cause du freudisme dans Le crépuscule d'une idole. Celui qui réduit le vivant à des concepts et se livre à de pures opérations de l'esprit. Ou bien celui qui, tel Socrate, Épicure ou Camus, permet "la sculpture de soi pour quiconque souhaite donner un sens à sa vie". C'est peut-être pourquoi Camus n'a pas pris une seule ride.

 

Si le dessein de Michel Onfray est de montrer que Camus fut d'abord et avant toute chose un amoureux de la vie, ce qu'il appelle un hédoniste, un homme de gauche et libertaire, anticolonialiste soucieux de défendre à Alger-Républicain la justice et homme de liberté dénonçant les totalitarismes de tout bord, il en apporte la démonstration aussi bien à travers les écrits de Camus que dans sa vie, ses actions et ses prises de position. Il dresse aussi un portrait de l'homme-Camus, la découverte des quartiers riches d'Alger quand il fréquente le lycée Bugeaud au centre ville et qu'il compare avec son pauvre quartier de Belcourt, souffrant très tôt dans sa chair de cette tuberculose qui le handicapera toujours, puis une vie qui oscilla souvent entre un hédonisme solaire cher à Onfray et la rigueur de l'écrivain.

 

La philosophie est trop souvent circonscrite à des concepts alors que son rôle traduit par Socrate, Épicure ou Camus, permet « la sculpture de soi par quiconque souhaite donner un sens à sa vie. » Camus était en phase avec son temps quand ça correspondait à ses conceptions et à ses engagements, la révolte contre les inégalités, contre l'injustice, contre l'Occupant pendant la guerre, mais il s'opposait à ses excès, se révoltant contre le dangereux laxisme des démocraties, l'égoïsme coupable du capitalisme ou les tentations totalitaires des communistes et de leurs alliés. Ce qui effectivement faisait beaucoup de monde.

 

Sur les traces de Camus l'algérois

 

Michel Onfray à Alger sur les traces de Camus

 

De Camus à Alger, il reste pratiquement rien aujourd'hui. Au 93 rue de Lyon, devenue la rue Mohamed Belouizdad, Michel Onfray ne recueille que quelques bribes de souvenirs, la vie d'une famille pauvre, la mère et la grand-mère qui cherchent au marché les dentées les moins chères, la mère qui fait des ménages dans le quartier, chez le boulanger, pour faire subsister la famille.

 

Camus n'a jamais oublié, écrivant un jour vouloir « arracher cette famille pauvre au destin de l'Histoire qui est de disparaître sans laisser de traces. » L'autre face de la grisaille de Paris, de Lyon ou même de Prague, dont il se plaint, c'est le symbole de Tipasa au pied de la montagne du Chenoua près d'Alger où il peut se baigner dans une mer « vivante et savoureuse », se promener parmi les ruines romaines dans « le soleil et l'odeur des absinthes, la mer cuirassée d'argent... »

 

Son poème panthéiste, Noces à Tipasa, dont Michel Onfray dit qu'il est « au rebours de la phénoménologie qui complique tour avec des néologismes, » [5] est un chant à d'exaltation de la nature, nécessaire communion avec la nature humaine. Sur le site de Tipasa, où Michel Onfray est allé repérer les traces de Camus, une stèle surplombant la mer, a été érigée avec cette citation : « Je comprends ici ce qu'on appelle gloire : le droit d'aimer sans mesure. »

 

2- Héritage familial et maladie

 

A travers les souvenirs épars sur son père et le silence éloquent de sa mère, l'enfant s'est construit dans ce climat qui gouvernera sa vie. Les dés sont jetés, son enfance livre « le secret de la constitution organique de cette sensibilité anarchiste qui se traduit par une autonomie farouche, » refusant de suivre le gros de la troupe comme de servir de guide. Puisque sa mère est douce, résignée, mutique, il sera celui qui la protège, celui qui se révolte contre l'ordre établi et contre la condition humaine, celui qui parle au nom de tous ceux qui sont trop inhibés pour oser se faire entendre.

 

Le Premier homme, ce roman-récit qui lui tenait tant à cœur et que la mort a interrompu, il le dédiera à sa mère : « A toi qui ne pourras jamais lire ce livre. » Il sait par expérience,, par sa passé, le poids de la pauvreté : un vocabulaire réduit à l'utile, un univers réduit aux gestes d'un quotidien tourné uniquement vers la survie. Les objets reflètent ce caractère d'utilité, ils ne possèdent pas comme chez les riches leurs caractéristiques, le nom de leur origine, ce "grès flambé des Vosges" ou ce "service de Quimper", ces bibelots décoratifs et inutiles.

 

Une autre épreuve a modifier sa psyché et bouleverser sa vie : le compagnonnage de cette tuberculose qu'il découvre à 17 ans en décembre 1930. Jusque là, ce n'était que grand fatigue et signes avant-coureurs mais la maladie s'est peu à peu installée. Les conséquences seront à la hauteur du mal et qui se traduiront par ce sentiment absurde de la vie qui explosera dans Caligulaet qu'il sublimera dans La Mort heureuse'.

 

Il se contraindra dans le sport qu'il aime tant, nager et s'ébattre dans la Méditerranée, jouer au football avec ses copains au RUA', le club d'Alger, savoir en fin de compte que « Éros et Thanotos sont l'envers et l'endroit. » Mais Michel Onfray voit aussi dans cette maladie une chance pour Camus : il a échappé « au dressage idéologique de la reproduction sociale... et puisera dans le monde riche de son enfance pauvre. »

 

3- L'Homme révolté

 

Camus a été de tous les combats... bien avant Sartre. C'est sans doute ce qui les a le plus séparés ce leadership sur l'idéologie, même s'il n'a jamais constitué pour Camus une préoccupation. Michel Onfray voit en Sartre l'homme des occasions manquées. Vivant en Allemagne, il n'a pas vu la montée du nazisme. Il a surtout commis des imprudences, profitant de vacances avantageuses en Italie en 1933, proposées par les fascistes italiens, il a publié dans la revue "collabo" Comœdia en 1941 et 1944, obtenu que Simone de Beauvoir travaille pour Radio-Vichy... tandis que Camus entre en résistance et prête sa plume au journal Combat.

 

La longue polémique au sujet de L'Homme révolté est l'occasion de coups bas contre un Camus incapable de saisir les concepts philosophiques et lisant des ouvrages de "seconde main". Pour Sartre, la guerre d'Algérie sonne l'occasion de la revanche : il sera le champion de la libération des peuples et de l'anti-colonialisme contre les "Pieds-noirs" et les "Petits-blancs" dont est issu Camus et qui de ce fait serait leur défenseur naturel. Mais Camus a déjà été communiste en 1935 puis est parti en 1937, écœuré des volte-faces du Parti. Il a déjà été anti-colonialiste, dénonçant ses effets dévastateurs en Kalylie dans le journal Alger-Républicain, [6]célébrant en pionnier la culture indigène , la nouvelle culture méditerranéenne dans un texte de février 1937 ou publiant par exemple le 25 avril 1939 un article intitulé "Contre l'impérialisme".

 

Attitude qu'il a payée au prix fort en étant expulsé d'Algérie par le pouvoir colonial à la veille de guerre; « Camus veut un Nietzsche solaire contre un Hegel nocturne conclut Michel Onfray. » Camus ira même bien plus loin en proposant le "douar-commune", système d'autogestion d'une population locale, coopératif et fédératif, solution proudhonienne qui redonne aux villageois les moyens de se gouverner eux-mêmes.

 

4- Michel Onfray, un authentique camusien, d'après Jean Daniel


Auteur de "Avec Camus", Jean Daniel qui fut son ami, a lu "l'Ordre libertaire" de Michel Onfray. "Une bouffée de jeunesse", se réjouit-il.

 

    

Camus vu par Wiaz

 

Si Michel Onfray, comme il le dit dans sa dédicace, n'a rien à apprendre à Jean Daniel sur les faits, mais sur « la façon de les ordonner et de leur procurer un sens, » il en va différemment. Parlant de l'humeur anti sartrienne d'Onfray, il rappelle que Sartre a écrit, après la mort brutale de Camus :

«Il (Camus) représentait en ce siècle, et contre l'Histoire, l'héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu'il y a de plus original dans les lettres françaises.  »

 

Texte réparateur, non dépourvu d'ironie, contenant aussi une autocritique dans la condamnation « des mandarins hégéliens, des snobs de l'hermétisme », tout ce monde que Camus a critiqué dans l'Homme révolté. A côté de ça, que pèse la malveillance de Jean-Jacques Brochier, comment encore s'en indigner sans perdre son temps ?

 

S'il importe à Michel Onfray d'évoquer "le vrai Nietzche", « ce grand libérateur qui s'est installé "par-delà le bien et le mal" dans un amoralisme désenchaîné  », y trouvant la source de l'immanence foncière de l'homme et de la prééminence du présent. Au-delà du silence de la mère, Jean Daniel a aimé aussi retrouver l'hédonisme païen du soleil et des plages algéroises, l'explosion sensuelle de Tipasa opposée au panthéisme sévère des ruines de Djemila. Sa pensée a ceci d'irremplaçable que Camus s'est battu pour "faire son métier d'homme", sans rien attendre d'une transcendance que la mort. Ce fut sa façon de refuser la violence qui porte atteinte à l'homme et de l'accepter quand il s'agit de combattre l'injustice et l'humiliation, c'est-à-dire le colonialisme et le capitalisme. Mais cette "défense et illustration" de Camus ne doit se transformer en récupération.

 

Concernant l'Algérie, Camus défendait une "autonomie égalitaire", rejetant la colonisation qu'il a de tout temps combattue, ce qui ne conduisait pas forcément à l'indépendance. La guerre prise en répression et terrorisme, a finalement rendu impossible tout dialogue et c'est dans ce contexte que Camus a prononcé cette phrase souvent déformée qui lui fut longtemps reprochée, faisant référence à une conception terroriste de la justice, qui pouvait tuer sa mère : « J'ai toujours condamné la terreur. Je dois condamner aussi un terrorisme qui s'exerce aveuglément dans les rues d'Alger, par exemple, et qui, un jour, peut frapper ma mère ou ma famille. Je crois à la justice mais je défendrai ma mère avant la justice.  » Camus souhaitait une communauté multiraciale mais il redoutait la puissance un islam dominant, reposant sur le panarabisme de l'Égypte nassérienne. Il aura cette formule pour exprimer son désarroi et sa lucidité : « L'important est que nous soyons vous et moi déchirés » confia-t-il à Jean Daniel.

 

Pour ce qui concerne ce titre oxymore "L'ordre libertaire", il est difficile de parler d'un "nietzschéisme libertaire" de Camus, même s'il a toujours été près d'une certaine tradition proudhonienne, des anarchistes espagnols et de ses amis anarcho-syndicalistes de la revue "la Révolution prolétarienne". Ce refus du pouvoir, Camus le voulait mélange de consentement et de révolte, refuser l’impossible et accepter un certain ordre fait de liberté mâtinée d’anarchisme pacifique.

 

Camus confie à Jean Daniel sa position par rapport à la violence, thème qu’il a traité dans la violence d’état de Caligula ou dans celle des terroristes de sa pièce Les Justes, dont il disait « A partir du moment où un opprimé prend les armes au nom de la justice, il met un pied dans le camp de l'injustice. » Cette réflexion rejoint la position de la philosophe juive Simone Weil. [7] Cette démarche est d’autant plus intéressante qu’elle concerne les rapports qu’entretenait Camus avec le fait religieux, avec Pascal qui « me bouleverse mais il ne me convainc pas » et surtout avec Dostoëvski. Il faut se souvenir que Camus changeait chaque jour le tableau accroché au-dessus de sa tête dans son bureau, remplaçant tour à tour Pascal par Dostoïevski puis par Nietzsche, symbole qui n’est pas anodin. [8] De ce point de vue, il est dommage que Michel Onfray ait négligé la dimension dostoïevskienne d’un Camus qui, s’il « refusait la transcendance, ne mettait jamais en cause le mystère du Christ. »

 

Voir aussi :

 

Références

  1. Titre d'un essai-pamphlet de Jean-Jacques Brochier, voir ma présentation dans l'article Albert Camus (Brochier)
  2. Voir l'imposante biographie de Jean Lacouture
  3. Voir son roman Le Premier homme
  4. Onfray restant 'chez lui' en Normandie et Camus s'apprêtant peu avant sa mort, à s'installer dans le Vaucluse à Lourmarin
  5. Il ajoute "qu'il fait de la métaphysique sans en avoir l'air, avec des mots simples"
  6. Dès 1939, dans "Misère de la Kabylie", Camus dénonce la surpopulation, l'exploitation, la mortalité infantile, l'illettrisme, le travail des enfants...
  7. Revenant à Paris, le lendemain du prix Nobel, la première chose que fit Camus a été d'aller se recueillir sur la tombe de Simone Weil.
  8. Souvenirs de Suzanne Agnelli, l'assistante de Camus chez Gallimard.
  9.  

 

 

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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:20

Albert Camus et Nietzsche

Camus et Nietzscheest extrait d'un article de l'écrivain Roger Grenier, ami et biographe de l'écrivain Albert Camus.


 

 

Albert Camus a beaucoup lu Nietzsche qui l'a ainsi influencé comme on peut le constater surtout à la lecture de ses deux essais "Le mythe de Sisyphe" et "L'Homme révolté".

 

Dès ses premiers textes, Camus fait référence à Zarathoustra et à son 'optimisme entêté'. Dans La Mort heureuse, ce premier roman publié à titre posthume, Camus donne à l'un de ses principaux personnages, handicapé 'cul de jatte', Zagreus, le nom d'un personnage de La Naissance de la tragédie dont Nietzsche écrit qu'il fut "déchiré par les Titans et qu'on le vénère ainsi mutilé et dispersé". Il lit "L'Homme de cour" de Baltasar Gracian que Nietzsche appréciait particulièrement.

 

Le Mythe de Sisyphe contient nombre de citations tirées des œuvres de Nietzsche, ce que ce dernier dit de Kierkegaard par exemple, comme Zarathoustra, "à la Terre restez fidèle et n'ayez foi en ceux qui vous font discours d'espérances supra-terrestres." Ce que confirmera Camus dans l'une de ses Lettres un ami allemand où il écrit "j'ai choisi la justice... pour rester fidèle à la terre."

 

Albert Camus sera très choqué, lui le Résistant, par la volonté des nazis de récupérer Nietzsche à toute force et de la part qu'a pris sa propre sœur [1] dans la mise en œuvre de cette manipulation. Dans ses Carnets, Camus s'attache à défendre sa mémoire car, écrit-il, "l'époque menace de remplacer (ses valeurs) par des valeurs qui sont la négation de cette culture et que Nietzsche risquait d'obtenir ici une victoire dont il ne voudrait pas."

 

Albert Camus consacrera aussi un chapitre à Nietzsche dans son essai "L'Homme révolté" où il voit en l'homme qui perd la foi, "la douloureuse ascèse de la liberté". Ils se retrouvent encore réunis à travers "L'Homme souterrain" de Dostoïevski, livre important pour Nietzsche et dont Albert Camus a reconnu l'influence dans la genèse de "La Chute". Comme écrivait son biographe Roger Grenier : "On n'en finit pas de trouver Nietzsche au détour de l’œuvre de Camus".


 

Voir l'article : Camus libertaire


Voir aussi les fiches que j'ai développées sous Wikipedia :

 

 

Notes et références  

  1. Elisabeth Förster-Nietzsche réalisera un montage intitulé La Volonté de Puissance, mystification qui passera longtemps pour un texte authentique de son frère
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3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 14:53

Correspondance Albert Camus et Grenier

 

Correspondance Albert Camus, Jean Grenier présente la correspondance échangée entre 1932 et 1960 entre l'écrivain Albert Camus et son ancien professeur et écrivain Jean Grenier dans une édition présentée et annotée par notes de Marguerite Dobrenn, universitaire et amie d'enfance d'Albert Camus.

 

Références : Correspondance Albert Camus, Jean Grenier, correspondance 1932-1960, notes de Marguerite Dobrenn, Gallimard, 280 pages, 1981, (ISBN 9782070231751) (isbn13), (ISBN 2-07-023175-5) (isbn10)

 

A. Camus & Jean Grenier

 

Présentation et contenu 

 

Camus a toujours reconnu l'influence qu'avait exercée sur lui son ancien professeur de philosophie au lycée d'Alger où Jean Grenier a exercé quelques années. Mais 'l'élève a fini par dépasser le maître', ce qui n'a pas été sans quelques réticences de la part de Jean Grenier. Cette correspondance s'étend de façon ininterrompue des premiers temps de leur rencontre en 1932 jusqu'à la veille du décès de Camus le 4 janvier 1960.

 

Elle est d'autant plus intéressante que sa longévité et sa continuité représentent une source importante d'informations aussi bien sur l'évolution de Camus que sur celle de leurs relations. Si Grenier reconnaît son rôle d'inspirateur, il voulait aussi garder son indépendance vis-à-vis de Camus, 'faire son œuvre' sans être constamment soumis à l'aune de son ancien élève, considéré comme 'le maître de Camus', comme certains critiques n'y manquèrent pas.

 

Il est assez difficile d'évaluer l'influence réciproque qu'ils exercèrent aussi bien dans leur correspondance où on trouve toujours un profond respect mutuel dans le choix des mots et leur façon de s'exprimer et encore plus dans le livre de souvenirs de Jean Grenier, qui est essentiellement un hommage qu'il rend à Camus. À travers leurs échanges de lettres, on peut distinguer trois périodes dans leurs relations : la période algéroise de 1932 à 1938, date à laquelle Jean Grenier quitte Alger, les années 40 où ils ne se voient guère, Camus étant à Oran ou 'bloqué' en France une partie de la guerre et Grenier nommé à Lille puis en Égypte et où ils trouvent peu de temps pour s'écrire, surtout pendant 'la période résistante' de Camus et les années 50.

 

Jean Grenier enseigne à Alger en 1923-24 puis y revient à la rentrée 1930 où il a dans sa classe le jeune Camus. Leur rencontre est connue puisqu'ils l'ont racontée tous les deux : Camus victime d'un première attaque sérieuse de tuberculose, est retenu loin du lycée pendant plusieurs semaines et Grenier s'en inquiète, lui rend visite; c'est à l'automne 1931 le début d'une longue amitié qui jamais ne se démentira. L'influence de Grenier s'exerce d'abord par son aura, il est publié à la NRF, Camus lit son livre Les îles Kerguelen et il lui confie un ouvrage qui va beaucoup influencer Camus La douleur d'André de Richaud; Camus ne tarde pas à lui demander conseil et à lui faire lire ses premiers écrits (voir la première lettre conservée en mai 1932). Cette influence littéraire s'affirme dans les premiers écrits de Camus [1 ], surtout dans les textes de 1932 [2] puis dans Les voix du quartier pauvre.

Suit un éloignement relatif quand Grenier, après avoir conseillé à Camus d'y adhérer [3] quitte le Parti communiste et développe un certain scepticisme politique. Mais son influence s'exercera en littérature, dans Noces en particulier où l'on trouve dans les livres de Grenier Poésies et proses d'Alger publié en 1933 et À Tipasa publié en 1937, des thèmes réutilisés par Camus : le soleil de Tipasa, le vent de Djémila, la vie à Alger ou les cloîtres italiens.

 

Mais en même temps, Camus se démarque de Grenier, y apporte sa propre vision, ce dont il s'excusera dans une lettre. Dans la préface au livre Les Îles rédigée en 1959, Camus reconnaît ce qu'il doit à Grenier, et ce n'est pas qu'un hommage ou un exercice de style : « Aujourd'hui encore, il m'arrive d'écrire ou de dire, comme si elles étaient miennes, des phrases qui se trouvent pourtant dans Les Îles... » La « tendre indifférence du monde » qu'on trouve dans L'Étranger est bien dans cette idée de Grenier que le monde aussi nous est étranger et qu'il faut trouver une certaine paix à sa contemplation, « vivre Tipasa, écrit-il, témoigner et l'œuvre d'art viendra ensuite. » [4]

 

Leur correspondance va reprendre de la vigueur après la mutation de Grenier'au lycée de Vanves en 1938 : il est tout autant question de politique, de théâtre ou de projets littéraires, échanges qui lui serviront beaucoup pour la rédaction de ses essais. [5] Après avoir connu des bas quand Grenier est en Égypte, leur correspondance reprend au début des années cinquante avec, de part et d'autre, beaucoup de doutes sur leur vocation littéraire, un retour sur leur passé avec Les Grèves pour Grenier et ce qui deviendra Le Premier Homme pour Camus. Sous l'influence de Grenier, Camus publie un nouveau recueil de nouvelles 'solaires', L'Été dont il dit : « L'Été descend des Îles. » Camus prend acte d'une certaine modestie qui, reconnaît-il lui a manqué dans Noces [6], ce que Grenier appelle 'l'entre-deux', vérité relative de l'écrivain dont Camus dira à propos de son recueil suivant L'Exil et le royaume : « la part obscure, ce qu'il y a d'aveugle et d'instinctif en moi. » « Nous avons commencé en 1930 un dialogue qui n'est pas fini » écrivait Grenier en 1945. Grenier aurait pu le dire beaucoup plus tard et Camus aurait pu s'exprimer de la même façon.


 

Bibliographie et références

Bibliographie

 

  • "La Postérité du soleil", éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)
  • Jacques Chabot, "Albert Camus, la pensée de midi", Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)
  • "Albert Camus, Pascal Pia, correspondance", 1939-1947, présentation et notes de Yves Archambaum, éditions Fayard/Gallimard, 2000
  • "Correspondance Albert Camus, René Char", 1949-1959, présentation et notes de Franck Planeille, Gallimard, 2007, (ISBN 978-2070783311)
  •  

Voir les articles : Camus libertaire, Camus et Nietzsche


Voir aussi les fiches que j'ai développées sur d'autres sites :


Liens externes

Notes et références

  1. Voir Les Cahiers Albert Camus, tome II, Le premier Camus suivi de Écrits de jeunesse d'Albert Camus
  2. Perte de l'être aimé, L'art de la communion ou La maison mauresque
  3. Voir Correspondance page 22
  4. Sur l'influence de Grenier à cette époque, voir son texte "Sagesse de Lourmarin", p96 : [1]
  5. C'est Grenier qui envoie à Camus le livre de Rachel Bespaloff Cheminements et carrefours qui influencera Camus pour Le Mythe de Sisyphe
  6. Voir Correspondance pages 34-35
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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 15:57

Bertold Brecht à Berlin-Est

        <<<<<<<<<<< Bertold Brecht(1898-1956) dramaturge allemand >>>>>>>>>>>
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Résidence Weissensee, Berlin           La maison de Buckow

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La maison de Buckow, salon                          Buckow, pavillon de jardin


Berlin-Est en 1948.
Après un long exil, Bertold Brecht, ce fils de la bourgeoisie d'Augsbourg en Bavière [1], revient à Berlin dans une Allemagne de l'Est en pleine gestation, dans une ville dévastée par la guerre, où ses stigmates sont encore visibles à tous les coins de rues. L'État, bienveillant envers le grand dramaturge et qui compte sur lui pour initier une "culture populaire" a mis à sa disposition la villa du Weissensee située dans une forêt près du lac. C'est une grande maison de style néoclassique avec colonnes et fronton grec et un vaste perron protégé par une marquise.

 

H Weigel Berliner ensemble.jpg

Il prit immédiatement la direction du Berliner Ensemble pour donner des spectacles au Deutsches Theater et triompha rapidement avec Mère courage en 1949 mais l'année suivante, la reprise d'Antigone reçut un accueil mitigée. Déjà se faisaient jour la différence de conception théâtrale entre Bertold Brecht et les responsables de la politique culturelle.

 

Brecht vivait alors avec la fidèle Hélène Wigel, la mère de ses deux enfants, mais aussi avec son actrice fétiche du moment Maria Eich. A la fin du mois de juillet 1950, Bertold Brecht emmène sa troupe en vacances sur les bords de la Baltique à Ahrenshoop, petite station balnéaire avec ses maisons étroites en bois. Ils flânaient dans les dunes, visitaient les curiosités locales comme la vieille église des pêcheurs, jouaient aux touristes. Les tracasseries de la police politique l'irritèrent au point qu'il partit un temps à Rostock participer aux répétitions du Don Juan de Molière mis en scène par Benno Besson. [2]

 

Le Brecht-Denkmal de Fritz Cremer Berliner ensemble.jpg

Statue de Brecht

Au début de l'année 1952, Bertold Brecht décide de s'éloigner un peu de Berlin et avec Hélène Weigel ils tombent tous deux sous le charme une grande propriété située au bord du lac de Schermützel, à une heure environ de la capitale, à Buckow, strasse 29. Ce lieu protégé leur rappelle la maison de Svobostrand qu'ils habitèrent pendant leur séjour au Danemark en 1933. Sur l'immense terrain parsemés d'arbres vénérables, deux maisons sont implantées.

 

Sur le haut, une grande demeure blanche à toit brun avec une grande baie vitrée en angle, un patio pavé et une serre. Hélène Weigel s'installe ici, dans la grande demeure entourée de pins et de rosiers sauvages tandis que Bertold Brecht préfère aller dans la maison du bas vers le lac, plus petite et bâtie en briques brunes, avec Maria Eich. Pendant que Brecht écrit ou lit Horace dans l'un des fauteuils de jardin installés près de l'eau, Maria apprend le texte de Coriolan dont les répétitions ont commencé ou glisse au fil de l'eau dans dans vieille barque, le long des roseaux.

 

Ils aimaient les rives sombres du lac par temps gris, qui tranchaient sur les roches d'un beau brun-rouge. Bertold Brecht discutait avec un invité Gyorgy Lukacs venu de la capitale, en fumant son éternel petit cigare. Il lui expliquait sa thèse centrale de "distanciation" fondée sur une démarche objective pour pouvoir prendre du champ, éviter les biais de la psychologie et une approche sentimentaliste. Parfois, son visage se durcissait quand il pensait à son premier fils mort sur le front russe. Avec son visage un peu lourd, ses chevaux clairsemés et ses courtes mèches rabattues sur les tempes, il avait des airs d'empereur romain. Dans son testament, il avait prévu de léguer le domaine de Buckow à sa fille Barbara plutôt qu'à son fils Stefan. Mais il vivra jusqu'en 1956, victime d'un infarctus le 14 août à Berlin après avoir reçu l'année précédente le "Prix Staline International pour la Paix".

 

Dans son poème "La Solution", il écrit cette phrase plein d'ironie : « J'apprends que le gouvernement estime que le peuple a "trahi la confiance du régime" et devra travailler dur pour regagner la confiance des autorités. A ce stade, ne serait-il pas plus simple de dissoudre le peuple et d'en élire un autre ? »

 

Notes et références

  1. « J'ai grandi en fils de famille / Mes parents m'ont mis un faux-col, / Ils m'ont habitué à me faire servir / Et appris l'art de commander. » (Verjagt mit gutem Grund, Gedichte IV, 141. Arche, Poèmes IV, 135. Traduction Gilbert Badia et Claude Druchet)
  2. : En 1954, le nouveau théâtre de Brecht, le Theater am Schiffbauerdamm, sera inauguré par Benno Besson, dans son adaptation de Dom Juan de Molière.

Repères bibliographiques

  • Hannah Arendt, "Vies politiques", Gallimard, 1974.
  • Walter Benjamin, "Essais sur Brecht", éditions Rolf Tiedemann, 1955, traducteur Philippe Ivernel, La Fabrique, 2003.
  • Jacques-Pierre Amette, "La maîtresse de Brecht", éditions Albin Michel, 2003

Voir aussi : Goethe à Strasbourg

Liens externes : * Poèmes de Brecht, * Biographie, * Photos de Buckow

 

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Bertold Brecht en 1947 . . . . . . . . . Sa tombe à Berlin

 

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Le Berliner Ensemble                                Scène de "La noce"

 

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:52

L'écrivain et dramaturge René de Obaldia

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tumb René de Obaldia au théâtre de l'Oise en 1988

 

Dans une récente interview, René de Obaldia confiait à la journaliste qui l'interrogeait : "Je suis hanté par le mystère du mal". ref> Interview de Laurence Liban pour L'Express, publiée le 22/09/2011</ref> On l'appelle l'académicien le plus drôle du Quai Conti depuis qu'il a rejoint l'Académie française et qui pourrait dans la vénérable institution, lui contester ce titre ? Et il est vrai qu'il a toujours été un homme plein de fantaisie, d'extravagance même, soucieux de sa liberté en tout et d'abord dans sa verve et son franc-parler.

 

Quelques repères
 
**************************

22 octobre 1918 Naissance à Hongkong
Mai 1940-45 stalag Sagan, Silésie
1955 Tamerlan des coeurs (roman)
1960 Genousie (théâtre)
1969 Les Innocentines (poésie)
1993 Exobiographie (Mémoires)
1999 Election à l'Académie française

**************************

A la question « Comment votre œuvre résiste-t-elle ? » il répond avec son ironie coutumière : « Très bien. Dans l'ensemble, les spectateurs rient au même moment. Mais il peut y avoir des surprises... Et de partir dans une anecdote où dans "Du vent dans les branches de sassafras", quand Michel Simon provoquait les rires avec sa réplique « Jamais je n'ai été jeune" », Gino Cervi s'était servi d'une musique dramatique provoquant l'effet inverse. Relativité de la mise en scène et de la didascalie.

 

Sur son succès, même posture de recul : il parle d'un théâtre "vertical", comme dans Du vent dans les branches de sassafras' mais finalement, chacun prend ce qui lui plaît. Il a eu cette chance bénie pour un auteur d'avoir les comédiens qu'il voulait, Michel Simon qu'il a remis en selle après huit ans d'absence sur scène, d'autres qu'il appréciait particulièrement comme Rosy Varte, Maria Pacôme et Micheline Presle, qui ont créé entre autres Le Défunt ou également Jean Rochefort dans Genousie...

 

Curieux titre pour une pièce que ce Genousie, un peu comme pour Du vent dans les branches de sassafras, ce nom d'arbre qu'il découvre en lisant Fenimore Cooper et dont il aime le son, ces syllabes qui se détache si bien. Pour Genousie, ce mot provient d'un texte qu'avait aussi beaucoup intéressé Jean Cocteau, qui finissait par cette phrase : « Je baigne délicieusement dans le royaume de Genousie. »

 

Il se dit hanté depuis toujours par le mystère du mal, la cruauté des hommes que résume bien le dicton "Homo homini lupus"... (L'homme est un loup pour l'homme...). Dans Monsieur Klebs et Rozalie en 1975, Michel Bouquet en Monsieur Klebs rêve d'une nouvel homme, un "homme humain", dans le roman Tamerlan des cœurs en 1955, c'est le conquérant, le dictateur dont il montre la cruauté, un Tamerlan en séducteur tout en étant un homme très ordinaire jeté dans l'histoire extraordinaire de la Première guerre mondiale, symbole de cruauté suprême qui représente tourtes les époques, toutes les situations, d'où ce mélange de dates et d'époques dans son récit. Pour lui, « toutes les civilisations sont contemporaines. »

 

Interrogé sur sa réplique tirée de Du vent dans les branches de sassafras, « La vie ne m'intéresse pas outre mesure,  » il la reprend à son compte, éprouvant depuis toujours ce que l'écrivain espagnol Miguel de Unamuno appelle "le sentiment tragique de la vie". À côté des beautés du monde, de l'amour... demeure le Mal, celui absolu d'Auschwitz, l'homme abandonné du divin et le recours à une totale liberté de l'homme en la matière et pour lui, le recours à une forme d'humour qu'il nomme "humour espagnol" et définit comme une "ironie métaphysique", la "superbe drôlerie" de Cerventes ou celle de Ramon Gomez de la Serna qu'il adore.[1] Il est comme Miguel de Unamuno, ambivalent, auteur de L'Agonie du christianisme mais aussi du Traité de cocotologie, l'art de faire des cocottes en papier. Suprême exigence et tout aussi suprême dérision. Plutôt que du mouvement du théâtre de l'absurde dans la veine de Samuel Beckett, il se veut du "théâtre du mystère".

 

Il fait ensuite un incursion dans sa biographie, même si malgré ses traits essentiels qu'il dit relever de l'inné, son parcours avait eu quelque importance sur les thèmes qu'il aborde et les qualités de son écriture. Son père, consul du Panama à Hongkong, disparaît dans l'immensité chinoise avant sa naissance, sa mère rentre en France où elle le place en nourrice chez des ouvriers. Il rapporte cette anecdote, assez importante pour qu'il l'a conte encore à plus de 90 ans : « Un jour, j'ai été accusé d'avoir coupé les moustaches du chat. Or ce n'était pas moi. On m'a puni. J'étais prêt à mourir pour que l'on sache que ce n'était pas moi. Et j'ai mis le feu aux rideaux. »

 

Adolescent, il se voit, « inquiet et mystique, » l'état d'esprit de Lacordaire disant : « Mon âme est mystique, mon esprit est critique. » Il est élevé par une grand-mère très pieuse Honorine, plutôt rassuré alors car il sait que, quelles que soient les turpitudes de la vie, « le Christ est ressuscité » et l'espoir demeure. Certitudes d'adolescent que vont fondre quand, pendant la guerre, il "fera son devoir", sera fait fait prisonnier et découvrira à son retour les horreurs d'Auschwitz.

 

 
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L'Académie française, ce n'était pas trop son truc au départ, il cite volontiers Flaubert écrivant «  Être contre l'Académie. Se présenter, » puis finit par se laisser convaincre. Il ne regrette pas, dit y rencontrer des gens passionnants de tous horizons, d'une tolérance exquise. Dilemme : son prédécesseur Julien Green refusant tout hommage posthume, il se tortura longtemps et finit par demander conseil à un dénommé Jean-Baptiste Poquelin, qui doit avoir l'expérience de ces situations depuis le temps.

À la question « Pourquoi écrit-il ? », comme demandaient les surréalistes, il répond malicieusement que c'est « pour faire des rencontres. » Et aussi pour tous ceux qui lui écrivent leur bonheur de recevoir ses œuvres, qui le remercient et écrivent qu'ils « se sont sentis allégés » en le lisant ou en allant voir ses pièces.

 

Notes et références

  1. Ramón Gómez de la Serna (1888-1963), est un écrivain espagnol "d'avant-garde", qu'on rattache souvent à la "Generación" de 1914 ou au Novecentismo, à l'origine d'un genre poétique, "la greguería".

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2 mars 2013 6 02 /03 /mars /2013 14:27

La poétesse Marceline Desbordes-Valmore

    <<<<< La poétesse Marceline Desbordes-Valmore (20 juin 1786-23 juillet 1859) >>>>>>>>
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« On a si peu de temps à s’aimer sur la terre !
Oh ! qu’il faut se hâter de dépenser son cœur !» "Révélation" (Marceline Desbordes-Valmore, 1833)

 

La poétesse Marceline Desbordes-Valmore sortie de son "purgatoire" en suscitant l'intérêt de la chanson actuelle ? Sans doute depuis que le chanteur et compositeur Julien Clerc a mis l'un de ses poèmes à son répertoire en mettant en musique son poème N'écris pas qu'il a enregistré sous le titre Les séparés dans son album paru en 1997. [1] Benjamin Biolay l'a d'ailleurs repris, avec la musique de Julien Clerc, sur son album intitulé Trash Yéyé en 2007. D'autres moins connus comme Karin Clercq dans La sincère ont également repris ses textes. Jolie gloire posthume pour celle qui fut chantée par Verlaine et Rimbaud, par Victor Hugo et Honoré de Balzac [2] et Sainte-Beuve qui disait d'elle: Elle a chanté comme l'oiseau chante.

 

Celle qu'on surnomma Notre-Dame-Des-Pleurs - « mater dolorosa » écrit Stefan Zweig dans a biographie- tant elle eut de malheurs dans sa vie est née à Douai dans le Nord le 20 juin 1786. Son père est un peintre d’armoiries ruiné par la Révolution Française et sa mère l'emmène à La Guadeloupe chez un cousin qui là-bas a connu la réussite. Mais à leur arrivée, elles constatent que une révolte d'esclaves a occis le cousin et la mère décède peu après de la fièvre jaune qui sévit dans l'île. Marceline, malgré ses seize ans, doit se résoudre à rentrer toute seule à Douai.

 

Pour survivre, elle se fait comédienne et cantatrice, suivant la troupe à Rouen puis à Paris sur la scène du théâtre de l'Odéon jusqu'en 1813 et de l’Opéra Comique en 1808, année où elle s'amourache d'Henri de Latouche et l'abandonne l'année suivante, lui laissant un enfant qui mourra à l'âge de cinq ans. Deuxième drame dans sa vie, à l'orée de ses 30 ans.

 

 
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Duo I. Boulay J Clerc sur un poème de Marceline

Elle poursuit sa carrière d'actrice et est engagée en 1815 par le théâtre de la Monnaie à Bruxelles pour jouer le rôle de Rosine dans Le Barbier de Séville et se lie avec un acteur de la troupe Prosper Lanchantin dit Valmore qu’elle épouse deux ans plus tard, pensant toujours à Henri de Latouche qui ne tarde pas à réapparaître. On connaît peu de choses de leurs relations, sinon qu'elle l'aima passionnément, qu'ils correspondirent pendant 30 ans et qu'on lui doit les plus beaux poèmes qu'elle écrivit.

 

Marceline qui, pour ne pas citer le prénom Henri dans ses poèmes, avait la délicatesse de nommer son héros « Olivier », va se retirer vers la fin de sa vie à Bourg-la-Reine, au 27, rue de Bièvre et , à Bourg-la-Reine et est inhumée dans le cimetière de la commune.

 

Informations complémentaires

  • Francis Ambrière, "Le siècle des Valmore, Marceline Desbordes-Valmore et les siens", Éditions du seuil, Paris, 1987

 

tumb Compositeurs et interprètes tumb Ses poèmes par Maria Mauba

 

Notes et références

[1] Poème qui avait déjà été mis en musique par Henry Woollett

[2] Honoré de Balzac admirait la spontanéité de ses vers dont il a écrit que c'était des « ''assemblages délicats de sonorités douces et harmonieuses qui évoquent la vie des gens simples''... »

 

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 15:55

Actuelles représentant un ensemble de chroniques tenues par l'écrivain Albert Camus, ensemble d'ouvrages édités séparément en trois volumes entre 1950 et 1958.

 

1- Présentation et contenu

Les Actuelles couvrent une grande partie de la vie d'Albert Camus et se présentent en trois volumes :

  • Actuelles I : Chroniques 1944-1948 (1950)
  • Actuelles II : Chroniques 1948-1953 (1953)
  • Actuelles III : Chroniques 1939-1958 (1958) sous titrées Chroniques algériennes

  

2- Actuelles I : Chroniques 1944-1948

« Il s'agit de servir la dignité de l'homme par des moyens qui restent dignes au milieu d'une histoire qui ne l'est pas. » (Actuelles I)
Structure
  • Choix d'articles de Combat de 1944-45 et de février à mars 1947
  • Une série d'articles publiée par la revue Caliban de Jean Daniel, intitulée Ni victimes ni bourreaux
  • Deux réponses à Emmanuel d'Astier de la Vigerie parues dans les revues Caliban n°16 et La Gauche en 1948
  • L'incroyant et les chrétiens, exposé de Camus au couvent des bénédictins de Latour-Maubourg en 1948
  • Reprises d'interviews :
    • Le problème du mal : la revue du Caire, 1948
    • Dialogue pour le dialogue, sur le thème de la paix, la revue anarchiste Défense de l'homme, juillet 1949
    • Pourquoi l'Espagne, Combat 1948, réponse à Gabriel Marcel à propos de sa pièce L'État de siège et de la dictature franquiste
    • Le témoin de la liberté : discours lors d'un meeting d'écrivains en novembre 1948 publié dans La Gauche le mois suivant
Contenu et références

Ce premier volume se compose pour l'essentiel d'articles publiés dans le journal Combat. Camus a opéré un choix avec tout ce qu'il a d'arbitraire, a dit Camus lui-même, avec cette incertitude des articles non signés dont il est difficile de savoir s'ils sont vraiment de lui. Camus souhaitait en effet que l'éditorial reste une œuvre collective.

 

Déjà il voit le danger de l'après guerre et met en garde contre toute tentation de laxisme, de retour au passé : « Ce ne serait pas assez de reconquérir les apparences de liberté dont la France de 1939 devait se contenter. Et nous n'aurions accompli qu'une infime partie de notre tâche si la République française de demain se trouvait comme la Troisième République sous la dépendance étroite de l'argent. »

 

Déjà, il prend de la hauteur vis-à-vis de la guerre, des événements du quotidien : « Le Paris qui se bat ce soir veut commander demain. Non pour le pouvoir, mais pour la justice, non pour la politique, mais pour la morale, non pour la domination de leur pays, mais pour sa grandeur. »

 

Actuelles I contient un chapitre important intitulé Morale et Politique avec les onze éditoriaux qui le composent. Dans ces temps de guerre, dans un article daté du 12 octobre 1944, il reprend cette formule de Goethe qu'il avait déjà reprise en 1943 dans son étude sur le roman classique 'L'Intelligence et l'Échafaud' : « Mieux vaut une injustice qu'un désordre. » C'est ici que s'inscrit le débat entre Albert Camus et François Mauriac sur les thèmes de la justice et de la charité; deux tempéraments qui s'opposent.

 

Il comprend également le célèbre éditorial du 8 août 1945 quand la bombe atomique vient d'exploser sur Hiroshima. Et ce jour-là, Camus n'hésite pas à écrire : « La civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir, dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l'utilisation intelligente des conquêtes scientifiques. En attendant, il est permis de penser qu'il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d'abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l'homme ait fait preuve depuis des siècles. »

 

Il évoque aussi la polémique entre Camus et Gabriel Marcel à propos de l'Espagne et de sa pièce L'État de siège, à qui il écrit : « Vous acceptez de faire silence sur une terreur pour mieux en combattre une autre. Nous sommes quelques-uns qui ne voulons faire silence sur rien. » On y trouve un Camus polémiste, mais aussi un homme qui doute et sait qu'il n'a pas forcément raison, un homme de dialogue.

Références 

  

3- Actuelles II : Chroniques 1948-1953

Structure 
sommaire de ce volume
  1. Justice et haine : 11 persécutés-persécuteurs - 12 les pharisiens de la justice - 13 le parti de la résistance - 14 servitude de la haine
  2. Lettres sur la révolte : 21 Révolte et conformisme - 22 entretien sur la révolte - 23 épuration des purs - 24 révolte et police - 25 révolte et romantisme - 26 révolte et servitude
  3. Création et liberté : 31 L'Espagne et la culture - 32 Le temps de l'espoir - 33 le pain et la liberté - 34 l'artiste et son temps

On trouve différentes préfaces de cette époque :

- Laissez passer mon peuple de Jacques Méry, ouvrage sur Israël, 1948
- Devant la mort, souvenirs de résistance de J. Héon-Cannone, juin 1951
- Moscou au temps de Lénine, Alfred Rosmer, 1953


Des extraits de discours ou d'allocutions :
- L'Espagne et la culture, 30/11/1952 à la salle Wagram pour protester contre l'entrée de l'Espagne franquiste à l'UNESCO;
- Le pain et la liberté, 10/05/1953 à la Bourse du travail de Saint-Étienne, sur les rapports de l'artiste avec les travailleurs manuels;


Des interviews :
- Progrès de Lyon en 1951 sur la haines1 et le mensonges politiques;
- L'artiste et son temps, réponses à des questions posées à la radio ou dans des journaux étrangers;
- L'affaire Henri Martin, article dans Franc-Tireur, décembre 1952;


Un ensemble de lettres sur le thème de la révolte, dans le cadre des polémiques générées par la parution de L'Homme révolté :

- 19 octobre 1951, revue Arts, réponse à André Breton et article du 18 novembre 1951;
- mai 1952, article dans Le Libertaire, réponse à Gaston Leval;
- mai 1952, article dans Les Temps modernes, réponse à Francis Jeanson parue en août 1952 avec une réponse à Albert Camus de Jean-Paul Sartre et Pour tout vous dire... de Francis Jeanson;
- 28 mai 1952, Dieu vivant, réponse à Marcel Moré;

- juin 1952, article dans l'hebdomadaire L'Observateur, réponse à Pierre Lebar et Pierre Hervé.

Contenu et références

Ce deuxième volume rassemble des textes écrits de 1948 à 1953 et se présente donc comme une suite chronologique d'Actuelles I avec un trait d'union, une continuité que constitue la série d'articles intitulée Ni victimes, ni bourreaux. Il est centré sur les polémiques qui ont suivies la parution de L'Homme révolté. Le chapitre intitulé Lettres sur la révolte qui occupe pratiquement la moitié du livre reprend les réponses de Camus aux attaques contre L'Homme révolté.


Il révèle un Camus mordant, le journaliste et l'homme engagé qui ne recule pas devant la polémique. Parfois, il se livre un peu plus, comme s'il voulait une trace de sa lassitude et d'une certaine solitude, écrivant « je ne peux m'empêcher d'être tiré du côté de ceux, quels qu'ils soient, qu'on humilie et qu'on abaisse. Ceux-là ont besoin d'espérer, et... si on leur donne à choisir entre deux sortes d'humiliations, les voilà pour toujours désespérés et nous avec eux. Il me semble qu'on ne peut supporter cette idée, et celui qui ne peut la supporter ne peut non plus s'endormir dans sa tour. »

Références

                    

4- Actuelles III : Chroniques 1939-1958 (Chroniques algériennes)

Structure

« Ce livre est l'histoire d'un échec, celui de n'avoir pas réussi à désintoxiquer les esprits, » écrit Albert Camus dans la préface d'un livre qui paraît, coïncidence de l'histoire, au mois de mai 1958 et devait prouver qu'il n'était resté ni silencieux ni inactif comme certains le lui reprochaient.


Il comprend quelques articles importants repris d'Alger-Républicain comme la série de reportages sur la misère en Kabylie, enquête qui paraît du 5 au 15 juin 1939, ses prises de position, sa lutte contre l'injustice2, son appel pour 'une trêve civile en Algérie' ou ses protestations après l'arrestation de son ami Jean de Maisonseul en 1956. On y voit un homme déchiré par les événements qui détruisent son pays natal, « vous me croirez sans peine si je vous dis que j'ai mal à l'Algérie en ce moment comme d'autres ont mal aux poumons, » écrit-il en 1955 3.

 

La deuxième partie de l'ouvrage, Crise en Algérie regroupe des articles de Combat, surtout l'enquête où il montre que les Algériens ne veulent plus l'assimilation mais une nation algérienne liée à la France ainsi qu'une lettre importante, Lettre à un militant algérien, Aziz Kessous qui avait lancé un journal progressiste Communauté algérienne. Il reprend la plume en 1955-56 comme éditorialiste à L'Express où la moitié de ses articles sont consacrés à l'Algérie dont il reprend les plus importants dans la troisième partie (voir ci-dessus). Il comprit alors comme il l'écrit dans sa nouvelle L'Hôte 4, qu'il était devenu suspect aussi bien auprès des musulmans que des européens.

Contenu et références

Ce recueil, sous-titré chroniques algériennes, regroupent des articles centrés sur l'Algérie. Albert Camus, enfant d'Algérie, a beaucoup écrit sur son pays natal, de ses premiers articles en 1939 où peu de gens s'intéressaient alors à ce pays jusqu'en 1959, soit peu de temps avant sa mort, période où au contraire trop de monde s'y intéressait. Ces textes attestent qu'un homme comme lui a vainement multiplié les avertissements5 et qui, écrit-il, « conscient depuis longtemps des responsabilités de son pays, ne peut approuver une politique de conservation ou d'oppression en Algérie. »

Mais à l'inverse, il n'a jamais voulu cautionner « une politique de démission qui abandonnerait le peuple arabe à une plus grande misère, arracherait de ses racines séculaires le peuple français d'Algérie et favoriserait seulement, sans profit pour personne, le nouvel impérialisme qui menace la liberté de la France et de l'Occident. » 6,7 Il rappelle aussi qu'il y a un million de Français d'Algérie installés depuis un siècle, qui inclut certes des 'colons', mais surtout, et à 80 %, « des commerçants et des salariés, dont le niveau de vie est inférieur à celui de la métropole mais supérieur à celui des Arabes. » Telles est la position qu'illustre Actuelles III, d'un homme écartelé entre les extrêmes des deux bords et qui se veut homme de paix et de compromis. Mais ajoute-t-il toujours aussi lucide, « une telle position ne satisfait personne, aujourd'hui, et je sais d'avance l'accueil qui lui sera fait des deux côtés. »

Bibliographie

  • Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)
  • Albert Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, éditions Gallimard, 2007, (ISBN 978-2-07-078331-1)

Notes et références

  1. Voir aussi Le refus de la haine, préface au livre de Konrad Bieber, L'Allemagne vue par les écrivains de la résistance française, 1955
  2. Dans 'l'affaire Hodent', accusé injustement d'escroquerie, 'l'affaire du cheik El Okbi', son acquittement fut dû en partie aux articles de Camus et 'l'affaire des incendiaires d'Auribeau' qui étaient en fait des militants syndicaux qu'on voulait condamner pour cette raison
  3. Lettre au militant socialiste musulman Aziz Kessous
  4. Nouvelle insérée dans L'Exil et le royaume
  5. Voir son célèbre reportage sur la Kabylie où il disait que « ce n'est pas en distribuant du grain qu'on sauvera la Kabylie de la faim, mais en résorbant le chômage et en contrôlant les salaires. »
  6. Témoin, cette citation : « Comment s'indigner des massacres des prisonniers français si l'on accepte que des Arabes soient fusillés sans jugement ? »
  7. Il écrira aussi, répondant à ceux qui lui reprochent de ne pas assez intervenir : « Le rôle des intellectuels ne peut être (...) d'excuser de loin l'une des violences et de condamner l'autre, ce qui a pour double effet d'indigner jusqu'à la fureur le violent condamné et d'encourager à plus de violence le violent innocenté. » (page 18)
Édition et liens externes
  • réédition chez Folio, édition de poche, collection Essais, 212 pages, 2002, (ISBN 2-07-042272-0) et en 2009 (ISBN 978-2-07-042272-2)
  • vidéo INA, Olivier Barrot présente le livre "Chroniques algériennes 1939-1958", à l'occasion de sa réédition en livre de poche, réalisé depuis Tipasa, Un livre, un jour
  • Albert Camus, Réflexions sur le terrorisme, textes choisis et introduits par Jacqueline Lévi-Valensi, commentés par Antoine Garapon et Denis Salas, éditions Nicolas Philippe, 2002
  • Camus et l'Algérie
  • Études camusiennes

 

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 15:19

La correspondance entre Albert Camus et Michel Vinaver est parue sous le titre "S’engager ?"

 

Référence : Albert Camus - Michel Vinaver, Correspondance 1946-1957, éditions de L'arche, 168 pages, 15 mai 2012, isbn 2851817752

 

 

Portraits d'Albert Camus et de Michel Vinaver

 

Ils se rencontrèrent lors d'une conférence à New York le 15 avril 1946 alors qu'Albert Camus avait entrepris un voyage aux États-Unis.  . Alors jeune étudiant âgé de dix-neuf ans, dont la famille d’origine juive sétait réfugiée aux États-Unis ens 1941, parvint à séduire Camus en lui parlant du sujet de mémoire : l’humour dans La colonie pénitentiaire de Kafka et L’Étranger.

 

Cette correspondance s'étale sur quelque onze années entre 1946 et 1957 et parle très peu de littérature, l'abordant surtout à travers son rapport à la société et au monde. Le thème est globale et pose la question de l'engagement, du type d'engagement  et de ce qu'il représente en littérature.  

 

Albert Camus et et Michel Vinaver, habités par le doute,  ont longtemps hésité. Pesant le pour et le contre, ils ont bien évalué les difficultés, pesé les écueils d'une littérature engagée. « J’aime mieux les hommes engagés que les littératures engagées, « écrivait Albert Camus dans ses Carnets à l’automne 1946... « Du courage dans sa vie et du talent dans ses œuvres, ce n’est pas si mal. »

 

L'intérêt de cet ouvrage annoté par Simon Chemama  est d'abord de mettre en évidence un dialogue d'une totale franchise sur le rôle de l'auteur, sa responsabilité et son engagement. Michel Vinaver ne voit pas pas grand sens aux choses sinon par leurs relations. Si l'écrivain se trouve finalement responsable envers la société, il doit néanmoins accepter dans toute sa modestie, de ne pas connaître au préalable la portée de cette responsabilité, des conditions de son engagement et des risques qu'il assume.

 

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Camus et Vinaver avec Jacques Bonnafé

 

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28 février 2013 4 28 /02 /février /2013 14:31

"Carnets" est un ensemble d'ouvrages autobiographiques de l'écrivain Albert Camus paru à titre posthume, en trois volumes qu'on trouve séparés la plupart du temps.


                

1- Présentation et contenu

Les Carnets couvrent pratiquement toute la vie d'Albert Camus et se présentent en trois volumes :

  • Carnets I : mai 1935-février 1942 (1962)
  • Carnets II : janvier 1942-mars 1951 (1964)
  • Carnets III : mars 1951-décembre 1959 4/04/1989) (ISBN 2-07-071586-8)

Bien que Camus ait considéré ses Carnets avant tout comme des instruments de travail, il se rapprochent parfois du journal intime, surtout le dernier tome, assez décousu dans la mesure où il regroupe des éléments épars, des notations parfois de quelques lignes ou d'une seule phrase. Il y évoque surtout ce qui se passe autour de lui, la vie d'un écrivain qui a aussi une vie de famille, son travail chez Gallimard, ses engagements, l'élaboration de ses ouvrages et les difficultés à faire coexister ses différentes activités.

On peut suivre ainsi l'état d'esprit d'Albert Camus à telle ou telle époque de l'élaboration d'un livre, son engagement et les difficultés qu'il rencontre au même moment, par exemple ce constat d'un homme qui doute devant l'incompréhension qu'il rencontre : « Trois ans pour faire un livre, cinq lignes pour le ridiculiser et des citations fausses, » toutefois assez lucide pour écrire aussi : « Les doutes, c’est ce que nous avons de plus intime. » On y trouve beaucoup de réflexions tantôt optimistes, tantôt amères : «(...) j'ai toujours pensé que si l'homme qui espérait dans la condition humaine était un fou, celui qui désespérait des événements était un lâche »1 ou « Si l'homme échoue à concilier la justice et la liberté, alors il échoue à tout, » ou encore un peu plus sibylline « L'intellectuel est quelqu'un dont le cerveau s'absente lui-même


2- Carnets I (mai 1935-février 1942)

De 1935 jusqu'à sa mort, Albert Camus a pris des notes dans ce qu'il appelait 'ses cahiers' (au nombre de sept) qui ont été publiés sous le titre de 'Carnets' pour ne pas les confondre avec ses autres œuvres posthumes publiées sous la référence Les Cahiers Albert Camus. Dans ce premier volume, dactylographié et annoté par Camus lui-même, on trouve une foule d'indications sur la réflexion qui accompagne l'écriture d'œuvres comme L'Envers et l'Endroit, L'Étranger, Noces et Le Mythe de Sisyphe.

Structure générale
 
- Cahier n°1 : de mai 1935 à septembre 1937
- Cahier n°2 : de septembre 1937 à avril 1939
- Cahier n°3 : de avril 1939 à février 1942
Contenu et références
  • Cahier n°1 : de mai 1935 à septembre 1937

Il commence par une phrase souvent reprise : « Ce que je veux dire : on peut avoir -sans romantisme- la nostalgie d'une pauvreté perdue. Une certaine somme d'années vécues misérablement suffisent à construire une sensibilité... » On y trouve des réflexions qui explicitent les thèmes des ouvrages de cette époque 2

  • Cahier n°2 : de septembre 1937 à avril 1939

Ce cahier est surtout centré sur son roman La Mort heureuse3 puis à L'Étranger dans la mesure où les deux romans sont profondément liés, avec quelques réflexions dont certaines « préfigurent les thèmes majeurs de L'Homme révolté, » des fragments repris dans Le Mythe de Sisyphe et dans La Peste (pages 135 à 138)4.

  • Cahier n°3 : de avril 1939 à février 1942

Le lyrisme de Noces à Tipasa apparaît dans cette description  : « Alors que les cyprès sont d'ordinaire des taches sombres dans les cils de Provence et d'Italie, ici, dans le cimetière d'El Kettar, ce cyprès ruisselait de lumière, regorgeait des ors du soleil. » Il poursuit sa réflexion solitaire à partir de thèmes repris dans Le Malentendu (page 157), Il commence aussi à parler de sa vie, de Pascal Pia son complice d'Alger-Républicain puis de Combat, de son passage devant la commission de réforme, une visite de musées en Italie, joint un texte Lettre à un désespéré (pages 178 à 182), évoque la ville d'Oran 5, parle en mars 1940 de Paris qu'il découvre et n'aime guère (pages 205-208). En octobre 1940, il est à Lyon mais évoque surtout l'Italie.


Le 21 février 1941, grande joie : « Terminé Sisyphe. Les trois Absurdes sont achevés. Commencements de la liberté. » Il note ensuite une idée d'essai sur la tragédie : « 1. Le silence de Prométhée - 2. Les élizabéthains - 3. Molière6 - 4. L'esprit de révolte. » Il termine par des citations de Marc-Aurèle dont celle-ci : « Ce qui arrête un ouvrage projeté devient l'ouvrage même. »

3- Carnets II : janvier 1942-mars 1951 (1964)

Ce deuxième tome des Carnets repose aussi sur une version dactylographiée mais que Camus n'avait pas relue, que Francine Camus et Roger Quilliot qui ont réalisé la version publiée, ont pour cela comparé à une version antérieure. Les passages relatifs aux voyages que Camus avait entrepris en Amérique du nord (mars à mars 1946) et en Amérique du sud (juin à août 1949) ont été retirés des Carnets pour être publiés ultérieurement sous le titre Journaux de Voyage publiés chez Gallimard en mars 1978 (ISBN 2070298531).

Structure générale
 
- Cahier n°4 : janvier 1942 à septembre 1945
- Cahier n°5 : septembre 1945 à avril 1948
- Cahier n°6 : avril 1948 à mars 1951
Contenu et références
  • Cahier n°4 : janvier 1942 à septembre 1945

« Tout ce qui ne me tue pas me rend plus fort » écrit-il en préambule. Il réfléchit à propos de Gide et de Stendhal, « c'est dans la disproportion du ton et de l'histoire que Stendhal met son secret. »8 Il ponctue son Carnet de tableaux, de mini-nouvelles, 'Psychose de l'arrestation' ou 'Le grand-père'9, 'Valence' (pages 98-99), 'La justice' (pages 130, 132). SÀ cette époque, Camus se repose au Panelier dans la Haute-Loire pour soigner sa tuberculose. Il prend de nombreuses notes sur 'Budejovice'10 mais la guerre le rattrape, il est bloqué en France, « comme des rats » écrit-il le 11 novembre 1942. À partir de novembre 1943, il travaillera à Paris chez Gallimard. Il entreprend un long travail sur La Peste où l'on trouve force notes11 et sur ce qu'il nomme alors l'Essai sur la révolte'12

  • Cahier n°5 : septembre 1945 à avril 1948

Ce cahier de l'immédiat après guerre, commence par cette question : « Le seul problème contemporain : peut-on transformer le monde sans croire au pouvoir absolu de la raison. » Il est alors tourné vers L'Homme révolté, note ses réflexions, les idées à développer13 Ces recherches sont constellées d'idées de scénarios ainsi que de notes éparses qu'il appelle 'création corrigée14.

 

« Octobre 1946, note-t-il, 33 ans dans un mois. » Moral morose, il pense à Jean Rigaut qui s'est suicidé, écrit « insupportable solitude - à quoi je ne puis me résigner »15, ne sait comment « faire ces articles pour Combat16. » Il imagine un dialogue avec Kœsler, Sartre, Malraux et Sperber, imagine une pièce sur « le gouvernement des femmes » quand les hommes ont échoué. En juin 1947, il est de nouveau au Panelier où il écrit « merveilleuse journée», pense à la succession de cycles qu'il veut écrire après celui de l'absurde : La Révolte (déjà bien avancé), Le jugement (le Premier homme), L'amour déchiré, Création corrigée ou Le Système mais au retour, note cette pensée de Heine : « Ce que le monde poursuit et espère maintenant est devenu complètement étranger à mon cœur » et relit Schopenhauer. En préparation de sa pièce Les Justes, lit beaucoup l'histoire russe, « Petrachevski et les idylliques, Bielinski et le socialisme individualiste... Netchaiev et le catéchisme révolutionnaire » et les auteurs Bakounine, Tolsto ï, Dostoïevski.

  • Cahier n°6 : avril 1948 à mars 1951

Son esprit est occupé par une nouvelle Le Bûcher qu'il évoque à plusieurs reprises17 et par une pièce 'L'inquisition à Cadix' qui deviendra L'État de siège.18 Il passe quelques jours dans le Vaucluse19 puis part pour Alger « dix ans après... » Il refait son 'programme', note « Obstination au travail. Elle surpasse les défaillances. ... Depuis mes premiers livres (Noces) jusqu'à La Corde20 et L'Homme révolté, tout mon effort a été en réalité de me dépersonnaliser... Ensuite, je pourrais parler en mon nom. »

 

Octobre 1949 : il pense à un roman sur l'amour « il y a un honneur dans l'amour. Lui perdu, l'amour n'est rien. » (pages 277-279) Mais il est victime d'une nouvelle rechute qui « l'accable ». Il note plusieurs fois des idées de romans qui n'auront pas de suite, écrit un court texte qui deviendra la nouvelle La mer au plus près, incluse dans L'Été. Il fait le point à l'occasion d'une préface pour une réédition de L'envers et l'Endroit, pense à une épigraphe due à Claudel : « Rien ne vaut contre la vie humble, ignorante, obstinée »21.

 

En avril 1950, il retourne à Cabris 'se refaire une santé' puis va poursuive sa convalescence dans les Vosges, pense à des 'cycles de mythes' : « 1. Le Mythe de Sisyphe (absurde) - 2. Le mythe de Prométhée (révolte) - 3. Le Mythe de Némésis. » Il termine par cette notation du 7 mars 1951 : « Terminé la première rédaction de L'Homme révolté. Avec ce livre s'achèvent les deux premiers cycles. 37 ans. Et maintenant, la création peut-elle être libre ? » 

4- Carnets III : mars 1951-décembre 1959 (1989)

Structure générale
 
- Cahier n°7 : de mars 1951 à juillet 1954
- Cahier n°8 : d'août 1954 à juillet 1958
- Cahier n°9 : de juillet 1958 à décembre 1959

Si le cahier n°9 avait été dactylographié du vivant de Camus et corrigés en partie, il n'en est pas de même pour les deux derniers cahiers qui ont été 'déchiffrés' à grand peine par Catherine Camus. Quelques 'blancs' subsistent cependant et quelques noms propres supprimés ou remplacés par une initiale.

Contenu et références
  • Cahier n°7 : de mars 1951 à juillet 1954

Il commence par cette citation de Nietzsche : « Celui qui a conçu ce qui est grand, doit aussi le vivre. »
Camus envisageait depuis déjà quelque temps une préface pour la réédition de L'Envers et l'Endroit 22 sur laquelle il revient ici et fait une étude sur Oscar Wilde23. Puis il fait un voyage en Dordogne où «la terre est rose, les cailloux couleur chair, les matins rouges et couronnés de chants purs. » Il prend beaucoup de notes sur des idées de roman, note ses rêves sur le thème de l'exécution. La polémique contre L'Homme révolté est à son comble, il note que « c'est la levée en masse des ténébrions. »

 

Il pense que la France est comme li, malade, anémiée, et qu'elle ne peut plus guère produire que des réformes, sûrement pas une révolution. À partir de l'été 1952, ses notes concernent surtout les nouvelles de L'Exil et le Royaume 24. Il en dresse une liste assez proche de la liste finale. « Désormais solitaire en effet, écrit-il, mais par ma faute. » Les polémiques ont repris et pour lui, « Paris est une jungle et les fauves y sont miteux. »

À côté de ce recueil, il s'intéresse -encore et toujours- à Tolstoï 25, pense à une pièce sur Julie de Lespinasse 26 et poursuit son idée d'un cycle centré sur Némésis « déesse de la mesure. »27 En 1953, il lance les premières recherches sur  Le Premier Homme, commence un plan général et prend régulièrement des notes 28.

  • Cahier n°8 : d'août 1954 à juillet 1958

« Journée morte » note-t-il plusieurs fois en août 1954, faisant aussi référence à la triste fin de Derain. Le 24 novembre, il est en Italie pour une série de conférences, « Turin sous la neige et la brume, » même temps sur le Piémont et la Ligurie puis « longue promenade dans Gênes [... et superbe matinée à la villa Borghèse. » En avril 1955, il est en Grèce, toujours pour donner des conférences, « Acropole... la lumière la plus blanche et la plus crue tombe du ciel. » Le 16 mai, « épart pour Paris, le cœur serré, » note-t-il, laconique29.

 

Janvier 1956 : Camus est à Alger, apôtre d'une paix impossible, « c'est dans la lutte, écrit-il, que finalement j'ai toujours trouvé ma paix 30. » Revenant à ses préoccupations littéraires, il note « Thème du jugement et de l'exil, » prémices de La Chute puis parle du panneau volé de Van Eyck qu'il utilisera dans son roman. Il pense aussi à un nouveau recueil de nouvelles sur le thème de La Fête : « Football - Tipasa - Rome - Les îles grecques - le Mistral - Les corps, la danse - L'éternel matin. » À l'été 1957, il dirige le festival d'Angers puis part dans le sud-ouest (Cordes, l'Aveyron, le Roussillon). Période de remise en cause « Pour la première fois... doute absolu sur ma vocation 31... »

 

L'attribution du prix Nobel le rend plutôt perplexe et il est écœuré des attaques qui fusent à cette occasion. Il en revient dans un état de très grande fatigue, malade ; il faudra attendre la début de l'année 1958 pour qu'il aille mieux 32. En mars 1958, il va mieux, il est à Alger où il rencontre Mouloud Feraoun ( instituteur et écrivain kabyle assassiné par l'OAS en 1962) et retrouve Tipasa. À son retour, il note : « Étapes d'une guérison. Laisser dormir la volonté. » En juin, il retrouve sa chère Grèce et en revient avec un « sommeil d'âme et de cœur33. »

(Ce cahier contient aussi un appendice constitué surtout de lettres en particulier à Amrouche et à Daniel Guérin)

  • Cahier n°9 : de juillet 1958 à décembre 1959

« Je me force à écrire ce journal, mais ma répugnance est vive. Je sais maintenant pourquoi je ne l'ai jamais fait : pour moi la vie est secrète. » Même s'il se livre un peu plus dans ce cahier, c'est presque à son corps défendant. Il voit beaucoup son ami René Char, lui rend visite à L'Isle-sur-la-Sorgue et peut écrire le 30 septembre : « Un mois passé à revoir le Vaucluse et à trouver une maison. Acquis celle de Lourmarin. » Mars 1959, quelques mots sur ses ennuis familiaux : Francine est malade et il doit partir à Alger, sa mère ayant été opérée, « elle souffre silencieusement. » Il évoque sa vie, se retourne sur son passé, « je dois reconstruire une vérité -après avoir vécu toute ma vie dans une sorte de mensonge. » Dans une émission télé34, il explique sa conception du théâtre, pour lui, « la parodie vaut mieux que le mensonge : elle est plus près de la vérité qu'elle joue. »

 

En juillet, il est en tournée avec la troupe qui joue Les Possédés, « Venise du 6 au 13 juillet. »35 Toujours sur lui-même, « L'effort le plus épuisant de ma vie a été de juguler ma propre nature pour la faire servir à mes plus grands desseins. De loin en loin, de loin en loin seulement, j'y réussissais, » puis cette réflexion « Cette gauche dont je fais partie, malgré moi et malgré elle. » Pour Némésis (à Lourmarin décembre 1959) : « Petit bruit de l'écume sur la plage du matin; il remplit le monde autant que le fracas de la gloire... » Pour Don Faust, « Il n'y a plus de Don Juan puisque l'amour est libre. »36 Lui qu'on a parfois traité de Don Juan termine par une mini confession, dialogue avec lui-même où il s'accuse d'être souvent incapable d'aimer mais où il écrit aussi « j'ai été capable d'élire quelques êtres et de leur garder, fidèlement, le meilleur de moi, quoi qu'ils fassent. »

 

      Camus, homme multiple

Notes et références

  1. Albert Camus, « Ni victimes ni bourreaux - Vers le dialogue », in Combat, 30 novembre 1946, publié dans Actuelles I. Écrits politiques (Chroniques 1944-1948), éd. Gallimard, 1948, rééd. Gallimard/Folio, 1997
  2. Noces, de La Mort heureuse, de L'Étranger (pages 24 et 46), Le Mythe de Sisyphe (pages 38-39),Caligula (page 43)... et même de La Chute
  3. Publié à titre posthume dans Les Cahiers Albert Camus n°1
  4. Note de Roger Quilliot pages 105, 119 et 135
  5. Il reprendra ses fragments de textes (pages 188, 198, 221 et 228) dans une nouvelle Le Minotaure ou le halte d'Oran reprise ensuite dans le recueil L'Été
  6. Suivent des notes relatives à Tartuffe et cette citation : « Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime » (préface à Tartuffe)
  7. Pour la version Caligula 1941 voir Les Cahiers Albert Camus
  8. « Manqué si Stendhal avait pris le ton pathétique » ajoute-t-il (pages 14, 23 et 29)
  9. Éléments qu'il reprendra dans La Peste, (pages 17-19)
  10. Pièce qui deviendra Le Malentendu (pages 39, 45, 63-65 et 95)
  11. Les principaux passages sont pages 66-74, 76-81, 89, 100, 118, 122, 174-175 et 181
  12. Dont on trouve les éléments principaux pages 81-82, 123 et 125
  13. Voir 'Esthétique de la révolte' pages 144-146.
  14. 'une Tragédie' (pages 147 à 151), 'Mort d'un vieux comédien' pages 166 à 170), 'Roman Justice' (page 173)
  15. Voir ibidem page 189
  16. Il s'agit probablement de Ni victimes ni bourreaux paru en octobre 1946
  17. Pages 248, 251, 261
  18. Dont il choisit pour épigraphe cette phrases de Pascal : « L'Inquisition et la Société sont les deux fléaux de la vérité. »
  19. Probablement chez son ami René Char où il se rend quelquefois
  20. Premier dénomination de sa pièce Les Justes
  21. Paul Claudel, L'Échange
  22. Voir Carnets II page 297 et ici dans le tome III pages 13 et 18
  23. Pour une préface à son livre Ballade de la geôle de Reading parue en 1952 sous le titre L'artiste en prison
  24. La femme infidèle page 52, La Pierre qui pousse page 54, L'Hôte page 55, Le Renégat page 57
  25. pages 83-84 et 102. Le journal de la fille de Tolstoï paraît chez Plon en 1953
  26. Voir ses notes et dialogues pages 67, et 175-176
  27. Voir pages 78 et 81. Il écrira aussi page 209 « Némésis. Complicité profonde du marxisme et du christianisme (à développer). C'est pourquoi je suis contre les deux » et aussi « Nécessité et exaltation des contraires. La mesure lieu de contradiction. Soleil et ténèbres. »
  28. Pour le plan, voir pages 100 et 104, pour les notes, voir pages 148 à 154, 175 et 178
  29. Il fait une longue relation de ce voyage dan ce cahier, 18 pages, des pages 156 à 174
  30. Le 22 janvier 1956 à Alger, Camus avec les libéraux pieds-noirs et musulmans lors d'un meeting mouvementé, lancent un appel pour une trêve civile - Voir son récit dans Actuelles III
  31. « Suis-je créateur ? se demande-t-il » Je l'ai cru. Exactement j'ai cru que je pouvais l'être. J'en doute aujourd'hui...
  32. « Dans le mois, confie-t-il, trois crises d'étouffement [...] 29 décembre, nouvelle crise de panique... »
  33. Il revoit Athènes et l'Acropole puis visite Rhodes, Lindos et d'autres îles en bateau comme Kos, Patmos, Chios, Mytilène
  34. Émissions Gros plan du 12 mai 1959 transcrite dans La Pléiade page 1720 sous le titre Pourquoi je fais du théâtre
  35. Les Possédés sont joués à la Fenice dont il assure la mise en scène
  36. Camus revient sur ce thème d'un personnage mi Don Juan, mi Faust déjà abordé dans le cahier 7 page 110 et dans le cahier 8 pages 127, 130, 185 et 196

Bibliographie

  • La Postérité du soleil, éditions Gallimard, collection Blanche, 2009, isbn10 : (ISBN 2-07-012778-8), isbn13 : (ISBN 9782070127788)
  • Albert Camus et René Char, Correspondance 1946-1959, éditions Gallimard, 2007, (ISBN 978-2070783311)
  • Jacques Chabot, Albert Camus, la pensée de midi, Éditions Édisud, Centre des écrivains du sud, 2002, (ISBN 2-7449-0376-0)

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