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15 avril 2021 4 15 /04 /avril /2021 16:54

Référence : Andreï Makine, L’ami arménien, Éditions Grasset, 216 pages, janvier 2021

 

         

 

Un roman du prix Goncourt Andreï Makine est toujours un événement. Cette fois avec L’ami arménien, il revient sur un épisode qui l’a marqué lors de son séjour dans un orphelinat situé en Sibérie, qui part de l’amitié entre le narrateur, alias Andreï Makine, et Vardan, un jeune trop gentil pour ne pas devenir un bouc émissaire.

Parce qu’un jour le narrateur âgé de treize ans, a pris la défense de Vardan dans la cour de l’école, il est accueilli avec chaleur dans sa communauté située dans le quartier dit du « Bout du diable » peuplé de réprouvés, anciens prisonniers, aventuriers échoués ici, déracinés paumés « qui n’ont pour biographie que la géographie de leurs errances. » On y trouve comme écrit l’auteur, « des copeaux humains, vies sacrifiées sous la hache des faiseurs de l’Histoire, » comme cette brute déportée qui au camp s’occupait d’un oiseau blessé qui s’envolera un jour loin des barbelés.

 

                   
Makine en académicien              L'amitié Franco-russe avec Nadia Stettler

 

Il y rencontre des personnes qu’il n’est pas prêt d’oublier. Entre les deux garçons, c’est le départ d’une grande amitié faite d’aventures, de rêveries, d’espoirs en l’avenir. Une belle histoire s’il n’y avait eu la maladie de Vardan et la présence pesante du régime soviétique. Il découvre peu à peu à travers les récits de Vardan l'histoire tourmentée des Arméniens.

Dans cette communauté, il rencontre des personnalités attachantes comme Chamiram la mère de Vardan, sa sœur la belle Gulizar qui enflamme le cœur des hommes mais ne pense qu’à son mari emprisonné ou Sarven, le vieux sage de cette communauté arménienne. Elle s’est constituée pour soulager le sort de leurs proches emprisonnés en Sibérie, à 5.000 kilomètres de leur Caucase natal en attendant leur jugement pour menées anti soviétiques parce qu’ils avaient créé  une organisation clandestine réclamant l’indépendance de l’Arménie.

 

                   

 

Le narrateur, en défendant la vie de son ami Vardan, va lui aussi se mettre en danger, d’autant qu’un jeu au départ anodin de chasse au trésor, sera considéré par les autorités soviétiques, comme une participation active à une tentative d’évasion…

Voilà un roman qui conjugue la vie difficile d’une communauté exilée, victime d’une dictature et la puissance de l’amitié entre le narrateur et son ami disparu quand bien plus tard  il reviendra revoir ce lieu sinistre et se pencher sur les vestiges de son passé.

C’est sans doute aussi pour l’auteur une façon d’évoquer les conséquences du passage du temps sur ses souvenirs quand il écrit par exemple : « La force de ces souvenirs ne m'empêcha pas de constater l'effacement de la brève histoire qui avait transcrit dans nos cœurs la naissance et la disparition du "royaume d'Arménie". Parfois, comme longtemps après un naufrage, un fragment de ces journées d'automne refaisait surface, déjà lissé par l'indifférence de ceux qui ne les avaient pas connues. »

 

       
Avec Jeannette Seaver

 

Notes et références
Andreï Makine, Au-delà des frontières --

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 16:19

Jorge Semprun et Ivo Livi dit Yves Montand : Beaucoup de choses auraient dû opposer ces deux hommes dont on peut dire en tout cas qu'ils ont été en prise avec leur époque.
 

               
Semprun & Montant          Patrick Rotman & sa femme Florence Pernel
 

Jorge Semprun était issu de la grande bourgeoisie madrilène, parlant par exemple trois langues, Ivo Livi, dit Yves Montand était au contraire un fils d’immigré italien obligé de quitter l’école à douze ans. Le chanteur puis acteur a eu une culture assez diverse de l'autodidacte, homme qui se donnait des airs très extravertis mais de tendance plutôt angoissé, alors que Semprun possédait une grande culture littéraire et philosophique, un homme plutôt secret, ce qui allait d'ailleurs bien lui servir dans sa lutte clandestine. 
 



Tous les deux d'une grande timidité, ils allaient se retrouver sur le plan politique, rejoignant très tôt la cause communiste, celle en fait de beaucoup de jeunes de leur génération qui cherchaient un idéal et pensaient l'avoir découvert dans l'expansion du communisme. Yves Montant, né pourtant dans cette mouvance, s'occupait uniquement de son avenir personnel, de sa réussite matérielle, à la différence de Jorge Semprun qui très tôt fut un homme engagé, d'abord dans la Résistance qui lui valut de connaître la déportation puis le camp de concentration de Buchenwald. Au lendemain de la guerre, installé en France il n'oublie pas l'Espagne et va dès lors rejoindre les clandestins du Parti communiste espagnol pour lutter contre l'Espagne franquiste.

Ce n'est que lorsqu’ils se rencontrent, au début des années 60, que naît une profonde amitié sur la base d'un idéal commun et d'affinités intellectuelles. Montant a mûri et s'est rapproché du Parti communiste français, Semprun a rompu avec le communisme et cherche de nouvelles façons d'espérer dans la gauche socialiste.
 

               
 

Ils sont bien le reflet d’une époque contrastée, émaillée des conflits qui constellent les relations internationales et les dures réalités du quotidien. L’italien naturalisé français et l’espagnol qui écrit essentiellement en français resteront en tout cas fidèles à la gauche, défenseurs des plus pauvres, Montant après une évolution constante où Simone Signoret a sans doute joué un rôle important, Semprun en saisissant la dure réalité de Buchenwald et les dégâts du franquisme que la grande bourgeoisie espagnole avait frileusement rejoint.

Patrick Rotman les suivra comme lors d’une visite à Moscou, moment important de son récit, où Montand va se livrer à un émouvant "aveu" et où Semprun commentera son itinéraire entre Madrid et Buchenwald, à travers les anecdotes qu’il raconte.
 

     
                            Semprun & Montant avec Alain Resnais      Semprun & Montant  
 

Il revient sur des événements qui ont marqué leur vie tels  que Semprun à Buchenwald, sa vie de clandestin dans l’après-guerre comme dirigeant du Parti communiste espagnol, tels que le trac de Montant quand il est sur scène ou qu’il discute avec Khrouchtchev lors d’un dîner en Russie.
C’est aussi une belle traversée de ce siècle contrasté, des années 1930 jusqu’à la Perestroïka, où l’on rencontre également des personnalités comme Simone Signoret bien sûr mais aussi John Kennedy, Ernest Hemingway, Arthur Miller, Marylin Monroe et des amis comme Édith Piaf ou Costa-Gavras.
 

               

L’ouvrage est constitué de courts chapitres écrits en séquences, retraçant le parcours de ces deux hommes hors du commun, engagés dans les combats politiques de leur époque avec une grande lucidité qui laisse encore filtrer leur optimisme juvénile.
 

Voir aussi
* Ma fiche Jorge Semprun, Montant, la vie continue --

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 15:14

Référence : Philippe Delerm, La vie en relief, Éditions du Seuil, février 2021

"Le chroniqueur des petits bonheurs"

Éternel optimiste, il voit sa vie en relief, écrivant notamment : « Je n'ai pas l'impression d'avoir été enfant, adolescent, homme d'âge mur, puis vieux. Je suis à la fois enfant, adolescent, homme d'âge mûr, et vieux. C'est sans doute un peu idiot. Mais ça change tout. »

Il y évoque sa vision de la vie, son corps qui de temps en temps lui fait prendre conscience de son âge, l’esprit étant toujours aussi vif, lucide, riche de tout ce qui s’est passé dans son existence. Il dit ainsi se sentir  « de plus en plus maladroit, réticent, pas souple », son esprit demeurant  par contre toujours aussi jeune et « Je me sentais à la fois enfant, adolescent, homme d’âge mûre et vieux. » 

Ce qui donne ce fameux relief à la vie, c’est la convergence de tous les beaux moments vécus et même ceux qu’on a encore à vivre. Il est tissé de souvenirs que la mémoire a retenus mais aussi des sensations récoltées, tous sens en éveil, pour créer un florilège qui en fait toute la richesse.

L’une des illustrations les plus intéressantes est sa passion du football, un sport qui unit toutes les générations.
Un match provoque toujours chez lui le souvenir des matchs précédents, ceux qu’il a joués, ceux qu’il a regardés, la joie aussi de le faire avec ses enfants et ses petits-enfants. « Tel de mes petits-enfants va se prendre pour Kylian Mbappé et moi aussi, du coup, j’ai envie de faire comme lui, donc il y a une espèce de mise en volume, en relief. Le foot est super pour ça », ajoute l’auteur.

La première disposition essentielle pour réussir cette alchimie, c’est dit-il souvent « trouver de la beauté dans l'ordinaire des choses. Aimer vieillir, écouter le bruit du temps qui passe. » C’est ainsi qu’il parvient à mettre des mots sur des sensations si ténues, quasiment impalpables qu’on ressent tous sans pouvoir les cerner de façon satisfaisante.

 Ce livre représente aussi la réflexion d’un homme qui a mûri, qui peut ainsi regarder aussi bien derrière que devant lui. En quelque sorte, le livre de la maturité.

Voilà encore un bel exemple de la "manière Delerm", ce qu’on a aussi pu nommer, "l’instantané littéraire", genre propre à l’auteur, genre dit-on qui a des réminiscences avec La Fontaine ou La Bruyère.

Mes fichiers sur Philippe Delerm :
La vie en relief --
Journal d'un homme heureux -- Les eaux troubles du mojito --
Philippe Delerm et son œuvre (1) -- Philippe Delerm et son œuvre (2) --

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 21:18

Joseph Kabris, corsaire tatoué et pionnier de l’ethnologie

 

Joseph Kabris, c’est l’histoire d’un homme simple au destin exceptionnel. Celle d’un matelot français qui, à la fin du XVIIIe siècle, fait naufrage et est adopté aux îles Marquises par une tribu. Au fil des années, il va s’y intégrer et devenir père de famille.

 

                   

 

« L'aventure tragi-comique de Jospeph Kabris, matelot bordelais » titrait Le Petit Marseillais en 1938, soit bien longtemps après sa mort en septembre 1822.

En fait, sa vie aventureuse commence bien avant. Selon ses Mémoires, à 14 ans, il embarque à bord du bateau corsaire Le "Dumouriez" qui parviendra après de durs combats, à capturer un galion espagnol mais en revenant à Bordeaux, le navire est à son tour pris par une escadre anglaise où Kabris est capturé et envoyé sur les pontons de Porthmouth pendant un an et demi. Revenu en France, il participera à des combats du côté de Quiberon.
Il est blessé au cours des combats et réussit à nager jusqu’à une frégate mouillant dans la rade. Retour en Angleterre où il panse ses blessures avant de repartir sur un baleinier.

 

 

Ne tenant vraiment pas en place, il embarque le 8 mai 1795 pour les mers du sud sur un brick nommé Le London qui fera naufrage devant Nuka-Hiva dans les îles Marquises, mais en fait il en profite pour déserter  en compagnie d’un marin anglais, Edward Robarts avec lequel il va se brouiller.
Ainsi commence son aventure océanique.

           
Kabris en tenue                  Le bateau russe                Le commandant du navire russe

C’est pour lui une période heureuse qu’il ne retrouvera jamais. Il deviendra même un notable en se remariant avec la fille du roi qui l’aime bien et le nomme "grand juge de tout le pays", avec le tatouage correspondant à son nouvel état et représentant un soleil sur les deux paupières de l’œil droit.
On ne sait trop ce qui s’est passé mais Kabris est embarqué le 18 mai 1804 sur un navire russe qui vogue vers le Kamtchatka. Perdu dans ce pays dont il ne parle pas la langue, il parvient cependant à rejoindre Saint-Petersbourg où pendant treize ans, Kabris qui passe pour une bête curieuse, va bénéficier de la protection du tsar Alexandre 1er.

 

         
Vues de Nuku-Hiva

 

Il ne reviendra en France, pour son malheur, qu’en juin 1817. Pour vivre, il est contraint de se produire dans les foires, habillé en roi de Nuka-Hiva, parlant le marquisien et découvrant ses tatouages. Il vend aussi des feuillets sur sa vie aux Marquises, des gravures où il apparaît paré de ses attributs royaux.

Il aurait voulu économiser assez pour aller revoir sa famille à Nuka-Hiva mais la maladie l’en empêchera et il meurt en septembre 1822 à Valenciennes à seulement 42 ans.

 

         

Les infos qu’a laissées Joseph Kabris sont à recouper avec celles qu’a laissées Edward Robarts, son compagnon sur l’île de Nuku-Hiva, dont les souvenirs sont quelque peu différents de ceux de Kabris. En fait, tous deux ont déserté en 1798 un baleinier anglais, le New Euphrates, recueillis ensuite par une tribu autochtone.

Le récit d’Edwards Robarts offre l’intérêt d’être aussi un témoignage sur la vie des populations locales, le déroulement des fêtes, des guerres et des famines qui y sévissaient parfois. Lui aussi aura une vie quelque peu compliquée. Il quitte les Marquises en 1806 pour Tahiti où il est distillateur d’alcool, en Malaisie comme majordome puis aux Indes comme marchand de sable d’abord et policier à Calcutta.

 

         
                                                Casse tête et ornements de chef


Toujours d’après leurs témoignages, il apparaît que les habitants sont plutôt des barbares qui pratiquent, autant les femmes que les hommes, le cannibalisme. De même, on peut évaluer la population de Nuka-Hiva en 1804 à quelque 16 000 personnes.

 

Voir aussi
* Christophe Granger, Joseph Kabris ou les possibilités d'une vie, 1880-1822, Anamosa, 507 pages, 2020,  prix Fémina Essai --
* Anny Cornuault, Kabris, J.-C. Lattès, 614 pages, 1990, Le livre de Poche, 1994

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 14:34

Ernst « Putzi » Hanfstaengl, le pianiste d’Hitler

Référence : Thomas Snegaroff, « Putzi », le pianiste d’Hitler, éditions

 


Ernst « Putzi » Hanfstaengl, le pianiste d’Hitler

 

Encore un personnage secondaire qui a pourtant joué un rôle important dans l’ascension d’Hitler. Leur amitié éclaire les débuts du futur führer, en donne un portrait de l’homme avant qu’il ne se soit figé dans l’histoire.
Thomas Snégaroff a mené une enquête rigoureuse pour ce livre qui balance entre roman et enquête historique et brosse un panorama intéressant de cet entre-deux-guerres plein de bruit et de fureur avant de déboucher sur l’horreur.

 

       
                                                                   Avec Hitler et Göring

Issu d’une famille importante en Allemagne, « Putzi » alias Ernst ‘Putzi’ Hanfstaengl a été  un homme d’affaires germano-américain mais également un ami proche d’Adolf Hitler qui fut son pianiste personnel et contribua à son l’ascension mais aussi à sa chute.

Souvent absent des manuels scolaires et des livres d’histoire, on le connaît assez peu. Ce n’est pas un des caciques du pouvoir nazi qui siège sur le devant de la scène, un personnage clé, on le présente plutôt comme celui qui distrayait et amusait Hitler avec ses talents de pianiste.

 

          Avec Hitler

 

Il naît à Munich le 2 février 1887, dans une famille privilégiée dont les parents côtoient le gratin artistique et musicale, recevant chez eux des artistes comme Strauss, Wagner ou Liszt. Il se partage entre États-Unis et Allemagne : son grand-père paternel fut un célèbre lithographe et photographe allemand qui fit le portrait des gens comme Wagner, Liszt, et Clara Schumann et son autre grand-père fut général dans l’armée de l’Union américaine et l’un des porteurs du cercueil d’Abraham Lincoln.

Le jeune homme est un passionné de musique qui pense surtout à interpréter ses musiciens favoris, au détriment de ses études.

 

         
Dans l'entourage d'Hitler ("putzi" est à gauche)

 

En 1905, il quitte l’Allemagne pour poursuivre des études littéraires à l’université d’Harvard, même s’il est toujours féru de musique. Il sera même invité en 1908 par le président Theodore Roosevelt à Washington pour jouer du piano.

L’année suivante, il dirige la filière américaine de l’entreprise familiale, la Franz Hanfstaengl Fine Arts Publishing House à New York. Bloqué aux États-Unis, il suit les débuts de  la Première Guerre mondiale et fait la connaissance du futur président Franklin D. Roosevelt qui aura plus tard beaucoup d’importance.

 

               

 

C’est après son retour à Munich en 1922, que son destin va basculer. Dans une Allemagne confrontée au chaos et à la défaite, il rencontre un vieil ami de fac qui travaille à l’ambassade américaine de Berlin et lui demande de s’occuper de son attaché militaire chargé d’analyser la situation politique allemande.
Ce dernier lui demande d’assister à sa place à une réunion du parti national-socialiste des travailleurs allemands à la brasserie Kindlkeller et d’y rencontrer un certain Adolf Hitler.

 

          
Hitler et Putzi (en partie cachée par Goebbels)

 

Et Putzi est sous le charme, séduit par sa force de conviction. Hitler fera merveille dans le milieu huppé où Putzi l’emmène. Il fait la connaissance de représentants de grandes familles bavaroises, les von Kaulbach et Bruckmann, les Bechstein, dont la femme souhaitera même que sa fille Lotte l’épouse.

 

                
Wilhelm von Kaulbach     Affiche C. Bechstein

 

Avec la famille Hanfstaengl, Hitler accède à la haute société bavaroise tandis que entre dans la confidence d’Hitler qui sera le parrain d’Egon, le fils de Putzi.

Après l’échec du putsch de Munich en 1923, Hitler se réfugie chez les Hanfstaengl. Quand la police encercle la maison pour arrêter Adolf Hitler, il semble qu’il ait voulu se suicider et qu’Helen, la femme de Putzi, soit intervenue à temps pour éviter l’irréparable. Hitler ne restera guère qu’un an en prison et il en profitera pour écrire le premier volume de Mein Kampf, que Putzi va aider à écrire, à financer et à publier.
À sa libération, Hitler sera de nouveau hébergé par les Putzi.

Après l’envol du parti nazi à partir de 1930 (presque 20% des voix aux législatives de 1930), Putzi deviendra chef du département de la presse étrangère, mettant son réseau à la disposition du Parti pour récolter des fonds et des adhésions, rencontrant des personnalités comme Mussolini et Churchill pour promouvoir l’image du Parti et de son chef.

 

       
                                               Hitler et Putzi de dos au piano

Hitler et Putzi vivront aussi une amitié sous les auspices de la musique. Hitler adorait se retrouver avec Putzi au piano jouant du List et surtout du Richard Wagner, lui disant même : « Tu es le plus pur des orchestres, Hanfstaengl. » Hitler aimait par-dessus tout la manière grandiloquente dont Putzi jouait, ce dont était parfaitement conscient ce dernier, écrivant dans ses Mémoires : « je possédais apparemment le don de jouer la musique qu'il aimait exactement dans le style orchestral qu'il aimait. »

Le fameux cri du Troisième Reich « Sieg Heil, Sieg Heil, Sieg Heil ! » aurait été d’un chant universitaire dont Putzi a parlé à Hitler, qui était au départ « Harvard, Harvard, Harvard, rah, rah, rah ! »

 

                   

 

La vie de Putzi va changer le 11 février 1937 quand Hitler le charge d’une mission assez curieuse de se rendre en Espagne pour préserver les intérêts allemands dans un pays en pleine guerre civile. Putzi y voit une tentative pour se débarrasser de lui, jugé trop "mou" par Goebbels et d’autres membres de l’entourage du führer, Une opportune panne d’avion à Leipzig lui permet de "déserter" et parvient à gagner l’Angleterre où il est immédiatement incarcéré puis emprisonné au Canada.

 

         
                                             L'université d'Harvard

Là, il tente de contacter le président Franklin D. Roosevelt, rencontré quelques années auparavant. Intéressé par les renseignements qu’il pourrait donner, Roosevelt obtient sa libération en 1942 et le fait verser dans un service spécialisé chargé d’établir un profil psychologique du Führer et d’analyser la propagande allemande.

Il va désormais participer à la campagne de déstabilisation psychologique du Troisième Reich. Il ira même en 1944 jusqu’à enregistrer au piano des œuvres de Debussy et de Wagner, avant de s’adresser au Führer lui-même pour le supplier d’arrêter cette guerre qui finira par détruire l’Allemagne. L’enregistrement fut diffuser dans toute l’Allemagne et retransmis en Angleterre.  
Mais c’est un homme encombrant qui sera de nouveau incarcéré en Angleterre jusqu’en 1946 avant d’être transféré en Allemagne.

Il fit ensuite l'objet d'un procès en « dénazification » mais fut rapidement libéré, ayant déjà purgé une peine de prison. Son passé ne cessa cependant de lui coller à la peau. À la fin de sa vie, il eut la joie d’apprendre que son petit-fils violoncelliste Eynon Hanfstaengl, fut primé au Concours Tchaïkovski à Moscou.
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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 14:27

Référence : Patrick Grainville, Les yeux de Milos, éditions Le Seuil, 352 pages, janvier 2021 

 

« Les mots de la langue française m’ont donné corps et chair, muscle et force, sang et souffle de verbe. Les mots sont mes seules armoiries, ma seule panoplie et mon épée. »
Patrick Grainville - Discours à l'Académie française -  

 

               

 

Patrick Grainville a une longue relation avec la peinture. Dans ma présentation de son roman Falaise des fous, j'avais ajouté un texte intitulé "Patrick Grainville et la peinture". Ce livre est d'abord un hymne à la peinture qui nous transporte à Étretat en particulier sur les pas de Claude Monet, Gustave Courbet et Eugène Boudin.

À l'été 2016, Patrick Grainville avait déjà publié une nouvelle intitulée « Balcon du bleu absolu », axée sur les deux peintres Pablo Picasso et Nicolas de Staël à partir de deux de leurs œuvres présentes au Musée d’Antibes : La joie de vivre et Le Concert.
Éléments qu’on retrouve dans le roman.   

 

 

A travers le personnage de Milos, on entre dans l'univers de deux grands peintres Pablo Picasso et Nicolas de Staël,  aussi importants que différents, au caractère et à la destinée sans commune mesure, réunis au musée Picasso qui se situe dans un château, face à la mer méditerranée. Nous sommes sur la côte d'azur à Antibes avec Milos qui poursuit des études de paléontologie et possède une particularité : des yeux fascinants d'un bleu magnifique qui attirent les femmes mais lui vaudront aussi beaucoup de déboires.

La couleur bleue des yeux de Milos qui semble fasciner aussi Patrick Grainville à travers ses teintes comme le bleu de France, celui du lapis-lazuli ou celui des expressionnistes allemands du "Cavalier bleu", son attrait dans la peinture de Renoir, de Vincent Van Gogh, de Raoul Dufy, de Nicolas de Staël, de Klein ou le bleu cobalt de Turner.

 

      
Pablo Picasso, La joie de vivre, 1946           Nicolas de Staël, Le concert, 1955

 

Nicolas de Staël, peintre de l'ombre, va se suicider dans son atelier situé tout près du musée tandis que Picasso, peintre lumineux, connaîtra des moments fabuleux avec sa compagne Françoise Gilot. Ces deux trajectoires opposées intriguent fortement Milos.
Il est aussi le pendant des amours mouvementés d'un Picasso aux multiples conquêtes, citons Olga, Dora, Françoise, Marie-Thérèse ou Jacqueline... qui rappellent ses rapports avec les quatre femmes qu'il a fréquentées, Zoé, Marine, Samantha et Vivie

 

          
« Il faut une seule passion pour unifier une vie, lui conférer un axe et l’aveugler pour la suite. »

Picasso n'y est pas ménagé. Si Nicolas de Staël était beau, grand aux yeux bleus, Picasso est décrit comme un « nain et trapu, vrillé, vissé dans la terre. Chauve, en short, torse nu. Ridé, fripé, vital et concentré... Les pommettes cuites au soleil. Narcissique et rieur. Il avait abandonné Olga, tué Dora Maar promise à la folie. Il exorcisait ses virulents délires dans les jeunes corps de ses amantes. »

 

                   
                             Œuvre d’Egon Scheile

L'ouvrage est tout à la fois un regard sur l'art et la société, une biographie de Pablo Picasso, omniprésent dans l'ouvrage, ou un roman sur la vie de Milos, l'archéologue globe-trotter.
Le tableau que l'auteur a choisi pour la jaquette est d'ailleurs un portrait de Marie-Thérèse Walter, datant de 1937, actuellement au Musée Picasso à Paris.
Il
termine en tout cas par "le rêve" de l'enterrement assez surréaliste de Picasso, une fresque pleine de surprises et très réussie. 

 

        

 

C'est un roman où le regard joue un rôle fondamental, le regard d'un homme qui, en tant que paléontologue, dans les pas de l’Abbé Breuil, le célèbre archéologue qui a découvert l’art pariétal, se penche avec passion sur l’origine de l’homme.
Accompagné de ses deux peintres fétiches, Milos poursuit son propre destin à Antibes et à Paris mais aussi en Namibie par exemple.

 

                
Bio de Egon Schiele          Avec Jean-Marie Rouart            Avec Dominique Bona

 

Mes fiches sur Patrick Grainville
* Falaise des fous -- Le démon de la vie -- Bison --

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 14:16

Référence : Jean-Marc Moriceau, La mémoire des paysans, Chronique de la France des campagnes (1653-1788), éditions Tallandier, 734 pages, octobre 2020

 

La lente métamorphose de la vie des laboureurs et gens de village aux XVIIe et XVIIIe siècles.



         

 

Jean-Marc Moriceau est surtout connu comme le spécialiste du loup, auteur d'Histoire du méchant loup (2007), de L'Homme contre le loup (2011) et de l'atlas Sur les pas du loup (2013).

Dans la veine de La Mémoire des Croquants (1435-1652), Jean-Marc Moriceau continue son enquête sur la vie du monde paysan, du retour de la paix civile après l’épisode de la Fronde jusqu’à l’aube de la Révolution.

 

     

 

L’ouvrage ne reprend pas le découpage dynastique traditionnel d’une période longue qui se déroule sur trois règnes : Louis XIV, Louis XV et Louis XVI. Il prend en compte les évolutions socio-économiques majeures pour organiser un découpage en trois phases. D’abord entre 1653 et 1700 où les destructions des guerres successives de Louis XIV s’ajoutent à la persistance des fléaux naturels. On aurait d’ailleurs pu aller jusqu’en 1714, un an avant la mort du Roi-soleil, et la fin de l’interminable guerre de succession d’Espagne d’où le pays sort épuisé.

 

               

 

Suit une période qui prend fin vers le milieu du XVIIIe siècle où les incertitudes du quotidien le cèdent à un temps de paix, en tout cas pour la France dont le territoire est préservé.  La dernière période qu’on peut situer entre 1750 et la veille de la Révolution, est moins contrastée, dominée par la constance du progrès technique qui profite cependant peu aux classes laborieuses. De ce point de vue, l’histoire a tendance à s’accélérer contrairement à une société qui reste figée.

 

           

 

C’est l’histoire vue d’en bas, nous dit l'auteur, l'histoire de la sécheresse ou des inondations qui impactent les récoltes, des impôts, de la guerre, de la peste, du typhus, de la fièvre aphteuse, des attaques de loups.

La préoccupation essentielle, c’est le temps. Par exemple en 1788, la température est descendue à moins 20°C, « ruinant les récoltes et provoquant des tensions au printemps 1789. » Le pain est l’aliment principal mais le rendement moyen est de 7 à 8 quintaux à l’hectare (soit dix fois moins qu’aujourd’hui) et on en mange 1 kg par jour et par personne (5 fois moins qu’à notre époque).

 

       

Les gens, parce que l’information circule mieux, parce que de plus en plus de paysans vont à l’école, savent lire et écrire, prennent peu à peu conscience de l’aggravation des inégalités sociales. C’est le cas d’au moins la moitié des hommes, contre 25% au XVIIe siècle.

Il en faut parfois peu pour qu’une région connaisse la famine. Par exemple en 1683, elle sévit dans le pays de Craon, on fait du pain avec des racines de fougère mais heureusement, le sarrasin ou blé noir, qui ne gèle pas, évite une famine générale. Le progrès va peu à peu limiter bien des périodes de disette, comme les nouvelles techniques d’attelage et l’amélioration du réseau routier qui favorisent le commerce.

 


Millet, La vie paysanne : les glaneuses

 

Vers la fin du XVIIIe siècle, la situation des campagnes est plus contrastée. Même si la misère sévit encore trop souvent, si les ouvriers agricoles, errants et sans logis, sont nombreux, les conditions ont tendance à s’améliorer.
Des cultures fourragères remplacent des jachères, on voit apparaître des prairies artificielles, « la production agricole, le stockage et la commercialisation progressent ». On trouve par exemple dans le pays de Caux, des fermes allant jusqu’à 250 hectares. Le commerce favorise les échanges, les produits normands comme le beurre d’Isigny ou la viande du pays d’Auge, les toiles du Léon sont vendus sur les marchés parisiens.

Cette chronique de la France des campagnes qui couvre quelque 135 ans, est basée sur des écrits et des documents laissés par les paysans eux-mêmes.

 

               

 

On y trouve des histoires racontées à travers la vie de fermiers, métayers, charretiers, laboureurs, bouviers, marchands de bœufs, valets de ferme... Un ensemble de témoignages représentant des milliers de documents de première main donc qui donne un ton particulier à cet ouvrage qui n’en est pas moins une somme de connaissances sur l’époque étudiée.

C’est aussi une étude très précieuse puisqu’elle concerne les paysans des campagnes françaises qui doivent constituer quelque 90% de la population du pays, rarement étudiée de façon aussi approfondie.

 


Le Nain, La vie paysanne au XVIIe siècle

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 14:03

« Le gaucher que je suis a l'attention attirée par le sens des choses, de gauche à droite. » Pierre Alechinsky

 

Dans une interview, Pierre Alechinsky évoque son enfance et ses difficultés à l'école puis la découverte de la pratique picturale avec le groupe Cobra après la  Seconde guerre mondiale.

 

           
Pierre Alechinsky en 1965    Avec l'écrivain octavio Paz en mai 1980

 

C’est tout jeune que Pierre Alechinsky s’aperçoit qu’il est gaucher, écrivant de la main droite mais pouvant "renverser" son écriture de la main gauche, retournant son papier pour se relire par transparence, ce qui explique sans doute son goût pour l’imprimerie où tout y apparaît "à l’envers".  

 

  Le dernier jour 1964



Cette disposition a aussi gravement entravé ses études, ce qu’il appelle sa "cancrétude". « Ce n'est pas rien, conclut-il, dans une famille de médecins, d'être le mauvais élève. »

Ce qu’il découvrir avec le groupe Cobra, c’est la concomitance entre la réflexion et l’acte de peindre. Il faut constamment rester disponible, réceptif à tout ce qui se produit pendant la création.

 

       
L’esprit du thé 1965                                      L’inconditionnement humain 1970

 

Pour Pierre Alechinsky, le cadre défini (donc la surface disponible) signifie que  « c'est admettre que le peintre dépend d'un rectangle, qu'il accuse ce rectangle et qu'il le montre avant de commencer, et il va vers l'intérieur»  Il confirme son rejet de l'art engagé, car « la peinture est totalement libérée du souci de témoigner aujourd'hui. »

Lui qui a vécu les horreurs de la guerre, ajoute qu’il ne pourrait pas faire un tableau contre les bombardements, il lui serait impossible de peindre son "petit chef d’œuvre".

 

        
Pierre Alechinski dans son atelier de Bougival en 2005
Pierre Alechinski à l'inauguration de l'exposition "Alechinsky, les ateliers du Midi " à Aix-en-Provence le 4 juin 2010 • Crédits AFP

 

« C’est par la répétition qu’on est convaincu de certaines choses. » P. Alechinsky

 

Sa façon de travailler qu’il décrit dans son atelier de Bougival, part des matériaux qu’il utilise. « Je me sers de tout » dit-il. « Je démarre au sol, à l'horizontal. Ensuite, pour tous les travaux de finition c'est à la verticale » avec quelques séances supplémentaires une fois le tableau marouflé, placé sur chevalet.

 

Alechinsky en 2013

La technique, c’est autre chose, il refuse d’être dépendant d’aucune technologie, préférant des moyens modestes qu’il maîtrise. Cette conception correspond au fait d’utiliser " le minimum de moyens pour dire un maximum de choses et ne pas être distrait par la technique," et raconter une histoire avec un minimum de moyens.

 

          
Litho : Labyrinthe d’apparat 1973      Central Park 1965 Acrylique papier marouflé

 

Il veut sa peinture « ouverte », comme si l’on pouvait y pénétrer et en "sortir". C’est pour lui quelque chose d’instinctif mais si ce don a été contrarié par les cours de dessin qu’il a suivis dans sa jeunesse. « J’ai dit-il, perdu ainsi sûrement dix ans de ma vie. » Dans ses dessins, c’est la courbe qui le satisfait le plus, peut-être pour l’idée du serpent ou au dos d’une femme, un goût assez mystérieux qui lui permet « d’être en accord avec soi-même, ça dure quelques secondes mais c’est très agréable. »

Pierre Alechinsky s’est aussi beaucoup intéressé à la calligraphie, en particulier quand il est allé au Japon où il s’est initié, comme il dit, « au maniement du pinceau venant de l'écriture et allant vers la peinture ».  Contestant la pratique française, il pense que « la position idéale consiste à surplomber la feuille », le dessin provenant alors de l’ensemble du corps.

 

         
Lecture entre les lignes 1970                                   Couleuvrine

 

L'arbre bleu ou l'arbre des rues : un dialogue entre le peintre Pierre Alechinsky et le poète Yves Bonnefoy

Cette fresque monumentale de Pierre Alechinsky qui dresse sa silhouette céruléenne, est située à Pris, 40 rue Descartes, derrière le Panthéon dans le Ve arrondissement. Elle fait résonance au poème d'Yves Bonnefoy gravé sur le côté.

Réalisée pour le projet "Murs de l’an 2000", elle rappelle la présence d'une nature assez rare dans les villes. Le motif central est orné des différentes vignettes définissant le cadre. Le texte d'Yves Bonnefoy se déroule tout au long de la fresque, permettant un dialogue entre l'oeuvre écrite et l'oeuvre peinte, mettant en lumière la force et les fragilités du vivant enserré dans les bâtiments de la ville et rappelant qu'il faut tout faire pour préserver une nature si précieuse.

 

         
La fresque de Pierre Alechinsky et en regard, le poème d'Yves Bonnefoy

 

Cet arbre planté comme un objet incongru en milieu urbain fait contradiction entre le végétal et le béton. Pour une meilleure cohérence, il a entouré l'arbre bleu de motifs inspirées des prédelles des retables médiévaux. Depuis Central Park, son tableau le plus connu, Alechinsky exploite les marges libres de sa toile. Il crée ici une interaction mystérieuse entre ces motifs périphériques et l’arbre central pour alimenter sa narration quand les arbres chétifs tentent de se frayer un chemin entre masses bétonnées.

 

         
Le jeu de quatre coins, 1973                           Volcan en lecture, acrylique 1972

 

Yves Bonnefoy (1923-2016) à qui l'on doit le poème reproduit ci-dessous, fut un grand ami de Pierre Alechinsky. Lié également à Giacometti et Balthus, il collabora avec beaucoup d'artistes où ses poèmes mettent en valeur des œuvres de Nasser Assar, Eduardo Chillida, Bram van de Velde ou Zao Wou-Ki par exemple .
 

L’arbre des rues - Yves Bonnefoy
Passant,
regarde ce grand arbre
et à travers lui
il peut suffire.

Car même déchiré, souillé,
l'arbre des rues,
c'est toute la nature,
tout le ciel,
l'oiseau s'y pose,
le vent y bouge, le soleil
y dit le même espoir malgré
la mort.

Philosophe,
as-tu chance d'avoir l'arbre
dans ta rue,
tes pensées seront moins ardues,
tes yeux plus libres,
tes mains plus désireuses
de moins de nuit.

 

               
Litho Affiche papier 1972           Textes de Pierre Daix
Timbre-poste Roue et serpent, 1985, sur un texte de Michel Butor

 

Voir aussi
* Hans Hartung, 2020 -- L'abstraction lyrique --

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24 décembre 2020 4 24 /12 /décembre /2020 17:14

Ce terme assez abscons d'abstraction lyrique recouvre un mouvement pictural qui naît juste après la guerre en 1947, en réaction à toute la tradition cubiste et géométrique apparue vers 1907 des travaux de Picasso et de Braque.

 

       
De 1945 à 1956 : Bissière, Estève, Hartung, Manessier, Soulages, De Staël, Zao Wou-Ki, Mathieu, Veira da Silva, Poliakoff

 

Expression antinomique au premier abord où l'abstraction représente tout ce qui est non figuratif et lyrique le rejet de toute construction a priori, l'important mis sur l'intuition, le geste libératoire qui refuse toute théorisation.  On le voit fort bien dans l'évolution d'un Picasso qui, sans se rattacher à cette école picturale, est parti d'une structuration du tableau avec le cubiste pour finir par donner libre cours à son imagination, au geste inné pour rejoindre l'esprit de l'enfant enfoui dans l'adulte.

 

   
Georges Mathieu Torque 1965                     Hans Hartung Estampes L1970-2

 

L'abstraction lyrique est partie d’artistes pratiquant l’art abstrait et la liberté dans leur pratique. Sans évoquer les précurseurs, ce sont des artistes comme Hans Hartung dès 922 et Camille Bryen en 1936, prônant une « liberté plastique » utilisant des procédés de projection et de brossage, notamment Georges Mathieu, André Masson, Nicolas de Stael, Pierre Soulages, Jean Messagier, Zao Wou-Ki ou Olivier Debré.

 


Kandinsky 1ère aquarelle 1910          Pierre Aléchinsky L'inconditionnement humain 1970
 

Il concerne toutes les formes d’abstraction, s'opposant par là-même à l’attraction géométrique ou constructivisme, mettant l'accent sur l’expression directe et la traduction d'une émotion, exprimant quelque chose d'intime qu'ils cherchent faire surgir de l'œuvre.
 


Henri Michaux Le Cri        Kenneth Nolan Bridge, 1964
Mark Rothko Multiform 1948  

 

Les peintres de cette mouvance se sont approprié ces principes généraux pour donner naissance à plusieurs courants importants. Tous s'inspirent beaucoup des cultures primitives, de la calligraphie orientale ainsi que de l’art préhistorique et médiéval.

 

         
Karel Appel Paysages humains

La plus connue est sans doute L’expressionniste abstrait ou Action Painting représentée par Jackson Pollock, De Kooning, Hans Hofmann ou les français Georges Mathieu et Jean-Paul Riopelle. Ils mettent plutôt l'accent sur la couleur et les impulsions, qu'elles soient physiques ou psychiques.

 

     
André Masson L’âme  de Napoléon      Nicolas de Staël Le parc des princes 1952  


Le tachisme dont Hans Hartung est le précurseur, privilégie le geste qui donne vie à la figure représentée, sous des formes qui se rapprochent de la nature ou décrivent des formes spontanées de projections de peinture. Ce courant refuse toute préparation préalable, quelle soit formelle ou spatiale pour privilégier la spontanéité et puissance de concentration.
 

         
Olivier Debré,  Figure rouge 1962      Serge Poliakoff Composition abstraite 1967


Le mouvement Cobra regroupe des artistes comme Asger Jorn, Karel Appel, Pierre Alechinsky ou Arton Constant.
L'un de ses leaders Karel Appel disait :
« Un tableau n'est plus une construction de couleurs et de traits, mais un animal, une nuit, un cri, un être humain, il forme un tout indivisible.
 

         
Alfred Mannessier  Pêche au matin 1965        Jackson Pollock Number 17, 1949


Le courant du Color field painting est représenté par des artistes comme Mark Rothko, Clifford Still, Adolph Gottlieb ou  Morris Louis est centrée sur la couleur brute étalée en grandes étendues supprimant toute profondeur, cette couleur « est libérée du contexte objectif et devient le sujet lui-même. »
 

                
Maria-Helena Vieira da Silva Le jeu de cartes 1937   
Jean-Pierre Riopelle Lances 1958

 

Le courant français se regroupe dans ce qu'on a appelé La Nouvelle Ecole de Paris dont les principaux représentants sont Jean Bazaine, Albert Gleizes, Bissière, Estève, Maria Helena Vieira da Silva, Nicolas de Staël. Très influencés par le cubisme de Picasso, ils se tournent ensuite vers l'abstraction tout en préservant la composition et en réintroduisant parfois des éléments de figuration dans leurs tableaux.

 

         
Maurice Estève Joueuse de diabolo 1930      Victor Vasarely Sin Hat 33, 1972-73       Albert Gleizes Au port 1917
 

A partir des années soixante, le mouvement va avoir tendance à se fractionner dans "L'arête dure (Hard edge Peinting) avec des peintres comme Franck Stella, Ellsworth Kelly qui repartent du courant des Color Field Peinters, privilégiant une approche complètement libérée de toute référence.

 

    Bazaine Plongée 1984


Il donnera naissance au Op Art avec Vasarely, Kenneth Nolan, à la Peinture gestuelle avec Degottex et Olivier Debré et la Peinture aléatoire de Hantaï et Henri Michaux.
 

               
Franck Stella Feneralia 1995     Roger Bissière Thermidor 1960 
 

L'expressionnisme est alors délaissé triomphant des années 50. Le formalisme pur définit par Clément Greenberg qui disait que "L'art ne doit renvoyer qu'à l'art et le tableau ne parler que du tableau", va aboutir à une abstraction reposant d'abord sur une approche esthétique.

 

       
Asger Jorn Kiotosmorama, 1969           Clyfford Still 1957-J N°.1 (PH- 142)
 

Voir aussi
* Vasarely à Pompidou -- Expo Hans Hartung -- Expo Bourg : Femmes peintres --
* Expo Lyon, Formes et Couleurs -- Expo 2019, Musée de Lodève --
* Evian : Expressionnisme allemand -- L'école russe de Vitebsk --

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 12:58

La Fabrique du geste, Hans Hartung, Musée d'art moderne de Paris, 2020

     
Autoportrait 1922                  Autoportrait 1943 Crayon sur papier
« Je déguste la nature et la vie comme chacun, ça n’a rien à faire avec ma position picturale. » Hans Hartung

Hans Hartung (1904-1989) est né à Leipzig et fut blessé pendant la Grande guerre où il perd un pied. Il peindra jusqu'à la fin dans son fauteuil roulant, avec des assistants, dans son atelier d'Antibes. Le peintre a aussi procédé à des expérimentations utilisant par exemple la branche de genêt imprégnée de peinture pour frapper sur la toile, le pistolet à air comprimé, la serpette, la sulfateuse à vigne. Non seulement il peint mais encore il pulvérise, gratte et brosse la toile avec passion. 

 

     
     Le grand cheval, 1922                      Trois personnes assises, 1923

Il avait également bien des centres d’intérêt comme la photographie, les mathématiques, le latin ou l’astronomie.

   Gouache sur papier 1940 

 

À l’occasion de sa réouverture après d’imposants travaux de rénovation, le Musée d’Art Moderne présente une rétrospective du peintre Hans Hartung.

 

           
Huile sur bois 1938          T1933-3 Huile sur toile    T1936-2, Huile sur panneau Célotex

 

Une exposition d’autant plus attendue que la dernière rétrospective date de 1969. Elle nous permet en tout cas de jeter un regard différent sur l’œuvre de ce peintre essentiel du XXe siècle et du rôle qu’il a joué dans l’histoire de l’art car il fut un précurseur de l’abstraction, l’une des avancées majeures de son siècle.
 

                 
Hartung à Antibes en 1975


C'est à partir de 1932 qu'Hartung se tournera définitivement vers l'abstraction, caractérisée par l'effacement du référent, la structure de l'espace en plans, le fonds et les formes indifférenciés, reliquat de son passé cubiste. 
 

          
Dans son atelier antibois avec son pistolet      T 1945 Huile sur toile
 

Sa soif de liberté, son style s’inscrivent dans ce siècle terrible de la montée du fascisme dans l’Allemagne son pays d’origine, aux difficultés de l’après guerre dans une Europe déstabilisée par les problèmes socio-économiques.
 

        
T1938-16 Collage sur panneau de bois             Huile sur toile, 1934
 

En 1968. Anna-Eva et Hans Hartung, divorcés puis remariés, font construire près d’Antibes une maison avec des ateliers. Hartung est alors célèbre mais il continue ses recherches obstinées sur la peinture vinylique pulvérisée, les éclaboussures, l'utilisation de balais en genêt.

 

      P1958-238 Pastel sur papier

 

Le peintre s'intéresse surtout à la lumière, son rayonnement sur la toile, renoue aussi avec « la terreur ensorcelante » des orages de sa jeunesse, l'éclat des éclairs qu’il tentait de reproduire dans ses cahiers, cette explosion des éléments qui déclenchait en lui ce qu'il appelait « l’urgence de la spontanéité. »

 

 
T1947-12 Huile sur toile  T1955-9 Huile sur toile           Pastel sur papier, 1952

 

L’exposition elle-même comprend un ensemble de quelque trois cents œuvres provenant de collections du monde entier et plus particulièrement de la Fondation Hartung-Bergman. Ce sera aussi l’occasion de mettre en lumière les quatre œuvres dont le musée a fait l’acquisition en 2017.

 

     
T 1948-18 Huile sur toile                       T 1966-K40   vinyle sur toile

 

Elle met en lumière la diversité des innovations techniques qu’il a initiées dans le cadre d’expérimentations qui ont toujours été sa préoccupation, que ce soit ses recherches sur le format et la couleur à partir d’une méthodologie, le cadrage, la photographie, l’agrandissement, la répétition et les copies de ses propres œuvres. Ses recherches ont influencé nombre de ses contemporains à l’instar d’un Pierre Soulages qui a toujours reconnu ce qu’il devait à Hartung.

 

         
Composition gouache 1970              Composition 1973

 

Cette rétrospective s'articule autour de quatre grandes sections où l'on trouve des tableaux bien sûr, mais aussi des photographies, très importante pour lui et sa recherche artistique, auxquelles il faut ajouter des œuvres graphiques, des éditions illustrées, des oeuvres sur céramique... et même des galets peints.

 


  T1971-R24, 1971, acrylique sur toile      T1973-E12, 1973, acrylique sur toile


Elle est complétée par des documents d’archives, livres, correspondances, carnets, esquisses, journal de jeunesse, catalogues, cartons d’invitations, affiches, photographies, films documentaires...

 


  T1982-R11, 1982, acrylique sur toile     T1987-H5, 1987,  acrylique sur toile

 

Au-delà de son rôle de précurseur, on peut dire que le fil rouge de l'exposition est cet espèce de dialogue qui s'instaure entre l'esthétique de l'abstraction née de son rôle de précurseur et sa vision d'un art tourné vers l'avenir.

 

          
T1989-K32, acrylique sur toile      T1 1962-L21, T1 1962-L22, T1 1962-L23

 

Voir aussi
* France Culture, Entretiens -- Spectacle-sélection --
* L'abstraction lyrique, éditions L'Objet d'Art hors-série n° 24, par Vidalinc Marie-Jo - d'Alincourt Nathalie, Paris 1945-1956, Hans Hartung pages 41-71

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