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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 22:41

                                                             HOMMAGE
2021 est une année exceptionnelle pour François Mitterrand puisqu'elle marque :
- Le 105e anniversaire de sa naissance le 26 octobre 1916,
- Le 40e anniversaire de son accession à la présidence de la République et de l’abolition de la peine de mort en 1981,
- Le 25e anniversaire de sa mort le 8 janvier 1996,
- Le 50e anniversaire du Congrès d’Épinay, en juin 1971.

 

Hubert Védrine a connu de près François Mitterrand puisqu’il fut, outre ministre des Affaires Etrangères socialiste du gouvernement Jospin entre 1997 et 2002, porte-parole de la présidence entre 1988 et 1991, puis secrétaire général de l’Élysée auprès de François Mitterrand.
Depuis 2003, il préside l'Institut François-Mitterrand et a récemment publié un "Dictionnaire amoureux de la géopolitique".

 


Les 2 hommes le 22 mars 1990 à Nevers

 

Autant dire qu’il a très bien connu le président Mitterrand et qu’il peut évoquer l’homme politique que l’homme lui-même. Il confesse qu’à ses côtés, il ne s’est jamais ennuyé et que même « il donnait une intensité incroyable à n'importe quel moment. »

Quelque que soient ces moments, il leur donnait une couleur particulière, c’était comme « un moment suspendu. » Il ajoute que « le simple fait de discuter trois minutes avec lui, de prendre un café, vous donnait l'impression d'entrer et de faire partie d'une sorte de roman, de projet… »
Hubert Védrine met aussi l’accent sur la rupture avec le passé dans la façon d’envisager la politique. « À l'Élysée, dit-il, il y avait un mélange de gens très jeunes et de gens expérimentés comme André Rousselet, par exemple et ce mélange était assez génial. »

 


Promenade en Creuse, de gauche à droite, Catherine Camus, François Mitterrand, Pierre Coursol, Michèle et Hubert Védrine

 

Ce lien qu’il avait avec François Mitterrand lui vient de son père Jean Védrine. Prisonniers des Allemands en 1940, ils se sont connus à Vichy avant d’entrer en résistance. Cette histoire de francisque, symbole pétainiste, s’explique facilement : le Commissaire aux prisonniers Maurice Pinot, voyant revenir Laval aux commandes, fait octroyer la fameuse "Francisque" à tous les cadres du Commissariat, dont François Mitterrand, pour les protéger.
La Résistance allait se structurer autour de trois courants : communiste, gaulliste et "Pinot-Mitterrand".

 

       

 

Le jeune Hubert Védrine s’ennuie à Sciences Pô puis à l’ENA. François Mitterrand qui vient parfois manger chez ses parents et l’envoie dans la Nièvre en 1978, comme suppléant du député maire de Nevers Daniel Benoist mais il ne trouvera vraiment sa voie qu’en 1981 que le nouveau président l’appelle à l’Elysée.

En politique étrangère, dans les années 90, Mitterrand hésite à accepter la réunification allemande et son inquiétude face à la disparition de la Russie soviétique. Hubert Védrine pense que le souci principal du président était que ces transitions se passent le mieux possible. Le seul point qui lui paraît contestable est une ambition trop grande au Proche-Orient, compte tenu de l’influence française dans cette région.

 

 
François Mitterrand et Hubert Védrine          Hubert Védrine et Mazarine

 

Dans le cas de la Bosnie, on a reproché au Président d’avoir été pro serbe, en particulier le voyage effectué à Sarajevo en juin 1992 qui, en figeant le siège, aurait empêché une intervention militaire. Le Président refusait « d’ajouter de la guerre à la guerre », dans une guerre improbable que ne soutenait nullement l'opinion publique.

Sur les reproches au sujet du génocide au Rwanda, la France a fait ce qu’elle devait faire, c’est-à-dire tenter d’imposer un compromis et de juguler l’engrenage létal, même si on peut penser, poursuit Hubert Védrine, qu’elle aurait pu laisser de

 

           
François Mitterrand au mariage d’Hubert et Michèle, 29 juin 1974

 

Voir aussi
* François Mitterrand, 20 ans déjà --

Bibliographie sélective

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 22:19

Rabindranath TAGORE

 

         
                                          Tagore à Calcutta vers 1909

 

Rabindranath Tagore (1861-1941), l'un des plus grands écrivains indiens du XXe siècle, a reçu le prix Nobel de littérature en 1913. Poète, romancier, dramaturge, musicien, acteur, peintre a lutté pour l'indépendance de l'Inde, contre la partition du Bengale, et a soutenu le mouvement de Gandhi.

1-
À quatre voix, ou La raison et l'émotion, mai 2021


« Il fut un temps, m'expliqua-t-il, où je ne m'appuyai que sur la raison, pour découvrir ensuite que la raison ne pouvait supporter tout le fardeau de la vie. Il fut un autre temps où je ne m'appuyai que sur l'émotion, pour découvrir que c'était un abîme sans fond. La raison et l'émotion, vois-tu, étaient miennes. L'homme ne peut s'appuyer sur lui seul. Je n'ose rentrer en ville avant d'avoir trouvé mon soutien.
- Que suggères-tu donc ?
- Allez tous deux à Calcutta. »

Ce classique de la littérature bengalie, est une superbe réflexion sur la foi et le spirituel qui parle aussi d'histoire d'amour.


        

 

2- La maison et le monde, éditions Payot, avril 2018

Ce roman est une oeuvre précoce puisqu'il fut publié pour la première fois en 1915. Il se déroule au Bengale du début du XXe siècle, soumis à ce moment de son histoire à de graves troubles. Cette histoire d'amour qui brosse un bouleversant portrait de femme dans un univers qui s'inscrit dans une confrontation entre tradition et modernité, est aussi un texte à trois voix qui s'interpellent.
Le roman a ensuite fait l'objet d'une adaptation au cinéma du cinéaste indien Satyajit Ray.
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 3- Souvenirs d'enfance, éditions La République des Lettres, juin 2018

Cette édition présente un texte revu et corrigé suivi d'une biographie de Rabindranath Tagore. Durant l'été 1940, âgé de 80 ans, l'écrivain passe en Inde ses dernières vacances dans le village montagnard de Kalimpong, près de Darjeeling. Avec sa famille et des amis, il sent ses forces décliner, partageant avec eux ses souvenirs d'enfance.
Tous l'écoutent en prenant des notes, ce qui aboutira à cet ouvrage autobiographique dégageant une certaine nostalgie. C'est en fait le dernier livre d'un homme qui mourra un an plus tard, en août 1941.

Il y évoque la société indienne d'avant l'indépendance, son univers familial, le théâtre à domicile, ses premières publications en revue... dans un langage simple, plein de poésie et de sensibilité. Pour Romain Rolland, « Rabindranath Tagore est, pour nous tous, le symbole vivant de l'Esprit, de la Lumière et de l'Harmonie, le chant de l'Eternité s'élevant au-dessus de la mer des passions déchaînées » .

 

                  

 

4 - Chârulatâ, éditions Zulma, octobre 2013

Riche brahmane, Bhupati pourrait se satisfaire de lui-même mais il préfère se consacrer au journal anglophone et progressiste qu'il a créé. Accaparé par son travail, il délaisse sa femme, la belle et jeune Chârulatâ qui s'ennuie en compagnie de ses domestiques, maintenue dans la désinvolture de l'enfance, Chârulatâ s'ennuie.
Bhupati demande à son cousin Amal de la distraire avec des cours particuliers. Cette intimité, tolérée en général par la société, tourne peu à peu en une relation passionnée, partageant un besoin d'écrire sans être lus. 
Chârulatâ est paru pour la première fois en français aux éditions Zulma en 2009.

 

   Tagore et Einstein

 

5- Mashi, éditions La République des Lettres, octobre 2013
Recueil de nouvelles, première édition Gallimard, 1925, traduction H.Du Pasquier puis Gallimard, Connaissance de l'orient, 1991

« Le sentiment que m'inspirait la jeune veuve dont la demeure avoisinait la mienne, était un sentiment de vénération. C'est du moins ce que j'affirmais à mes camarades et ce que je me répétais. Nabin lui-même, mon ami le plus intime, ignorait mon véritable état d'âme. Et j'éprouvais une sorte de fierté à pouvoir conserver à ma passion toute sa pureté en la reléguant dans les recoins les plus profonds de mon coeur. Ma voisine ressemblait à une fleur de Sephali mouillée par la rosée et tombée prématurément. Trop pure et trop resplendissante pour la couche fleurie de l'hymen, elle s'était consacrée au ciel.

Mais semblable à un torrent qui descend de la montagne, une passion ne se laisse pas enfermer au lieu de sa naissance; elle cherche à se frayer une issue. C'est pourquoi je m'efforçais de traduire mes émotions en poèmes. Mais ma plume rétive refusait de profaner l'objet de mon adoration. »

 

               
Kumudini                          Quatre chapitres                 Chârulatâ

 

6- Kumudini, éditions Zulma, octobre 2013

Kumudini a dix-neuf ans, la grâce d'être bien née, de goûter les arts et de prier les dieux. Elle vit dans la tendresse de son frère aîné Vipradas, un humaniste accablé par l'énorme dette familiale. Jusqu'au jour où un mystérieux entremetteur vient demander pour son maître, un riche négociant soutenu par le pouvoir colonial, la main de Kumudini.
Se référant aux légendes sacrées de Krishna et à sa bien-aimée Radha, elle y voit un signe du destin et presse son frère d'accepter. Mais Madhusudan est vieux et despote et la belle Kumudini. va devenir l'instrument inespéré et malheureux d'une terrible vengeance.

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7- Quatre chapitres, éditions Zulma, 2010 et 2013

Révoltée depuis l'enfance, Ela étouffe dans le traditionalisme de la société indienne. Elle se passionne pour ses études avant de s'engager dans la lutte pour l'indépendance de l'Inde. Mais son amour pour le poète Atindra va largement impacter sa vie. Elle, la révolutionnaire va être tiraillée entre son idéal révolutionnaire et son amour pour Atindra et se laisser entraîner dans cette aventure à son corps défendant.

 

         

 

8- Kabouliwala, éditions Versilio, février 2014 et octobre 2015
Le marchand de Kaboul

Ce court récit de Tagore, écrit il y a une centaine d'années, a toujours sa fraîcheur naturelle et la petite aventure qu'il raconte est toujours d'actualité.
Installée à Calcutta au début du XXe siècle, Kabouliwala narre l'amitié compliquée entre une petite fille malicieuse, Mini, et un vendeur itinérant de fruits secs. Malheureusement, bien plus tard le Kabouli réapparaît inopinément et ces retrouvailles ne se feront pas sans dégâts.
À noter l'intéressante préface due à l'écrivain Jean-Claude Carrière.

 

         
Kabouliwala le marchand de Kaboul



Kabouliwala, version illustrée

Cette nouvelle comprend aussi une version comprenant le texte original en bengali ainsi que des photographies de la vie de Tagore.
On y trouve également une biographie et une bibliographie complètes de l'auteur sont également incluses.

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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 21:55

Référence : Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, coédition France Inter et Equateurs Parallèles, 217 pages, mai 2021

 

         

 

« Lire Arthur Rimbaud vous condamne à partir un jour sur les chemins. » Sylvain Tesson

Ce "nouvel été" avec Rimbaud cette fois-ci, est le neuvième titre de cette collection.
« Arthur Rimbaud, nous dit Sylvain Tesson,  ne voulait "qu'une chose": "exprimer l'inexprimable"; pour Rimbaud, "le poète doit être Voyant ou mort ! »

Pourquoi diable Arthur Rimbaud, ce jeune homme insupportable, est-il tant adulé, est-ce dû à sa précocité, son insolence, son côté rebelle ou sa vie scandaleuse avec Verlaine… ou une poésie incomparable ? C’est l’option de Sylvain Tesson qui écrit : « La vérité de Rimbaud, sa valeur et son éternité se tiennent dans ses vers et non dans les contradictions ou les accordements de sa vie, de son œuvre, de son époque. »

 

                   

 

On peut dire en tout cas qu’il nous offre une belle occasion d’approfondir ses recueils et sa correspondance, la maturité de ce génie juvénile et cette vie aventureuse qui ont fait sa légende. Au-delà de ces considérations, il restera toujours la vertu cristalline de ses vers, « ce verbe qui est une énigme » ajoute Sylvain Tesson, « tout juste peur-on tenter d’en décrypter les mystères. »
À une époque où pèsent de plus en plus les pouvoirs socio-économiques, il est temps d’embarquer dans le « bateau ivre » avec Sylvain Tesson.

 

           
                                                                           Sylvain Tesson Le marcheur

 

On se balade ainsi dans les paysages réels ou imaginaires du poète, suivant le cap tracé par René Char qui disait: « Rimbaud poète, cela suffit et cela est infini. »
On se balade des Ardennes à la corne de l’Afrique à la découverte du jeune homme qui bouleversa la poésie et lutta contre ce qu’il considérait comme son ennemi : l'ennui.

Dans la première partie, Le chant de l’aurore, on découvre un Rimbaud élève modèle, récompensé pour ses vers en latin. Il sera poète mais pas un poète de salon. Peu présentable ce jeune homme défendu par Mallarmé et Verlaine, comme il l’écrit lui-même : « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans. »

 

         

 

C’est dans la deuxième partie, Le chant du verbe, que nous trouvons des expressions devenues célèbres comme « abracadabrantesques » ou « l’amour est à réinventer. » Pour lui, Le  « je est un autre » comme s’il était double et avait des comptes à régler avec lui-même. Il traverse ensuite Une saison en enfer, même si, écrit Tesson, « toute saison est éphémère. »

La troisième partie intitulée Le chant des pistes, est la saison du marcheur, comme Sylvain Tesson lui-même, qui écrit que « le mouvement procure l’idée et pourvoit aux images. » Ceci renvoie à un vers d’un de ses premiers poèmes, Ma bohème : « Petit-Poucet rêveur, j’égrenais dans ma course des rimes. »
N’empêche, constate Sylvain Tesson, une si grande postérité pour une production aussi mince, il faut remonter à Héraclite pour trouver un tel exemple.

 

     

 

Mes fiches sur la série "Un été avec" :
Sylvain Tesson, Un été avec Rimbaud, 2021 --
Antoine Compagnon, Un été avec Pascal, 2020 --
Régis Debray, Un été avec Paul Valéry, 176 pages, 2019 --
Patrick Boucheron, Un été avec Machiavel, 2017 --
Antoine Compagnon, Un été avec Baudelaire, 2015 --

Laura El Makki, Un été avec Proust, 2014 --

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 21:21

Chroniques d'histoire

Référence : Emmanuel de Waresquiel,Tout est calme, seules les imaginations travaillent, éditions Tallandier, 256 pages, mai 2021

 

 

L'historien ne se borne pas toujours à être un témoin du passé, il peut aussi comme Emmanuel de Waresquiel, s'intéresser au présent. Il le dit lui-même : « On ne peut être curieux du passé sans l’être aussi du monde qui nous entoure. »

 

         

 

L'historien cependant reste lucide, ajoutant que « À force d’habiter le passé, c’est le présent qui me semble étrange... L’expérience du temps donne parfois à l’actualité des allures dérisoires, elle nous fait apercevoir ses inconséquences et sa fragilité. Les visages changent, mais la grimace reste la même. Ces exercices-là ne sont pas dépourvus de dangers. »

 

                

L’historien est un homme qui se méfie des apparences, lucide quant à l’idée que la Raison gouvernerait le monde, taraudé par le besoin de comprendre avant de se lancer dans l’écriture. Autant de qualités pour porter un œil personnel sur notre société.

Il revient sur la fameuse formule de la « fracture sociale » créée par des socialistes et reprise par Jacques Chirac lors des élections de 1995. Depuis, elle est réduite à sa dimension socio-économique, agir sur la redistribution des richesses, réduire le chômage et les inégalités. Pour aller plus loin, il faut en passer par l'Histoire pour saisir la complexité des fractures qui sont en nous.

Dans le genre ambivalent, les Français ont la palme parce qu’ils possèdent une double culture héritées de l’Ancien régime basé sur des hiérarchies complexes, sur les privilèges et de la Révolution basée sur le principe d’égalité.
Le résultat est surprenant : le chef est aussi détesté que respecté. Comme le note l’auteur, « tout en léchant les bottes de notre supérieur, nous avons furieusement envie de lui couper la tête. »

Ce genre de paradoxe bien français s’ explique par la multitude des « fractures sociales » dont certaines secrètes, cachées, où plane l’ombre de la Révolution.

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 16:16

Référence : Michel Winock, Gustave Flaubert, éditions Gallimard, 544 pages, mars 2013

 

                 
Statue de Flaubert  Place des Carmes à Rouen    Sa bibliothèque à Canteleu

 

« Le style, c’est la vie. C’est le sang même de la pensée. » Gustave Flaubert

 

Bonne idée de ressortir la biographie que Michel Winock a consacrée en 2012 à Gustave Flaubert, à l'occasion du bicentenaire de sa naissance. Biographie d'autant plus intéressante qu'elle est complète et très agréable à lire.

Quel est l'homme qui se cache derrière cette oeuvre considérable, pas en quantité, Flaubert n'a tout compte fait pas beaucoup écrit, mais bien sûr en qualité, lui qui fut le styliste par excellence, peaufinant avec application et entêtement ses phrases.

 

                 

 

L'homme est d'abord accroché à son terroir, à la Seine en aval de Rouen. C'est un Normand qui aime son coin de France, même s'il a effectué un grand voyage en Orient et quelques incursions en Bretagne, en Angleterre ou en Corse,

A son siècle et son côté "bourgeois jouisseur", qu'il dépeint à travers les portraits de Monsieur Prudhomme et du pharmacien Homais, il préférait une Antiquité fantasmée dans le rêve carthaginois d'un monde magnifique et disparu qu'il recrée dans sa vaste fresque consacrée à Salammbô.

 

             
Flaubert & son œuvre préface de Michel Winock
De Flaubert à Hugo Barricade rue Soufflot juin 1848 Horace Vernet

 

Mais il avait aussi ce côté "bourgeois jouisseur" qu'il rejette comme le rejette aussi Emma Bovary, qui fréquente les salons parisiens et fait la bamboche avec son cercle d'amis autour de Maxime Du Camp, George Sand, les Goncourt, Zola, Daudet, Maupassant son voisin normand et Tourgueniev.

Il y professe un certain scepticisme, une lassitude de la vie qui vient sans doute de ses déceptions amoureuses, malgré sa longue liaison avec Louise Colet, de son peu de goût aussi bien pour Dieu que pour la politique. Seul en fin de compte l'habite l'amour de l'art et de la création. Il dira, même s'il ne faut pas forcément prendre son propos au pied de la lettre : « Je porte en moi la mélancolie des races barbares, avec ses instincts de migrations et ses dégoûts innés de la vie, qui leur faisait quitter leur pays, pour se quitter eux-mêmes. »
C'est son intime conviction mais pas forcément la réalité de sa vie.

 

                    
Flaubert et Maupassant     Isabelle Huppert dans Emma Bovary, Chabrol 1991

 

On retrouve assez souvent le ton ironique que sous-tend son scepticisme. Dans L’Éducation sentimentale, par exemple cette disposition s’exerce vis-à-vis des deux camps en présence. Sur les journées de février, il crée un personnage sympathique et naïf nommé Dussardier qui est un républicain convaincu. À contrario, l’autre personnage qu’il crée est le banquier Dambreuse, qui meurt de trouille en février mais va opportunément jouer les républicains et retourner sa veste après les journées de juin. Le père Roque qui vient de Neuilly, va vider son fusil dans un soupirail, tuant un insurgé prisonnier qui cherchait du pain.
Ironie du ton, ironie du sort.

 

   Fiacre devant l'abbaye de Saint-Ouen, 1852

 

Gustave Flaubert et Rouen

Celui qu'on appelait « L’ermite de Croisset » fréquenta peu Rouen., y venant surtout pour aller à la bibliothèque municipale, située alors dans l’hôtel de ville.

Les relations avec Rouen se sont sans doute dégradées après la scène du fiacre dans Madame Bovary. La bourgeoisie rouennaise ne pouvait admettre que ce fils et frère de chirurgiens éminents de leur ville soit un dilettante, ne travaille pas, passant son temps à écrire, ce qui n'était pas considéré comme un travail.

Lorsque Flaubert attaque les édiles rouennais en 1872, dans une Lettre à la municipalité de Rouen qui refuse un endroit pour édifier un monument à son ami Bouilhet décédé en 1869, il s'en prend aussi aux bourgeois en général, créant une rupture. On peut même parler de haine quand ils découvrent dans sa Correspondance publiée après sa mort, des phrases difficiles à pardonner comme « Le bourgeois de Rouen est toujours quelque chose de gigantesquement assommant et de pyramidalement bête ». 

 

               
Les communards et Madame de Staël                Le pavillon de Croisset

 

Mes fiches sur Flaubert
Gustave Flaubert en Bretagne -- Le perroquet de Flaubert --
Flaubert, de Déville à Croisset -- Le dernier bain de Flaubert --
Alexandre Postel, Un automne de Flaubert --

Michel Winock, Jours anciens --

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 06:07

                                               HOMMAGE
*** 2021 est une année exceptionnelle pour François Mitterrand puisqu'elle marque : ***
- Le 105e anniversaire de sa naissance le 26 octobre 1916,
- Le 40e anniversaire de son accession à la présidence de la République et de l’abolition de la peine de mort en 1981,
- Le 25e anniversaire de sa mort le 8 janvier 1996,
- Le 50e anniversaire du Congrès d’Épinay, en juin 1971.

 

À la conquête de l’Élysée (1975-80)

 

Il y a déjà quarante ans, François Mitterrand était élu Président de la République. Son attachée de presse de l’époque nous parle de l’homme qui était alors le secrétaire général du PS. Elle nous livre ici un témoignage inédit que j'ai repris pour réaliser cette fiche.

 

                       

 

Diplômée en droit, elle vient jouer les Rastignac à Paris en 1975 pour se lancer dans le journalisme et va trouver François Mitterrand qu’elle avait eu l'occasion de rencontré par l’intermédiaire de sa femme Danielle. Quelques jours après, il lui propose de s'occuper de la presse étrangère accréditée à Paris. A l'époque, François Mitterrand était très peu connu hors de France mais il avait aussi un certain don d'anticipation.
Sacré Mitterrand !
Voilà comment a débuté leur collaboration.

 

         
À la ZUP de St-Étienne 1987 Au Vieux-Morvan à Château-Chinon en mai 81 

 

Elle débute son travail le 1er mai 1975, comme quoi au PS on bosse même pour la fête du travail. Elle découvre un Parti qui fonctionne comme « une grande famille. » Quelque peu décontenancée sans doute parce qu’elle s’aperçoit « qu’il n’y a pas de hiérarchie » entre les gens et les courants qui structurent le Parti. Les fameux courants dont on a tant parlé se parlaient, échangeaient, « on était vraiment des camarades ». Pas alors de « gauches irréconciliables. » Personne ne pensait à remettre en cause la prééminence du Secrétaire général, même s’il y eut plus tard quelques  tentatives de Michel Rocard. « Mais c'était François Mitterrand ».
Un point c'est tout.

 

                 

 

En tout cas, cet état d’esprit tenait d’abord à la personnalité de François Mitterrand : « Il décidait, on faisait. Ce n'était pas un patron classique.  Il ne donnait pas d’ordres. Il ne nous disait pas : vous devez faire ceci, vous devez faire cela. Il n'était pas sur notre dos. Il disait simplement : je souhaiterais ou vous voulez bien… » Elle le suivit ainsi pendant cinq ans, croisant les grands dirigeants socio-démocrates de l’époque  Willy Brandt, Felipe Gonzalez, Mario Soares, Shimon Peres... Elle avait l’impression de se trouver au cœur du pouvoir. 

 

        
Juste avant l'élection au Vieux-Morvan                   Juste après l'élection

 

Ceci signifie qu’elle l’a connu, côtoyé de très près, estimant qu’elle a travaillé avec un homme d’exception :
« Ses premières qualités étaient son intelligence et sa grande culture. J'étais subjuguée par ce qu'il racontait. Il avait tout vu, tout connu. Il avait quasiment été partout dans le monde et pas comme ça en coup de vent. S'il allait dans un pays, il s'intéressait à sa culture, sa littérature et son Histoire. »
Elle parle aussi de ses qualités d’écoute : « Il vous prêtait attention. Quand il vous parlait, il vous parlait vraiment. »

 

           

 

C'est sa qualité d'écoute qu'elle a particulièrement appréciée, le sentiment qu'il vous donnait d'être totalement disponible pour établir un dialogue : « Il vous donnait l'impression que vous étiez son interlocuteur ou son interlocutrice. Ce n'était pas juste parler en regardant ailleurs. Ce n'était pas ça, François Mitterrand. Mais c'était une autre époque, une autre éducation, d'autres façons, d'autres rapports entre les êtres humains. »
Rêveuse, elle trouve que cette délicatesse et ce respect qu’elle aimait en lui ont largement disparu.

 

   Les Mitterrand à Latche en 1974

 

Peu de temps avant l’élection présidentielle de 1981, elle quitte Paris pour des raisons familiales. Mitterrand est un peu déçu de perdre une fidèle collaboratrice, disant en plaisantant : « Je l'ai laissé au pied des marches du palais. » Il la regretta sans doute, lui pour qui la fidélité constituait une vertu cardinale.

 

         
                                                     Mitterrand à Foix en 1982

 

Elle reverra le Président en 1982 pendant une visite officielle et lors de ses passages à Paris jusqu'à une ultime rencontre à l'hiver 1995 à l’Élysée. Malgré la maladie, elle lui trouva une lucidité et une vivacité intellectuelle inaltérées.
Son affection, son admiration sont toujours là, intactes, car dit-elle, «  quand vous aimez quelqu'un, il ne vous quitte jamais. »

 

Voir aussi mes fiches :
François Mitterrand, 20 ans déjà --

Hubert Védrine et François Mitterrand--

Témoignage de Louis Mermaz --  Visite surprise à Saint-Etienne ---

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16 mai 2021 7 16 /05 /mai /2021 05:42

                           

 

Gabriel Séailles (1852-1922) disait de l’athéisme que « l'athéisme est un dogme, » beaucoup d’athées pouvant finalement être aussi dogmatiques que les religieux qu'ils prétendent combattre. Alain (Georges) Leduc rassemble dans cet ouvrage des textes d'auteurs très différents pour initier un véritable débat sur le thème de l’athéisme.

Ce dogmatique ne signifie pas que l’on puisse oublier la fraternité qui peut unir, à l’occasion de tel ou tel événement historique comme au temps de la Résistance, des hommes aux opinions différentes et même tranchées. Gabriel Séailles n’a-t-il par ailleurs écrit dans Les Affirmations de la conscience moderne : « Au nom de la Libre Pensée, demandons qu'il n'y ait plus d'opinions suspectes ou privilégiées, qu'on puisse être athée, sans être traité de scélérat, et croire en Dieu, sans être traité d'imbécile. »

 

                 
Quelques œuvres d'Alain-Georges Leduc

 

Alain (Georges) Leduc  revient sur une « dispute » (au sens premier du terme)  entre Roger Vailland et Louis Martin-Chauffier. Cette partie est complétée par une conférence qui s’est tenue à Łódź en Pologne autour de trois écrivains athées de langue française, le Marquis de Sade, Octave Mirbeau et Roger Vailland et un texte de Sade, Dialogue entre un prêtre et un moribond, et enfin l'article Athéisme de l'Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure.

Nous assistons à une belle joute entre Roger Vailland qui vient de publier le roman qui le fera connaître Drôle de jeu, prix Interallié 1945, et Louis-Martin Chauffier, grand résistant arrêté par la Gestapo en 1943. Si la Résistance et le fait de travailler pour le journal communiste Action les réunissent, ils ont des conceptions fort différentes en ce qui concerne leur rapport à la croyance et à la religion.  

 

       

 

Pour Martin-Chauffier, « un athée ne peut être qu’un égaré cherchant Dieu » alors que Vailland est un libertin qui rejette la religion : ainsi débute la confrontation.

Pour Martin-Chauffier, Vailland est « ce garçon maigre qui va, le nez en l’air, un petit sourire au coin des lèvres, ne flaire pas le vent, il flaire la vie. » Il le voit comme un individualiste, un peu anarchiste, fort balancé de nature, « iconoclaste par amour caché d’un Dieu dont il redoute à la fois la rencontre et désire l’approche », ce qui n’a pas trop plu à un Vailland qui lui répondra dans un article publié ans le journal Action de décembre 1945 où il parle « d’appréciation singulière » lui qui se sent si étranger au problème religieux.

Ce d’autant plus que Vailland pense que « le catholique ne reconnaît pas la raison et ne procède d’aucune logique. »La religion lui paraît relever d’un comportement primaire de l’homme, d’un obscurantisme que la science se charge de faire reculer de jour en jour.

 

                   

 

Martin-Chauffier lui répond sur le même ton, écrivant que Vailland est un « rationaliste furieux », oscillant entre le goût de l’insoumission et le besoin de certitude, ajoutant qu’il n’est pas facile « d’être à la fois individualiste forcené de nature et marxiste d’esprit. » Voilà bien le problème et le "Dieu-marxisme" professe une idéologie pas forcément rationnelle, un marxisme qui ressemble à « l’inquiétude religieuse ».

Il pense ainsi qu’on peut discuter avec un marxiste, « l’échange est possible, car les positions sont nettes. » Même si l’on sait qu’on est en désaccord sur l’essentiel.

Alain (Georges) Leduc accompagne l’ensemble de notices explicitant le contexte et d’écrits complémentaires comme le réquisitoire de Laval de Martin-Chauffier, une plaquette de 2007 intitulée "Roger Vailland, Je ne cherche pas Dieu. La controverse avec Louis-Martin", publiée aux éditions Le Temps des cerises dans la collection Cahiers Roger-Vailland.

 

            
Des œuvres de Roger Vailland         Vailland avec sa femme Elisabeth

 

L’Œuvre de Alain (Georges) Leduc - Références
Alain (Georges) Leduc, Biographie -- De l'athéisme --
Octave Mirbeau -- JMG Le Clézio par AG Leduc --
Roger Vailland, Un homme encombrant --

Alain Georges Leduc et son oeuvre --

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 15:30

Référence : Sam Bernett, Les vielles canailles, éditions du Cherche midi, avril 2021

Son sous-titre, Un destin fabuleux, résume bien le propos de ces trois adolescents qui vont connaître un parcours extraordinaire que nul ne leur avait prédit.
Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Jacques Dutronc, un trio légendaire scellé par une amitié de plus de soixante ans !

Le Paris populaire à la fin des années 1950 où trois ados en blouson noir, l'uniforme à la mode de l'époque, traînent leur ennui et leurs rêves quelque part du  côté du square de la Trinité et le Golf Drouot. Johnny se prend pour James Dean, Eddy balance entre son travail de coursier au Crédit Lyonnais et chanteur de bal, Jacques, un fils de bonne famille, joue de la guitare et les décontractes.
A chacun sa partition.

 

         
 

Au-delà de cette amitié de jeunesse, d'un enracinement dans le même quartier parisien, de parcours différents, ce qui les lie c'est la guitare et la musique bien sûr mais aussi un certain rapport à la vie fait de fidélité, de complicité et d'un sacré sens de l'amour, souvent décalé chez Dutronc
 
En 2014, inspirés par leurs idoles américaines du Rat PackFrank Sinatra, Dean Martin et Sammy Davis Jr –, Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Jacques Dutronc se réunissent pour une série de concerts exceptionnels. Ils se retrouveront en 2017, pour une tournée et un ultime concert à Carcassonne.

C’est l’histoire du fabuleux destin d’un trio chanceux, qui a traversé toutes les épreuves et toutes les époques pendant plus d’un demi-siècle. Une histoire à peine croyable, mais où tout est vrai puisque tout est arrivé.

 

           

 

La rencontre entre Eddy et Johnny est connue et les deux compères n'ont pas résisté au plaisir de la raconter pendant leur dernière tournée. Une rencontre mouvementée à l'issue d'une surprise-partie où Johnny avait "emprunté" (sans doute par erreur) quelques bons vieux 45 tours des "pionniers du rock" auxquels Eddy tenait comme à la prunelle de ses yeux. Rencontre électrique donc, ce qui ne préjugeait en rien de leur future amitié qui ne s'est jamais démentie, Eddy étant par exemple le parrain de Laura, la fille de Johnny.

La rencontre entre Johnny et Jacques fut plus "fructueuse" si l'on peut dire puisqu'elle déboucha sur un petit trafic de disques 'récupérés" qu'ils écoulaient dans les surprises-parties de leurs quartiers.
Mais ce fut plus sûrement le Golf Drouot et la musique qui les réunirent, Dutronc remplaçant même au pied levé un des guitaristes des Chaussettes noires, alors indisponible.

Les Vieilles Canailles se produisent une première fois sur la scène de Bercy pour six représentations, du 5 au 10 novembre 2014. À l’été 2017, le trio refait une tournée en France, en Belgique et en Suisse. « Vieille canaille » vient du titre d’une chanson qu’Eddy Mitchell et Serge Gainsbourg ont interprété en duo en 1986.

 

           

 

Les Tournée Bercy 2014 et 2017
Entre les trois potes, c’est une belle interprétation équilibrée, sept titres pour chacun, ponctué de duos et de trios, chacun chantant deux titres en solo pour changer de style.


La tournée 2017 ne se déroule bien sûr pas dans les mêmes conditions, compte tenu de l’état de santé de Johnny. Elle débute par un concert au stade Pierre Mauroy à Lille. Tout se passe à merveille, même si Johnny est parfois obligé de chanter assis sur un tabouret et l'une des deux représentations données à Paris-Bercy est retransmise en direct à la télévision.

 

Ce qui les lie également, c'est leur goût pour le cinéma. Pour Eddy, sa connaissance encyclopédique du cinéma américain et sa "dernière séance" sont bien connus et il a tourné avec les plus grands réalisteurs français. C'est sans doute Betrand Tavernier qui lui a donné ses plus beaux rôles avec Coup de torchon par exemple. Pour Johnny, c'est plus mitigé, la mayonnaise n'a jamais vraiment pris avec le cinéma, Eddy commentera d'ailleurs (en toute amitié), « Johnny Hallyday était un acteur assez laborieux. » Jacques par contre, a comme Eddy joué avec de grands réalisateurs, assez impressionnant par exemple dans le rôle de Van Gogh.
Le seul film intéressant qui réunira Eddy et Johnny sera le film de Claude Lelouch intitulé "Salaud, on t'aime", paru en 1974.

 

Voir aussi mes fiches sur Eddy Mitchell :
Le dico de ma vie -- Un portrait de Norman Rockwell -- Eddy 2015 --
Eddy et ses héros --

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 15:18

Je te cherche vieux Rhône : Livre dédié à ses amis de Vernaison, les Pirates du Rhône :« Je dédie ce livre à la mémoire de Paul Beaupoux et de Jo Revolat... de Charles Vachon et à tous les charpentiers de bateaux, à Josiane Olivier et à tous les bateliers meurtris, à René Portier et à tous les sauveteurs de la vallée... » [1]

 

       
Bernard Clavel à Lyon, avec en fond le Rhône et l'ancien Hôtel-Dieu

 

Vernaison, 45 rue du Port Perret : c'est là que Bernard Clavel a résidé pendant plusieurs années, avant de déménager un peu plus tard à la Croix Meunier, s'installant un peu à l'écart de ce village situé au sud de Lyon, peu de temps après son mariage, avec sa famille, sa femme Andrée et bientôt son premier garçon. [2]


Vernaison, c'est un ami de Lons-le-Saunier, le peintre Delbosco qui lui fit connaître ce village situé sur la rive droite du Rhône, ce fleuve qui marqua son enfance et devint pour lui quasiment mythique.

Entre le fleuve et lui, c'est un coup de foudre qu'il avait eu quelques années plus tôt quand il était venu à Lyon avec son père pour retrouver un camarade qu'il avait connu pendant son service militaire.

La première rencontre, c'est ce fleuve furieux venant claquer rageusement contre les piles du pont de la Guillotière qui donne accès à la place Bellecour, un beau pont romain en pierre, démoli depuis. 
Il y reviendra à l'occasion de visite à sa tante et son oncle qui habitaient non loin de là, sur le cours Gambetta et, plus tard, quand il sera pâtissier au Prince d’Orange.

Il faut dire que le Rhône n'était pas encore entravé par de nombreux barrages qui allaient peu à peu le dénaturer. C'était un fleuve vivant, gros lors de la fonte des neiges, à son étiage à la fin de l'été, avec ses nombreux pêcheurs et mariniers, les jouteurs qui se mesuraient aux beaux jours le long du fleuve où beaucoup de villages avaient leur société de joutes et de sauvetage, surtout entre Lyon et Givors. [3]

 

            
La batellerie                        Les joutes à Serrières-sur-Rhône Quai Jules Roche 



Il se servira de cette expérience dans son roman Le tambour du bief, transposée non sur le Rhône mais sur le Doubs. Tout au long de sa carrière d'écrivain, il s'en servira de nouveau dans des romans comme La Révolte à deux sous pour Lyon et Pirates du Rhône, (avec Gilbert le peintre qui lui ressemble) Le Seigneur du fleuve, La Guinguette, Brutus et La Table du roi. [4]

Le costaud qu'il était avait tout de suite été fasciné par cette vie foisonnante où l'on se retrouvait dans les bars de marinier et les guinguettes, adhérant rapidement à la société de sauvetage. Ce passionné avait découvert une nouvelle passion et un univers où il se sentait bien.

À Vernaison, il s'escrima à représenter toutes les nuances et reflets de l'eau dans sa peinture mais le Rhône ne se laissait pas saisir dans toute sa complexité, changeant et fuyant comme une anguille qui passe entre les mailles de son palette.
« À Vernaison, a-t-il écrit, se trouvait un atelier où je travaillais le bois. Je rabotais avec un outil qui me vient de mon père, lequel le tenait de Vincendon... Dans cet atelier, j'ai été heureux. ». [5]

 

          
Vernaison La croix du meunier 1951                       Entre ciel et terre

 

Mais la réalité va le rattraper, il aura bientôt trois garçons à nourrir,il jonglait entre le travail nécessaire à la subsistance quotidienne et le temps qu'il consacrait à la peinture puis ensuite à l'écriture. Des tableaux, il n'en vendait pas, obligé de travailler à Lyon à la Sécurité Société  puis comme rédacteur juridique, cultivant en même temps son jardin. Par la suite, il deviendra relieur puis en 1958, correcteur au journal Le Progrès la nuit, écrivant le jour.  
Une vie intenable qu'il a racontée dans son roman L'ouvrier de la nuit, sous-titré "le malheur d'être écrivain".

 

              
      Paysage à l'étang, 1948                             Coups de soleil sur le Rhône, 1948

 

Il fit aussi de la radio, écrivant pièces et adaptations radiophoniques en plus de ses romans. Il rentrait en train à Vernaison, descendant à la petite gare le long du Rhône, complètement épuisé. C'est son ami médecin et écrivain  Jean Reverzy, l'auteur de Passages, qui lui fit prendre conscience de son état psycho physiologique (on parlerait aujourd'hui de "burn out") et qu'en 1964, son éditeur, conscient de sa situation, lui alloue une modeste mensualité.

 

Le Rhône et la Géographie sentimentale de Clavel

 

« J'ai vécu quinze ans sur les rives du Rhône, a-t-il écrit, partageant l'existence des pirates, des mariniers, des sauveteurs. Avec eux, j'ai appris à aimer le fleuve, et c'est lui qui m'a le premier, donné envie de raconter des histoires. »

 

Il fait sienne cette citation empruntée à Jean Giono : « Un fleuve est un personnage, avec ses rages et ses amours, sa force, son dieu hasard, ses maladies, sa faim d’aventures. »
Pour lui, ce fleuve est un être vivant, personnage essentiel de certains de ses romans comme Pirates du Rhône, Le Seigneur du fleuve ou La Table du roi. Il le décrit en disant : « je l’ai  emporté avec moi, comme j’ai partout emporté la terre de mon Jura natal. » C’est sa fidélité, ce qu’il appelle sa géographie sentimentale.

Pour lui, le Rhône naît à Lyon,  « la cité des soies, des patenôtres et des brumes »,  au pied du pont de La Guillotière, à une époque où les longues rigues (les files de bateaux) étaient chargées pour la décize (descente du fleuve). Un temps où le fleuve n’était pas domestiqué avec ses lônes parsemées de vorgines, ces zones faites de terre et d’eau, de buissons, d’une végétation enchevêtrée. [6]

 


Vernaison près du parc Bernard Clavel : vues sur la lône Jaricot et la lône Ciselande

 

On y trouvait ses copains du bord de l’eau, « les pirates au visage d’ombre, » Portier pilote et force de la nature, un « Seigneur du fleuve, » Revolat le champion de joutes, les sauveteurs-jouteurs de l’Union marinière ou Beaupoux l’infirmier qui s’occupe aussi des sauveteurs. « Il est des êtres tels qu’il faudrait qu’un romancier fût d’un orgueil dément pour espérer créer plus beau, plus fort, plus éloquent. »

On y trouve aussi mademoiselle Marthouret, pivot de la batellerie à Serrières-sur-Rhône, le musée de la Chapelle des mariniers avec ses croix placées à la proue des bateaux avant l’arrivée de la marine à vapeur, les croix sculptées qu’il évoque à la fin de son roman Brutus. Ce musée, il l’a également  beaucoup visité « par le rêve endormi ou éveillé, c’est des milliers de fois que j’ai fait le voyage. »

 

         
Serrières-sur-Rhône : Croix des mariniers et  Musée des mariniers

 

Dans sa géographie personnelle, le Rhône est impersonnel, celui qu’il a gardé dans sa tête, celui qui lui a donné l’envie de peindre puis d’écrire, ce qui lui fait dire : «  Ce n’est pas uniquement dans le lit qu’ils se sont creusé que coulent les fleuves, c’est en nous. Tout au fond de nous, douloureusement. Merveilleusement. »

Contemplant les dégâts du progrès sur le fleuve et son environnement, il constate que « l’homme est un modeleur de l’univers. » Mais les temps changent et les réhabilitations aideront la vorgine a repousser. Bernard Clavel est déchiré entre les agressions que subit la nature et les avantages du progrès technique. Sans perdre toutefois son optimisme : « Le Rhône, il a sa force en lui, disait son ami Beaupoux. Elle peut dormir des années ou des siècles… mais elle finira toujours par resurgir. »

 

Notes et références
[1] Album paru sous le titre Le Rhône ou les métamorphoses d’un Dieu, Éditions Hachette Littérature, photos de son fils Yves-André David en 1979, repris sous le titre Je te cherche vieux Rhône, aux Éditions Actes Sud, en 1984
[2] Il écrira sur cette période : « Je revois mes enfants tout petits, sans gâteries ni vacances de soleil car nous étions pauvres. Je revoit ma femme tapant le manuscrit sur une antique machine prêtée par le menuisier du village, mon ami Vachon, qui croyait en moi. »
[3] Différence entre méthodes lyonnaise et givordine : lors du croisement des bateaux, les lyonnais se croisent à gauche tandis que les givordins se croisent à droite, ceci modifiant sensiblement l'équilibre du jouteur sur le tabagnon.
[4] On peut également citer pour Lyon L'Homme du labrador, Le Voyage du père, L'hercule sur la place, Qui m'importe (tonnerre), pour le Rhône Le cavalier du Baïkal,
[5] Sur Vincendon et le bois, voir ses 2 ouvrages Arbre et Célébration du bois
[6] Clavel la décrira ainsi :« La vorgine... est cette partie des rives où la terre et l'eau se mêlent, où poussent les saules têtards, les peupliers, les ronces, les roseaux, les joncs et bien d'autres plantes. »

 

Mes fiches Clavel sur Lyon et le Rhône :
Bernard Clavel entre Lyon et Vernaison -- Pirates du Rhône --
Autres :
Clavel et le Rhône -- La vallée de la chimie --

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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 15:04

Référence : Georges Brassens, Premières chansons 1942-1949, éditions du Cherche-Midi, 192 pages, première édition 2016, prologue de Gabriel Garcia Màrquez, établie et annotée par Jean-Paul Liégeois, réédition avril 2021
 

                                            HOMMAGE


Cette réédition des Premières chansons de Georges Brassens, est parue en avril 2021 pour saluer le centenaire de sa naissance qui sera l'occasion de plusieurs célébrations autour du 22 octobre 2021. Cette présentation me donne à mon tour l'occasion de lui rendre l'hommage qu'il mérite.

 

Dans chacune de ses premières chansons, on rencontre déjà chez Brassens un « instinct poétique ». Gabriel García Marquez

Des chansons inédites de Georges Brassens, celles qu'il n'a ni enregistrées ni chantées sur scène. Avec un CD offert : 6 chansons inédites interprétées par Yves Uzureau, tel est le contenu de ce livre sur ces inédits qui nous livrent les thèmes chers à Brassens, qu'il reprendra ensuite sous une forme plus accomplie.

 

           
Premières chansons version 2016 et version 2021

Quand il a commencé à chanter dans le cabaret de Patachou le 26 janvier 1952, Georges Brassens écrivait des chansons depuis pas mal de temps déjà. Depuis ses 17 ans en 1938, il taquine la muse, sans doute en dilettante au départ puis cette activité a pris de plus en plus d'importance au point qu'en 1942, pour se protéger, il est entré à la Sacem (Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique), y étant reçu comme parolier. [1]

Entre 1942 et 1949, après les avoir " mises au propre " dans des cahiers à carreaux, il a déposé à la Sacem soixante-huit chansons, réunis dans ce recueil intitulé simplement Premières chansons et publiés dans l'ordre où Brassens les a recopiés de sa main.

 

               

S'il interpréta seulement quatre de ces textes ( Maman, Papa ; Le bricoleur ; Les amoureux des  bancs publics et J'ai rendez-vous avec vous), Georges Brassens n'a jamais enregistré en studio ni chanté en public les soixante-quatre autres dont on peut par exemple citer Personne ne saura jamais, Le bon Dieu est swing, Souviens-toi du beau rêve ou Je pleure...

De ces quatre chansons, il a surtout et enregistré les deux dernières qu'on peut trouver sur son album n°2 et deviendront des succès, les deux premières ayant juste été chantées par Patachou pour Le bricoleur et en duo Patachou-Brassens pour Maman, papa.

                   

Il nous reste ainsi ces soixante-quatre textes restés inédits certes [2] mais qui lui fourniront des thèmes à développer autrement ou même des vers dont il se resservira. C'est aussi leur intérêt que de nous fournir des bases pour mieux cerner les thèmes chers à Brassens qu'il reprendra à différentes reprises dans ses chansons.

On peut diviser ces années en 3 périodes :
- En 1942-début 1943 : des chansons sentimentales, plutôt fleur bleue d'un jeune compositeur qui cherche son style comme cet hommage à une dénommée Lydia : « Qu’est-elle devenue / La charmante inconnue / D’un soir de carnaval ? / Tout ce que je sais d’elle / C’est qu’elle était la plus belle / De tout le bal. »

- Entre mars 1943 et mars 1944, pendant le STO à Basdorf en Allemagne où il écrit plus de chansons nostalgiques comme dans cet exemple « Dans un camp sous la lune endormi / Il y avait quatre amis d’infortune / Qui parlaient de la blonde et de la brune / Dans un camp sous la lune endormi. », et peaufine sa production précédente avec deux chansons phare, Maman, papa et Pauvre Martin.

- De son retour à 1949 :
Il trouve enfin son style, publiant entre autres J'ai rendez-vous avec vous et Les amoureux des bancs publics

 

           
Yves Uzureau                                       Brel et Brassens

 

À cette époque, Brassens collaborait au journal  Le libertaire, sous le pseudo de Géo Cédille parce que, paraît-il, il faisait la chasse aux fautes d’orthographe. On peut retrouver ainsi à travers ses articles, certains thèmes récurrents de ses futures chansons. D’abord contre les flics bien sûr, écrivant par exemple « Les policiers tirent en l'air, mais les balles fauchent le peuple. »

Son côté subversif émerge aussi, qu’on allait rapidement découvrir avec ses premiers succès comme "Le Gorille" ou "La mauvaise réputation", dont certains furent  interdits d'antenne à la radio . Il écrira à ce propos : « L'anarchisme est pour moi  une philosophie et une morale dont je me rapproche le plus possible dans la vie de tous les jours…  La révolte n'est pas suffisante... »

 

                    
     Brassens et Jeanne                                                       Brassens à 17 ans

 

Notes et références
[1] Petite biographie en images --
[2] Certaines de ces chansons ont déjà été chantées, en particulier par son ami René Iskin pour "À l’auberge du bon Dieu, Un camp sous la lune et Loin des yeux, loin du cœur", du disque Retour à Basdorf, Iskin chante les inédits de Georges Brassens publié en 2003 par les Éditions spéciales.


D'autres chansons comme "À l’auberge du bon Dieu, Quand tu m’auras quitté, Le passé m’échappe, Pensez à moi, Quand j’ai rencontré celle que j’aime, Son cœur au diable et Oui et non" furent aussi interprétées par Bertrand Belin, François Morel et Olivier Daviaud en 2011 à l'occasion de l’exposition "Brassens ou la liberté".

 

Voir aussi mes fiches :
 Henri Bouy, Un Brassens méconnu -- Brassens Le libertaire de la chanson --
 Marc Wilmet Brassens libertaire -- René Iskin Basdorf --
 Brassens, côté écrivain --

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