Fragilité du monde et des civilisations

« Le destin passe et repasse à travers nous, comme l'aiguille du cordonnier à travers le cuir qu'il façonne. » Amin Maalouf - Le rocher de Tanios

 

  Amin Maalouf à Strasbourg en mai 2019

 

À l’image de son roman Léon l’Africain, qui l’a fait connaître, où son héros fuit l’inquisition à Grenade pendant la Reconquista, l’Égypte lors de sa prise par les Ottomans ou lors du sac de Rome par les Espagnols, Amin Maalouf nous avait habitué à ses personnages bousculés par le destin, que la vie ballote d’un côté à un autre selon le hasard de leur naissance et de leurs pérégrinations.  

 

 

Tanos le héros du Rocher de Tanos qui lui vaudra le prix Goncourt, sera aussi contraint à l’exil après l'assassinat d'un chef religieux, et dans Les Jardins de lumière, Mani le philosophe, en des temps très anciens, sera persécuté pour sa tolérance. Dans Le périple Baldassare, il nous emmène affronter  des tempêtes, des pirates et des guerres.

Mais ici c’est l’Amin Maalouf essayiste qui nous intéresse à travers ses trois ouvrages de sociologie historique que sont Les identités meurtrières, Le dérèglement du monde et Le naufrage des civilisations.

 

 

 

Amin Maalouf nous a habitués à ses analyses percutantes, ses intuitions qui se vérifient souvent, tant son esprit semble coller aux événements qui ponctuent la marche du monde.
Il y a une vingtaine d’années, il avait déjà senti l’émergence de ce qu’il nommait des « identités meurtrières » où il abordait  déjà le thème de l’identité dont il disait qu’il représente une construction variable qui prête le flan à beaucoup de fausses idées.

  
Amin Maalouf et Maryse Condé

Dans Les identités meurtrières, il aborde la question d'appartenance collective, qu'elle soit culturelle, religieuse ou nationale. Ce besoin qu'on peut comprendre est aussi synonyme de peur de l'autre. Il faut absolument dépasser cette violence car la différence de langue, de foi et de couleur, l'altérité peuvent aussi être une richesse.

 

    
Avec Jean-Christophe Rufin à l'Académie française     Avec sa femme Andrée

 

Amin Maalouf puise dans son expérience et sa réflexion pour cerner le concept fondamental d'identité et montrer qu'elle n'est pas une constante, elle peut varier selon les circonstances, loin des illusions, des pièges et des instrumentalisations qu'elle suscite. Il ne voit comme espoir qu'un comportement qui refuse l'uniformité mondiale ou au contraire le repli dans le cocon familial ou un cercle restreint. 

 

 

Plus récemment, dans « Le dérèglement du monde », il décrit un monde marqués par de multiples dérèglements, qu'ils soient intellectuel avec le refuge identitaire, économique et financier avec son instabilité cyclique, climatique avec la prééminence de l'économie libérale ou enfin sociétal avec la perturbation des systèmes de valeurs.
C'est à partir de cette démarche qu'il parle de « seuil d'incompétence morale. »

Ce livre est un essai pour comprendre, pour expliciter la situation actuelle, sa genèse, son contexte et la façon dont il serait possible de la dépasser. Pour l'auteur, l'élément essentiel est l'épuisement de la civilisation occidentale et du Monde arabe.
Mais cette épreuve pourrait aussi être salutaire en nous obligeant à revisiter nos croyances, nos différences et la façon d'envisager l'avenir de la planète.

 

  

 

Dans Le naufrage des civilisations, paru en 2019, il est encore plus pessimiste, pensant que c’est notre civilisation elle-même qui est en cause. Exit la prééminence des États-Unis et même d'une Europe dont la démocratie  socio-libérale ne fait plus rêver et n'est plus une référence.

Les nouvelles grandes nations dominantes, telles que la Chine, l'Inde ou la Russie jouent la carte de l'égoïsme nationaliste. Elles ne peuvent donc pas servir de références, d'exemples à d'autres pays émergents ou aux pays pauvres.

 

Amin Maalouf voit deux événements essentiels, deux déclencheurs de la situation mondiale actuelle :
* La guerre israélo-arabe de juin 1967 qui a déstabilisé les pays arabes et démoralisé leurs peuples. Nasser a été déboulonné de son piédestal laissant un vide abyssal bientôt comblé par un nationalisme exacerbé apte à faire le lit du terrorisme. C'est ainsi que  « les ténèbres ont commencé à se répandre sur le monde. »

 

     

 

* L’année 1979 constitue le « tournant décisif, » un point d'orgue avec la naissance de la République islamique d’Iran, un nouveau régime au Pakistan qui veut appliquer la loi coranique, des islamistes qui attaquent la grande mosquée de La Mecque, les États-Unis qui aident les islamistes afghans et la Russie soviétique qui entre en guerre contre l'Afghanistan.
Amin Maalouf y voit des conditions favorisant l'instabilité, à même de provoquer une grande période de tumultes et de violences.


L'époque est au pessimisme et les peuples ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à rechercher la sécurité, une situation qui ne peut qu'hypothéquer l'avenir.  
Il sait les dérapages toujours possibles, même s'il tente de découvrir dans les événements récents ceux qui sont le plus porteurs d'espoirs.

 

Voir aussi
Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations --

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