Référence : Les mondes possibles de Jérôme Ferrari, entretiens sur l'écriture avec Pascaline David, Actes Sud/diagonale, 172 pages, février 2020

 

 

Pour saisir les secrets de la création littéraire, une des meilleures façon est certainement de se "pencher sur l'épaule" d'un grand écrivain –Jérôme Ferrari en l’occurrence- pendant qu’il écrit.
Les points sensibles sont en effet importants, comme par exemple la définition précise des personnages, l'insertion des dialogues, la dynamique du fond et de la forme, les types de styles, le titre et les premières pages… sans parler de notions plus fines comme les différents points de vue narratifs, la structure ou la temporalité.


En préalable, pour savoir ce que Jérôme Ferrari entend par œuvre littéraire, commençons par déblayer le terrain, par "ce qu’elle n’est pas".

Donc pour lui, ce n’est certainement pas :
1) Une façon de satisfaire un « désir de se faire entendre et de partager son expérience. » Pas même un journal intime. Comme disait Gilles Deleuze, « Tout le monde a eu un chagrin d'amour, une grand-mère qui est morte. »
2) Pour les militants trouvant ce moyen pour défendre une cause.
3) Surtout pas pour ceux qui voudraient simplement divertir et n’envisager la fiction que comme un dérivatif.
4) Pas davantage à ceux qui n’y verraient qu’un exercice de style.


Voilà qui fait au moins du vide.
S'il y a une capacité nécessaire à l'écriture des romans, c'est celle de sortir de soi-même. Traduction : Si l’écrivain ne dispose que de « la langue, les mots », Il doit y avoir dans la littérature « un contenu cognitif » qui permet d’apprendre, de découvrir « un certain type de vérité ».
Sinon, ce n’est qu’un passe-temps.

 

                  
 

Jérôme Ferrari ne crois pas aux conseils mais « à la pratique … aux vertus de la lecture. Je crois à l'expérimentation. » Par contre, il n’existe aucune forme fixe, immuable.
Écrire est un long cheminement, semé de doutes et d’embûches, de nombreuses remises en cause.
Voilà pour les bonnes nouvelles.

 

L’écrivain est d’abord un grand lecteur, celui qui au préalable « a fait l'expérience de ce que peut la fiction littéraire ». Il est comme le peintre qui va copier les grands classiques au Louvre, pour s’en imprégner : « Il y a dans la création, je pense, une part énorme de digestion ».

La suite, c’est… comme disait Boileau « Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage », écrire, faire ,refaire, expérimenter, « s'astreindre à un certain type de rapport avec soi-même ».

C’est aussi "L’effet miroir", avoir assez de confiance pour trouver celui qui pourra prendre assez de distance pour juger avec sérénité et objectivité du travail effectué.

 

              

 

Ces mondes possibles que propose le titre, sont la porte d’entrée aux romans de Jérôme Ferrari, un monde de fiction qui « ne devient jamais réel, » imposant « une certaine cohérence interne ». Le processus est d’abord un « choix illimité des possibles » qui se restreint peu à peu par l’action des choix narratif ou stylistique que fait l'écrivain, entraîné ainsi dans une logique où le texte lui impose « sa propre nécessité ».

Le texte possède une certaine dynamique propre, le processus d'écriture faisant souvent « surgir des nouveautés et de l'imprévu », l'écrivain étant de plus en plus tenu par son texte et la logique de déroulement de l'intrigue au fur et à mesure de son déroulement.

 

Pour le reste, en particulier pour « l’équilibre rythmique et phonique,  l'agencement de fils narratifs » dont parle Jérôme Ferrari, c’est affaire de choix et d’expérience personnels que de trouver cette harmonie qu'on peut comparer à une sauce mayonnaise réussie.
Jérôme Ferrari, définit quant à lui ce subtil équilibre ainsi :
« Lorsque plusieurs choses différentes ou bien dissemblables entrent en harmonie avec des moments de dissonance, c'est esthétiquement quelque chose qui me touche et que je trouve très puissant. »

 

       

Voir mes articles sur l'auteur :
* À son image -- Il se passe quelque chose -- Où j'ai laissé mon âme --
* Le sermon sur la chute de Rome -- "Le principe" --


Voir aussi
Sarah Burnautzki & Cornelia Ruhe, Chutes, ruptures et philosophie / Les romans de Jérôme Ferrari, Classiques Garnier, 2018

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