Référence : J. M. G. Le Clézio, Bitna, sous le ciel de Séoul, éditions Stock, 218 pages, 2018

Des histoires dans l’histoire

« Je m’appelle Kim Se-Ri, mais je préfère Salomé, je ne peux plus sortir de chez moi à cause de la maladie. J’attends celui, celle qui viendra me raconter le monde. »

         

Ce défi contre la maladie et la mort, c’est une pauvre étudiante coréenne Bitna, qui va le relever, conter des histoires à Salomé, qu’une maladie incurable cloue au lit. L’une lutte contre la pauvreté et l’autre contre la douleur.
Solidaires par obligation à travers des récits puisés dans la réalité ou dans l’imaginaire, la frontière entre les deux va peu à peu s’estomper et disparaître.

       
                                            Devant la rivière Han qui traverse Séoul

Bitna est une jeune provinciale, fille de marchands de poisson, venue à Séoul poursuivre ses études. Salomé trouve en sa conteuse quelqu'un qui puisse la faire voyager, lui « raconter le monde ».  Les histoires puisent aussi bien dans le réel que dans l'imaginaire. 


   Lors du prix Nobel en 2008

Il y a cette tour nommée « Good Luck !» et un concierge éleveur de pigeons voyageurs censés transporter des messages dans son village natal de Corée du Nord. D'autres messages se baladent entre la tour et le salon de coiffure

  Avec la reine Victoria de Suède

Il y a aussi cette chanteuse qui déçoit sa grand-mère très chrétienne pour devenir une star éphémère ou cette orpheline que recueille une infirmière. Qu'un homme dangereux la suive et Bitna le transforme en conte pour Salomé, une histoire rêvée basée sur ce que Le Clézio appelle « la réalité assassine ». 

           
                                         Devant les marches du palais impérial de Séoul

Mais Bitna a aussi sa vie, elle n'est pas constamment avec Salomé. Elle voudrait bien plaire à un garçon mais elle aime aussi la volupté de la solitude, de la lecture et (comme l'auteur) les longues marches dans l'infini de la capitale coréenne où dit-elle, « la rue, c’était mon aventure. »

        

Salomé ne peut plus se passer des histoires de Bitna, qui l’aident à vivre et même à respirer et Bitna a besoin de cet argent pour vivre à Séoul, même si la situation lui pèse. Mais le pouvoir entre elles n'est pas à sens unique et Salomé a aussi les moyens de retenir Bitna...




Salomé qui préférait les histoires qui finissent bien se heurtait à Bitna qui la rabrouait : « Non, Salomé, la mort est hideuse. » C'est qu'à Séoul, elle avait appris la dureté de la condition urbaine, à se battre comme tous les pauvres et les déshérités venus comme elle, chercher un avenir hypothétique dans la grande ville.

 

On rencontre Séoul, cette mégalopole qui a grandit autour de la rivière Han, avec ses artères toujours saturées et des ruelles interlopes. Sous le ciel de la capitale, se lève nous dit-il, « le vent de l’envie des fleurs ». Malgré tout, Le Clézio a aimé cette ville et ses habitantes, même si une certaine nostalgie se dégage de son écriture.

Le Clézio avait déjà utilisé Séoul dans son ouvrage Tempête paru en 2014. Ce roman est aussi une grande pérégrination dans la capitale entre les quartiers de Sinchon et d'Oryu-dong, le jardin secret du palais Changdeokgung, un temple bouddhiste et les bords de la rivière Han symbolique d'une partie de l'histoire du pays et sa partition; rien ne lui échappe de cette situation, les invariants comme les évolutions qui conduisent par exemple  à donner des prénoms occidentaux et écouter des chanteurs comme Adamo.

        
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