Référence : D'Hadrien à Zénon, tome IV, Correspondance 1964-1967, Éditions Gallimard, Collection blanche, Bruno Blanckeman et Rémy Poignard, préface d’Élyane Dezon-Jones et Michèle Sarde, 640 pages, décembre 2019 

Le pendant des "Mémoires d'Hadrien" et leur entier contraire

 

      

 

Une nouvelle parution de Marguerite Yourcenar est bien sûr un événement. En l’occurrence, il s’agit du quatrième et dernier tome de ses textes intitulés D’Hadrien à Zénon.

Moins connu que ses Mémoires d’Hadrien, L’œuvre au noir et le personnage de Zénon n’en tiennent pas moins une place essentielle dans son œuvre. C’est particulièrement évident dans sa correspondance.

Le premier titre de sa correspondance, Lettres à ses amis et quelques autres, 1909-1987,paru en 1995 marque bien son ironie avec certains de ses correspondants ; le deuxième tome D’Hadrien à Zénon, 1951-1956, paru en 2004 consacré à ses deux principaux personnages et les autres à des extraits de ses textes qui illustrent ses positions de vie : Une volonté sans fléchissement, 1957-1960, paru en 2007 et Persévérer dans l’être, 1961-1963, paru en 2011 et le dernier Le pendant des "Mémoires d'Hadrien" et leur entier contraire, 1964-1967, paru en 2019.

 

   Lettres à ses amis et quelques autres

 

Ce que révèle cette correspondance

À la lumière de cette correspondance, on peut constater combien Marguerite Yourcenar se souciait de superviser autant ses textes eux-mêmes que leur possible interprétation et leur publication, et ce aussi bien dans les revues littéraires ou des journaux, les nouvelles éditions et les adaptations théâtrale, allant même jusqu’au choix de ses éditeurs, le montant de ses droits d’auteur ou l’organisation de ses tournées de conférence.

On en a une belle illustration avec le premier volume de la série D’Hadrien à Zénon paru en 2004 où on peut suivre  le litige entre elle et les éditions Gallimard pour une histoire de contrat touchant les Mémoires d’Hadrien. Finalement, Mémoires d’Hadrien sera publié par les éditions Plon en décembre 1951.

C’est ainsi qu’elle confie à Roger Martin du Gard : « Au point de dégoût et d’exaspération où j’en suis, le succès, et même la publication, m’importent bien moins que la liberté. » Une tête de bourrique prête à tout sacrifier à sa liberté chérie, une femme inflexible arcboutée sur ses principes sans s’occuper des conséquences.

 

          

 

Le titre du deuxième tome paru en 2007 est tiré de l’une de ses citations : « Une volonté sans fléchissement » qui lui correspond fort bien. Dans une lettre, elle s’en explique, disant que la sagesse d’Hadrien « demande une attention perpétuellement en éveil, une volonté sans fléchissement et sans raidissement dont bien peu de nous sont capables, surtout au milieu des vaines violences, des bruyants lieux communs, et des écrasantes routines de notre temps. ». Bel hommage à Hadrien.
Cette phrase illustre bien son caractère combatif, qu’on peut juger aussi parfois sans concession, très intransigeant, allant jusqu’à recourir aux conseils de ses avocats, ferraillant avec ses éditeurs.
Voilà pourquoi elle représente une véritable « volonté sans fléchissement. »

On l’a vu également, même de chez elle, dans sa maison de l’île des Monts-Déserts dans le Maine au nord des États-Unis ou en voyage dans une  chambre d’hôtel, lister les erreurs pour une publication ou la nouvelle édition de ses textes comme ça s’est produit pour Feux, son essai sur Piranèse, les Charités d’Alcippe, ou son roman Denier du rêve.

 

          

Sa volonté d’excellence, son perfectionnisme lui font par exemple exiger que les Carnets de Notes des « Mémoires d’Hadrien » soient insérés en fin de volume et non au début, sinon décrète-t-elle par écrit, « je serai forcée de retirer ma permission de le publier dans cette édition et préférerai ne pas le voir paraître du tout à le voir paraître en tête de l’œuvre. » Elle récidive avec l’adaptation au cinéma des Mémoires d’Hadrien, exigeant là aussi elle exige d’avoir « le plus complet droit de regard sur le commentaire, comme aussi sur les œuvres d’art et paysages choisis, ainsi que sur le style de la production. » En bref, on peut dire qu’elle contrôle tout…

 

      

 

À propos de L’Œuvre au noir

Cette correspondance de Marguerite Yourcenar située entre 1964 et 1967 évoque le parcours de son livre L’Œuvre au noir, un parcours que Marguerite Yourcenar qualifie  « d’extraordinaires carambolages du hasard et du choix ».
C’est aussi  l'histoire de la publication de ce roman dont l'idée date d’un premier voyage de 1937, avec sa compagne Grace Frick, dans le sud des États-Unis. À cette époque, elle s’était attelé à recueillir des Negro Spirituals réunis dans Fleuve profond, sombre rivière qui pose le problème, essentiel pour l’écrivaine, de la fidélité de la traduction. Ce problème, on le retrouvera avec d’autres œuvres comme La Couronne et la Lyre, « genre "Fleuve profond", mais il s'agit cette fois de poètes grecs » dira-t-telle.
 

            
                                Biographie d'Henriette Levillain

 

Pour revenir à L’Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar est alors assez isolée dans sa maison de Petite Plaisance, dans son île du Maine, sauf un voyage en Europe qui la mènera à Auschwitz. Ce relatif isolement accentue un pessimisme qui imprime L’Œuvre au noir et qu’on retrouve dans sa correspondance.

Sur le style de cette correspondance, si ses textes ont été revus pour leur publication, on retrouve une écriture au fil de la plume qui transparaît avec des anglicismes, des à-peu-près sur des noms de lieux ou de personnes, des apories et des répétitions. Mais au-delà de ces considérations formelles, se dessine le « profil futur de Zénon, miroir inversé du portrait achevé d'Hadrien. »
 

                
 

Voir aussi
* D’Hadrien à Zénon, 1951-56 T1  Lettres à ses amis et quelques autres --
* D’Hadrien à Zénon, 1957-60 T2  Une Volonté Sans Fléchissement --
* D’Hadrien à Zénon, 1961-63 T3  Persévérer dans l’être
* D 'Hadrien à Zénon, 1964-67 T4, Le pendant des "Mémoires d'Hadrien" et leur entier contraire --

* Une Reconstitution Passionnelle - Correspondance 1980-1987 --
* Marguerite Yourcenar parle des Mémoires d’HadrienMiroirs d’Hadrien --
* Pivot présente Marguerite YourcenarLe paradoxe de l’écrivain --

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<< Christian Broussas, D'Hadrien à Zénon IV 18/02/2020 © • cjb • © >>
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