Référence : Laurent Binet, Civilizations, éditions Grasset, 384 pages, août 2019
Grand prix du roman de l'Académie française

 

 

J’avais lu avec curiosité d’abord puis avec intérêt son précédent ouvrage La 7ème fonction du langage, une espèce de faux polar  où le grand philosophe Roland Barthes meurt, renversé par une camionnette mais peut-être assassiné pour d’obscurs raisons.
Cette fois-ci, il veut  s’employer à refaire l’Histoire… et le monde par la même occasion.

 

Civilization (avec un "z") fait référence à un jeu vidéo de Sid Meier, jeu de stratégie qui permet de créer une structure, « une civilisation historique » destinée à dominer ses concurrentes.  Rien n’empêche alors Laurent Binet d’imaginer par exemple les Incas vainqueurs des pays européens.

 

Quelle part de hasard a présidé à l’état actuel du monde, pourrait bien se demander Laurent Binet ? Parfois, un dé se retrouve en équilibre sur un versant du monde et retombe d’un côté ou de l’autre sans que l’action des hommes puisse être considérée comme déterminante.


Ce n’est pas refaire l’histoire, vaine entreprise, mais réfléchir à quoi ont bien pu tenir les grandes évolutions, les fractures qui ont présidé au fonctionnement du monde tel qu’on le connaît aujourd’hui.

 

         

 

Laurent Binet s’attelle à cette tâche en inversant les rôles, en faisant des vainqueurs, des vaincus et en se demandant à quelles conditions ce renversement eût pu être rendu possible. Par exemple, il a manqué selon lui trois choses aux Indiens pour résister aux conquistadors : le cheval, le fer et les anticorps pour que l’histoire du monde en fût bouleversée à jamais.

L’histoire fiction pourrait partir des hypothèses suivantes : Vers l’an mille, la fille d’Érik le Rouge met cap au sud, en 1492, Christophe Colomb ne se mélange par les pinceaux dans ses sextants, vogue tranquillement vers les Indes et ne découvre pas l’Amérique ou encore en 1531, les Incas débarquent en Europe. Une façon de faire un état des lieux à un moment donné d’une Europe qui se considère comme le centre du monde.

 

         

Imaginez-vous  Atahualpa débarquant dans l’Europe de Charles Quint. Aurait-il le même regard que Pizarre, dominateur et sûr de la prééminence de sa civilisation. En tout cas, il y découvrirait un monde grouillant, l’Inquisition espagnole faisant le pendant à la Réforme luthérienne, une multi culture et un pré capitalisme qui réduisent le travailleur au servage, l’essor prodigieux de  l’imprimerie, des monarchies querelleuses et guerrières, minées par leurs  divisions  et sous la menace constante des Turcs et des pirates.

 

Une Europe constamment déchirée par des querelles religieuses et dynastiques, soumises à des fléaux et à de terribles famines qui déciment les populations, des minorités asservies, exilées comme les juifs de Tolède, les maures de Grenade, les paysans allemands. Nous voilà transportés de Cuzco au Pérou à Aix-la-Chapelle, la capitale carolingienne, jusqu’à la bataille de Lépante et le bras perdu de Cervantès, à la recherche d’une contre mondialisation, d’une contre culture qui aurait bien pu devenir réalité.
Car en Histoire, rien n’est écrit d’avance.

 

     
                                                         La 7ème fonction du langage

 

Imaginons que vers l'an mille, la fille d'Erik le Rouge quitte le Groenland pour mettre cap au sud, avec  sur ses vaisseaux,  des chevaux, des forgerons compétents et des hommes porteurs de maladies qui pourraient bien aider à fabriquer plus tard des anticorps.

 

Reprenant les travaux de l'historien Patrick Boucheron, [1] Laurent Binet en type sérieux, érudit… et souvent drôle, ce qui ne gâche rien, avance toujours des références historiques à ses hypothèses, à l’aise avec des hommes historiques comme Charles Quint, François Ier, Erasme, Luther ou Montaigne.

 

   
"Himmlers, hersenen, heten, Heydrich"          « Un autre monde »
 

Son écriture est marquée par une grande diversité, sa polygraphie, passant du pastiche au journal de Christophe Colomb, des Chroniques fictives d’Atahualpa à des poèmes ou des correspondances (entre Érasme et Thomas More notamment), de l’histoire de Cervantès aux "95 thèses" de Luther, nous offre un florilège, un véritable feu d’artifice de genres littéraires.
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Notes et références
[1] Dans son "Histoire du monde au XVIe siècle" parue chez Fayard en 2009, l'historien Patrick Boucheron racontait comment d'autres mondialisations auraient pu être possibles.

Voir aussi
* Laurent Binet, La 7ème fonction du langage
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<< Christian Broussas – Civilizations - 15/11/2019 © • cjb • © >>
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