Référence : Stefan Lemny, "Emmanuel Le Roy Ladurie, Une vie face à l’histoire", éditions Hermann, 570 pages,  décembre, 2018

 

   

 

Emmanuel Leroy Ladurie fait partie de cette génération qui, dans le sillage de Fernand Braudel, a envisagé l’histoire non plus comme une suite d’événements, de destins personnels ou dynastiques mais dans sa dimension sociologique. Il a fait partie de ce mouvement qu’on a appelé L’École des Annales avec des historiens comme Lucien Febvre, Georges Duby ou Jacques Le Goff.

 

Son apport particulier est qu’il a su allier la synthèse socio-historique d’une époque à des talents de conteur, en écrivant un ouvrage de référence dans ce domaine Montaillou, village occitan dont le succès a vraiment été une surprise dans un domaine qui n’a pas l’habitude des grands tirages.

Cette biographie retrace ses principaux apports, plus particulièrement en ce qui concerne l’étude de la France rurale de l'Ancien Régime, vue aussi bien à travers la vie quotidienne que les variations du climat.

 

   

 

Deux œuvres ont marqué son parcours : son Histoire du climat depuis l’an mil parue en 1967 en deux tomes chez Flammarion et Montaillou village occitan de 1294 à 1324 (Gallimard, 1975) où, à partir des registres de l’Inquisition, il a retracé la vie des habitants de ce village de Haute-Ariège, voué au catharisme, montrant qu’on pouvait, tout en étant attractif, étudier l’histoire autrement et la replacer dans le cycle d’évolution de l’humanité. [1]

 

Au cours de sa longue carrière, Emmanuel Leroy Ladurie  a connu bien des honneurs, par exemple parmi les plus prestigieux, professeur au Collège de France, président de la Bibliothèque Nationale de France (BNF), créateur de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) ou depuis 1993 membre de l’Académie des sciences morales et politiques.

 

                
 
Son parcours biographique part d’une enfance en Normandie auprès d’un père qui sera Ministre de l’Agriculture sous Vichy avant de démissionner en 1942. Dans l’immédiat après-guerre, il va intégrer la Khâgne du lycée Henri-IV puis Normale Sup, devenant aussi militant syndical et communiste tout en passant un certificat d’histoire du Moyen-Âge et un diplôme d’Études supérieures sur la guerre du Tonkin.

Avant de devenir professeur d’université puis au CNRS, il enseigne à Montpellier de 1953 à 1957. Ce séjour sera pour lui un tournant puisqu’il y débute une thèse sur « L’histoire agraire du Bas-Languedoc sous l’Ancien Régime » avec Ernest Labrousse et Fernand Braudel, exploitant à cette occasion des données météos pour introduire sa thèse. Fernand Braudel l’embauche alors dans son  Centre de Recherches Historiques (CRH), à l’École Pratique des Hautes Études, où il participe à une enquête sur les « Villages désertés ».

 

                    

Après sa thèse publiée en 1966 sur « Les Paysans du Languedoc », il revient à Paris comme directeur d’études au CRH où il s’intéresse surtout à l’histoire de la France urbaine, la production agricole sous l’ancien régime, la statistique française, ainsi qu'une anthropologie du peuple français.

 

Sa thèse a en effet été très remarquée, novatrice, analysant la vie rurale sous ces différents aspects : relations familiales, alimentation, conscience paysanne, religion et mentalités. Elle constitue une approche multi dimensionnelle avec ses aspects politique, socio-économique, religieux et s’inscrit ainsi pleinement dans l’esprit des Annales.

 

À cela s’ajoute une thèse complémentaire « Les Fluctuations du climat en Europe occidentale depuis l’an mil ». C’est le début d’une étude systématique du climat et de ses conséquences sur l’histoire humaine qui débouchera sur son Histoire du climat depuis l’an mil  parue en 1967, constituant dont Pierre Chaunu dira qu’il constitue « une vraie révolution ». [2] Profitant de la notoriété des Annales, il défend la coopération internationale du CRH avec les universités américaines.

 

                  

À cette occasion, il constate la présence de deux France : « D’un côté, au Nord-Est une France plus riche, plus développée, plus intégrée,… de l’autre, une France pauvre et souvent rebelle. » Analysant le fonds Vicq d’Azir de l’Académie de Médecine, il tente d’établir des liens entre  les maladies et le climat au XVIIIe siècle. [2]


En 1973, il succède à Fernand Braudel  au Collège de France, à la chaire « Histoire de la civilisation moderne ». Sa première leçon, « L’histoire immobile », privilégie le temps long (de 1300 à 1700), qu’il constate marqué par une grande stabilité, surtout sur le plan démographique, note les phénomènes importants tels que « l’agent microbien » responsable d’épidémies comme la peste, la malnutrition et les famines, la responsabilité des armées propagatrices de microbes aussi mortels que la guerre elle-même. Il étudie également le rôle des pratiques sexuelles et du mariage dans l’équilibre démographique.


L’étude des transformations sur un temps long comme sa saga sur l’évolution de la famille d’origine suisse des Platter (en trois volumes) ne l’empêche pas de s’intéresser aussi au fonctionnement des mécanismes sociaux dans son Saint-Simon ou le système de la Cour ou Le carnaval de Romans.
 

           

 

À partir des années 2000, il participe à de nombreux débats et émissions audiovisuels et télévisés, élargissant son champ de recherche, s’intéressant à l’évolution de l’Europe et s’impliquant dans la défense des libertés et d’abord contre l’antisémitisme, le racisme et la xénophobie.


Il va aussi s’engager pour transformer la Bibliothèque Nationale, devenant administrateur en 1987, travaillant à sa transformation en Bibliothèque Nationale de France (BNF) en 1994, œuvrant pour l’enrichissement des collections patrimoniales.

 

La distance qu’il a prise avec l’enseignement lui a permis depuis quelques années de revenir à des synthèses comme sur l’Histoire de France avec LHistoire de France sur l’Ancien régime (en trois volumes) et sa Brève histoire de l’Ancien régime du XVe au XVIIe siècle parue en 2017 qui va d’Henri IV au début de la Révolution (1461-1789).

 

Il se veut tout à la fois un novateur et un continuateur, prônant l'approfondissement de la méthode historique, à travers une démarche alliant recherche documentaire, synthèse et réflexion sur leur signification par rapport au champ de l’étude entreprise. [3]

 

 
                                  Au Collège de France

 

Notes et références
[1]
Montaillou, village occitan a connu un succès mondial, avec vingt-deux traductions recensées depuis. 

[2] Il a publié aussi une monumentale Histoire Humaine et Comparée du Climat en trois volumes qui correspondent à trois périodes successives : Canicules et glaciers XIIIe-XVIIIe siècle ; Disettes et révolutions, 1740-1860 ; Le réchauffement de 1860 à nos jours
[3] Voir par exemple sa pensée sur la manière de « Faire l’histoire » qu’il aborde dans sa contribution à l’ouvrage collectif Le territoire de l’historien parue chez Gallimard en 1978.

 

<< Christian Broussas – E. Le Roy Ladurie - 12/01/2019 © cjb © • >>