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16 février 2017 4 16 /02 /février /2017 17:37

Roger Vailland, fidèle à lui-même, joue avec ses contradictions, surtout à cette époque qu’on pourrait nommer sa « saison cinéma », [1] parce qu’il écrit alors plusieurs scénarios pour le metteur en scène Roger Vadim. [2]

        
La famille Vailland (avec sa soeur Geneviève et ses parents)

 

Période de réflexion, période de "vacance de l’écriture", surtout consacrée à une remise en ordre de son œuvre et de ses idées, qui débouchera l’année suivante sur la parution d’une compilation de ses textes centrés sur le libertinage, qu’il intitule Le regard froid où il revient à son cher XVIIIème siècle.  

Ce "libertin au regard froid" [3] a pris ses distances vis-à-vis du Parti communiste, Beau masque est déjà bien loin et il renoue avec le grandes figures qu’il connaît bien, Choderlos de Laclos [4] et le marquis de Sade. Ses scénarios seront d’ailleurs centrés sur ces deux auteurs, versions contemporaines intitulées Les Liaisons dangereuses 1960 et Le vice et la vertu en 1963, déclinaison moderne de la Justine de Sade. Retour à ses racines en quelque sorte, comme si le communisme n’avait été dans son parcours, qu’une parenthèse.

           
Les 2 films importants de Roger Vadim d'après un scénario de Roger Vailland

 

D’où cette réflexion qu’on trouve dans ses Écrits intimes sur L’homme bolchevik déchu, cet "homme de qualité" qui constituait son modèle, un peu honteux de montrer ce faste ostentatoire au camarade communiste qu’il doit rencontrer mai qui, d’un autre côté représente un défit au système capitaliste en utilisant ses symboles les plus édifiants, la Jaguar dans laquelle il se pavane avec sa femme Élisabeth et le luxe somptueux de l’hôtel Carlton où ils sont descendus :

« Cannes le 13 septembre 1962
Comme beaucoup d’intellectuels de ma génération (cela a même commencé au XVIIIème siècle), j’ai passé une bonne partie de ma vie à essayer de découvrir le "bon sauvage". Passage sans doute nécessaire aux esprits les  plus vifs des nations les plus organisés, etc.
 Entre Nice et Cannes avant-hier, dans ma Jaguar, X.,  mon idéal-sauvage bolchevik ne parvenait que mal à dissimuler sa peur. Et s’arrangea pour ne pas être descendu exactement au lieu de son rendez-vous, afin que le camarade avec qui il avait rendez-vous ne le voie pas descendre d’une Jaguar. »

     
Roger Vailland avec Roger Vadim       Chez lui, dans son bureau de Meillonnas

 

Derrière ses visites nocturnes et la rencontre avec son ex belle-sœur, point aussi les souvenirs amers de sa vie avec Andrée, sa première femme, relations qu’il a mis en scène dans son roman Les Mauvais coupsRoberte (son prénom dans le roman) se suicide à la fin comme le fera Andrée quelques mois avant ce voyage à Cannes qu’avait entrepris Roger Vailland et qu’il relate dans ses souvenirs. Derrière le ton badin, le propos factuel, sourd la blessure d’une passion ravageuse qui l’a marqué à jamais. D’où cette relation qu’entreprit Vailland dans ses Écrits intimes :

« Déjeuner avec Claire Brandeis [4] la sœur d’Andrée Blavette ma sauvage des années 36-46 qui s’est jetée du quatrième étage de la rue Auber. D’autres cherchent maintenant leurs sauvages parmi les paysans des pays sous-développés.
Après malentendu avec les call-girls du Carlton, nous avons fait l’amour dans son meublé sans eau avec Marie-Pierre, putain de la rue d’Antibes, 23 ans, toulousaine, noire, les traces du couvre-seins et du maillot encore plus mince, blancs, blessures, que Monique de Lyon, très gentiment…

Le déjeuner avec Claire (dont j’essayais de retrouver le nez droit, le beau front, dans le visage flétri sous les cheveux blancs) et son récit pourtant médiocre d’Andrée Blavette, sans me provoquer aucun mouvement du cœur (afflux de sang) m’avait étrangement alourdi, comme une pesanteur ventrale et, par affinité, avait angoissé Élisabeth, si bien que l’après-midi fut pénible, le temps ne s’éclaircit que peu à peu par la conversation et la légèreté ne fut reconquise qu’après nos caresses à Marie-Pierre. »

                         
Roger devant une œuvre de Costa     Avec sa femme Élisabeth dite Lisina

 

Le lendemain, il va s’installer avec Élisabeth pour 3 semaines sur l’île de Porquerolles chez le compositeur Jean Prodromidès. Comme ça lui est parfois arrivé, il repart chez lui à Meillonnas dès le lendemain pour reprendre son travail sur Le Regard froid. Dans sa jeunesse en 1926, il avait proposé à son ami Roger Gilbert Leconte d’ouvrir un restaurant près de Juan-les-Pins en lui disant « What a businessman » !

Roger Vailland allait bientôt arrêter toute collaboration avec le cinéma, ses déconvenues et ses juteux revenus pour se lancer dans la rédaction de La truite, son nouveau roman, qui sera aussi le dernier ; La Truite, cette naïade qui s’échappe toujours, prompte à glisser entre les doigts des hommes comme cette vie en train d’échapper à Roger Vailland.

        
Les liaisons dangereuses 1960                  Le vice et la vertu (1963)

 

Notes et références
[1] Sa "saison cinéma" est marquée particulièrement par : Les Liaisons Dangereuses (1959), de Roger Vadim, Et mourir de plaisir (1960), de Roger Vadim, d’après un roman de Sheridan Le Fanu, La Novice (1961) d’Alberto Lattuada, d’après le roman du Guido Piovene, Le Jour et l’Heure (1962)de René Clément, Le Vice et la Vertu (1963) de Roger Vadim, 325 000 francs (1964) de Jean Prat, d’après son propre roman.

[2]  Les Liaisons dangereuses 1960 (1959), transposition de l'univers de Laclos dans la haute bourgeoisie des années cinquante ; Le Vice et la vertu (1963) qui mélange personnages sadiens et période de l'Occupation.
[3]  Un "libertin au regard froid", titre de la biographie de Vailland écrite par Yves Courrière, éditions Plon, 1991
[4] Voir ma fiche Laclos par lui-même consacrée à l’essai de Vailland sur Laclos, parue sur Wikipedia
Voir aussi l’article d’Elizabeth Legros Regards de Vailland et Malraux sur Laclos
[5] Voir ma fiche Wikipedia consacrée à La Truite


Avec Jeanne Moreau

 

Références bibliographiques
* Roger Vailland et le cinéma --
* Jean Recanati, Esquisse pour la psychanalyse d’un libertin --

* Accès au site Roger Vailland --

<><> • • Christian Broussas • Vailland 1962 • °° © CJB  °° • • 2014 <><>

 

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