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19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 20:35

L’État de siège : une nouvelle version de Charlotte Rondelez

   

Dans cette nouvelle adaptation de la pièce de Camus, Charlotte Rondelez redonne une jeunesse à cette œuvre assez méconnue qui a souffert sans doute de sa longueur et de sa complexité, Camus ayant multiplié les acteurs et les thèmes abordés. La codirectrice du théâtre-Montparnasse a ainsi réalisé avec l’État de siège un superbe travail d'adaptation. [1]

 

La première mise en scène de l’État de siège jouée en 1948 fut un échec, malgré le magnifique Théâtre Marigny, les décors de Balthus et une superbe distribution dominée par Jean‑Louis Barrault, Madeleine Renaud et Pierre Brasseur. Une spectacle grandiose (trop) avec vingt-six comédiens sur scène), une pièce qui dure plus de trois heures), avec un foisonnement des thématiques, allant de la critique de la société d’après-guerre à celle des courants de pensée de l’époque et un recours à différentes formes dramatiques, « depuis le monologue lyrique jusqu’au jeu collectif » précise Camus dans son avant-propos. Camus avait probablement voulu "en faire trop" ce qui eut pour effet  de dérouter les spectateurs.

 

Charlotte Rondelez a donc pris le parti de supprimer tous les thèmes liés à l’époque et plus vraiment d’actualité, et de simplifier la mise en scène pour l’épurer et l’adapter à l’exiguïté du théâtre Montparnasse. Car dit-elle « la contrainte fait naître l’évidence » 

     

 

Un beau travail d’adaptation

L’adaptation de Charlotte Rondelez possède ainsi  la vertu de recentrer la pièce sur l’essentiel : le contrôle par la peur que peut exercer le pouvoir. Dans la pièce, il s'agit de la peur qu’inspire la terrible figure de La Peste accompagnée de sa secrétaire la Mort aux gens d’une paisible petite ville.

 

Pour reprendre l’idée de foisonnement tout en évitant les lourdeurs liés à la présence des foules et des chœurs (pourtant nécessaires), la mise en scène repose sur des jeux de marionnettes humaines qui recréent la dynamique indispensable à la pièce. Placées en arrière-plan, elles symbolisent l’humanité, la foule immense des petites gens que Diego, le héros de la pièce, va libérer du joug de La Peste.  Les visages grimacent, les voix déformées, les expressions terribles, baignées dans une ironie toujours présente.
Cette technique renforce le côté farce burlesque de la pièce sans tomber dans la grandiloquence et gomme son côté tragique pour la rendre plus accessible.

 

Cette nouvelle version, reposant cette fois sur six comédiens (au lieu des vingt-six de la version d’origine) , est plus courte, durant une heure et demi, ce qui donne plus de force au propos et plus de nervosité à la mise en scène. Ils se déplacent dans les deux univers de la pièce, le peuple et le pouvoir, espaces imaginaires qui convergent dans le combat singulier entre Diego et la Mort, entre le pouvoir et la révolte.

     

 

Interview pour le magazine Les Trois Coups

« Au théâtre, il n’y a rien à comprendre, mais tout à sentir. » Louis Jouvet

Charlotte Rondelez dit avoir été séduite par le style de Camus, à la fois drôle et burlesque, contrairement à l’idée qu’elle se faisait de l’auteur, plutôt grave et sérieux. Et aussi par « la complexité incroyable de cette pièce. »

 

Elle l’avait déjà montée dans une version plus près de la version originale mais elle a décidé cette fois d’en faire une adaptation plus ramassée et moins longue. Il fallait la replacer dans l’actualité pour lui donner un éclairage plus actuel, en supprimant par exemple l’aspect religieux, la critique du nihilisme, la condamnation du franquisme ou l’attitude de l l’Église durant la Seconde Guerre mondiale. « Les nihilistes, par exemple… ont été en quelque sorte remplacés par des cyniques. Et c’est ce qu’est devenu le personnage de Nada. » Conséquences : une durée réduite de plus de la moitié, et beaucoup moins de personnages.

 

 

Sa méthode de travail : « J’ai travaillé sur deux axes principaux, dit-elle, le rythme, que j’ai cherché à dynamiser au maximum, et le renforcement de l’humour naturellement contenu dans la pièce, qui permet d’éviter de tomber dans la moralisation, et introduit une distance salutaire… Mais, à l’exception du prologue, tout le texte est de Camus. »



Elle a tenu à conserver le côté burlesque de l’écriture, qui pense-t-elle, irradie toute la pièce. Pour que cela fonctionne, « il faut que La Peste ait l’air d’avoir raison. Et pour cela, c’est le peuple qui doit paraître ridicule. Mêlé à l’aspect tragique de la pièce, cela me semble donner une vision assez intéressante de ce qu’est souvent notre quotidien : absurde, drôle et pathétique en même temps. »

 

Pour ce qui concerne le recours aux marionnettes, « c’est la contrainte qui fait mettre ce genre d’idées en pratique… car il me fallait créer de la perspective avec un recul très limité. » Même si au début ça a un peu compliqué le jeu des acteurs.

 

Notes et références
[1] État de siège, d’après l’État de siège, d’Albert Camus, adaptation et mise en scène de Charlotte Rondelez, avec Simon-Pierre Boireau, Claire Boyé, Benjamin Broux, Céline Espérin, Adrien Jolivet, Antoine Seguin, d
écors Vincent Léger Création marionnettes Juliette Prillard 

Théâtre de Poche-Montparnasse • 75, boulevard du Montparnasse • 75006 Paris
Première représentation en mars 2014, durée : 1 h 15

 

Mes fiches Camus 2015-16 :
* L’État de siège, Camus-Rondelez -- En quête de "l'Étranger", Camus-Kaplan --
* Albert Camus-André Malraux, Correspondance --

* À la recherche de l'unité -- L'éternité à Lourmarin, Camus-Char --
 
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