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20 décembre 2013 5 20 /12 /décembre /2013 15:29

         
Albert et Francine                                           Sa mère Catherine

« Je n'ai pas appris la liberté dans Marx... Je l'ai apprise dans la misère. » Albert Camus

Le souci que manifestent en France tous ceux qui tiennent une plume, qu’ils soient journalistes, romanciers ou philosophes, de s’adresser au peuple, de délivrer un message, de peser de tout leur poids sur les destinées politiques et sociales du pays, semble parfois amuser les professeurs et les érudits américains. Cette attitude si fréquente chez nos écrivains, n’est cependant pas nouvelle. Elle s’observe dans les lettres françaises sinon depuis la révolution de 1789 du moins depuis le début de l’ère industrielle et de l’instruction obligatoire. Dans ce domaine, comme dans plusieurs autres. Victor Hugo fait figure de précurseur et les dix volumes des Misérables (1862) sont peut-être le premier exemple d’un roman social vraiment populaire. Les aspirations et les idéaux du peuple s’y reflètent et le peuple lui-même y apparaît comme un nouveau messie.

Son père Lucien Camus

Les écrivains réalistes, qui faisaient leurs débuts au cours de ces mêmes années du Second Empire, ont placé également dans des milieux populaires l’action de leurs romans. Ils étaient persuadés de trouver là, la seule vérité digne de foi, « dans l’homme social le seul sujet digne d’intérêt, dans le peuple lui-même, le seul public digne des plus hautes conceptions de l’art » (Édouard Maynial, Le Réalisme, Crès, 1931, p.9) ; Leurs successeurs les ont imités sur ce point. Aujourd’hui même, quoique se plaisant souvent à s’envelopper d’orgueilleuses ténèbres la « littérature engagée » se fait-elle aussi une idée très haute de sa fonction sociale. Sartre lui-même considère son théâtre comme un moyen d’exercer une action directe sur l’opinion de son temps (V. Nekrassov).

Le lecteur américain peut-être pas sans surprise que l’écrivain contemporain qui tient le plus à toucher un public populaire et qui est effectivement le plus proche des militants ouvriers n’est autre que le Prix Nobel 1957, Albert Camus.

    
Camus à Alger, chez l'oncle et la tante Acault

Au sein de la classe ouvrière française, Le Livre constitue l’une des corporations les mieux organisées au point de vue syndical. La conscience de classe et le niveau de culture élevé qu’on y rencontre incitent souvent à chercher dans ce milieu l’élite des travailleurs. De plus l’activité professionnelle des ouvriers du livre, qui les appelle à fabriquer les éléments matériels des œuvres écrites, les rapproche souvent de ceux qui les conçoivent.

 

Au mois de novembre 1957, lors de l’assemblée générale du syndicat du livre, section des correcteurs parisiens, le président de séance donna lecture de la lettre d’un syndiqué. Celui-ci proposait de voter « une motion adressant des félicitations à l’auteur de l’homme révolté, le penseur le plus lucide et le plus honnête de notre temps. »

La motion fut adoptée et, quelques semaines plus tard, Albert Camus en personne venait s’entretenir avec les ouvriers correcteurs des rapports de l’écrivain avec la classe ouvrière.

Pourquoi donc ces ouvriers parisiens dont l’esprit de classe ne va pas sans quelques particularisme ni sans quelque méfiance à l’égard des « élites, » intellectuelles ou autres, faisaient-ils ainsi exception pour le nouveau Prix Nobel, au point de le considérer presque l’un des leurs ? C’est que, d’abord, Camus n’est pas un bourgeois. Son enfance dans un humble milieu, parmi les plus pauvres des ouvriers, les ouvriers algériens, représente pour les prolétaires une garantie. Il connaît leurs problèmes, leurs façons de penser et il ne peut avoir à leur égard le mépris sommaire des gens comme il faut qui jugent leurs semblables à la coupe de leurs vêtements ou à leur façon de tenir une tasse de thé. Ses fortes études, poursuivies dans des conditions difficiles, il fut tour à tour vendeur d’accessoires d’automobiles, météorologue, employé chez un courtier maritime puis à la Préfecture, contribuent également à le rendre sympathique. La philosophie même n’a pas réussi à le gâter et, malgré sa licence, son mémoire de diplôme sur Saint Augustin et Plotin, il n’a pas cessé d’écrire une langue simple qui demeure toujours compréhensible.

Avant de devenir un sujet d’étude, l’œuvre de Camus a été pour beaucoup d’ouvriers, dont nous étions, un réconfort et une invitation à réfléchir sur notre temps.

Par ailleurs, sa jeunesse, ses succès d’écrivain, d’auteur dramatique, lui donnaient à nos yeux la même sorte de prestige que celui dont naguère un Barrès ou un Gide étaient auréolés. Mais cette fois la réussite éclatante dont Camus nous offrait le spectacle n’était pas le produit des longs loisirs d’une adolescence bourgeoise choyée et libérée de tous soucis. Camus avait connu pour de bon la dure servitude du travail salarié, avec ses longues heures, ses tâches abrutissantes qui vous laissent l’esprit vide et le corps moulu. Il s’était affirmé par la force seule d’une remarquable intelligence servie par un talent généreux.

Camus aux "puces" en 1953

L’exemple de Camus était, au lendemain de la guerre, un encouragement et un espoir pour tous ceux qui attendaient de la Libération la destruction des barrières sociales qui, en France, rendent si difficile l’accès du monde de la culture et en particulier de la culture universitaire, aux ouvriers et à leurs enfants. Camus lui, avait su se dégager, se libérer des plus dures contraintes qui « aliènent » le prolétaire, l’empêchent de se développer, de s’épanouir au moyen de quelque activité créatrice. Mais, différent en cela des parvenus, Camus ne s’était pas désolidarisé, le succès venu, du milieu dont il était issu. Bien loin de dénoncer le matérialisme et la bêtise populaire, comme tant d’autres, il réclamait pour tous cette liberté qu’il avait su conquérir. Dans sa préface aux Œuvres complètes de Roger Martin du Gard (pléiade, 1955, p. XI), il écrivait : « Celui qui fait du travail libre sa raison et sa joie peut finalement supporter toutes les humiliations, sauf celles qu’on inflige justement au travail, de même qu’il peut recevoir tous les privilèges, sauf ceux qui le séparent par la liberté, du travail enchaîné. »

Les origines de Camus, les attitudes qu’il a eu le courage de prendre expliquent dans une certaine mesure, la situation exceptionnelle qu’il occupe dans le monde des lettres. Il n’appartient à aucun parti, à aucune chapelle et pourtant nul ne lui refuse une certaine considération nuancée de respect et d’estime. Chacun semble admettre implicitement ce que disait un ouvrier du livre en présentant Camus à ses camarades : « Un fait est simple : nous sommes en présence d’un des rares écrivains qui n’acceptent pas de se laisser corrompre. »

Ses seuls adversaires déterminés on les trouve comme il est de règle, parmi ses anciens amis. Mais ne peut-on pas découvrir un conflit de tempérament et de caractère plutôt que de profondes divergences idéologiques à l’origine par exemple de la rupture entre Sarthe et Camus à la suite de la publication de l’Homme révolté (v. Les temps Modernes, Août 1952, p. 317 à 383) ?

 

Sartre, après tout, demeure un bourgeois et, qui pis est, il faut bien le dire, malgré les prestiges et les séductions de son étincelante rhétorique, un bourgeois autoritaire, dogmatique. L’étrange attirance, que le parti communiste a longtemps exercée sur lui, ne s’expliquerait-elle pas par un complexe de César mal liquidé ? Sarthe n’a-t-il pas longtemps cru voir dans le Parti un magnifique instrument de violence et de puissance dont il aurait voulu pouvoir jouer ? Or, pour Sartre, il n’y a guère de doute que les dirigeants du parti communiste français soient les seuls qui pourraient et qui sauraient utiliser la force redoutable du prolétariat à des fins révolutionnaires.

Camus et sartre

Il en va tout autrement avec Albert Camus, Lui ne voit pas la classe ouvrière à travers les schémas et les cadres marxistes Il ne voit surtout pas en elle un instrument, un moyen. Il a dit et répété son admiration pour la tradition révolutionnaire de la première internationale et du mouvement "bakouniniste", tradition encore vivante dans les milieux syndicalistes révolutionnaires. Celle-ci, plutôt que de constituer un pesant « appareil » centralisé, capable de jouer un rôle sur la scène politique nationale et internationale, se soucie surtout de former des élites de direction à l’intérieur de la classe ouvrière elle-même.

Pour l’ouvrier réel, qui ne ressemble pas souvent au « prolétaire » des manuels marxistes, l’important en effet n’est pas seulement la couleur de la majorité au pouvoir ou même la forme du gouvernement. Pour le salarié, soumis à la loi du travail, trop souvent abandonné à l’arbitraire patronal, l’important demeure de trouver au sein de l’entreprise l’appui d’un noyau de syndicalistes, actifs et bien préparés, capables de faire respecter les lois sociales, capables aussi de conduire avec compétence et autorité la négociation de contrats collectifs. Mais pour atteindre ces objectifs, très pratiques il faut d’abord, comme le rappelait Camus aux correcteurs parisiens « faire des hommes par le syndicat. »

 

Dans l’Homme révolté Albert Camus expliquait comment l’équilibre entre l’individu et la collectivité se trouvait réalisé par la pratique du syndicalisme révolutionnaire qui, « en un siècle, a prodigieusement amélioré la condition ouvrière depuis la journée de seize heures jusqu’à la semaine de quarante heures. » Il montrait également pourquoi de tels résultats ont pu être obtenus :

….le syndicalisme partait de la base concrète, la profession, qui est à l’ordre économique ce que la commune est à l’ordre politique, la cellule vivante sur laquelle l’organisme s’édifie, tandis que la révolution césarienne part de la doctrine et y fait entrer le réel. Le syndicalisme, comme la commune, est la négation au profit du réel, du centralisme bureaucratique et abstrait. La révolution du XXe siècle, au contraire, prétend s’appuyer sur l’économie, mais elle est d’abord une politique et une idéologie. Elle ne peut, par fonction, éviter la terreur et la violence faite au réel. Malgré ses prétentions, elle part de l’absolu pour modifier la réalité. La révolte, inversement, s’appuie sur le réel pour s’acheminer dans un combat perpétuel vers la vérité. La première tente de s’accomplir de haut en bas, la seconde de bas en haut. Loin d’être un romantisme, la révolte, au contraire, prend le parti du vrai réalisme. Si elle veut une révolution, elle la veut en faveur de la vie, non contre elle. C’est pourquoi elle s’appuie d’abord sur les réalités les plus concrètes, la profession, le village, où transparaissent l’être, le cœur vivant des choses et des hommes. La politique, pour elle, doit se soumettre à ces vérités. Pour finir, lorsqu’elle fait avancer l’histoire et soulage la douleur des hommes, elle le fait sans terreur, sinon sans violence, et dans les conditions politiques les plus différentes. (p.368)

 

Cette longue citation résume un fait l’essentiel de la pensée politique et sociale de Camus qui cherche son inspiration en ces matières plutôt du côté des sociétés scandinaves ou anglo-saxonnes que du côté soviétique. L’un des thèmes majeurs de la pensée de Camus y transparaît également : le dégoût de la terreur. Comme Camus l’écrit dans l’Homme révolté : « L’action révoltée authentique ne consentira à s’armer que pour des institutions qui limitent la violence, non pour celles qui la codifient. Une révolution ne vaut la peine qu’on meure pour elle que si elle assure sans délai la suppression de la peine de mort… » (p.361).

On peut cependant se demander s’il n’entre pas une part d’illusion, voire quelque méprise, à donner en exemple les réalisations scandinaves ou anglo-saxonnes aux syndicalistes français. Albert Camus n’ignore pourtant de quel conformisme étouffant, de quelle discipline de tous les instants, de quelle existence sans chaleur ni enthousiasme, les ouvriers de ces fades sociétés nordiques doivent payer leurs salles de bains et leurs hauts salaires.

[1]

Dans les Justes, Camus a tenté de porter à la scène le conflit entre la révolte et la révolution dont les implications l’obsèdent. Nous y voyons retracé en effet un épisode des luttes révolutionnaires qui agitèrent le monde en 1905. La scène des Justes est en Russie. Mais les questions que se posent les protagonistes de l’action sont de celles qui préoccupent tous les militants.

D’abord, qu’est-ce qu’un vrai révolutionnaire ? Celui qui est prêt à tout accomplir pour le triomphe de la cause ? Celui qui aime la justice plus que la vie, comme Stepan ? Ou celui qui n’accepte de tuer que « pour bâtir un monde où plus jamais personne ne tuera » comme Kaliayev ?

 

La révolution, pour un Kaliayev, c’est la tentative d’instaurer enfin sur la terre le règne de l’amour au lieu de celui de la concurrence, de la ruse, de la violence qui y prévalent. « Mais moi, j’aime ceux qui vivent aujourd’hui sur la même terre que moi, et c’est eux que je salue » s’écrie-t-il. « C’est pour eux que je lutte et je consens à mourir. Et pour une cité lointaine, dont je ne suis pas sûr, je n’irai pas frapper le visage de mes frères. Je n’irai pas ajouter à l’injustice morte » (p.77).

Kaliayev ne se laisse pas aveugler à ce point par le messianisme révolutionnaire que la grandeur du but visé lui fasse négliger la cruauté des moyens qu’il requiert. Son enthousiasme révolutionnaire ne lui fait pas perdre de vue que tout homme, fût-il un adversaire, voire un ennemi, demeure son prochain, son égal. Et précisément ce qu’il reproche le plus aux oppresseurs du peuple « c’est de forcer au crime celui qui n’est pas fait pour lui » (I bid., p. 147). Si la révolution n’entraîne dans son sillage que la mort, pour ses fidèles comme pour ses adversaires, n’est-ce pas le signe qu’elle s’égare, qu’elle n’est plus sur la bonne voie ? Comme le dit Dora, l’amie de Kaliayev « la bonne voie est celle qui mène à la vie, au soleil. On ne peut avoir froid sans cesse » (I bid., p. 165).

Pour le révolutionnaire, sa propre mort n’est qu’une justification très provisoire. Elle lui permet de tuer sans devenir pour cela criminel. Mais elle met en cause le destin de la révolution triomphante et présage son échec si, comme Camus le souhaitait dans l’Homme révolté, elle n’abolit pas la peine de mort dès qu’elle a conquis le pouvoir.

 

Le souci d’Albert Camus de réintroduire la morale dans la politique correspond très exactement à une certaine forme de sensibilité ouvrière fort répandue en France. Le travailleur salarié, si l’on nous permet de tenter d’en donner ici une définition, s’oppose au commerçant, au chef d’entreprise, aux patrons, en cela qu’il apprécie l’égalité plutôt que le prestige, la justice plutôt que la puissance.

Cette sensibilité ouvrière, qui souvent ne va pas sans quelque sentimentalité, n’exclut cependant pas le recours à la violence. Mais acculés à l’action brutale qu’est la grève, par exemple, les ouvriers gardent le même ressentiment à l’égard de l’employeur intransigeant qui les a poussés à cette extrémité que les révolutionnaires des Justes manifestent aux tyrans russes qui les incitaient à l’attentat, au crime. Albert Camus a très délicatement évoqué la conscience malheureuse des ouvriers après une grève perdue dans « Les Muets, » courte nouvelle qui figure dans l’Exil et le royaume. Au cours de l’entretien dont nous parlions plus haut, Camus confiait aux correcteurs parisiens qu’il avait tenté là d’exprimer, dans un langage communicable, les effets d’une grève.

 

« Les Muets, » ce sont les ouvriers d’une tonnellerie algéroise qui viennent de reprendre le travail après l’échec d’une action revendicative. La tonnellerie ne va pas fort. Le syndicat n’a soutenu qu’à regret ce mouvement isolé. Aussi les ouvriers doivent se remettre à l’ouvrage sans avoir obtenu l’augmentation de salaire qu’ils demandaient. Un mot malheureux du patron les avait contraint de rompre les négociations et de déclencher la grève qu’ils ne souhaitaient pourtant pas. Cette lutte ouverte a gâché l’atmosphère de camaraderie qui régnait auparavant dans l’atelier. Le patron n’était pas un mauvais bougre. Mais il s’était buté. Il leur avait fait sentir qu’il n’acceptait la discussion que par bonté d’âme, puisque, après tout, il était le maître, et qu’il les faisait vivre.

A la reprise du travail, en manière de représailles, les ouvriers décident de ne plus lui adresser la parole. Cela ne va pas sans quelques froissements d’amour-propre ni quelque irritation de part et d’autre. La gêne qui s’est établie entre les deux partis en présence croît brusquement lorsque la petite fille du patron, frappée d’une attaque, est emmenée d’urgence à l’hôpital. Les ouvriers sont émus mais, lorsque le patron revient dans l’atelier, au moment de la sortie, personne ne répond à son bonsoir.

Yvars, l’ouvrier à travers la conscience de qui l’auteur nous a fait revivre toute cette histoire, rentre chez lui mélancolique et insatisfait. Il se console en se disant qu’après tout c’est l’entêtement du patron qui se trouve à l’origine de cet irritant conflit.

Albert Camus enfant à Alger parmi les tonneliers

Camus, encore une fois, a posé dans cette simple nouvelle la question des droits du cœur et du sentiment dans les rapports sociaux. Le profit n’est pas tout. Au nom de quoi devrait-on y sacrifier notre dignité, tout ce qui donne chaleur et saveur à nos relations avec les autres ? Les conflits entre le capital et le travail, entre dirigeants et exécutants ne sont pas simples. Ils mettent en cause des hommes, des semblables. Tout en nous faisant toucher du doigt l’absurdité de certaines simplifications marxistes, Camus nous fait réfléchir à l’inhumanité profonde d’un système économique qui rend inévitables tant inutiles et douloureux.

Il y a beaucoup d’art dans la façon dont Albert Camus conduit ce rapide récit d’un incident somme toute banal de la vie ouvrière. Il nous fait comprendre, en nous décrivant les gestes et les réflexions à peine ébauchées d’Yvars, que l’ancien de l’atelier pense moins avec des mots clairement formulés dans son esprit qu’avec tout son corps. L’insatisfaction et le ressentiment d’Yvars durcissent ses muscles, s’irradient en courbatures. C’est sa fatigue, sa lassitude toutes physiques, qui lui disent l’amertume de la condition du travailleur manuel.

Le silence d’Yvars et de ses camarades devant le patron représente une tactique. Mais c’est aussi beaucoup plus. Il traduit le dépit, l’impuissance à exprimer l’essentiel. Dans un dialogue entre ouvriers et patron, le patron a toujours le dernier mot. Non pas seulement, d’ailleurs, parce qu’il dispose de moyens de contrainte. Son éducation et l’exercice de ses fonctions lui ont appris à manier les mots et les idées avec tellement plus d’agilité et d’astuce que ceux qu’il emploie ! Idées et mots semblent faits à son usage, taillés sur mesure pour justifier son point de vue. Alors qu’il n’y a pas de mots, pas d’idées simples, de phrases directes pour exprimer ce que ressentent les ouvriers livrés, presque sans défense, au bon vouloir de ceux qui leur donnent du travail. Et cela est particulièrement vrai dans les petites entreprises encore quasiment artisanales comme celle où Camus a placé l’action de son récit. Le silence reste la seule réponse possible à l’humiliation permanente qu’inflige à ceux qui la connaissent la condition salariée. C’est bien ce que souligne Camus lorsqu’il écrit : « la colère et l’impuissance font parfois si mal qu’on ne peut même pas crier » (p.91).

 

L’intérêt d’Albert Camus pour les problèmes que pose la lutte des classes ne l’incite pas à prendre des attitudes condescendantes à l’égard des travailleurs. Il concluait son entretien avec les correcteurs parisiens par une profession de foi beaucoup plus modeste:

Personnellement je refuse énergiquement d’être considéré comme un guide de la classe ouvrière. C’est un honneur que je décline. Je suis toujours dans l’incertitude et j’ai constamment besoin d’être éclairé. Il est trop facile vraiment de décider d’un cabinet de travail ce que doit faire le salarié. Les problèmes se posent pour nous tous. Si j’ai été communiste, je n’ai jamais été marxiste. Certes, le marxisme est une méthode critique des mystifications bourgeoises toujours acceptable, comme est acceptable toute pensée ou doctrine féconde. Mais, redoutons le schéma marxiste, sans pour cela tomber dans une apologie quelconque du capitalisme. La société capitaliste n’est plus ce qu’elle était au XIXe siècle. Mais peut-on dire de la société qui se qualifie de socialiste qu’elle répond à sa définition première ? Gardons précieusement l’acquis de l’une et de l’autre, mais refusons les mystifications.

Le désir de réconciliation de l’histoire et de la nature qui donne naissance dans l’œuvre de Camus à ce qu’il appelle « la pensée de Midi, » le relie à la tradition de 1848, le situe dans la postérité de Charles Péguy qui en était directement issu, plus encore sans doute que dans celle de Nietzsche.

 

Dans une belle page de son livre sur Péguy, Daniel Halévy évoque en ces termes le mouvement de pensée dont participait l’animateur des Cahiers de la Quinzaine :

A l’instant où commençait cette révolution industrielle qui termine l’ancienne histoire, qui sépare tous les anciens âges de notre âge incertain et dur, à cet instant où tous les États, toutes les organisations sociales allaient accroître dans des proportions inouies leur pouvoir sur les choses, leur efficacité matérielle, très précisément à cet instant si grave, les Français du XVIIIe et du XIXe siècle se souvinrent de l’humble artisan de toutes les puissances, l’homme ; et ils firent en sorte qu’il ne soit pas oublié. Géomètres, naturalistes, physiciens, ils avaient inventé les nouvelles techniques et ils dirent en les apportant qu’ils n’avaient pas travaillé pour l’enrichissement, le vain gonflement des États, des corporations anonymes, mais pour le relèvement, l’ennoblissement de l’homme : pour l’éducation des enfants, la guérison des vieillards, la culture des ^mes. Toute leur propagande exprime ce vœu que l’humanité plus puissante soit aussi plus attentive à celle-même, plus soucieuse de ses forces gaspillées, plus humaine afin d’être plus grande. (Péguy et les cahiers de la Quinzaine, Payot, 1919, p. 134)

Il n’y a rien là dont Camus ne puisse à juste titre se réclamer lui aussi.

Il appartient en effet à ce petit groupe d’écrivains et d’intellectuels qui n’hésitent pas à penser à contre courant, à dénoncer l’imposture tragique que constitue le soi-disant réalisme politique, sanctionné par une "pseudoscience". Celui-ci nous mènerait tout droit, si nous n’y prenions garde, à la société totalitaire, à l’étouffement de ce qu’il nous reste de liberté individuelle, au morne esclavage des camps de concentration dont trop de peuples ont déjà fait la douloureuse expérience. N’est-il pas à l’honneur d’un écrivain de consacrer toutes les ressources de son talent à la dénonciation de tels dangers et de le mettre au service d’un humanisme vraiment démocratique parce qu’il vise à englober tous les hommes dans la communauté d’esprits qu’il crée et non plus seulement une élite.

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Le 93 rue de Lyon à Alger où il passa son enfance

Voir aussi : Albert Camus, Sa jeunesse --

[1] « Le syndicalisme partait de la base concrète, la profession, qui est à l'ordre économique ce que la commune est à l'ordre politique, la cellule vivante sur laquelle l'organisme s'édifie, tandis que la révolution césarienne part de la doctrine et y fait entrer de force le réel.  Le syndicalisme, comme la commune, est la négation, au profit du réel, du centralisme démocratique et abstrait. »
Albert Camus, L'Homme révolté

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Albert Camus et la classe ouvrière

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